‹ Claudine à l'écoleChapitre 53 sur 58 · L'ÉCOLE · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE

yeux un peu mélancoliques se tournent complaisamment vers l’irrésistible Antonin. Bon! Encore une fois pincée, ma sœur de lait! Sous peu, j'entendrai des récits romanesques de rencontres, de . joies, d’abandons.. Dieu que j'ai faim! | — Tu n’as pas faim, Marie?

— Si, un peu.

— Moi, je meurs d’inanition, Tu l’aimes, toi, la robe neuve de la modiste?

— Non, je trouve que c’est criard. Elle croit que « tant plus que ça se voit, tant plus que c’est beau. . La mairesse a commandé la sienne à Paris, tu sais? « — Ça lui fait une belle jambe! Elle porte ça“ comme un chien habillé. L'horlogère met encore son corsage d'il y a deux ans.

— Tiens! Elle veut faire une dot à sa fille, elle a raison, c’te femme Le petit père Jean Dupuy s’est levé et commence | la réplique d’une voix sèche, avec un air d’impor-« tance tout à fait réjouissant. Heureusement, il ne. parle pas longtemps. On applaudit, nous aussi tant que nous pouvons. C’est amusant, toutes ces têtes qui s’agitent, toutes ces mains qui battent en l'air, « à nos pieds, toutes ces bouches noires qui crient. Et quel joli soleil là-dessus! un peu trop chaud..." Remuement de chaises sur l’estrade, tous ces” messieurs se lèvent, on nous fait signe de descendre, on mène manger le ministre, allons déjeuner À Difficilement, ballottées dans la foule qui se, pousse en remous contraires, nous finissons pars

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sortir de la cour, sur la place où la cohue se desserre un peu... Toutes les petites filles blanches s’en vont, seules ou avec les mamans très fières | qui les attendaient; nous trois, aussi, nous allons nous séparer.

— Tu t'es amusée? demande Anaïs.

— Sûr! Ça s’est très bien passé, c'était joli!

— Eh! bien moi, je trouve... Enfin je croyais que ce serait plus drôle... Ça manquait un peu d’entrain, voilà!

— Tais-toi, tu me fais mal! Je sais ce quite manque, tu aurais voulu chanter quelque chose, toute seule sur l’estrade. La fête t’aurait tout de suite paru plus gaie.

— Va toujours, tu ne m’offenses pas; on sait ce que ces compliments valent dans ta bouche!

— Moi, confesse Marie, jamais je ne me suis tant amusée. Oh! ce qu'il a dit pour nous... Je ne savais plus où me musser!... À quelle heure revenons-nous ?

— À deux heures précises. Ça veut dire deux heures et demie; tu comprends bien que le banquet ne sera pas fini avant. Adieu, à tout à l'heure.

À la maison, papa me demande avec intérêt :

— Il a bien parlé, Méline?

— Méline! Pourquoi pas Sully? C’est Jean Du- Puy, voyons, papal . — Oui, oui.

Mais il trouve sa fille jolie et se complaît à la regarder.

de sa jupe avec du jus de frambroise; la petite

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GLAUDINE À L ECOLE

Après avoir déjeuné, je me relisse, je redresse les marguerites de ma couronne, je secoue la. poussière de ma jupe de mousseline et j'attends patiemment deux heures, résistant de mon mieux à une forte envie de siester. Qu'il fera chaud làbas, grand Dieu! Fanchette, ne touche pas à ma jupe, c’est de la mousseline. Non, je ne te prends. pas de mouches, tu ne vois donc pas que je reçois le Ministre?

Je ressors; les rues bourdonnent déjà et sonnent du bruit des pas qui, tous, descendent vers les écoles. On me regarde beaucoup, ça ne me déplait pas. Presque toutes mes camarades sont déjà là quand j'arrive; figures rouges, jupes de mous-« seline déjà froissées et aplaties, ça n’a plus le neuf de ce matin. Luce s’étire et bâille; elle a déjeuné trop vite, elle a sommeil, elle a trop chaud, elle « se sent pousser des griffes ». Anaïs, seule, 1 reste la même, aussi pâle, aussi froide, sans mollesse et sans émoi. ;

Ces demoiselles descendent enfin. Mi Sergent," les joues cuites, gronde Aimée qui a taché le bas”

gâtée boude et remue les épaules, et se détourne sans vouloir voir la tendre prière des yeux de son amie. Luce guette tout cela, rage et se moque,

— Voyons, y êtes-vous toutes ? gronde Made moiselle qui, comme toujours, fait éclater sur n08 têtes innocentes ses rancunes personnelles. |

— Tant pis, partons, je n’ai pas envie de faire

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le pied de... d’attendre une heure ici. En rangs, RE et plus vite que çal EX La belle avancel Sur cette énorme estrade.

nous piétinons longtemps, car le Ministre n’en finit pas de prendre son café et les accessoires. La foule moutonne en bas et nous regarde en riant, des faces suantes de gens qui ont beaucoup dé-

jeuné.. Ces dames ont’apporté des pliants; l’aubergiste de la rue du Cloître a posé des bancs qu'il loue deux sous la place, les gars et les filles

sy empilent et s’y poussent; tous ces gens-là, gris, grossiers et rieurs, attendent patiemment en échangeant de fortes gaillardises, qu’ils s’envoient à distance avec des rires formidables. De temps en temps une petite fille blanche se fraie avec peine un passage jusqu'aux degrés de l’estrade, grimpe, se fait bousculer et reléguer aux derniers rangs par Mademoiselle, crispée de ces retards et qui ronge son frein sous sa voilette, — enragée davantage à cause de la petite Aimée qui joue de ses longs cils et de ses beaux yeux pour un groupe de calicots, venus de Villeneuve à bi-

cyclette.

— Un grand « Ah! » soulève la foule vers les porfes de la salle du banquet qui viennent de s’ouvrir devant le ministre plus rouge, plus transpirant encore que ce malin, suivi de son escorte d'habits noirs. On s’écarte sur son passage avec

déjà plus de familiarité, des sourires de connaissance ; il resterait ici trois jours que le garde-

champêtre lui taperait sur le ventre, en lui Fe mandant un bureau de tabac pour sa bru qui a trois enfants, la pauv’ fille, et pas de mari. |

Mademoiselle nous masse sur le côté droit de l’estrade, car le ministre et ses comparses vont s'asseoir sur ce rang de sièges, pour nous mieux entendre chanter. Ces messieurs s'installent; Dutertre, couleur cuir de Russie, rit et parle trop haut, ivre, comme par hasard. Mademoiselle nous menace tout bas de châtiments effroyables si nous chantons faux, et allons-y de l'Hymne à la Nature !

Déjà l'horizon se colore

Des plus éclatantes lueurs; Allons, debout ; voici l’aurorel Et le travail veut nos sueurs |

(S'il ne se contente pas des sueurs du cortège officiel, le travail, c’est qu'il est exigeant.)

Les petites voix se perdent un peu en plein air; je m'évertue à surveiller à la fois la « seconde » et la «troisième ». M. Jean Dupuy suit vaguement la mesure en dodelinant de la tête, il a sommeil, il rêve au Petit Parisien. Des applaudissements convaincus le réveillent; il se lève, s’avance et complimente gauchement Mie Sergent qui devient aussitôt farouche, regarde à terre et rentre dans sa coquille. Drôle de femme =E

On nous déloge, on nous remplace par les élè- … ves de l’école des garçons, qui viennent braire un chœur imbécile :

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Sursum corda ! sursum corda!

Haut les cœurs! que cette devise Soit notre cri de ralliement.

Éloignons tout ce qui divise

Pour marcher au but sûrement!

Arrière le froid égoïsme

Qui, mieux que les traîtres vendus, Étouffe le patriotisme... ete, ete.

Après eux, la fanfare du chef-lieu « l’Amicale du Fresnois » vient tapager. C’est bien ennuyeux, toul ça ! Si je pouvais trouver un coin tranquille... Et puis, comme on ne s'occupe plus du tout de nous, ma foi, je m'en vais sans le dire à personne, je rentre à la maison, je me déshabille et je m'étends jusqu’au diner. Tiens, je serai plus fraîche au bal, donc!

A neuf heures, je respire la fraîcheur qui tombe enfin, debout sur le perron. En haut de la rue, sous l’arc de triomphe, mürissent les ballons de

papier en gros fruits de couleur. J'attends, toute

prête et gantée, un capuchon blanc sur le bras, l'éventail blanc aux doigts, Marie et Anaïs qui

viendront me chercher... Des pas légers, des voix . connues descendent la rue, ce sont elles. Je pro-

teste :

— Vous n'êtes pas folles! Partir à neuf heures et demie pour le bal! Mais la salle ne sera pas seulement allumée, c’est ridicule !

— Ma chère, Mademoiselle a dit : « Ça com-

mencera à huit heures et demie; dans ce pays ils

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