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266 CLAUDINE À L'ÉCOLE F0 Ün grand papier, estampillé de la Préfecture, timbré de la mairie, trouvé par Mademoiselle dans … la boîte aux lettres, a troublé singulièrement cette « matinée, fraîche par- hasard; toutes Les têtes tra- : vaillent, et toutes les langues. La Directrice ouvre … le pli, le lit, le relit et ne dit rien. Sa toquée de . petite compagne, impatientée de ne rien savoir, jette dessus des pattes vives et exigeantes et pousse des « Ah! » et des « Ça va en faire des embarrasl » si forts que, violemment intriguées, nous palpitons.
— Oui, lui dit Mademoiselle, j'étais avertie, mais j'attendais la feuille officielle; c'est un des amis du docteur Dutertre.….
— Mais ce n’est pas tout ça, il faut le dire aux élèves, puisqu'on va pavoiser, puisqu'on va illuminer, puisqu'il y aura un banquet... Regardezles donc, elles cuisent d’impatience !
Si ous cuisons!..
— Oui, il faut pi annoncer... Mesdemoiselles, tâchez de m’écouter et de comprendre! Le minis- | tre de l’Agriculture, M. Jean Dupuy, viendra au . chef-lieu à l’occasion du prochain comice agricole, et en profitera pour inaugurer les Écoles neuves; la ville sera pavoisée, illuminée, il y aura réception à la gare... et puis vous m’ennuyez, vous « saurez bien tout ça puisque le tambour de ville le . criera, tâchez seulement d’apletter plus que ça, . que vos ouvrages soient prêts! |
Un silence profond. Et puis nous éclatons! Des
exclamations partent, se mêlent, et le tumulte croît, troué d’une petite voix pointue : « Est-ce que le ministre va nous interroger? » On hue Marie Belhomme, la cruche, qui a demandé ça.
Mademoiselle nous fait mettre en rang, quoique l’heure ne soit pas encore venue, et nous lâche, criardes et bavardes, pour aller éclaircir ses idées et prendre des dispositions en vue de l’événement inouï qui se prépare.
— Ma vieille, qu'est-ce que tu dis de ça? me demande Anaïs dans la rue.
— Je dis que nos vacances commenceront huit jours plus tôt, ça ne me fait pas rire; je m'ennuie quand je ne peux pas venir à l’école.
— Mais il va y avoir des fêtes, des bals, des jeux sur les places.
— Oui, et beaucoup de gens devant qui parader, je t’entends bien! Tu sais, nous serons très en vue, Dutertre, qui est l’ami particulier du nouveau ministre (c'est à cause de lui que cette Excellence de fraîche date se risque dans un trou comme Montigny), nous mettra en avant.
— Non? tu crois?
— Sûr! C’est un coup qu’il a monté pour dégommer le député!
Elle s’en va radieuse, rêvant de fêtes officielles
pendant lesquelles dix mille paires d’yeux la con-
templeront!
Le tambour de ville a crié la nouvelle ; on nous
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promet des joies sans fin : arrivée du train ministériel à neuf heures, les autorités municipales, les élèves des deux Écoles, enfin tout ce que la population de Montigny compte de plus remarquable attendra Le ministre près de la gare, à l'entrée de la ville, et le conduira à travers les rues pavoisées, au sein des Écoles. Là, sur une estrade, il parlera! Et dans la grande salle de la mairie il banquètera en nombreuse compagnie. Puis, distribution des prix aux grandes personnes (car M. Jean Dupuy apporte quelques petits rubans violets et verts aux obligés de son ami Dutertre, qui réussit là un coup de maïtre). Le soir, grand bal dans la salle du banquet. La fanfare du cheflieu (quelque chose de propret) prêtera son gracieux concours. Enfin le maire invite les habitants à pavoiser leurs demeures et à les décorer de verdure. Ouft Quel honneur pour nous!
Ce matin, en classe, Mademoiselle nous annonce solennellement — on voit tout de suite que de grandes choses se préparent — la visite de son cher Dutertre, qui nous doanera, avec sa complaisance habituelle, d'amples détails sur la façon dont on réglera la cérémonie.
Là-dessus, il ne vient pas. |
L’après-midi seulement, vers quatre heures, à l'instant où nous plions dans les petits paniers nos tricots, dentelles et tapisseries, Dutertre entre, comme toujours, en coup de vent, sans frapper.
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Je ne l’avais pas revu depuis son « attentat », il n’a pas changé : vêtu avec son habituelle négligence recherchée, — chemise de couleur, vêtements presque blancs, une grande régate claire prise dans la ceinture qui lui sert de giles — Mie Sergent, comme Anaït, comme Aimée Lanthenay, comme toutes, trouvent qu’il s’habille d’une façon suprêmement distinguée.
En parlant à ces demoiselles, il laisse errer ses yeux de mon côté, des yeux allongés, tirés sur les tempes, des yeux d’animal méchant, qu'il sait rendre doux. Il ne m'y prendra plus à me laisser emmener dans le couloir; c’est fini, ce temps-là!
— Eh bien, petites, s'écrie-t-il, vous êtes con-
tentes de voir un ministre?
On répond par des murmures indistincts et res-
pectueux.
— Attention! Vous allez lui faire à la gare une réception soignée, toutes en blanc! Ce n’est pas tout; il faut, pour lui offrir des bouquets, trois grandes, dont l’une récitera un petit compliment; ah, mais!
Nous échangeons des regards de timidité feinte et d’effarouchement menteur.
— Ne faites pas les petites dirdes ! il en faut une en blanc pur, une en blanc avec rubans bleus, une en blanc avec rubans rcuges, pour figurer un drapeau d'honneur, eh! eh! un petit drapeau pas vilain du tout! Tu en es bien entendu, du drapeau, toi (c’est moi, ça) tu es décorative, et puis j'aime
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qu’on te voie. Comment sont tes rubans pour la distribution des prix ?
— Dame, celte année, c’est blanc partout.
— C'est bon, espèce de petite vierge, tu feras le milieu du drapeau. Et tu réciteras un speech à mon ministre d’ami, il ne s’embêtera pas à te regarder, sais-tu?
(IL est complètement fou de lâcher ici de pareilles choses! M'®° Sergent me tueral)
— Qui a des rubans rouges ?
— Moit crie Anaïs qui palpite d'espérance.
— Bon, toi, je veux bien.
C’est un demi-mensonge de cette enragée, puisque ses rubans sont pékinés.
— Qui a des bleus ?
— Moi, Mon... sieur, bégaye Marie Belhomme, étranglée de peur. |
— Ça va bien, vous ne serez pas répugnantes toutes trois. Et puis, vous savez, pour les rubans, … allez-y gaiement, faites des folies, c’est moi qui paye! (hum!) Des belles ceintures, des nœuds ébouriffants, et je vous commande des bouquets à vos couleurs!
— Si loint dis-je. Ils auront le temps de se faner.
— Tais-toi, gamine, tu n’auras jamais la bosse du respect. J’aime à croire que tu en possèdes déjà d’autres plus agréablement situées?
Toute la classe s’esclaffle avec entraînément ;
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Mademoiselle rit jaune. Quant à Dutertre, je jure-
rais qu'il est ivre!
On nous met à la porte avant son départ. Ce que j'entends de « Ma chère, on peut le dire que tu as de la chance! Pour toi tous les honneurs, quoi! Ça ne serait pas tombé sur une autre, pas de danger! » Je ne réponds rien, mais je m'en vais consoler cette pauvre petite Luce, toute triste de n’avoir pas été choisie dans le drapeau : « Va, le vert t’ira mieux que tout... et puis c’est ta faute, pourquoi ne t’es-tu pas mise en avant comme Anaïs? »
— Oh! soupire la petite, ça ne fait rien. Je perds la tête devant le monde et j'aurais fait quelque bétise, Mais je suis contente que tu récites le compliment et pas la grande Anaïs.
Papa, averti de la part glorieuse que je prendrai à l'inauguration des écoles, a froncé son nez bour bon pour demander : « Mille dieux! va-t-il falloir que je me montre là-bas?
— Pas du tout, papa, tu restes dans l'ombre!
— Alors, parfait, je n’ai pas à m'occuper de toi ?
— Bien sûr que non, papa, ne change pas tes habitudes! »
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La ville et l’école sont sens dessus-dessous. Si ça continue, je n'aurai plus le temps de rien ra: conter. Le matin nous arrivons en classe dès sept heures, et il s’agit bien de classe! La Directrice a fait venir du chef-lieu des ballots énormes de papier de soie, rose, bleu-tendre, rouge, jaune, blanc ; dans la classe du milieu nous les éventrons, — les plus grandes constituées en commis princi- … paux — et allez, allez compter les grandes feuilles légères, les plier en six dans leur longueur, les couper en six bandes, et attacher ces bandes en petits monceaux qui sont portés au bureau de Mademoiselle. Elle les découpe sur les côtés, en dents rondes à l’emporte-pièce, Mile Aimée les « distribue ensuite à toute la première classe, àtoute … la seconde classe. Rien à la troisième, ces gosses trop petites gàcheraient le papier, le joli papier, dont chaque bande deviendra une rose chiffonnée et gonflée, au bout d’une tige en fil d’archal.
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Nous vivons dans la joie! Les livres et les cahiers dorment sous les pupitres fermés, et c’est à qui se lèvera la première pour courir tout de suite à l’École transformée en atelier de fleuristes.
Je ne paresse plus au lit, non, et je me presse tant d’arriver tôt que j’attache ma ceinture dans la rue. Quelquefois nous sommes déjà toutes réunies dans les classes quand ces demoiselles descendent enfin, et elles en prennent à leur aise aussi, au point de vue toilette! Mademoiselle Sergent
s’exhibe en peignoir de batiste rouge (sans cor-
set, fièrement); sa câline adjointe la suit, en pan-
toufles, les yeux ensommeillés et tendres. On vit
en famille; avant-hier matin Mie Aimée, s'étant lavé la tête, est descendue les cheveux défaits et encore humides, des cheveux dorés doux comme de la soie, assez courts, annelés mollement à l’extrémité; elle ressemblait à un polisson de petit page, et sa Directrice, sa bonne Directrice, la buvait des yeux.
La cour est désertée; les rideaux de serge, tirés, nous enveloppent d’une atmosphère bleue et fantastique. Nous nous mettons à l’aise, Anaïs quitte son tablier et retrousse ses manches comme une pätissière; la petite Luce, qui saute et court derrière moi tout le long du jour, a relevé en laveuse sa robe ct son jupon, prétexte pour montrer ses mollets ronds et ses chevilles fragiles. Mademoiselle, apitoyée, a permis à Marie Belhomme de fermer ses livres; en blouse de toile à rayures noires
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274 © GLAUDINE À L'ÉCOLE et blanches, l’air toujours un peu pierrot, elle voltige avec nous, coupe les bandes de travers, se trompe, s'accroche les pieds dans les fils d’archal, se désole et se pâme de joie dans la même minute, inoffensive et si douce qu’on ne la taquine même pas.
Mie Sergent se lève et tire le rideau d'ungeste brusque, du côté de la cour des garçons. On entend, dans l'école en face, des braiements de jeunes voix rudes et mal posées : c'est Monsieur Rabastens qui enseigne à ses élèves un chœur républicain. Mademoiselle attend un instant, puis
fait un signe du bras, les voix se taisent là-bas, :
et le complaisant Antonin accourt, nu-tête, la boutonnière fleurie d’une rose de France.
— Soyez donc assez aimable pour envoyer deux de vos élèves à l'atelier, vous leur ferez couper ce fil d’archal en bouts de vingt-cinq centimètres.
— Incontinint, Mademoiselle. Vous travaillez
toujours à vos fleurs ?
— Ce n’est pas fini de sitôt; il faut cinq mille roses rien que pour l’école seule, et nous sommes encore chargées de décorer la salle du banquet!
Rabastens s’en va, courant nu-tête sous le soleil féroce. Un quart d'heure après, on frappe à notre porte, qui s'ouvre devant deux grands nigauds de quatorze à quinze ans; ils rapportent les fils de fer, ne savent que faire de leurs longs corps, rouges et stupides, excités de tomber au milieu d’une cinquantaine de fillettes qui, les bras nus, le counu,
PR OUR QT © POONDEON