‹ Claudine à l'écoleChapitre 4 sur 58 · M RS · texte numérisé non relu

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verser. Je n'ai jamais eu de camarades de mon

espèce, car les rares familles bourgeoises de Montigny envoient, par genre, leurs enfants en pen-

sion au chef-lieu, de sorte que l’école ne compte

guère pour élèves que des filles d’épiciers, de cultivateurs, de gendarmes et d'ouvriers surtout ; tout ça assez mal lavé.

Moi, je me trouve dans ce milieu étrange parce que je ne veux pas quitter Montigny; si j'avais.

une maman, je sais bien qu'elle ne me laisserait ” pas vingt-quatre heures ici, mais papa, lui, ne voit -

rien, ne s'occupe pas de moi, tout à ses travaux,

et ne s’imagine pas que je pourrais être plus convenablement élevée dans un couvent où dans un lycée quelconque. Pas de danger que je lui ouvre les yeux!

Comme camarades, donc, j'eus, j’ai encore Claire (je supprime le nom de famille), ma sœur de lait, une fillette douce, avec de beaux yeux tendres et une petite âme romanesque, qui a passé son temps d'école à s’amouracher tous les huit jours (oh!

platoniquement) d'un nouveau garçon, et qui,. maintenant encore, ne demande qu’à s’éprendre . du premier imbécile, sous-maitre ou agent voyer,

en veine de déclarations « poétiques ».

Puis la grande Anaïs (qui réussira sans doute

à franchir les portes de l’École de Fontenay-aux- Roses, grâce à une prodigieuse mémoire lui te-

nant lieu d'intelligence véritable), froide, vicieuse,

et si impossible à émouvoir que jamais elle ne.

CLAUDINE A L'ÉCOLE ÿ à

rougit, l'heureuse créature! Elle possède une véritable science du comique et m'a souvent rendue malade de rire. Des cheveux ni bruns ni blonds, la peau jaune, pas de couleur aux joues, de minces yeux noirs, et longue comme une rame à pois. En somme, quelqu'un de pas banal; menteuse filouteuse, flagorneuse, traîtresse, elle saura se tirer d'affaire dans la vie, la grande Anaïs! A treize ans, elle écrivait et donnait des rendez-vous à un nigaud de son âge; on l’a su et il en est résulté des histoires qui ont ému toutes les gosses de l'École, sauf elle.

Et encore les Jaubert, deux sœurs, deux jumelles, même, bonnes élèves, ah! bonnes élèves, je crois bien, je les écorcherais volontiers, tant elles m’agacent avec leur sagesse, et leurs jolies écritures propres, et leur ressemblance niaise, des figures molles et males, des yeux de mouton pleins de douceur pleurarde. Ça travaille toujours, c’est plein de bonnes notes, c’est convenable et sournois, ça souffle une haleine à la colle forte, pouah!

Et Marie Belhomme, bébète, mais si gaie ! raisonnable et sensée, à quinze ans, comme une enfant de huit ans peu avancée pour son âge, elle abonde en raïvetés colossales qui désarment notre méchanceté et nous l'aimons bien, et j’ai toujours dit force choses abominables devant elle parce qu’elle s’en choque sincèrement, d’abord, pour rire de tout son cœur une minute après en levant

au plafond ses longues mains étroites « ses mains de sage-femme » dit la grande Anaïs. Brune et mate, des yeux noirs longs et humides, Marie ressemble, avec son nez sans malice, à un joli liè-

vre peureux. Ces quatre-là ct moi, nous formons

cette année la pléïade enviée, désormais au dessus des « grandes » nous aspirons au brevet élémentaire.

Le reste, à nos yeux, c’est la lie, c’est R vil peuple ! Je présenterai quelques autres camarades au cours de ce journal, car c'est décidément un journal, ou presque, que je vais commencer.

Mme X, qui a reçu l’avis de son changement, en a pleuré, la pauvre femme, toute une journée, — et nous aussi — ce qui m’inspire une solide aversion contre sa remplaçante. En même temps que les démolisseurs de la vieille école paraissent dans les cours de récréation, arrive la nouvelie institutrice, Mile Sergent, accompagnée de sa mère, grosse femme en bonnet, qui sert sa fille et l’admire, et qui me fait l'effet d'une paysanne finaude, connaissant le prix du beurre, mais pas méchante au fond. M"*° Sergent, elle, ne paraît rien moins que bonne, et j'augure mal de cette rousse bien faite, la taille et les hanches rondes, mais d’une laideur flagrante, la figure bouffie et toujours enflammée, le nez un peu camard, entre deux petits yeux noirs, enfoncés et soupçonneux. Elle occupe dans l’ancienne école une chambre qu'il n’est pas nécessaire de démolir tout de suite, et son adjointe de même, la ;

jolie Aimée Lanthenay, qui me plait autant que sa supérieure déplait. Contre M°° Sergent, lintruse, je conserve ces jours-ci une altitude farouche et révoltée; elle a déjà tenté de m'’apprivoiser mais j'ai regimbé d’une façon presque insolente. Après quelques escarmouches vives, il me faut bien la reconnaitre institutrice tout à fait supérieure, nelte, cassante souvent, d’une volonté qui serait admirablement lucide si la co- Ière ne l’aveuglait parfois. Avec plus d’empire sur elle-même, cette femme-là serait admirable ; mais qu’on lui résiste : les yeux flambent, les cheveux roux se trempent de sueur....je l’ai vue avanthier sortir pour ne pas me jeter un encricr à la tête.

Pendant les récréations, comme le froid humide de ce vilain automne ne m'engage guère à jouer, je cause avec M'*° Aimée. Notre intimité progresse très vite. Nalure de chatte caressante, délicate et frileuse, incroyablement câline, j'aime à regarder sa frimousse rose de blondinette, ses yeux dorés ‘aux cils retroussés. Les beaux yeux qui ne de- -mandent qu’à sourire! Ils font retourner les gars “quand elle sort. Souvent, pendant que nous causons sur le seuil de la petite classe empressée, M'° Sergent passe devant nous pour regagner sa chambre, sans rien dire, fixant sur nous ses regards jaloux et fouilleurs. Dans son silence nous sentons, ma nouvelle amie et moi, qu’elle enrage de nous voir « corder » si bien.

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ÉO :: : ÉLAUPINE A L'ECOLS

Cette pelite Aimée — elle a 49 ans et me vient à l'oreille — bavarde comme une pension naire qu'elle était encore il y a trois mois, avec un besoin de tendresse, de gestes blottis, qui me touche. Des gestes blottis! Elle les contient dans une peur instinctive de Mile Sergent, ses petites mains froides serrées sous le collet de fausse fourrure (la pauvrette est sans argent comme des milliers de ses pareilles). Pour l’apprivoiser, je me fais douce, sans peine, et je la questionne, assez contente de la regarder. Elle parle, jolie en dépit, ou à cause, de sa frimousse irrégulière. Si les pommettes saillent un peu trop, si, sous le nez court, la bouche un peu trop renfléc fait un drôle de petit coin à gauche quand elle rit, en revanche quels yeux merveilleux. couleur d'or jaune, et quel teint, un de ces teints délicats à l'œil, si solides que le froid ne les … bleuit même past Elle parle, elle parle, — ct son. père qui est tailleur de pierres, et sa mère « qui tapait souvent, et sa sœur ct ses trois frères, et la dure École normale du chef-lieu où l'eau gelait dans les brocs, où elle tombait toujours de sommeil parce qu’on se lève à cinq heures (heureusement la maîtresse d'anglais était bien gen- … tille pour elle) et les vacances dans sa famille où . on la forçait à se remettre au ménage, en disant qu’elle serait mieux à tremper la soupe qu’à faire. la demoiselle, — tout ça défile dans son bavardago, | toute cette jeunesse de misère qu’elle supportait

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