‹ Claudie drame en trois actesChapitre 16 sur 37 · LA MÈRE FAUVEAU, SYLVAIN · texte numérisé non relu

LA MÈRE FAUVEAU, SYLVAIN

SYLVAIN, à ta mère , qui revient prsdela table. Eb bien, mère, avez-vous réussi ?

la mère fauveau, levant la tète. Sylvain, j’ai fait ce que j'ai pu, Une mère n’a que sa parole. J’ai eu tort peut-être de te la donner, mais je ne sais point résister à ce que tu veux.

SYLVAIN. EL.. elle restera?

la mère fauveau. Encore une quüiuiue pour nous aider à tciller le chanvre.

CLAUDIE

Sylvain. Une quinzaine? Rien que ça?

elle veut toujours nous quitter ?

LA MÈRE fauveau, prenant *a quenouille et la portant sur le bat de buffet. Son idée ne changera point, sois-en assuré. C’est une fille qui pense trop bien pour vouloir mettre dudésacord dans une famille.

SYLVAIN, descendant. Mère, je ne sais pas quelle idée vous avez ! vous croyez que je pense à celte jenne fille, et. .. je n’y pense point ( Il regarde au dehors du côté où est sortie Claudie.)

LA MÈRE fauveau, l’attirant à elle.

Sylvain I faut pas dire des menleries à sa mère !

Sylvain. Je n’y pense point tant que vous croyez l Ecoutez donc, je suis un peu chef de famille, depuis que le père est éboité ; et je vois bien qu'une servante comme Clandie porte profit à notre ménage. Ce n'est pas deux, trois servantes qui vous la remplaceront, convenez-en. Une fille si adroite, si prompte, si épargnante, si fidèle 1 Une malheureuse enfant qui n’a rien et qui n’est jalouse que de faire prospérer le bien d’autrui 1 Est-ce peu de chose ça? faut-il pas bien de la raison et de la religion pour avoir ces sentiments-fa ?

LA mère fauveau. Oui, oui, mon enfant, c'est vrai t mais si tu prends tant de feu à la chose, c’est moins par intérêt pour l'épargne que par inclination pour cette jeunesse. Tu voudrais bien t’en faire accroire a toi-même fa-dessus, mais je vois clair : elle \ te plaît... et tu le lui as dit 1

Sylvain. Non, mère, jamais I ça, j’en jure I

la mère fauvèau. Jamais?

Sylvain. J’ai jamais osé I

la mère fauveau. Alors, dlel'a deviné!

car, pour sûr, elle le sait.

Sylvain. Si elle le sait, c'est donc que vous le loi avez dit? Oh! la bonne brave femme de mère que vous êtesl (Il l'embrasse,)

LA mère FAUVEAU. Voyez le traître d’enfant ! il me flatte pour me fourrer dans ses folle tés! Non, Sylvain, non; je n’ai rien dit, et je ne dirai rien. Tu ue dois point conrLiser cette Claudie, parce que tu ne peux point l’épouser.

Sylvain. L’épouser? Et où serait donc l’empèchemcDt? est-ce que nous sommes riches pour que je cherche une dot ? Nous avons nos bras et notre coorage au travail, et Claudie apporterait celte dote-fa bien ronde et bien belle !

la mère fauveau. Mais ton père a son idée contraire, et s’il ac doutait de la tienne, il n’aurait point de repos que Claudie ne soit hors de chez nons.

Sylvain. Mon père I mon père entendra la raison!

LA mère FAUVEAU. Pas sûrl depuis qu’il est certain que la bourgeoise a tout de bon du goût pour toi, il est comme fou de contentement, et si on venait lui dire que tu veux épouser Claudie! Claudie la moissonneuse, Claudie fa servante, ça lui ferait une mortification !...

Sylvain. Mon père a fa tête vive, mais non point dérangée. II m’écoule toujours, quand je lui bataille tout doucement scs fantaisies. Mère, l'empêchement dont j’ai crainte, ce n’est point ça! c’est que Claudie ne m'aime point

la mère fauveau. Elle a toujours bien peur de t’aimer, puisqu’elle veut partir?

Sylvain. Ou bien elle a peur d’ètre oubliée par un autre qui l’attend peut-être dans son pays.

la mère fauveau. Ce n’est point chose impossible. Tu vois donc bieu qu’il ne faut point te presser. Après tout, nous ne fa connaissons point, cette fille; nielle ni personne de son endroit, excepté Denis Ronciat, qui dit ne point se souvenir d’elle. Nous l’avons gardée par charité sans nous informer de rien; c’était notre devoir! mais enfin, j f ai observé qu’elle était fort secrète, autant sur elle-même que sur les antres, et qu’elle ne répondait guère aux questions. Qai sait si elle n'a point une connaissance, bonne ou mauvaise!

Sylvain. Mère, mère! qu’est-ce que vous dites fa! I ne mauvaise connaissance! nous ne savons rien d’elle!... Et qui connaîtrezvous pour bonne et sage et juste, si ce n’est point Claudie? Un mois de moisson, deux depuis, ça fait trois mois qu’elle est sous nos yeux, la nuit comme le jour. Où avez-vous vu jamais vu une misère si fièrement portée, une jeunesse si sévèrement défendue? Faites une comparaison de celte fille-fa avec toutes les autres. Les riches sont glorieuses, coquettes et cherchent l'argent dans le mariage. Les pauvres sont lâches, quémandeuses et cherchent l’aumône dans l’amour.

Voyez si Claudie leur ressemble, elle qui, au lieu de demander toujours quelque chose, refuse tout ce qu’elle ne peut pas payer par son travail, elle qui cache sa pauvreté et qui passe la moitié des nuits à recoudre et à laver les pauvres nippes de son père et les siennes! Elle qui est si farouche à tous les hommes que, pendant la moisson, quand elle était seule au milieu de trente garçons, pas tous bien retenus ni bien honnêtes, elle empêchait, rien que par l’air de son visage, les mauvaises paroles et les mauvaises chansons! Est-ce que je ne la voyais pas, moi ?

morte de fatigue et ne s'oubliant jamais?

défiante même d’un regard et se faisant respecter i force de se respecter elle-même?

Non, non! cette fille-fa n'a jamais fait un faux pas dans sa vie, et celui qui ne voudrait pas le voir serait aveugle.

la MÈRE. Ah 1 mon fils 1 comme te voilà épris! Allons! je vois bien qu'il faudra contrarier ton père pour te contenter. Après tout, la contrariété de ton père sera d’un moment, et ton contentement, à loi, c’est pour toute ta vie ! Le voifa avec la bourgeoise, et Denis Ronciat qui occupera l’une, du temps que nous tâcherons de persuader l’autre.

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