‹ Claudine à l'écoleChapitre 49 sur 58 · ENCRES · texte numérisé non relu

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Luce, allons, Anaïs! on va voir des choses épatan- 4 tes, nous raconterons tout aux autres... Vous savez, ça se compte, les personnes qui sont entrées » chez le père Caillavaut! »

Devant la grande porte verte, où débordent par- dessus le mur des acacias fleuris et trop parfumés, aucune n'ose tirer la chaîne de la cloche. Je me pends après, déchaînant ainsi un tocsin formidable; Marie a fait trois pas pour fuir, et Luce tressaillante se cache bravement derrière moi. Rien, la porte reste close. Une seconde tentative n’a pas plus de succès. Je soulève alors le loquet qui cède, et, comme des souris, une à une, nous entrons, inquiètes, laissant la porte'entre-bâillée. Unegrande « cour sablée, très bien tenue, devant la belle maison blanche aux volets clos sous le soleil; la cour s’élargit en un jardin vert, profond et mystérieux « à cause des bosquets épais... Plantées là nous regardons sans oser bouger : toujours personne, et pas un bruit. À droite de la maison, les serres fermées et pleines de plantes merveilleuses... L'’escalier de pierre s'évase doucement jusqu’à la cour sablée, chaque degré supporte des géraniums enflammés, des calcéolaires aux petits ventres tigrés, des rosiers nains qu’on a forcés à trop fleurir. |

L’absence évidente de tout propriétaire me rend |

| courage : € Ah! ça, viendra-t-on? nous n’allons pas prendre racine dans les jardins de l’Avare-au-

Bois-dormant !

— Chut! fait Marie effrayée.

— Quoi, chut? Au contraire, il faut appeler!

Hé, là-bas, Monsieur ! Jardinier !

Pas de réponse, silence toujours. Je m’avance contre les serres, et, le nez collé aux vitres, je cherche à deviner l’intérieur ; une espèce de forêt d’émeraude sombre, piquée de taches éclatantes, des fleurs exotiques, sûrement.

La porte est fermée.

— Allons-nous en, chuchote Luce mal à l’aise.

.—. Allons-nous en, répète Marie plus troublée encore. Si le vieux sortait de derrière un arbre!

Cette idée les fait s’enfuir vers la porte, je les . rappelle de toute ma force.

— Que vous êtes cruches! Vous voyez bien qu’il n'y a personne. Écoutez-moi : vous allez choisir chacune deux ou trois pots, des plus beaux sur lescalier ; nous les emporterons là-bas, sans rien dire, et je crois que nous aurons un vrai succès!

Elles ne bougent pas, tentées, sûrement, mais craintives. Je m’empare de deux touffes de « sabots-de-Vénus » piquetés comme des œufs de mésange, et je fais signe que j'attends. Anaïs se décide à m’imiter, se charge de deux géraniums doubles, Marie imite Anaïs, Luce aussi, et toutes les quatre, nous marchons prudemment. Près de la pole la peur nous ressaisit, absurde, nous nous pressons comme des brebis dans l'ouverture étroite de la porte, et nous courons jusqu’à l'Ecole, où Mademoiselle nous accueille avec des cris de joie. Toutes à la fois, nous racontons l’odyssée. La Di-

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rectrice, étonnée, reste un instant perplexe, et. conclut avec insouciance : «€ Bah! nous verrons bien ! Ce n’est qu’un prêt, en somme, — un peu » forcé. » Nous n’avons jamais, jamais, entendu par- « ler de rien, mais le père Caillavaut a hérissé de tessons et de fers de lance ses murs; (ce vol nous a valu une certaine considération, ici on se connaît en brigandage). Nos fleurs furent placées au premier rang, et puis, ma foi, dans le tourbillon … de l’arrivée ministérielle, on oublia complète 00 de les rendre ; elles embellirent le jardin de Mademoiselle. 4 [Ge jardin est depuis pas mal de temps Panique 3 sujet de discorde entre Mademoiselle et sa grosse femme de mère; celle-ci, restée tout à fait pay- M sanne, bêche, désherbe, traque les escargots dans « leurs derniers retranchements, et n’a pas d’autre « idéal que de faire pousser des carrés de choux, des. carrés de poireaux, des carrés de pommes de … terre, — de quoi nourrir toutes les pensionnaires. sans rien acheter, enfin. Sa fille, nature affinée, rêve de charmilles épaisses, de fleurs en buissons, de tonnelles enguirlandées de chèvrefeuille, — des plantes inutiles, quoi De sorte qu'on peut voir tantôt la mère Sergent donner des coups de pio- . che méprisants aux petits vernis du Japon, aux « bouleaux pleureurs, tantôt Mademoiselle danser d’un talon irrité sur les bordures d’oseille et les. ciboulettes odorantes. Cette lutte noustord de joie. Il faut être juste et reconnaitre aussi que, partout

ailleurs qu’au jardin et à la cuisine, Mme Sergent s’efface complètement, ne parait jamais en visite, ne donnepas son avis dans les discussions, et porte bravement le bonnet tuyauté.]

Le plus amusant, en ce peu d'heures qui nous reste, c’est d'arriver à l’École et de repartir à travers les rues méconnaissables, transformées en allées de forêt, en décors de pare, toutembaumées de l'odeur pénétrante des sapins coupés. On dirait que les bois qui cernent Montigny l'ont envahi, sont venus, presque, l’ensevelir..…. On n'aurait pas rêvé, pour cette petite ville perdue dansles arbres, une parure plus jolie, plus seyante.. (je ne peux pourtant pas dire plus « adéquate », c’est un mot que j'ai en horreur.)

Les drapeaux, qui enlaidiront et banaliseront ces allées vertes, seront tous en place demain, et aussi les lanternes vénitiennes et les veilleuses de couleur. Tant pis!

On ne se gêne pas avec nous, les femmes et les gars nous appellent au passage : « Eh! vous qui avez l'habitude, allons, venez nous ainder, un peu à piquer des roses!

On « ainde » volontiers, on grimpe aux échelles ; mes camarades se laissent — mon Dieut pour le ministre ! — chatouiller un peu la taille et quelquefois les mollets; je dois dire que jamais on ne s’est permis ces facéties sur la fille du « Monsieur aux limaces. » Aussi bien, avec ces gars qui n'y songent plus la main tournoe, c’est inoffensif et

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pas même blessant; je comprends que les élèves de l'École se mettent au diapason. Anaïs permet toutes les libertés et soupire après les autres; Féfed la descend de dessus l'échelle en la portant dans ses bras. Touchant, dit Zéro, lui fourre sous « les jupesdes branchesde pin piquantes ; elle pousse des petits cris de souris prise dans une porte et ferme à demi des yeux pâmés, sans force pour même simuler une défense. |

Mademoiselle nouslaisse un peu reposer, de peur que nous ne soyons trop défraichies pour le grand « jour. Je ne sais pas d’ailleurs, ce qui resterait à ” faire, tout est fleuri, tout est en place; les fleurs coupées trempent à la cave dans des seaux d’eau fraîche, on les semera un peu partout au dernier « moment. Nos trois bouquets sont arrivés ce matin M dans une grande caisse fragile ; Mademoiselle n’a « pas voulu même qu’on la déclouât complètement, elle a enlevé une planche, soulevé un peu les pa: piers de soie qui enlinceulent les fleurs patriotiques, et la ouate d’où sortait une odeur mouillée : et tout de suite la mère Sergent a descendu à la cave la caisse lègère où roulent des cailloux d’un sel queje . ne connais pas, qui empêche les fleurs de se” flétrir. |

Soignant ses premiers sujets, la Directrice nous envoie, Anaïs, Marie, Luce et moi, nous reposer au jardin, sous les noisetiers. Affalées à l'ombre“ sur le banc vert, nous ne songeons pas à grand’-" chose ; le jardin bourdonne. Comme piquée par une M

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