‹ Claude Monet, sa vie, son temps, son œuvreChapitre 49 sur 54 · PALAIS DARIO · texte numérisé non relu

PALAIS DARIO

Les Paysages d’eau, ou les Nymphéas

Claude Monet est l’un des hommes qui ont excité jusqu’à la fureur et la stupidité la polémique artistique. Il avait chez lui, à Giverny, dans sa charmante et simple maison des champs, une collection vraiment extraordinaire. C’était celle des articles de critique, chroniques, informations, racontars, mots d’esprit, etc., qui ont été inspirés à la presse paramEarfejAà^'îi h la collection qu’il a

pu réunir et garder, à travers le^g|^^Yjards de la vie, les déménagements, les mésaventures qui lieimeut à la vie d’artiste. ,J’ai pu y puiser la documentation de la première partie de ce livre. C’est tout iiu! (jiei f inéi£ai i‘al)le de courte vue. d’ignorance, d’indifl’érence.

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personue„'> - i >.,! üipis a scrulre leurs arrêts, n’avaient jamais regard.- Uif paysage, à aucune heure, en aucune saison, pour être à ce point insensibles à la poésie grandiose et subtile que révélaient ces toiles lumineuses, fraîches comme les matins, riches et mystérieuses comme les soirs.

Tout le monde était d’accord, la critique officielle, la critique boulevardière, la plaisanterie des petits journaux, l’hostilité des jurys, la méfiance des amateurs, grand déchaînement contre le peintre qui se permettait de voir avec ses yeux et d’exprimer sa sensibilité particulière.

Depuis 1889, à peu près, on a renoncé à traiter Monet de barbouilleur. Il lui a donc fallu vingt-cinq aiis, un quart de siècle, il lui a fallu ses paysages de la Hollande, de 13elle-lle-en-Mer, de là

Creuse, de Giverny, de Londres, pour arriver à faire respecter et admirer son art. II fallut bien reconnaître que Monet est de la race des maîtres, non seulement par son génie instinctif et savant, mais aussi par sa certitude, par sa logique, par sa ténacité, par sa patience. 11 a évolué lentement et fortement, ne perdant rien de ses qualités de décision et de puissance, acquérant sans cesse plus de profondeur, plus de charme insaisissable, plus de mystère.

Une nouvelle entreprise de son art apparut, en 1902, après la série des toiles de la Tamise.

Les quarante-huit toiles qu’il intitule Les Nymphéas, série de Paysages d'eau, furent révélatrices, plus que jamais, de la vision et de la volonté de l’artiste. C’est, dans son jardin de Giverny, un jardin spécial, qu’il a créé en détournant le cours de la petite rivière de l’Epte. Il a obtenu un étang minuscule aux eaux toujours claires, il l’a entouré d’arbres, d’arbustes, de fleurs, de son choix, et il a orné sa surface de nymphéas de diverses couleurs qui éclosent au printemps, parmi les larges feuilles, et qui s’épanouissent tout l’été. Au-dessus de cette eau fleurie, un léger pont de bois, du genre des ponts japonais, et dans l’eau, parmi les fleurs, tout le ciel qui passe, tout l’air qui joue à travers les arbres, tout le mouvement du vent, toutes les nuances des heures, toute l’image apaisée de la nature environnante.

C’est ce spectacle qu’il avait sous les yeux qu’il a voulu rendre, c’est à cette entreprise qu’il s’est acharné pendant des années. Quand on voit réunis ces paysages d’eau, on a l’impression d’un admirable ensemble décoratif, on rêve de garder cela ainsi, sur des murailles, dans des salles paisibles où des promeneurs viendraient chercher la distraction de la vie sociale, l’apaisement des fatigues, l’amour de la nature éternelle. Puis, chaque tableau devient un monde, un de ces résumés d’un instant où l’impressionnisme de Claude Monet a su évo({uer l’universalité des choses. Voici la surface de l’eau, lisse et calme, immobile, rigide et profonde, le plan établi par les feuilles plates des nymphéas. Sur celte eau, les boutons et les fleurs sont posés, s’ouvrent, éclatent, se referment. Au-dessous, le ciel avec ses nuages errants, les branches d’arbres qui se balancent, se

mêlent aux herbes aquatiques, liées et déliées sans cesse par le courant paisible. C’est exprès que j’indique cette illusion du mouvement que Monet nous donne ici avec la réalité de la lumière. Tout bouge et tout vit dans ces admirables œuvres, et pourtant, toutes ont le magnifique calme de l’art, cette plénitude, cette sérénité, que possèdent seules les œuvres d’exception. Le mouvement est suggéré, comme la forme et comme la lumière, par les images de vérité que l’artiste a su inscrire sur ses toiles, par le métier le plus pur, le plus tranquille, en apparence, le plus rare, le plus volontaire, dans ses combinaisons internes.

Mais qu’importe le métier! C’est affaire au peintre. Ce métier est nécessaire, rien n’existe sans lui, mais s’il était seul présent ici, ce serait peu de chose, s’il restait seulement savant et démonstratif, nous ne pourrions nous intéresser à lui que comme à une expérience plus ou moins réussie. Ce que nous demandons à l’artiste, c’est la force originale de l’expression, c’est le don sublime entre tous de nous émouvoir. Le grand artiste se reconnaît à ceci, qu’il nous dévoile la nature, qu’il nous montre un spectacle, un aspect, que nous ne connaissions pas encore, qu’il nous révèle la vie, telle qu’elle s’est révélée à lui, apparue ainsi dans l’art pour la première fois.

Cette définition peut s’appliquer à Claude Monet.

Le puissant paysagiste qui a si fortement exprimé la grandeur de la mer, des falaises, des rocs, des vieux arbres, des fleuves, des villes, s’est complu en ces motifs d’une si douce et si charmante simplicité, ce coin délicieux d’un jardin, ce bassin minuscule où s’épanouissent quelques corolles mystérieuses. Sous cette simplicité, il y a tout ce que l’œil peut percevoir et deviner, il y a un infini de formes et de nuances, la vie complexe des choses.

C’est la démonstration de cette complexe unité que Claude Monet poursuit sans se lasser, indifférent aux aigres réticences qui s’attardent et s’acharnent encore contre le mot d’impressionnisme. Les mots et les étiquettes importent peu sans doute, ne servent qu’à fixer des dates, qu’à signifier des groupements, mais leur durée prend une signification historique. Ici, derrière le mot, il y a une

œuvre, il y a un peintre, et il y a un poète, qui font songer, non à une école, mais à la nature éternelle, toujours fraîche, imprévue, renouvelée.

Avec ses paj^sages d’eau, où les fleurs d’une saison apparaissent dans la douce et précieuse féerie de la lumière atténuée de l’espace, Claude Monet nous présente un miroir magique où nous n’avions pas encore regardé, où son génie de peintre resplendit et sourit avec la beauté de la terre et du ciel.

Venise

Claude Monet a continué son œuvre, pour la joie et l’éducation de notre esprit, par un séjour à Venise.

Claude Monet est le seul, parmi les peintres de paysages, que l’on aurait voulu en perpétuel voyage pour obtenir de lui les images fixées de toutes les beautés du globe. Ceci, non pour diminuer les peintres, que j’adore, de la beauté locale, fine, puissante, raisonnée, profonde, telle qu’on la voit chez les maîtres de la Hollande, de l’Angleterre, des provinces de la France. Pour ceux-là, si grands, si émouvants, il ne vient pas à la pensée qu’ils auraient pu quitter leurs plaines, leurs vallées, leurs rivières, leurs collines, leurs routes, leurs villages, leurs villes, que leur génie personnifie, pour s’en aller vers d’autres rives et d’autres cieux. Pourquoi en est-il autrement de Claude Monet? Chez lui, rien de local, rien de circonscrit, bien qu’il ait admirablement exprimé la vérité particulière et poétique des « pays » où il s’est installé, villages de Normandie ou de l’Ilede-France, Vetheuil, ou Louveciennes, ou ce Giverny, qui est devenu sa patrie et son point d’attache, comme Barbizon, pour Millet, Ornans, pour Courbet, Ville-d’Avray, pour Corot. Il y a en lui une force instinctive, une vision généralisée, un amour panthéiste, qui lui font dépasser le précis, l’immédiat, le charme familier, et même la vérité particulière de ce qui l’environne. Parce qu’il est, non pas un peintre de l’objet, mais un peintre de la lumière, il montre les choses dans l’espace, hors de toute définition accidentelle, il ne représente que leur substance et l’atmosphère lumineuse qui les vivifie. Il est donc devenu le peintre des prairies, des fleurs, des arbres, des rochers, des vagues, ou plutôt de la terre, des pierres, de l’eau, de l’air. Qu’il représente des quais, des maisons, des villes, il donne à ces décors de la vie humaine la même apparence sans

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Claude Monet a continué son œuvre, poUr la joie et l’éducation de notre esprit, par un séjour à Venise.

Claude Monet est le seul, parmi les peintres de paysages, que l’on aurait voulu en perpétuel voyage pour obtenir de lui les images fixées de toutes les beautés du globe. Ceci, non pour diminuer les peintres, que j’adore, de la fine, puissante, raisonnée,

profonde, telle qu’on la voit chez les maîtres de, la Hollande, de l’Angleterre, des provin(^^^®®b9Vft^T<^<^ Pour ceux-là, si grands, si émouvants, il ne vient j>as à^goeiynsée qu’ils auraient pu quitter leurs plaines, leurs vallées, leurs rivières, leurs collines, leurs routes, leurs villages, leurs villes, que leur génie personnifie, pour s’en aller er-- d'autres vives et i!.'au!res cieiix. Pounjuoi en est-il aulrenieut «ic i .lande MoîU'i lh(\z hii. rien <ie .'-ien de eireouserf i , 'di-î!

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date, le même aspect de durée qu’aux décors de la nature. De sorte que l’impressionnisme, dont on a vu surtout en lui le représentant, et que l’on avait légèrement défini comme une peinture d’analyse rapide, s’est trouvé peu à peu élargi jusqu’à une synthèse grandiose des spectacles de l’univers.

Partout où le paysage prend une amplitude, et partout aussi où les constructions humaines ajoutent leurs pierres, taillées par des mains conscientes et harmonisées par le temps, aux soubassements du sol ou du roc, et revêtent, par un surgissement suhit, par la majesté de l’heure, une sorte de caractère sacré, c’est le nom de Claude Monet qui vient à l’esprit. On voudrait qu’il fût peintre de tout ce qui résume ainsi la nature et l’art, fleuves élargis, hautes montagnes, vastes mers, ciels sans homes, cités prodigieuses. On voudrait que le même regard, qui a vu décroître la dorure du soleil sur les Meules et s’animer les pierres rongées de Rouen au passage de la lumière, eût pu promener sa singulière faculté de précision et de rêve à travers le monde entier, des glaces du pôlé aux sahles du désert, des cathédrales gothiques au forum romain et au temple grec.

L’espace d’une vie ne peut contenir tant de créations multipliées. Qu’il nous suffise que Claude Monet ait été le peintre des rivières et des villages de la Normandie, des falaises d’Étretat, des villes et des champs de tulipes de la Hollande, des rochers de Belle-Ile-en- Mer et de la Creuse, de la cathédrale de Rouen, des Meules, des Peupliers et des Nymphéas de Giverny, des oliviers et des pins de la Méditerranée, des maisons peintes et des neiges amoncelées de la Norvège, des ponts de Londres, des canaux de Venise.

Car il est allé à Londres, où son art avait une étape depuis longtemps assurée, et notre mémoire garde les prodigieux portraits de l’atmosphère mêlée de hrouillards, de fumées et de rayons lointains qui enveloppaient la façade de Westminster, London-Bridge, Waterloo-Bridge... Puis, il est allé à Venise, et son art exprime d’une façon nouvelle ce qui nous avait été montré avec un faste si admirable, une précision si jolie et si pittoresque par les peintres mêmes de Venise, depuis Carpaccio jusqu’à Canaletto et Guardi, et quelquefois par Ziem avec une inspiration brûlante.

Sur le Grand Canal, à l’endroit où Notre-Dame-de-la-Salute offre

son vaste perron de marbre au débarquement, arrondit ses dômes surmontés de lanternes, Claude Monet s’est arrêté, a fait amarrer sa gondole, et ses yeux ont regardé et réfléchi, à travers les rangées de piquets dressés au-dessus de l’eau, un paysage singulier et splendide. L’amas de maisons surmonté de l’église se dresse dans une vapeur lilas, infiniment douce, ouatée, chaleureuse et orageuse. L’ombre est verte, et vert aussi le reflet des piquets roux. Une eau clapotante, aux vagues courtes, s’agite et se brise à travers les rangées de pieux et contre les murailles dressées à pic. Au loin, un clocheton blanc comme un minaret. Çà et là, des ombres de gondoles profilent leurs ondulations de cygnes et de serpents. Le ciel et l’eau sont réunis par l’atmosphère lilas et verdâtre. Ce n’est plus la Venise précise, que les maîtres anciens ont vue dans sa beauté neuve et solide, ni la Venise en décadence pittoresque des peintres du dix-huitième siècle, c’est une Venise vue par le regard à la fois le plus ingénu et le plus savant, qui orne la vieillesse des pierres de la parure éternelle et changeante des heures. Venise, avec sa beauté irrégulière et imprévue, son architecture folle, faite de pièces et de morceaux, sa dorure cuivrée, ses marbres où jouent tous les tons de la mer et du soleil couchant, ses barques funèbres, son rêve d’Orient, la gageure de son existence bâtie parmi les flots, — Venise est ici, bien présente et reconnaissable, mais elle n’est pas au premier plan, construite, sculptée, inventoriée, elle est suspendue dans la brume et dans un lointain d’espace qui font songer à la reculée du temps.

Après le Grand Canal et Notre-Dame de la Sainte, la gondole de Claude Monet s’est arrêtée encore devant la ruelle d’eau, le Rio de la Sainte, à l’entrée de laquelle se dresse une maison rouge et rose, une muraille à la crête chargée de verdure; devant le Palais Dario, le Palais Contarini, le Palais Ducal, dont les façades en feu ou couleur de mousse, les portes, les fenêtres, les balustres, les arceaux, les cintres, les ogives, s’allongent ou s’élargissent en reflets dans le mouvement de l’eau qui passe. De sa fenêtre du quai des Esclavons, où il habite, pendant le doux et radieux automne de 1908, Claude Monet voit aussi sur l’île plate, tout au ras de l’eau, la silhouette de Saint-Georges le Majeur, le fronton minuscule, le dôme léger.

l’élancement du campanile dont la pointe sombre s’éclaire d’une tache rose de soleil. D’autres jours, des vapeurs nacrées et soufrées voilent à demi la fine église, ou bien toute rose au-dessus de l’eau, elle se profile sur le ciel citron. Des gondoles se soulèvent, enlevées par le coup d’aviron du gondolier incliné, elles filent, la proue et la poupe relevées, glissent à la surface verte et dorée de la mer.

C’est ainsi pour toutes les pages de ce poème où la réalité des choses se magnifie par une autre réalité qui est celle de l’air et de la lumière. Claude Monet est un poète, malgré tant de commentaires qui ont voulu défigurer sa conception de la peinture. Autrefois, on accusait cette peinture d’être sommaire, ignorante, extravagante, etc. Les années ont passé, beaucoup de choses ont pris leur vraie place, un commencement de postérité a remplacé le dénigrement aveugle par l’admiration raisonnée. Aujourd’hui, à la faveur, non pas d’une évolution légitime, qui rendrait justice à ses précurseurs, mais pour servir une réaction qui se réclame des formes enfantines et des contrastes colorés d’une esthétique barbare, et précisément pour préconiser un retour prétendu nécessaire à la barbarie primitive, des théoriciens raffinés accusent cet art de Claude Monet et de l’impressionnisme d’être littéral, trivial, banal, réaliste, etc. Réaliste, oui sans doute, et tant mieux! Vive la réalité, qui a toujours été et qui sera toujours la productrice inépuisable de formes, de sensations, de pensées, pour l’artiste, le peintre, l’écrivain ! C’est au réel que tous ont demandé leur inspiration, non pas pour aboutir au réel défiguré, mais au réel transfiguré. La reproduction littérale des choses ne veut que le talent d’imitation, la eopie exacte, le calque, le double inutile. L’interprétation, qui n’est pas le mensonge, l’interprétation qui ajoute le rêve au réel, ou qui choisit un aspect du réel, qui s’acharne à exprimer cet aspect, qui explique les choses par les images que l’art donne des choses, telle est la définition qui naît devant l’œuvre originale. S’il ne s’agissait que de fournir des « doubles » des choses, toutes les œuvres d’art seraient semblables, et c’est d’ailleurs trop souvent ce qui apparaît lors([u’une exposition les confronte.

Une toile de Monet, un paysage de Normandie ou de Belle-lle-en- Mer, de la Hollande ou de la Creuse, de Rouen ou du Jardin des

Nymphéas, de Londres ou de Venise, c’est, en même temps que la réalité, cette réalité vue par Monet, et qui nous montre une beauté de nature qui n’avait pas été vue avant lui, et qui restera fixée par lui. Il en est de même avec tous les grands artistes. Chacun a vu l’univers, et chacun nous révèle l’univers. L’art, c’est l’univers, non pas fragmenté, mais multiplié, c’est une révélation incessante de ce qui existe, c’est une création d’après le mouvement de la matière. L’art, c’est le signe que l’homme s’est aperçu de la vie, qu’il l’a réfléchie en lui, l’œuvre d’art s’ofl’re en thème de méditation à tous ceux qui auraient pu vivre sans un arrêt de pensée. Malgré les dénigrements anciens et nouveaux, Claude Monet a donné du monde qu’il a contemplé des images merveilleuses. Les heures qu’il a fixées étaient éphémères, mais elles ont la beauté enchantée de la vie disparue, et Renan a pu dire avec une si profonde raison : « Tout est éphémère, mais l’éphémère est quelquefois divin. » Cette parole revient à l’esprit devant cette Venise où le décor de dix siècles prend un aspect mélancolique et mystérieux sous les voiles lumineux qui l’enveloppent. L’eau qui clapote va et vient, passe et repasse autour des palais comme si elle voulait dissoudre ces épaves de l’Histoire, elle emporte, ramène et noie dans ses reflets toutes les splendeurs mortes et tous les orgueils abolis. La magnificence sereine de la nature règne seule sur ces paysages où la ville agitée du plaisir est vue d’assez loin pour que l’on croie voir la féerie d’une cité morte sous le soleil.

Claude Monet s’est trouvé devant le Grand Canal, le Palais Ducal, Saint-Georges le Majeur, le Palais Dario, le Palais Gontarini, devant cette ville revêtue de marbres verts et roses, écaillée d’or, reflétée au mirage de l’eau, enveloppée de nuées lourdes de chaleur, et immédiatement il a vu ses monuments, ses dômes, ses flèches, ses façades, ses ruelles, ses ponts, comme il avait vu des architectures rocheuses, creusées en grottes, ajourées en porches, verdies de mousses. Il a dégagé Venise d’elle-même, ne lui a gardé que sa forme essentielle, comme si elle était déserte, envahie par la nature, les marches de ses palais couvertes d’une moisissure marine sortie de ces eaux glauques qui créent, avec le passage des ondes de lumière, le seul mouvement de ces toiles aux façades mortes. Mais non! voici, sur

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rSyinphéas, de Londres ou de Venise, c’est, en même temps que la réalité, celte réalité vue par Monet, et qui nous montre une beauté de nature qui n’avait pas été vue avant lui, et qui restera fixée par lui. Il en est de même avec tous les grands artistes. Chacun a vu l’univers, et chacun nous révèle l’univers. L’art, c’est l’univers, non pas fragmenté, mais mullipiié, c’est une révélation incessante de ce qui existe, c’est une création d’après le mouvement de la matièrei L’art, c’est le signe que l’homme s’est aperçu de la vie, qu’il l’a réfléchie en lui, l’œuvre d’art s’ofîre en thème de méditation à tous ceux qui auraient pu vivre sans un arrêt de pensée. Malgré les déni*grements anciens et nouveaux, Claude Monet a donné du monde qu’il a contemplé des images merveilleuses. Les heures qu’il a fixées étaient éphémères, mais elles ont la beauté enchantée de la vie «îisparue, et Renan a pu dire avec une si profonde raison ; « Tout esi éphémère, mais l’éphémère est^^e^(ÿ.^cfois divin. » Cette parole revient à rcsiu'îl devant celte ^\mse où le décor de dix siècles prend un aspect mèia'üctjrü.i’ ; , i sous h‘s voiles lumi-

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Claude Monet s’est trouvé dos ant ic llî .uui t auaî, le Palais Ducal, Saint-Georges le Majeur, le Puiais l>ario, le i'alaisContarini, devant cette ville i*evélue de marbres sœrts et roses, écaillée d’or, reflétée au mirage de l'eau, enveloppée dénuées lourdes de chaleur, et immédiatement il a vu ses monuments, ses dômes, ses flèches, ses façades, ses rixelles, ses ponts, comme il avait vu des architectures rocheuses, creusées en grottes, ajourées en porches, verdies de mousses. Il a dégagé Venise d’elle-même, ne lui a gardé que sa forme essentielle, comme si elle était déserte, envahie par la nature, les marches de ses palais couvertes d’une moisissure marine sortie de ces eaux glauques qui créent, avec le passage des ondes de lumière, le seul mouvemeiil de ces toiles aux façades mortes. Mais non! voici, sur

l’eau élargie de la mer retrouvée, entre le quai des Esclavons et l’île de Saint-Georges le Majeur, une gondole noire avec son gondolier penché à la poupe, qui glisse, qui bondit sur l’eau, traverse le tableau, avec la prestesse d’une hirondelle.

C’est celte beauté de nature que l’on admirera avec un étonnement grandissant dans ces œuvres vénitiennes de Claude Monet, car il s’y est surpassé, je veux dire qu’il n’avait jamais réalisé ce qu’il voit et comprend, avec autant de force, de relief, avec ce sentiment de la « ronde-bosse » que Rodin reconnaissait à ses toiles d’autrefois, et qui se perpétue avec une certitude et une majesté sans pareilles. Et que l’on ne croie pas, parce que se retrouve ici, avec les pierres et l’eau de V enise chargées de siècles d’histoire, le peintre de la mer sauvage de Belle-Ile, que soient absentes la grandeur affaissée, la somptuosité en ruines, la beauté morbide encore brillante, de celte reine de l’Adriatique couchée dans son manteau de marbres brisés, au long de ses canaux verdâtres. Regardez bien : tout cela y est, avec le reste.

Hommage a l’art de Monet

On a été longtemps sans savoir que Rodin et Monet étaient nés le même jour, à Paris, le 14 novembre 1840. C’est un jour, chez Mirbeau, que tous deux se faisaient des politesses pour passer une porte, qu’ils en vinrent à confronter leurs âges et à les constater identiques. Ne cherchez pas ce renseignement dans le Dictionnaire des Contemporains, de Vapereau : il n’y est pas. Ne le cherchez pas non plus dans le Larousse : il ne s’y trouve pas davantage. Pas même dans les suppléments du Larousse? Pas même! Claude Monet ne figure donc pas dans les Dictionnaires d’hier. Mais, tenez tout de même pour certain qu’il est né le même jour que Rodin, et admirez la simple coïncidence qui rapproche ainsi ce grand statuaire et ce grand peintre.

Il n’y a pas à rechercher si leur renommée est égale, si le tableau accroché parmi d’autres tableaux, à la muraille d’un musée public ou d’une galerie d’amateurs, peut être aussi connu et admiré qu’une statue dressée sur une place publique, parmi la foule... Il n’est pas question non plus du vieux jeu des parallèles, qui n’aurait vraiment que faire ici. Rodin et Monet sont deux grands artistes, qui ont tous deux accompli une carrière glorieuse, (l’un d’eux est toujours en pleine force de conception et de production) et que nous devons honorer en leurs œuvres. Pour Rodin, nous aurions dû dresser son Ralzac sur une place de Paris. Pour Monet, il devrait avoir une salle à lui dans un musée, où nous verrions croître et décroître la lumière sur les rochers de Belle-Ile-en-Mer, les meules et les peupliers de l’Epte, la cathédrale de Rouen, les ponts de Londres, les bassins de Nymphéas, les palais de Venise. Cette salle n’existe pas, mais l’avenir voudra réparer l’indifférence de ceux qui nous ont précédés, l’impuissance où nous sommes aujourd’hui, et il créera

cette salle, ce musée où la vision de Monet apparaîtra à tous avec sa grandeur et sa profondeur.

Ceux qui croient encore que Claude Monet a prodigué la couleur à tort et à travers, et qu’il ne restera rien de ce qu’ils appellent ses « feux d’artifice », lorsque le temps aura décomposé et détruit les mauvaises couleurs dont se servent tous les peintres d’aujourd’hui, ceux-là se trompent sur la substance et la signification de cette œuvre incomparable. Claude Monet n’est pas surtout un peintre de la couleur, ce qui ne signifierait pas grand’chose. Il emploie tout naturellement des couleurs pour rendre les aspects colorés des choses. Mais il est de ceux pour lesquels, au contraire, il n’y a pas de couleurs. Il est, par-dessus tout, avant tout, un peintre de la forme déterminée par la lumière. Toute son œuvre crie cette vérité.

Personne, plus que lui, n’a été préoccupé de la mise en place des aspects de la nature sur la toile, et personne n’a réalisé cette mise en place avec plus d’ampleur, plus d’espace, plus d’harmonie, personne n’a vu et établi plus de plans lumineux entre les objets les plus proches et les horizons les plus lointains. Avec lui, qu’il s’agisse d’une falaise penchée sur la mer, des meules de blé espacées sur le champ paisible, des peupliers dessinant un lacis de feuillage sur le ciel d’été, des ponts de Londres perdus dans les brumes des eaux, les fumées des trains et des steamboats, des palais vénitiens couverts de mousse et d’or au bord de l’eau qui passe emportant leurs reflets, c’est toujours un fragment de la Terre roulant à travers l’infini qui nous apparaît. On n’exprime pas cette poésie profonde, ce rêve illimité, sans les avoir en soi, et chaque œuvre de Monet qui nous surprend comme une apparition grandiose du monde, devient une image expressive de la sensibilité de l’artiste, de son amour pour la beauté des choses.

J’ai dit qu’il y avait autrefois chez Stéphane Mallarmé une toile de Claude Monet, un paysage comme entrevu, et pourtant d’une précision délicieuse, un méandre de rivière, une arabesque d’eau à travers la campagne, que Mallarmé comparait au sourire de la Joconde. Or, les couleurs disparaîtraient en partie ou entièrement de cette toile, que cette expression de charme magique et de grâce ambiguë subsisterait, parce que la forme est écrite avec une rigueur

mathématique, parce que cette forme est déterminée parla lumière et l’ombre, et que les couleurs n’ont rien à voir dans cette construction essentielle, qui manque à tant d’œuvres picturales, et qui est, au contraire, toujours présente chez Monet. Si l’on répond que tout peut disparaître, c’est entendu, mais les monuments les plus solides ont disparu, et la terre elle-même, sous sa forme actuelle, disparaîtra aussi. Ce n’est pas la question, et nous n’en sommes qu’à la durée probable et possible des œuvres humaines. Il est donc permis de croire et de dire que la couleur amoindrie, presque disparue des œuvres de Monet, il resterait de ces œuvres ce qui reste de somptueuses tapisseries, autrefois claires et éclatantes (on n’a, pour s’en assurer, qu’à regarder leur envers) et qui ont gardé intacte leur beauté de composition et de forme, leur distribution de lumière et d’ombre.

L’œuvre de Claude Monet gardera longtemps cette expression qu’elle a au suprême degré du mélange des choses éphémères avec le milieu éternel où éclosent sans cesse les phénomènes d’un instant et de toujours. La nature n’a jamais été scrutée d’un regard plus épris, plus ému, plus adorateur; elle ne s’est jamais mieux révélée dans sa puissance imposante et dans ses changements subtils. Une telle transcription, où il y a l’art complet, l’instinct qui découvre, l’effort qui s’acharne, la science qui domine, connaîtra la justice, car l’admiration ne se trompe pas.

Il importe peu que cette admiration ait été longtemps à se faire jour : il en est presque toujours ainsi avec les révélations de l’art, et il y eut révélation par Monet, qui ne fut pas le premier à voir les êtres et les choses dans l’air, cela est certain, mais qui fut le premier à commencer et à finir un tableau devant l’aspect choisi, se refusant à recomposer, à refaire ce tableau, d’après des études, dans l’atmosphère de l’atelier. Révélation de la nature, et révolution dans l’art.

Il importe peu aussi que l’on rende Monet responsable de tous les essais, clairs ou colorés, analytiques ou synthétiques, inspirés par lui ou par Cézanne, et qui se produisent au Salon des Indépendants et au Salon d’automne. D’abord, tout n’est pas négligeable dans ces assimilations, et tout le serait, qu’il ne faudrait voir là que l’épui-

sement des formules par les suiveurs, la recherche des inquiets, la mise en valeur des habiles. Mais, quels que soient les paysages issus des paysages de Monet, il serait aussi injuste de les inscrire à son passif que de reprochera Rembrandt, à Raphaël ou à n’importe quel maître, la décadence de son art devenu un art d’école. C’est le train ordinaire des choses qui ne doit empêcher personne de célébrer, comme il doit l’être, avec tout l’enthousiasme de l’esprit et du cœur, le grand artiste de Giverny.

A Giverny. — Une autre œuvre de Monet : sa maison et son jardin

C’est à Giverny qu’il faut avoir vu Claude Monet pour le connaître, pour savoir son caractère, son goût d’existence, sa nature intime. C’est un homme qui a vécu, qui a connu les affections profondes, le poids de la famille, les anxiétés de la paternité, la perte de ses amis, Caillebotte, Sisley, de Bellio, Pissarro, Renoir, Mirbeau, Degas, et les deuils proches et terribles qui brisent le cœur et ravagent l’esprit; il a survécu parce qu’une force était en lui, une force invincible, qui n’était pas seulement physique, qui était animée par la flamme spirituelle de l’art. Non pas que Monet soit un artiste à vivre d’après une formule et à régler sa production d’après une esthétique : la formule, et même une esthétique, ont été trouvées par d’autres, et appliquées à son art, mais il ne s’en est jamais soucié. C’est un instinct qui est en lui, qui lui fait produire des formes et des couleurs, et il en a été de même de tous les grands artistes. Il a obéi, comme eux, à la loi de son individu et aux injonctions de la nature. La nature a été pourMonetle splendide refuge, une magnifique région déployée en images sublimes, toujours variées et renaissantes, et il s’est emparé des richesses qu’elle lui offrait et qu’il a pu saisir; elle a été le thème, à jamais inépuisable, de son adoration de la lumière, qui détermine les formes et qui crée les jeux infinis de la couleur.

Quand un homme possède le don de voir, de comprendre, de reproduire en résumés magiques ce passage de la lumière sur le monde, il peut vivre seul, car il n’est pas seul : il est entouré de toutes les fées des sources, des rivières, des champs, des bois, de la mer, des saisons; il est en dialogue perpétuel avec elles, il écoute leurs voix, qui sont ses voix. C’est ainsi que s’est affirmé de plus en plus le goût de solitude de Monet, sa sauvagerie, sa vie retirée parmi ses fleurs, au bord de l’eau, dans les prairies, partout où l’on entend les rumeurs

de l’espace. Les voyages l’ont toujours ramené là, et jamais il n’y a oublié ses amitiés, mais toujours il y a affirmé sa volonté de travail obstiné, de réclusion farouche.

A Giverny, chez Monet, je suis allé maintes fois, pas aussi souvent que je l’aurais voulu, seul ou avec des amis, le graveur Victor Focillon, Eugène Carrière, Maurice Hamel, Paul Clemenceau, Jean Ajalbert, le docteur Vaquez, Paul Gallimard, André Barbier, Georges Grès, et surtout, ces dernières années, avec Georges Clemenceau. L’Académie Concourt y fut reçue un jour, pendant la guerre, en la personne de Rosny aîné, Léon Hennique, Lucien Descaves, Paul Margueritte, Octave Mirbeau accompagné de M"’® Mirbeau, Gustave Geffroy. Claude Monet, pendant les années qui précédèrent la guerre, et pendant la guerre, vint presque régulièrement, aux déjeuners de l’Académie Concourt, et il avait tenu à nous recevoir à son tour. Je rassemble ici tous ces souvenirs de dates différentes pour montrer l’habitation de Monet et Monet chez lui, dans cette maison modeste et pourtant si somptueuse par l’arrangement intérieur et par le jardin, ou plutôt les jardins, qui l’entourent. Celui qui a conçu et agencé ce petit univers familier et magnifique n’est pas seulement un grand artiste dans la création de ses tableaux, il l’est aussi dans le décor d’existence qu’il a su installer pour s’y plaire à l’abri de toutes les tentations du luxe, car le luxe, il l’a comme il l’a voulu, en correspondance parfaite avec son esprit et sa philosophie de la vie. Cette maison et ce jardin, c’est aussi une œuvre, et Monet a mis toute sa vie à la créer et à la parfaire.

Dès que l’on pousse la petite porte d’entrée, sur l’unique grande rue de Giverny, on croit, en presque toutes les saisons, entrer dans un paradis. C’est le royaume coloré et embaumé des fleurs. Chaque mois est orné de ses fleurs, depuis les lilas et les iris jusqu’aux chrysanthèmes et aux capucines. Les azalées, les hortensias, les digitales, les roses trémières, les myosotis, les violettes, les fleurs somptueuses et les fleurs modestes se mêlent et se succèdent sur cette terre toujours prête, admirablement soignée par des jardiniers émérites, sous l’œil infaillible du maître. Si c’est le moment des roses, toutes les merveilles aux noms glorieux vous entourent de leurs nuances et de leurs parfums. Elles sont sur

pieds espacés, en buissons, en haies, en espaliers, grimpant aux murs, accrochées aux piliers et aux arceaux de l’allée centrale. Il y a les plus rares et les plus ordinaires, qui ne sont pas les moins belles, les roses simples, les touffes d’églantines, les plus vives et les plus pâles, et toutes les corolles disent une heure enchantée, vocalisent le chœur de l’été, font croire au décor du bonheur possible.

Des enclos gardent des oiseaux aux plumages divers, poules blanches, canards noirs, faisans dorés, paons déployant leur vaste éventail ocellé de saphir et d’or, faisans rouges et vermeils, et pendant quelques années, des goélands argentés, des mouettes grises, animaux blessés recueillis par Maurice Hamel dans la baie de Somme et mis en pension chez Monet.

L’hiver, une serre de moyenne grandeur enferme ses trésors de chrysanthèmes simples et chevelus, de toutes les couleurs dorées et sombres, au-dessus desquels se balance le monde fantastique et grimaçant des orchidées. Dans la chaleur, les fleurs s’épanouissent, les mousses étalent leurs tapis de velours vert, l’eau s’égoutte et chante. C’est une oasis au milieu de la campagne endormie dans le silence de la neige.

Ce n’est pas toute la richesse florale du domaine. Pour la connaître tout entière, il faut traverser le chemin, grimper au talus du chemin de fer de Vernon à Pacy-sur-Eure, traverser la voie, et pénétrer dans un second jardin qui est le Jardin d’Eau. Autrefois, la petite rivière de l’Epte passait là, sous une voûte de feuillage, et Monet prenait plaisir à y promener ses hôtes en barque jusqu’à la Seine. La rivière passe toujours, mais avec un arrêt. Monet a obtenu du Conseil municipal de Giverny la permission de détourner la rivière, de créer des bassins, et le Conseil municipal a été bien inspiré, car cette création fut la cause d’une éclosion de chefs-d’œuvre. Le cours d’eau détourné dans les bassins creusés, Monet dessina le jardin et les plantations, les saules déployèrent leurs vertes chevelures, les bois de bambous s’élancèrent du sol, les massifs de rhododendrons bordèrent les sentiers, et Monet ensemença les bassins de nymphéas, dont les libres racines flottèrent entre les eaux sur lesquelles s’étalèrent les larges feuilles et jaillirent les fleurs blanches et roses, mauves et verdâtres. Du haut d’un pont garni de glycines.

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