‹ Claudel et SuaresChapitre 4 sur 5 · IV. Je m'agenouille près de toi, au lieu de te coucher · texte numérisé non relu

IV. Je m'agenouille près de toi, au lieu de te coucher

Et sois paisible, tandis que je fais à tes seins d'ambre un dôme de mes doigts

•— Puisses-tu me saisir toute comme je m'abandonne !

Mais tes doigts sont glacés, pareils à ceux d'une déesse, qui pourrait en faire jaillir la foudre.

Je les sens sur les seins courir plus froidement que des lèvres de métal. Tu les touches, comme celui qui modèle; — et tu ne les flattes pas; et mon cœur s'inquiète.

Insensible, pourquoi venir à l'heure silencieuse, où le désir d'amour parle seul au désir, si ce n'est que pour le faire naître ?

Je demeure immobile : mais ta main sent si je palpite.

Je tremble moins de peur que de la soif de te connaître...

Je veux te voir : je t'arrache le voile ! Laisse !

V. ... 0 toi qui es si beau, mais qui m'emplis l'âme de crainte, à cause de tes yeux et d'un regard plus fixe que celui des tombeaux, —

Qui donc e -tu, ô Dieu qui me moules le sein entre tes doigts irrésistibles,

Toi qui semblés si jeune et dont le regard est si lointain ? Et pourquoi, sous ton pouce, tiens-tu ma gorge qui palpite ? — Je suis le Sculpteur ailé, qui sculpte avec la faux : Et sur toi je modèle, ô Hélène, une coupe d'ivoire pour le fol Eros toujours ivre :

Je suis Thanatos. Et je viens.

Encore une fois, je n'ai pas la prétention de vous avoir révélé ces deux puissants et rares créateurs. Heureux seulement si j'ai pu vous donner un instant envie de reprendre avec eux l'idéale conversation de la lecture. Lorsqu'on les aime, on finit par s'y attacher presque exclusivement. Tout parait pauvre à côté de ce qu'ils font : leur œuvre est la désapprobation muette de presque toutes les autres œuvres. C'est cet effet extraordinaire qu'ils font sur l'esprit, qui est, plus que toutes mes vaines paroles et mes inutiles arguments, le signe, la preuve indéniable de leur génie.

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