‹ Claudine à l'écoleChapitre 50 sur 58 · PER · texte numérisé non relu

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” REGY

mouche, Marie Belhomme sursaute et se met sou: dain à dérouler une des grosses papillotes qui grelottent depuis trois jours autour de sa tête.

— … s’tu fais?

— Voir si c’est frisé, tiens!

— Et si ce n'était pas assez frisé ?

— Dame, j'y mettrais de l’eau ce soir en me couchant. Mais tu vois, c’est très frisé, c’est bien!

Luce imite son exemple et pousse un un petit cri de déception :

— Ah! Cest comme si je n’avais rien fait! Ça tirebouchonne au bout, et rien du tout en haut, ou presque rien!

Elle a en effet de ces cheveux souples et doux comme de la soie, qui fuient (t glissent sous les doigts, sous les rubans, et ne font que ce qu’ils veulent.

— C’est tant mieux, lui dis-je, ça t’apprendra. Te voilà bien malheureuse de n’avoir pas la tête comme un rince-bouteilles 1

Mais elle ne se console pas, et comme leurs voix

m’ennuient, je m’en vais plus loin me couchersur

le sable, dans l'ombre que font les marronniers. Je ne me sens pas trois idées nettes, la chaleur, la fatigue.

Ma robe est prête, elle me va bien. je serai jolie demain, plus que la grande Anaïs, plus que

Marie : ce n’est pas difficile, ça fait plaisir tout de

même... Je vais quitter l’école, papa m'’enverra à Paris chez une tante riche et sans enfants, je ferai

| mon entrée dans le monde, et mille gaffes en même temps. Comment me passer de la campagne, avec . cette faim de verdure qui ne me quitte guère? Ça me paraît insensé de songer que je ne viendrai plus ici, que je ne verrai plus Mademoiselle, sa petite … Aimée aux yeux d’or, plus Marie la toquée, plus Anaïs la rosse, plus Luce, gourmande de coupset « de caresses. j'aurai du chagrin de ne plus vivre ici... Et puis, pendant que j'ai le temps, je peux bien me dire quelque chose : c’est que Luce me plaît, au fond, plus que je ne veux me l’avouer; . j'ai beau me répéter son peu de beauté vraie, sa cälinerie animale et traîtresse, la fourberie de ses yeux, n'empêche qu'elle possède un charme à elle, … d’étrangeté, de faiblesse, de perversité encore naïve, — et la peau blanche, et les mains fines au bout des bras ronds, et les pieds mignons. Mais jamais, elle n’en saura rien! Elle pâtit à cause de sa sœur que Mie Sergent m'a enlevée de vive force. Plutôt que de lui rien avouer, je m’arracherais la langue!

Sous les noiïsetiers, Anaïs décrit à Luce sa robe . de demain; je me rapproche, en veine lâe mauvaiseté, et j'entends :

— Le col? Il n’y en a pas, de col! C’est ouvert. en V devant et derrière, entouré d’une chicorée. de mousseline de soie et fermé par un chou de ru-. ban rouge...

— « Les choux rouges, dits choux frisés, de-

- à 2 Te

mandent un terrain maigre et pierreux », nous enseigne l'ineffable Bérillon; ça fera bien l’affaire, hein, Anaïs ? De la chiccrée, des choux, c’est pas une robe, c'est un potager.

— Mie Claudine, si vous venez ici pour dire des choses aussi spirituelles, vous pouviez rester sur votre sable, on n’attendait pas après vous!

— Ne t’échauffe pas; dis-nous comment est faite la jupe, de quels légumes on l’assaisonnera ? Je la vois d’ici, il y a une frange de persil autour!

Luce s’amuse de tout son cœur, Anaïs se drape dans sa dignité et s’en va ; comme le soleil baisse, nous nous levons aussi.

A l'instant où nous fermons la barrière du jar- - din, des rires clairs jaillissent, se rapprochent, et Mile Aimée passe, courant, pouffant, poursuivie - par l’étonnant Rabastens quila bombarde de fleurs - de glycines égrenées. Cette inauguration ministérielle autorise d’aimables libertés dans les rues, et à l'École aussi, paraît-il! Mais M'eSergent vient derrière, pâlissante de jalousie et les sourcils froncés; plus loin nous l’entendons appeler : « Me Lanthenay, je vous ai demandé deux fois si vous aviez donné rendez-vous à vos élèves pour - sept heures et demie ». Mais l’autre folle, ravie de jouer avec un homme et d'irriter son amie, court sans s'arrêter et Les fleurs de glycine s’accrochent à ses cheveux, glissent dans sa robe... Il - y aura une scène ce soir.

A cinq heures, ces demoiselles nous rasseme

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blent à grand’ peine, éparses que nous sommes dans tous les coins de la maison. La Directrice | prend le parti de sonner la cloche du déjeuner, et interrompt ainsi un galop furieux que nous dansions Anaïs, Marie, Luce et moi, dans la salle du banquet, sous le plafond fleuri. $

— Mesdemoiselles, crie-t-elle de sa voix des grands jours, vous allez rentrer chez vous tout de suite et vous coucher de bonne heuret Demain matin, à sept heures et demie, vous serez toutes réunies ici, habillées, coiflées, de façon qu'on n'ait plus à s'occuper de vous ! On vousremel!‘ades ban: deroles et des bannières ; Mlles Claudine, Anaïs et Marie prendront leurs bouquets. Le reste... vous le verrez quand vous y serez. Allez-vous en, n'abîimez pas les fleurs en passant par les portes, et que je n’entende plus parler de vous jusqu'à demain matin!

Elle ajoute :

— Mademoiselle Claudine, vous savez votre compliment ?

— Si je le sais! Anaïs me l’a fait répéter trois fois aujourd’hui.

— Mais... et la distribution des prix? risque une voix timide. :

— Ah! la distribution des prix, on la fera quand on pourra! Il est probable d’ailleurs que je vous donnerai simplement les livres ici, et qu'il n’y : aura pas cette année de distribution publique, à « cause de l'inauguration. |

a Pre als. lé 2 :

CLAUDINE À L'ÉCOLE 295 — Mais. les chœurs, l'Zymne à la Nature?

— Vous les chanterez demain, devant le minis-

tre. Disparaissez!

Cette allocution a consterné pas mal de petites filles qui attendaient la distribution des prix

comme une fête unique dans l’année; elles s’en

vont perplexes et pas contentes sous les arceaux

de verdure fleurie.

Les gens de Montigny, fatigués et fiers, se reposent assis sur les seuils et contemplent leur œuvre; les jeunes filles usent le reste du jour qui s'éteint à coudre un ruban, à poser une dentelle au bord d’un décolletage improvisé, pour le grand bal de la Mairie, ma chère!

Demain matin, au jour, les gars sèmeront la jonchée sur le ‘parcours du cortège; des herbes

coupées, des feuilles vertes, mêlées de fleurs et

de roses effeuillées. Et si le ministre Jean Dupuy n’est pas content, c’est qu’il sera trop difficile, zut pour lui!

Mon premier mouvement, en ouvrant ce matin les yeux, c’est de courir à la glace; — dame, on ne sait pas, s’il m'était poussé une fluxion cette

nuit? Rassurée, je me toilette soigneusement :

temps admirable, il n’est que six heures; jai le temps de me fignoler. Grâce à la sécheresse de Pair, mes cheveux font bien « le nuage ». Petite figure toujours un peu pâlotte et pointue, mais, je

296 CLAUDINE À L'ÉCOLE vous assure, les yeux et la bouche ne sontpas … mal. La robe bruit légèrement; La jupe de dessus, en mousseline sans empois, ondule au rythme de la marche et caresse les souliers aigus. La couronne maintenant : Ah! qu'elle va bien! Une petite Ophélie toute jeunette, avec des yeux cernés si drôlement !.. Oui, on me disait, quand j'étais petite, que j'avais des yeux de grande personne; plus tard, c'étaient des yeux « pas convenables »; on ne peut pas contenter tout le monde et soimême. J'aime mieux me contenter d’abord.

L'ennui, c’est ce gros bouquet serré et rond, qui va m'enlaidir. Bah! SURCOE je le refile à Son Excellence.

Toute blanche, je m'en vais, à l’École, par les rues fraîches; les gars, en train de « joncher », crient de gros, d'énormes compliments à la « petite mariée » qui s’enfuit, sauvage.

J'arrive en avance, et pourtant je trouve déjà une quinzaine de gamines, des petites de la campagne environnante, des fermes lointaines; c’est habitué à se lever à quatre heures enété. Risibles et attendrissantes, la tête énorme à cause des cheveux gonflés en tortillons raides, elles restent de-

bout pour ne pas chiffonner leurs robes de mous-

selines, trop passées au bleu, qui se boursouflent, rigides, nouées à la taille par des ceintures groseille ou indigo; et leurs figures hâlées paraissent toutes noires dans ce blanc. À mon arrivée, elles ont poussé un petit «ah! » vite contenu, et se tai-

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sent maintenant, très intimidées de leurs belles toilettes et de leur frisure, roulant dans leurs mains gantées de fil blanc un beau mouchoir où leur mère a versé du « senti-bon ».

Ces demoiselles ne paraissent pas, mais, à l'étage supérieur, j'entends des petits pas courir... Dans la cour débouchent des nuages blancs, enrubannés de rose, de rouge, de vert et de bleu; toujours et toujours plus nombreuses, les gamines arrivent, — silencieuses pour la plupart, parce que fort occupées à se toiser, à se comparer, et à pincer la bouche d’un air dédaigneux. On dirait un camp de Gauloises, ces chevelures flottantes, bouclées, crêpées, débordantes, presque toutes blondes... Une galopade dévale l’escalier, ce sont les pensionnaires, — troupeau toujours isolé et hostile — à qui les robes de communiantes servent encore ; derrière elles descend Luce, légère comme un angora blanc, gentille avec ses boucles molles et mobiles, son teint de rose fraîche. Ne lui faudrait-il, comme à sa sœur, qu’une passion heureuse pour l’embellir tout à fait?

— Comme tu es belle, Claudine ! Et La couronne n’est pas du tout pareille aux deux autres. Ah! que tu es heureuse d’être si jolie!

— Mais, mon petit chat, sais-tu que je te trouve, toi, tout à fait amusante et désirable avec tes rubans verts? Tu es vraiment un bien curieux petit animal! Où est ta sœur et sa Mademoiselle?

— Pas prêtes encore; la robe d’Aimée s'attache

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298 GLAUDINE A L'ÉCOLE

sous le bras, tu penses! C’est Mademoiselle qui la lui agrafe. | — Oui, ça peut durer quelque temps. D’en haut, la voix de la sœur aînée appelle : « Luce, viens chercher les banderoles 1 »

La cour s’emplit de petites et de grandes fillettes, et tout ce blanc, sous le soleil, blesse les yeux (D'ailleurs trop de blancs différents qui se tuent les uns et les autres).

Voici Liline, avec son sourire inquiétant de Joconde sous ses ondulations dorées, et ses yeux glauques; — et cette jeune perche de « Maltide », couverte jusqu'aux reins d'une cascade de cheveux blé mûr; — la lignée des Vignale, cinq filles de huit à quatorze ans, toutes secouant des tignasses foisonnantes, comme teintes au henné — Jeannette, petite futée aux yeux malins, marchant sur deux tresses aussi longues qu’elle, blond foncé, pesantes comme de l'or sombre, — et tant, et tant d’autres; et sous la lumière éclatante ces ‘nisons flamboient.

Marie Belhomme arrive, appétissante dans sa robe crème, rubans bleus, drôlette sous sa couronne de bluets. Mais, bon Dieu, que ses mains sont grandes sous le chevreau blanc!

Enfin, voici Anaïs, et je soupire d’aise à la voir si mal coiflée, en plis cassants, sa couronne de coquelicots pourpres trop près du front lui fait un teint de morte. Avec un touchant accord ; Luce et moi, nous accourons au-devant d'elle, nous écla-

tons en concert de compliments : « Ma chère, ce que tu es bien! Tu sais, ma chère, décidément,

rien ne te va comme le rouge, c’est tout à fait

réussit »

Un peu défiante d’abord, Anaïs se dilate de Joie, et nous opérons une entrée triomphale dans la classe où les gamines, au complet maintenant, saluent d’une ovation le vivant drapeau tricolore.

Un religieux silence s’établit : nous regardons descendre -ces demoiselles posément, marche à marche, suivies de deux ou trois pensionnaires chargées de légers drapeaux au bout de grandes lances dorées. Aimée, dame, je suis forcée de le reconnaître, on la mangerait toute vive, tant elle séduit dans sa robe blanche en mohair brillant (une jupe sans couture derrière, rien que celat) coiffée de paille de riz et de gaze blanche. Petit monstre, val

Et Mademoiselle la couve des yeux, moulée dans la robe noire, brodée de branches mauves, que je vous ai décrite. Elle, la mauvaise rousse, elle ne peut être jolie mais sa robe la serre comme un gant, et, l’on ne voit que des yeux qui scintillent sous les bandes ardentes coiffées d’un chapeau noir extrêmement chic.

— Où est le drapeau? demande-t-elle tout de suite.

Le drapeau s’avance, modeste et content de soi.

— C'est bient c’est... très bient Venez ici, Claudine... je savais bien que vous seriez à votre

300 © GLAUDINE À L'ÉCOLE avantage. Et maintenant, séduisez-moi ce ministre-là !

Elle examine rapidement tout son bataillon blanc, range une boucle ici, tire un ruban là,

ferme la jupe de Luce, qui bâillait, renfonce dans 1

le chignon d’Aimée une épingle glissante, et ayant tout scruté de son œil redoutable, saisit le faisceau des fanions légers, qui portent en or des inscriptions variées : Vive la France ! Vive la République ! Vive la Liberté! Vive le Ministre !.… etc., en tout vingt drapeaux qu'elle distribue à Luce, aux Jaubert, à des élues qui s’empourprent d’orgueil, et tiennent la hampe comme un cierge, enviées des simples mortelles qui enragent.

Nos trois bouquets noués de flots tricolores, on les tire précieusement de leur ouate comme des bijoux. Dutertre a bien employé l’argent des fonds secrets; je reçois une botte de camélias blancs, Anaïs une de camélias rouges; à Marie Belhomme échoit le gros bouquet de bluets larges et veloutés, — car la nature n’ayant point prévu les réceptions ministérielles, a négligé de produire des - . camélias bleus. Les petites se poussent pour voir, et des bourrades s’échangent déjà, ainsi que des plaintes aigres.

— Assez! crie Mademoiselle. Croyez-vous que j'aie le temps de faire la police ? Ici, le drapeau Marie à gauche, Anaïs à droite, Claudine au milieu, et marchez, descendez dans la cour un peu vitet Il ferait beau voir que nous manquions l’arrivée

Rdélie s . Lhs. à dia. Des in de :n, béta

CLAUDINE À L’ÉCOLR

du train t Les porteuses d’oriflammes, suivez, quatre par quatre, les plus grandes en tête...

Nous descendons le perron, nous n’entendons plus; Luce et les plus grandes marchent derrière nous, les banderoles de leurs fanions claquent légèrementsur nos Lêtes ; suivies d’un piétinement de moutons nous passons sous l'arc de verdure... SOYEZ LES BIENVENUS|

Toute la foule qui nous attendait dehors, foule endimanchée, emballée, prête à crier « Vive n’importe quoi »! pousse à notre vue un grand Ah/ de feu d'artifice. Fières comme de petits paons, les yeux baissés, et crevant de vanité dans notre peau, nous marchons doucement, le bouquet dans nos mains croisées, foulant la jonchée qui abat la poussière; c’est seulement au bout de quelques minutes que nous échangeons des regards de côté et des sourires enchantés, tout épanouies.

— On a du goût ‘! soupire Marie en contemplant les allées vertes où nous passons lentement, entre deux haiïcs de spectateurs béants, sous les voûtes de feuillage qui tamisent le soleil laisant filtrer un jour faux et charmant de sous-bois.

— Je te crois qu'on est bien! On dirait que la fête est pour nous!

Anaïs ne souffle mot, trop absorbée dans sa dignité, trop occupée de chercher, parmi la foule qui s’écarte devant nous, les gars qu'elle connaît et qu’elle pense éblouir. Pas belle aujourd’hui,

4, On s’amuse : locution spéciale au Fresnois,

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pourtant, dans tout ce blanc, Le non, pas belle!

mais ses yeux minces pétillent d'orgueil quand même. Au carrefour du Marché, on nous crie

« Halte ! » Il faut nous laisser rejoindre par l'é-. 4

cole des garçons, toute une file sombre qu’on a une peine infinie à maintenir -en rangs réguliers ; les gamins nous semblent aujourd’hui fort mépri-

sables, hâlés et gauches dans leurs beaux habits; È

leurs grosses mains pataudes lèvent des drapeaux. Pendant la halte, nous nous sommes retour-

nées toutes les trois, en dépit de notre impcr-

tance : derrière nous, Luce et ses congénères s'appuient belliqueusement aux hampes de leurs fanions ; la petite rayonne de vanité et se tient droite comme Fanchette quand elle fait la belle; elle rit

tout bas de joie, incessamment! Et jusqu’à perte ”

de vue, sous les arceaux verts, robes bouffantes et

chevelures gonflées. s'enfonce et se perd l’armée

des Gauloises.

«En marche! » Nous repartons, légères comme

des roitelets, nous descendons la rue du Cloître et

nous franchissons enfin cetite muraille verte, faite d'ifs taillés aux ciseaux, qui représente un chä-

teau-fort; et comme, sur la route, le soleil tape « dur, on nous arrête dans l’ombre du petit bois . d’acacias tout près de la ville; nous attendrons là « les voitures ministérielles. On se détend un peu. «

— Ma couronne tient ? questionne Anaïs.

— Oui... juge toi-même.

Je lui passe une petite glace de poche, prudem- | ‘4

CLAUDINE A L'ÉCOLE ment apportée, et nous vérifions l'équilibre de nos coiffures. La foule nous a suivies, mais, trop serrée dans le chemin, elle a éventré les haies qui le bordent, et piétine les champs sans souci du regain. Les gars en délire portent des bottes de fleurs, des drapeaux, et aussi des bouteilles ! (Parfaitement, car je viens d'en voir un s’arrêter, renverser la têle et boire au goulot d’un litre.) Les dames de la « Société » sont restées aux portes de la ville, assises qui sur l’herbe, qui sur des pliants, toutes sous des ombrelles. Elles attendront là, c’est plus distingué ; il ne sied pas de » montrer trop d'empressement.

. Là-bas flottent des drapeaux sur les toits rouges . de la gare, vers où court la foule; et son tumulte s'éloigne, Mile Sergent toute noire et son Aimée toute blanche, déjà essoufflées de nous surveiller et de trotter à côté de nous, en avant, en arrière, » s’asseyent sur le talus, les jupes relevées par * crainte de se verdir. Nous attendons debout, sans envie de parler, — je repasse dans ma tête le petit compliment un peu zozo, œuvre d'Antonin Rabastens, que je réciterai tout à l'heure :

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j ) | ; Monsieur le Ministre, 1 Les enfants des écoles de Montigny, parés des - fleurs de leur terre natale.

(Si jamais on a vu ici des champs de camélias, qu’on le dise!)

.…. viennent à vous pleins de reconnaissance.

Poumt!1 une fusillade qui éclate à la gare met

debout nos institutrices. |

Les cris du populaire nous arrivent en rumeur assourdie qui grandit tout de suite et se rapproche, avec un bruit confus de clameurs joyeuses, de piétinements multiples et de galopades de chevaux. Toutes tendues, nous guettons le détour de la route. Enfin, enfin, débouche l’avant-garde : des

gamins poussiéreux qui traînent des branches et

braillent, puis des flots de gens, puis deux coupés qui miroitent au soleil, deux ou trois landaus d’où se lèvent des bras agitant des chapeaux... Nous n’avons plus que des yeux pour regarder... D'un trot ralenti les voitures se rapprochent, elles sont à, devant nous, avant que nous ayons eu le temps

de nous reconnaître, quand s’ouvre à dix pas de

nous la portière du premier coupé.

Un jeune homme en habit noir saute à terre et

tend son bras sur lequel s’appuie le Ministre de.

l'Agriculture. Pas distinguée pour deux sous, l'Excellence, malgré le mal qu’elle se donne pour nous paraître imposante. Même, je le trouve un peu ridicule, ce rogue petit monsieur à ventre de bouvreuil, qui éponge son front quelconque, et ses yeux durs, et sa courte barbe roussâtre, car il dégoutte de sueur. Dame, il n’est pas vêtu de mous-

soline blanche, lui, et le drap noir sous ce soleil. 4

Une minute de silence curieux l’accueille, et tout de suite des cris extra 'agants de « Vive le

Ministre! Vive l'Agriculture! Vive la Républi- M

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CLAUDINE À L'ÉCOLE 805 quel. » M. Jean Dupuy remercie d’un geste étriqué, mais suffisant. Un gros monsieur, brodé d'’argent, coiffé d’un bicorne, la main sur la poignée de nacre d’une petite épée, vient se placer à la gauche de l’illustre, un vieux général à barbiche blanche, haut et voûté, le flanque du côté droit. Et l’imposant trio s’avance, grave, escorté d’une troupe d’habits noirs, à Corde rouges, à brochettes, à Medjidiés. Entre des épaules et des têtes, je distingue la figure triomphante de cette canaille du Dutertre, acclamé par la foule qui e choie en tant qu'ami du ministre, en tant que futur député.

Je cherche des yeux Mademoiselle, je lui demande du menton et des sourcils : « Faut-il y aller du petit speech? » Elle me fait signe que oui, et j’entraîne mes deux acolytes. Un silence

- surprenant s'établit soudain ; — mon Dieut Com- ment vais-je oser parler devant tout ce monde ?

Pourvu que le sale trac ne m'étrangle past — D’abord, bien ensemble, nous plongeons dans nos jupes, en une belle révérence qui fait faire

les tellement Dourdonnantes que je ne m ee pas :

Monsieur le Ministre, Les enfants des écoles de Montigny, narés des

fleurs de leur terre natale, viennent à vous,

pleins de reconnaissance. .

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Et puis, je m'affermis tout de suite et je conti

nue, détaillant la prose où Rabastens se porte garunt de notre « inébranlable attachement aux institutions républicaines », aussi tranquille, mai tenant, que si je récitais, en classe, la Robe d'Eugène Manuel. D'ailleurs, le trio officiel ne m’écoute pas; le Ministre songe qu’il meurt de soif, les deux autres grands personnages échangent tout bas des appréciations :

— Monsieur le Préfet, d’où sort donc ce petit portrait ?

— N’en sais rien, mon général, elle est gentille comme un cœur.

— Un petit primitif (lui aussi!) si elle ressemble à une fille du Fresnois, je veux qu’on me...

« Veuillez accepter ces fleurs du sol maternel! » terminé-je en tendant mon bouquet à Son Excellence.

Anaïs, pincée comme toutes les fois qu’elle vise.

à la distinction, passe le sien au préfet, et Marie Belhomme, pourpre d’émoi, offre ses fleurs au général.

Le Ministre bredouille une réponse où je saisis

les mots de « République. sollicitude du gouver-

nement... confiance dans l’attachement »; il m'a-.

gace. Puis il reste immobile, moi aussi; tout le monde attend, quand Dutertre se penchant à son oreille lui souffle « Faut l’embrasser, voyons! »

Alors il m’embrasse, mais maladroitement (sa barbe rêche me pique). La fanfare du chef-lieu »

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