SCENE I
FAITEAU.
Tenté? non ! j'ai bien vu qu'il blêmissait et qu'il tombait comme en faiblesse ; mais ça s'est passé tout de suite.
LA MÈRE
Vous avez cru qu'il tombait en faiblesse, là, toutjustement sous la roue de la voiture à bœufs?
FAITEAU.
Ma fine, quand on est pris de pâmoison, on ne sait point où l'on tombe.
LA MÈRE
Pas moins, une minute de plus, et la roue lui passait sur la tête. Sans le bouvier, le bon Thomas, que Dieu bénisse! qui s'est trouvé là tout à point pour arrêter ses bêtos, il était mort !
FAIVEAC.
Tu veux donc absolument croire qu'il l'a fait exprès?
LA MÈRE, se levant et se rapprochant <(■> soti mari.
Je ne le crois pas, Fauveau, j'en suis sûre! Sylvain n'était point en faiblesse. Il était blanc comme un linge, mais il avait toute sa force, tout son vouloir; mêmement il a pris son temps, il a regardé si on ne l'observait point, et quand il a cru que je ne le voyais plus, quand il a eu appelé une dernière fois Claudie, qui n'a pas seulement voulu tourner la tète de son côté, il a dit : C'est bien /Et il s'est jeté sous la voiture pour se faire écraser. Demandez-le à Thomas, qui lui a dit en le relevant malgré lui : « Qu'est-ce que vous faites là, mon maître? vous voulez donc mécontenter le bon Dieu? » — Demandez-le à Mmc Rose, qui lui a dit : « Qu'estce que vous faites là, Sylvain, vous voulez donc faire mourir votre mère? >• — J'ai accouru, j'ai questionné, personne n'a voulu me répondre. Vous avez crié à Thomas : Marche, marche! Sylvain a dit que le pied
lui avait coule en se retournant. Il a fait comme s'il voulait me sourire. Ah! quel sourire, mon homme! si vous l'aviez vu comme je l'ai vu, vous ne dormiriez pas cette nuit...
Elle sunglule.
faiveau, tout démoralisé.
Si tu crois ça, il faudrait... il faudrait...
la mère, se levant.
Qu'est-ce qu'il faudrait? Jamais ces gens-là ne voudront revenir céans ! on les a trop molestés, en leur reprochant leur mauvais sort!
FAUVEAU
Je sais que j'ai été trop loin, ça c'est vrai, et j'en ai été repentant tout de suite ; mais j'ai fait tout mon possible pour les raccoiser. Ils n'ont voulu entendre à rien. Ils sont trop orgueilleux, aussi ! Laissons-les aller. On se raccommodera plus tard... à l'occasion... (Se levant.) Tiens ! on leur enverra cinq boisseaux de blé pour leur hiver!... mais faut d'abord lâcher de reconsoler Sylvain. Où est-il à cette heure?
LA Mère, sans tourner la tête.
Il est dans la grange, étendu sur un tas de paille, la tète tout enterrée en avant, comme quelqu'un qui ne veut plus rien dire, rien voir et rien entendre. facveau, après un temps et faisant tourner sa fenvm devant lui.
Peut-être qu'il dort?
LA MÈRE, le fixant.
Oh ! non, qu'il ne dort pas ! Il étouffe l'envie qu'il a de gémir et de crier. Il s'est jeté là comme un homme qui a plus de peine qu'il n'en peut porter. Quand je m'approche de lui, il fait comme s'il dormait; mais votre neveu Jean, qui est là caché derrière la crèche, et qui m'a juré de ne pas le perdre de vue, m'assure qu'il