‹ Claudine à l'écoleChapitre 45 sur 58 · VON PIN · texte numérisé non relu

VON PIN

le corsage ouvert, rient méchamment des deux gars. Anaïs les frôle en passant, j’accroche doucement à leurs poches des serpents de papier, ils s’échappent enfin, contents et malheureux, tandis que Mademoiselle prodigue des « Cht! » qu’on écoute peu.

Avec Anaïs je suis plieuse et coupeuse, Luce empaquette et porte à la Directrice, Marie met en tas. À onze heures du matin, et à trois heures de l'après-midi, on laisse tout et on se groupe pour répéter l’Æymne à la Nature. Vers cinq heures, on s’attife un peu, les petites glaces sortent des poches; des gamines de la deuxième classe, complaisantes, nous tendent leur tablier noir derrière les vitres d’une fenêtre ouverte ; devant ce sombre miroir nous remettons nos chapeaux, j'ébouriffe mes boucles, Anaïs rehausse son chignon affaissé, et l’on s’en va. c

La ville commence à se remuer autant que nous; songez donc, M. Jean Dupuy arrive dans six jours! Lesgars partent le matin dans des carrioles, chantant à pleine gorge et fouettant à tour de bras la rosse qui les traîne; ils vont dans les bois de la commune — et dans les bois privés aussi, j'en suis sûre — « choisir » leurs arbres et les marquer ; des sapins surtout, des ormes, des trembles aux feuilles veloutées périront par centaines, il faut bien faire honneur à ce récent ministre! Le soir, sur la place,

sur les trottoirs, les jeunes filles chiffonnent des

roses de papier et chantent pour attirer les gars

CLAUDINE À L'ÉCOLE qui viennent les aider. Grand Dieu, qu’ils doivent donc hâter la besognet Je vois ça d'ici, ils s'y emploient des deux mains.

Des menuisiers enlèvent les cloisons mobiles de la grande salle de la mairie où l’on banquètera; une grande estrade pousse dans la cour. Le médecin-délégué-cantonal Dutertre fait de courtes et fréquentes apparitions, approuve tout ce qu’on édifie, tape sur les épaules des hommes, pince les mentons féminins, paye à boire et disparaît pour revenir bientôt. Heureux pays! Pendant ce tempslà on ravage les bois, on braconne jour et nuit, on se bat dans les cabarets, et une vachère du Chène-Fendu a donné son nouveau-né à manger aux cochons. (Au bout de quelques jours on a mis fin aux poursuites, Dutertre ayant réussi à prouver l’irresponsabilité de cette fille... On ne s’occupe déjà plus de l'affaire). Grâce à ce système-là il empoisonne le pays, mais il s’est constitué, de deux cents chenapans, des âmes damnées qui tueraient et mourraient pour lui. Il sera nommé député. Qu'importe le reste!

Nous, mon Dieu! nous faisons des roses. Cinq ou six mille roses, ce n’est pas une petite affaire. La petite classe s'occupe tout entière à fabriquer des guirlandes de papier plissé, de couleurs tendres, qui flotteront un peu partout au gré de la brise. Mademoiselle craint que ces préparatifs ne . soient pas terminés à temps, et nous donne à emporter chaque soir une provision de papier de soie

et de fil de fer; nous travaillons chez nous après diner, avant diner, sans repos ; les tables, dans toutes les maisons, s’encombrent de roses blanches, bleues, rouges, roses et jaunes, gonflées, raides et

fraîches au bout de leurs tiges. Ça tient tant de

minis

place, qu’on ne sait où les mettre ; elles débordent partout, fleurissent en tas multicolores, et nous les rapportons le matin en bottes, avec l’air d’aller souhaiter la fête à des parents.

La Directrice, bouillonnante d'idées, veut encore faire construire un arc de triomphe à l’entrée des écoles ; les montants s’épaissiront de branches de pins, de feuillages échevelés, piqués de roses en foule. Le fronton portera cette inscription, en lettres de roses roses, sur un fond de mousse :

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