SCENE IL
CLAUDINE, Mad. D E R N E T T I.
Mad. D E R N E T T T.
Claude, vous avez, dit-on, quelque chose d’important à ïne confier ?
Oui , madame , j'ai voulu vous voir, vous parler , voua confier mes peines; je l'ai demandé avec ardeur... maintenant , les mots expirent sur mes lèvres... je ne puis. .
Mad. DE R N E T T i , affectueusement.
Qu'avez-vous , mon ami ? Quels peuvent être vos chagrins ?
Des chagrins! ah! oui, j'en ai... faut-il vous les faire partager ?...
Mad. D £ R n E T t r.
Vous m'étonnez , Claude. Que peut-il y avoir de communi entre nous ?
Vous voyez ma timidité, mes allarmes ..daignez me rassurer; ârrachez-Ie moi, ce malheureux secret, qui me fatigue, qui m’oppresse, et qui ne peut s’échapper.
Mad. DE r n e t t i, avec réserve.
Je n’imagine pas, Claude, que vous puissiez me rien dirê qui soit indigne de moi.
Helas ! puis-je offenser personne ? c’est moi qui fus outragée , et c’est moi qui suis punie... Cet enfant... ce malheureux enfant...
Mad. D E R N E T T I.
Poursuivez , mon ami.
Cet enfant... ah., madame !
Mad. D E R N E T T I.
Eh bien , cet enfant ?
Un étranger traverse notre village. Il trouve à l’écart une pauvre fille, qui, pour son malheur av oit quelque beauté ; «ijje ne soupçonnoit pas qu’il existât des vices, et cet homme ,
abusant de son innocence, la laissa en proie aux regrets qui suivirent un crime , dont elle ne fut pas même la complice.
Mad. d E R N E T t I , d’un ton pénétré et impatient.
Achevez , achevez donc.
Elle devint mère. Son respectable père rougit pour la première fois; il ne put accoutumer ses yeux à des objets qui , sans cesse, lui rappelôient sa honte. Il chassa sa malheureuse fille, qui traîna dans nos montagnes , son enfant, sa misère et son désespoir.
Mad. d e R n e t t i en désordre.
Mais le père?... le père de l’enfant?... c’est de lui qu’il faut m’entretenir.
Tout entier à d’autres amours , il oublie et son fils et sa déplorable mère. Cette nuit^ il élève entr’eux et lui , une insurmontable barrière.
Mad. D E R N E T T I , décriant.
Belton est coupable !
c L a u d I ne, tombant à ses genoux.
Et voilà sa victime.
Mad. de rnetti.
Cruelle fille! Que m’avez-vous appris? ( très-froidement ) mademoiselle, votre situation me touche; cependant, je ne yois pas ce que je puis faire pour vous.
Claudine, tristement.
Vous ne le voyez pas ?
Mad. D ERNETTI.
Parlez , mademoiselle , gue me demandez-vous ?
Tout, madame, tout. Hélas je n’ai pour vous toucher que l’excès du malheur. J ugez de l’horreur de mon sor t. , par l’état humiliant où je ne crains pas de m’abaisser. C’est la mère de Benjamin, qui embrasse les genoux de celle qui va lui ravir son père, qui est réduite à implorer sa générosité, sa protection... ne condamnez pas mon enfant à une éternelle proscription ; délivrez-nous tous deux du poids de l’infamie ; entendez ma voix suppliante, que ce ne soit pas en vain que j’aie rougi devant vous. Ne me repoussez pas, madame, ne me repoussez pas. Il est là-haut un êtrè qui compte les. larmes de l’innocence , et qui bénit celui qui les recueille*
Mad. dernetti, la relevant .
Levez-Vous, levez-vous donc, mademoiselle. ( après un tems. ) Vous m’embarrassez beaucoup ... je ne sais que vous répondre... je voudrois , je ne puis;.. ( très— vivement . ) Mais par quelle singularité m'avoir choisie pour un aveu de cette espèce? Voilà ce qui ne s’est jamais vu , et il faut que cela m'arrive à moi. Votre confidence ne me flatte pas du tout , mademoiselle; elle est déplacée, pénible, inconcevable.
Je souffre , madame , vous le voyez , et vous ne prononcez pas !
Mad. D E R N E T T î.
Je souffre aussi, mademoiselle. Croyez-vous que je vous aie entendue de sang-froid ?... mais enfin que pouvez-vous raisonnablement attendre de, moi ? dois-je me punir d'une faute qui m’est tout-à-fait étrangère? D’ailleurs, dépend-il de moi de ramener à vous un homme, ( adoucissant le ton. y qui paroit vous avoir oubliée, qui m’aime , qui m'est cher, et avec qui je ne romprai pas, parce cjue vous avez à vous en plaindre ?
Ainsi donc, personne ne répond au cri de ma douleur! Les cœurs se ferment, me rejettent.... La mort , la mort... voilà ce qui me reste !
Mad. DERNETTI.
Elle m'accuse maintenant ; tout ceci est bien extraordinaire* Dites-moi, fille injuste : Que me reprochez-vous ? vous traité-je avec dureté? douté-je de votre candeur ? soupçonné-je un récit , dont vous seule attestez la vérité ? je vous plains, je partage votre pefne , je ferai tout pour l’adoucir : mais je ne puis renoncer à Belton ; le sacrifice est au-dessus de mes forces ; je ne vous le dois point, il seroit absurde de l'exiger, il est même indécent de me presser ainsi. ( Claudine se trouve
mal , madame Dernetti court à elle. ) Mademoiselle
Mademoiselle et personne pour la secourir ; ma bonne
amie, reprenez vos sens , revenez à vous.,., je n'ai pas voulu vous affliger davantage; s’il m’est échappé quelque chose.... ( Elle cherche dans ses poches. ) Et je n'ai pas mon flacon.... au contraire , je dois l’avoir.... ( Elle cherche encore. ) Et,, non * je ne l'ai pas.... En honneur, je ne sais plus, à mon tour, ce
que je fais , ni ce que je dis. ( Elle appelle. ) Honorine ! Ho* norme !