‹ Claudie; drame en trois actes et en proseChapitre 39 sur 60 · SCENE XIIÏ · texte numérisé non relu

SCENE XIIÏ

eu un bon comportement chez nous et qui voulaient d'eux-mêmes s'en aller. Encore tantôt ma mère les avait priés de rester. Mme Rose, ça nous fait passer pour des gens rudes cl sans parole, ces manières-là î Et vous qui d'accoutumance êtes très-bonne, vous devriez leur dire au moins une douce parole pour les consoler.

ROSE

Vous êtes les maîtres chez vous. Gardez-les si ça vous convient !

fauveau, avec humeur, descendant à droite près de Rose.

Minute ! Après vous, Mme Rose, c'est moi qui suis le maître céans. La femme et le garçon n'ont rien à dire quand j'ai parlé, et je parle. Je ne me plains pas de ces gens-là. Je leur ai fait du bien, je ne le regrette point ; mais je dis qu'ils peuvent et qu'ils doivent s'en aller tout de suite, c'est ma volonté.

rémy, /'lisant un c (fort pour parler.

Ils doivent s'en aller?

sylvatn, à gauche, près de sa mère.

Mon père, vous êtes le maître ici, personne n'ira jamais à l'encontre. Mais vous êtes un homme juste, et vous ne devez rien croire à la légère. Si on vous avait menti, vous regretteriez, le restant de vos jours, d'avoir été dur au pauvre monde?

rose, av c dépit.

Allons, Fauveau ! dis-leur donc de rester î Qu'estce que ça me fait, à moi ? Tu vois bien que ton fils en tient pour cette fille et qu'il te faudra les marier un jour ou l'autre. Quant à moi, j'y donne les mains, c'est le moyen de faire prendre fin à toutes les sottises qu'on s'est mises dans la tète à mon sujet. Sylvain est peutêtre assez simple pour croire que j'ai souhaité d'être recherchée par lui, tandis que...

SYLVAIN

Eh! non, noire maîtresse ! je n'aijamaiscru ça, et je ne sais pas pourquoi vous venez dire toutes ces choses-là !

FAl'VEAU.

Je ne sais pas non, Mme Rose, pourquoi vous dites devant cette fille que mon garçon a idée de l'épouser, quand il m'a dit lui-même ce qu'il pensait d'elle, il n'y a pas un quart d'heure.

RÉ3IY, inêni" jeu.

Celte fille ! qui donc cette fille?

SYLVAIN

Pour cette chose-là, excusez-moi, mon père. Je ne vous ai rien dit du tout ni en hien ni en mal, et ce que je pense d'elle pour le moment, le bon Dieu tout seul en a connaissance.

FAITEAU.

C'est hien parlé, mon fils ; on ne doit faire rougir personne ; mais je peux dire à Mme Rose que vous avez connaissance de la vérité.

SYLVAIN

Mon père, vous vous avancez trop. Je ne sais rien de mauvais sur le compte de Claudie, partant je ne dois croire à rien.

fauve. vu.

J'ai cru que Denis Ronciat t'avait dit ce qu'il vient de rae dire?

RÉMY

Denis Ronciat i

SYLVAIN

Denis Ronciat ne fait pas autorité pour moi.

FAITEAU.

Mais les registres de l'état civil font autorité, et si Ton > eut consulter ceux de son endroit... {Mmtrtwl

SCENK XIII

Claudie.) à l'article des naissances, on y verra le nom d'un enfant dont cette fille-là est la mère et dont le père est inconnu.

SYLVAIN

Mon père, mon père!... vous êtes sûr de ce que vous dites là?

F AU VEAU

Demande-lui à elle-même, et si elle le nie... Claudie s'approche pour répondre ; le père Rémy, qui pendant toute cette scène s'est agité de plus en plus, retrouve enlin ses facultés et arrête Claudie.

RÉMY

Tais-toi, ma fille ; ne dis rien ! c'est à ton père de répondre !

LA MÈRE

Là ! vous avez cru que ce pauvre vieux ne faisait plus cas de rien, et voilà que vous lui faites boire son calice ! rémy, d'une voix qui s'éclaircit et s'élève peu à peu.

Hélas î c'est bien dit : mon calice! je me croyais mort, et je me tenais en repos, sans vouloir comprendre où j'étais et ce que je faisais encore en ce monde. Mais vous m'avez réveillé, et je veux vivre ! vivre, quand ça ne serait qu'un moment, pour vous dire que vous êtes des malheureux, plus malheureux que moi ! Vous accusez ma fille ! nia fille qui vaut mieux que vous tous, qui ne vous demande rien pas plus que moi, qui travaille comme un galérien pour me faire vivre, qui a été bonne mère autant qu'elle est bonne fille ! Ma Claudie, ma pauvre Claudie !... (Clan lie se cache en sanglotant dam le sein de son père.) Eh bien ! oui, c'est vrai , qu'elle a été trompée, c'est vrai qu'à l'âge de quinze ans elle a écouté un garçon sans cœur et sans religion. Elle l'a aimé, elle l'a cru honnête; il n'y a que celles qui n'aiment point qui se méfient ! Oui, c'est vrai qu'un

enfant méconnu et abandonné de son père a été élevé dans notre pauvre logis !... (Sylvain tombe assis à gauche près de sa mère, se cache la figure dans ses mains, tt reste dn7is cette position le restant de l'acte. Rcmy continuant , aux autres personnages.) Le pauvre enfant! si beau, si doux, si caressant, si malheureux! un ange du bon Dieu qui nous consolait de tout, et qui ne nous faisait pas honte, nous l'aimions trop pour ça !... Et, dans notre endroit, chacun l'aimait et le plaignait d'être si chétif qu'il ne pouvait pas vivre ! Pauvre petit ! il avait été nourri de larmes ! Et vous nous reprochez ça ! Vous chassez ma fille comme une vagabonde, et vous ne chassez point à coups de fourche et de fourchai un infâme qui, après lui avoir juré le mariage, l'a délaissée, oubliée dans sa misère, et qui ose encore venir auprès de vous l'accuser du tort qu'il lui a fait? Vous avez pourtant vu comme cette fille souffre et travaille ! vous ne lui avez jamais entendu faire une plainte ni un reproche, ni une bassesse, ni une avance ! et vous osez dire qu'elle veut se faire épouser par votre garçon!... [Montrant Sylvain.) Est-ce qu'il est digne d'elle, votre garçon? Qu'il soit honnête homme et bon ouvrier tant qu'il voudra, est-ce qu'il a montré sa vertu par des épreuves comme les nôtres? est-ce qu'il a été foulé de misère et de chagrin comme nous? est-ce qu'il connaît comme nous la patience et la soumission aux volontés du bon Dieu?... Non, non! ne soyez pas si fiers! Vous êtes plus aisés que nous, et voilà tout ce que vous avez de plus que nous dans ce monde; mais nous verrons là-haut, nous autres, qui sera le plus près du Dieu juste !... (Entraînant Claudie dans le fond.) Viens, ma Claudie: allons-nous-en ! il me reste encore assez de force pour gagner ma pauvre cabane, où je veux mourir en paix!

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