‹ Claudine LamourChapitre 3 sur 21 · THE NEW TORK PURL1C LIBRARY · texte numérisé non relu

THE NEW TORK PURL1C LIBRARY

Atflifc LH*S AH»

TILDE* FOINDATION»

Celle-ci est bien la première des Claudine, la première en date. S'en suit-il que les autres aient avec elle un air de famille? Leurs aventures se proposent différentes. Claudine Lamour vécut sage au milieu de la folie : elle fut l'idole de la grande ville, et elle eut la fortune singulière de paraître ressembler à une spirituelle et ingénieuse divette. La ressemblance, à la vérité, ne dépassa pas lès longs gants noirs et le genre de chansons qui les illustrèrent toutes deux. Mais c'est un jeu pour les esprits trop avisés c? essayer, sur les livres qui ont trait à la vie du temps, le trousseau des fausses clefs. La clef dont on chercha à forcer les tiroirs du mien, aurait pu tout aussi bien aller sur d 'autres serrures. Il se trouva qu'en réalité, la vraie clef de mes personnages, c'est moi qui l'avais fabriquée sans avoir eu besoin de la décrocher au vestiaire des célébrités contemporaines.

— Voyons, mes bas... Mais non, pas ceux-là, grande bête... Les soie...

Et Claudine, en attendant que La Pipe, un camuson des Batignolles, un drôle de petit mufle de bote vive, un masque de négrillonne de tête de pipe, bouche en gousse de piment et nez épaté, lui appariât dans le tas la paire de jambes réclamées, se mettait à faire sauter les boutons à capsules éraillées de son peignoir des jours de pioche et d'étude.

Le molleton glissait des épaules, dénudait les bras jolis, d'un grain un peu râpeux ; elle l'abattait d'un coup de hanches à ses pieds ; et de l'étoffe en bourrelet autour de ses chevilles il sortait une amusante grande fille en chemise, un corps long et mince aux reins brefs, aux petites pointes aiguës de la gorge tenant droite sans plis jusqu'aux genoux

la relombée de la batiste. Elle s'asseyait sur un tabouret bas, défaut la psyché, recommençait dans la lumière des deux girandoles vissées près de la glace le dessin d'une mimique qui tout à coup l'entrait dans l'ingénuité et l'ironie d'un masque de théâtre, lui donnait la gaminerie vicieuse et candide des seixe ans d'une petite blanchisseuse de La Chapelle. La sincérité de la grimace, l'effort et la tension de tout son être pour amener la netteté de la ressemblance, finissaient par modeler d'une telle illusion de réalité l'image suscitée au tremblement des ondes lumineuses qu'elle se prenait à rire d'une imitation où elle devenait vraiment le petit personnage lïïlc et gentiment canaille de sa chanson.

— Es-tu assez rosse, ma fille 1

Puis, à demi tournée vers un petit homme brun, l'œil en vrille dans le plissement des paupières et qui, d'un bout 4e crayon écrasé entre ses maigres pouces nerveux, croquait à la volée, sur les fibreuses papillotes d'un cahier Job, l'affleurement à ses joues du jeu de muscles par lequel elle arrivait à lessmer la moue de son rôle :

— Hein 1 Poiron ! c'est-il ça, voyons ?

Puiron, dans la fièvre de ses sabrures, les dents serrées sous les quatre poils de moustacTie qui desendaient vers son collier de barbe rouge en plat à arbe, lâchait sourdement:

— Chic ! très chic I

— Oui, je crois que ça y est, cette fois... Tu sais,

moi, je ne suispas comme ces bécasses, je change tous les soirs, je ne crois jamais assez serrer mon effet... Soudain elle se prenait à crier :

— Àh ça ! La Pipe, vas-tu me laisser longtemps comme ça en chemise ?

— Ah I m... ! Je ne trouve toujours pas l'autre jambe, répondait du fond de l'armoire la petite voix d'ange de cette fille q ai, avec un timbre d'harmonica, an cristal de musique de Paradis, savait saler la plus pure ordure faubourienne.

Elle continua un instant à brasser les tiroirs : sous l'agilité de ses mains brunes de petite singe, colobrinaient en cabrioles, en flicflacs de gigues de ballerines, les poignées de bas infiniment nuancés qu'elle faisait virevolter autour de son geste.

— Voilà !

La paire enfin se mariait au bout du poing dont elle les agitait devant Claudine. Celle-ci alors, les genoux au menton, avec la courbure du dos et le joliétirement des bras, enfilait les souples et menues mailles, les tendait toutes crissantes jusqu'au gras des caisses, fixait la boucle d'une jarretière à nœud bouffant.

— Dis donc, Poiron...

Son rire de bonne fille, aiguisé de blague, allait, par-deesus l'épaule, relancer les silences attentifs du petit homme aux coups de crayon. 11 lui voyait, en bornoyant vers la saillie des apophyses, la touche de pâte au raisin dont elle s'était fait sa bouche, très

vite d'un trait indiquait l'évasement du rire en profil par delà le raccourci de la pose.

— Hein, quoi?

— Te rappelles-tu d'une fois où tu as peint mes jambes au noir de cirage, parce que mes bas avaient des trous ?

— Àh ! oui, rigolo !

Elle tendait ses pieds à La Pipe qui lui nouait ses souliers, puis se levait, disait sérieusement à Poiron :

— Maintenant regarde le portrait de maman... Je passe mes culottes et, tu sais, je veux bien que tu me voies en chemise... Ça n'est pas dangereux, mais les culottes, ça n'est pour toi ni pour personne.

Et elle ployait les jambes, les coulait, avec le glissement tâtonnant du pied en pointe, dans l'échancrure qu'à deux mains La Pipe maintenait ouverte.

— Àh 1 il y a du temps déjà... C'était là-bas à Riquiqui... J'étais la petite Lamour, alors, à vingt sous le cachet... Et encore les jours d'extra, quand il venait des princes japonais, des petits taikoun... jaunes comme des beignets. En temps ordinaire, Prunet, cet ancien ratichon tombé au beuglant et qu'on appelait Salsifis à cause de son échine qui raclait les plafonds, — tu sais bien, Salsifis — nous payait des bocks et cinq sous de cervelas. Àh ! oui, la rosse de vie ! Maman qui me talochait en me ramenant : — « Hé ! va donc, graine de rue ! En venir à mon âge à te mener chanter dans les caboulots,

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moi, la petite-fille d'un braye qu'aurait pu devenir maréchal de Napoléon ! » Et les deux chambres à Montmart', où ça puait la punaise, avec les latrines en plein vent sur la terrasse et d'où on apercevait tout Paris par-dessus le bout de journal qu'on lisait r Les arlequins à dix sous pour deux!... Et pourtant» pourtant... Mais, grande buse, passe-moi donc mon jupon. Tu vois bien que Poiron en a assez de regarder maman !

Elle ajustait son corset, un buse très bas sur les reins d'où sa longue taille dardait flexible et qui, à la scène, avec sa robe fendue en V et pattée de minces épaulettes, lui faisait un décolletage irritant et discret, le nu d'une tranche de poitrine presque plate entro le refoulement de sa petite gorge vers les aisselles.

C'était Poiron qui avait imaginé cette coupe : elle était maintenant inséparable de la vogue de la chanteuse et multipliait, sur les colonnes Morris, à travers l'air de déshabillement des affiches aux nuances électriques, le frétillement d'une infinité de Claudine Lamour en long buste de soie vert amande, avec la fleur poudrederisée de sa chair en cœur.

M Be Lamour, dans sa pelisse doublée de ^eau de lapin blanc, souleva la portière :

— Tiens, Poiron ! Ah, mes enfants, que temps î Vrai, je croyais pas que j'aurais pu rentrer. Ce qu'il lansquine !

Claudine fit un pas, en reniflant, tout à coup furieuse :

— Tu as bu... Crois-tu que je ne le sente pas? Ça empoisonne à quinze pas... Àh ! vrai !

La grosse femme s'empesa, d'une raideur de maternité légèrement hagarde :

— Ma fille!

Puis s'éboulanl sur un pouf, elle sembla perdre la dignité, évacua des navrements tremblotes.

— Après tout ce que j'ai fait pour elle, Poiron !... M 'en tendre reprocher les trois sous d'une verte, quand d'autres s'en paient de la fine à six sousl

— Nom d'un chien ! cria Poiron en se levant et fouillant dans ses poches, plus de papier !

j Son Job s'était couvert de croquades, d'abord des traits gras, massés d'ombres au plein du crayon, des i --if ignures à mesure de l'usé du Gilbert, des rais comme griffés avec le biseau d'un reste de mine de plomb, le caprice et la mobilité de la Claudine en chemise, en corset, en à peu près d'habillé, avec son geste de fixer la jarretière, son froncement de sourcils et de narines à la recherche de la frimoussette de sa chanson, ses coudes remontés dans le dos en ailes de volaille troussée, le jeu de l'os de l'épaule dans l'estompage d'une demi- teinte finissant en la clarté d'un pli, toute la sémillante aventure de la chair maraudée, buissonnée au hasard de l'attitude dans le remuement des mains, de l'œil et du rire. Poiron, des ans de dèche, avait gardé le goût de

l'économie du papier et quelquefois dessinait sur ses manchettes des sujets qu'ensuite à l'atelier il reprenait pour X Epatant, le Funambule et les autres feuilles à images où on lui payait un louis des chefs-d'œuvre.

— Pas de veine, se dépita-4-il. Ta mère comme ça en chapeau, et toi dans tan corset, ça me faisait un dessin pour Bidouchet. Même le mot y était... « Après tout ce que j'ai fait pour elle ! » Vois-tu, non, ça ne s'invente pas!

— Toute une après-midi que je bats la rue pour lui rendre service! s'entêtait M ae Lamour, dans un recommencement de ses hoquets. Je lui fais ses commissions, je lui économise cent sous de voiture, et pour trois sous de verte... Voyons, Poiron, c'est-il pas dégoûtant ?

Claudine s'était remise à sa psyché et maintenant se faisait passer sa robe, la bouche encore colère montée contre le vice de cette mère qui, une fois descendue de son quatrième, retombait à ses fréquentations de concierges et de fruitières, se grisait avec des infortunes d'anciennes amies, des débines de petit monde en savates chez les chands de vin de la Butte.

— Non, tu ne sais pas, Poiron... Figure-toi que l'autre jour, j'ai trouvé dans un de ses bas, au fond du placard, pour plus de cinquante francs... Ah î il te faut des sujets I Eh bien, en voici un... Quand je lui ai mis son bas sous le nez, elle m'a dit que c'était

le restant de sa dot ! Si encore, les soirs, pendant que je n'y suis pas, elle ne les faisait pas monter, ses connaissances t

Le lapin blanc de M me Lamour, cette fois, se souleva tout entier.

— J'ai du cœur au moins, moi, je ne renie pas les amis. D'ailleurs toutes ces dames ont eu des posi- , tions, il y en a, ma chère, qui ont roulé voiture... Ah ! m ai 8 1 Et tant qu'à ce bas... Ah ! Poiron ! Poiron ! je ne te souhaite pas d'avoir jamais des enfants... Les sous qu'étaient dedans, eh bien ! c'était pour que ça ne la gêne pas quand je serais venue à claquer... On aurait payé mes absoutes avec.

Le bon cœur de Claudine aussitôt s'attendrit. Elle campa d'un coup de poing sur son toupet jaune Ja petite capote que lui passait La Pipe, et 6e mettant à rire :

— Est-elle bête, hein, cette maman ?... Non, -mais l'es-tu? reprit-elle en allant lui coller le menton dans la nuque. Va ! va ! y a pas de danger que tu manques de quelque chose. On te fera dire des messes comme à une mère de duchesse... Et là-dessus, bon?oir, je me sauve. Voilà la demie. Viens-tu, Poiron ?

— Oui, mais jusqu'à la rue seulement. Tu sais, Bidouchet nous traite au cabaret, ce soir... Ah! on les connaît, les soupers de ce requin-là... Il trouve moyen de nous les faire payer en nous carottant au dessert des dessins.

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Elle se gantait, mimait très vite dans la glace, comme pour un définitif rappel, sa comédie d'une petite moue de vice et d'ingénuité, trottait vers l'antichambre. Et là, tout à coup, une main sur le bouton de la porte, elle se retournait d'une inflexion brusque des hanches, disait à M me Lamour presque tendrement :

— Si tu voulais être une vraie maman, tu me ferais prendre par La Pipe pour dix sous de frites chez le rôtisseur... Avec cinq sous de mortadelle, ça me fera mon souper. Je prierai Lorge de me ramener... Ça embêtera Xanraiiles.

Poiron, qui bouionnait son paletot, leva son nez de belette :

— Alors, décidément, tu n'en veux pas, de ton Xanraiiles ?

— Elle l s'écria M m * Lamour, mais tu ne la connais donc pas, mon fils ! On lui ferait des ponts d'or qu'elle ne voudrait pas... Après ça elle gagne bien assez pour rester honnête... Moi je la laisse faire à sa tête. C'est ma faute, que je me dis, je lui ai trop prêché le bon exemple... Et ça me console, les fois que je pense qu'elle devrait bien avoir son coupé comme cette grande Mascré qui ne la vaut pas, ah ! Dieu non I

— Mais là, vrai, tout de même, ajouta-t-elle en se reprenant à un air de grande dignité, j'aimerais autant Xanraiiles qu'un autre.

— Oh ! fit Claudine, je n'aime que les gens qui ne

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s'occupent pas de mes jarretières, moi... Poiron ou Rosarès, par exemple... Mais je vais manquer mon numéro I s'écria-t-elle subitement*

Elle se lança dans l'escalier . Tous deux, sous le parapluie de Poiron frileux, tremblant de froid, son collet remonté par-dessus son collier de barbe, restaient un instant a guetter du porche, dans le gré* sillement fin de la brouée, le passage d'un fiacre.

Enfin une masse noire s'estompait, elle ramassait très haut ses jupes, se pelotonnait dans les coussins. Et Poiron jetait au cocher :

— Aux Folies-Rochechouart l

Elle enfila le couloir de service, un sous-sol humide, empesté du suintement des latrines, et qui, entre le plâtras vert des murs, très bas tortuait, piqué de papillons de gaz chuintant comme du beurre frit à la poêle.

Un raide escalier montait, débouchait au niveau de la scène. Elle poussa la porte ; une mitraille de cuivre, le barbare unisson des trompettes d'une ritournelle justement crevait sur le rappel de la petite Bobby en maillot chocolat, de grands disques

d'or aux oreilles et qui, dans le bruissement d'une gaze azurine passequillée de sequins, les gousses rouges de ses grosses lèvres saignant parmi les mates plombagines de sa peau de négresse, tout à coup ébrasait son rire aux dents claires, d'une blancheur bleutée de lait de coco, et à petits pas rapides, les chevilles résonnantes du froissement des chaînettes qui, de Tune à l'autre, pendaient à de larges anneaux, trottait vers la rampe, d'un sautellement gentil de petit animal blessé.

Après Bobby, c'était le tour du gros Bréville, un muids vivant, une bonbonne sur un toupillement de jambes ragotes et qui, la trogne bourgeonnée sous le poil carotte d'une perruque à la titus, depuis dix ans jouait la rigolade du vieux poivrot classique avec un gargarisme de notes saliveuses entrecoupées de renâcîements et de hoquets.

Claudine, en courant à sa loge, l'aperçut qui, en pantalon nankin à pont, son riflard écarlate sous le bras, dans le flottement de saqueue d'aronde bleu barbeau, faisait les cent pas en attendant son entrée.

,— Ah ! mon petit Louchet, dépêchons-nous, je suis en retard, jetait-elle à un petit homme très chauve en veston gris, un peigne derrière l'oreille, et qui, en la voyant venir, moulinait des bras avec impatience.

— Je vous crois, mademoiselle. J'aurai de la chance si je réussis votre toupet... Et toutes ces dames qui crient après moi I

12 CLAUDINE LA.MOUP.

— Oui, mais nous avons les trois minutes après Bréville... Et on le rappelle toujours deux fois !

Rofessard, le régisseur, entra en coud de vent.

— Ah ! mademoiselle 1 mademoiselle 1 vous no serez jamais prête.

Elle avait lancé sur une chaise sa pelisse et sa capote, s'était mise en corset, et, un peignoir pardessus les épaules, assise devant la glace, très calme, le regardait s'effarer, les yeux en caïeux, avec le tic des jaunes parchemins de son haut front qu'il remuait comme la peau d'un masque.

— Ne me grondez pas, mon petit papa... Vrai, ce n'est pas ma faute... Et puis, en traînant un peu... Tenez, faites un troisième rappel à Bréville... Lo temps de dire son couplet, ça y sera.

Une porte battit, il passa dans la fanfare d'entrée du comique le chamaillis d'une querelle. La grande Brisquet criait :

— Je m'en fiche... On ne me la fait pas, à moi !

— Eh bien! mon petit bichon, répondait une voix, plaignez-vous à m'sieu Rofessard... Ça ne aie regarde pas,

— Hé l dites donc là-bas, on vous entendrait du Panthéon, s'écria aussitôt le régisseur en avançant la tête dans le couloir. Voyons, qu'y a-t-il ?

M m€ Jean, l'habilleuse, des épingles dans la bouche, avec le bedonnement de son gros ventre sous son tablier blanc, gesticulait dans le coup de gaz d'une loge d'où, jusqu'au crépis souillé du mur

d'en face, s'allongeait l'ombre irritée des bras de la Brisquet.

— Ah I oui, mais venez donc, m'sieu Rofessard... C'est mâme Brisquet qui veut que je Phabille... Et M lle Lamour qui m'attend ! J'peux pourtant pas me couper en deux.

La chanteuse, une romancière, une diseuse de chansons où c'était sa spécialité de roucouler de l'amour dans des paysages de petits ruisseaux, de tourterelles et de prés fleuris, brusquement laissa déborder à contre-jour, dans la pénombre du boyau, la majesté de sa gorge de belle femme un peu marquée, les lys en touffes d'une opulence de poitrine qui, à la scène, avec sa haute taille dans le craquement de ses cuirasses de satin, lui donnait l'air d'une allégorie échappée d'une fresque.

— Mais voui, mais voui, mon mignon... Vous savez bien qu'il me faut une grosse demi-heure pour moi toute seule... Si Lamour n'avait pas été en retard, je serais déjà habillée...

Elle se planta dans le gaz, toute ruisselante de la coulée somptueuse de sa chair, les poings aux hanches, avec l'écartement de ses énormes bras qui bouchaient l'entrée, et de là, en avançant au bout d'un col annelé de beaux plis gras les larges plans de ses joues d'une moderne Ariane, elle continuait, en mots à double sens, acidulés de la rancune qu'elle vouait au succès de la nouvelle étoile, à réclamer l'application du règlement pour tout le monde.

— Y a un tableau... arec les heures dessus... Tant pis pour celles qui rigolent... On n'a qu'à leur fiche l'amende.

— Je ne suis pas sourd... Ne criez donc pas comme ça, gémit Rofessard en tournant le dos, car il se sentait dans son tort, mais La Bourdeiile, le directeur, était plein d'égards pour Claudine et lui laissait des libertés qu'il refusait à ses autres pensionnaires.

Lerisible fracas des cuivres de la ritournelle, comme l'ironie d'une apothéose, couvrit la sortie du titubement deBréville. Des paquets lourds d'applaudissements, le bruit d'une chute d'eau sur des galets se répercutèrent.

C'était toujours la même fortune pour ses imitations stupides, mettant autour de l'argument d'une noce où le cousin décroche sous la table la jarretière de la mariée, d'un débarquement à l'Exposition universelle avec le produit d'une cagnotte en famille dont le reliquat se dissipe aux Montagnes-Russes, Tenguirlandement de ses mines ahuries de pocha rd coiffé d'un chapeau en accordéon, pivotant sur de petites jambes blèches, dans le nankin écourté du pantalon, tandis que le gloussement de la voix, monté du col à pointes dardé vers les oreilles, simulait le gargouillis d'un liquide au fond d'un enton- l noir.

Et avec son air de courge ivre, le battement floche d'un entrechat dont il semblait continuer

CLAUDINE LAMOUR io

un rigodon, Bréville se lançait en 6cène sur la reprise de la ritournelle, disait le couplet du rappel.

— Ils mordent, mon petit Louchet, fit Claudine. Nous ayons bien le temps,

Elle avait pris, dans un paquet de lettres que lui apportait le garçon, une enveloppe rose, d'une grosse écriture où elle reconnaissait la main de la Touque. Elle l'ouvrait,, haussait les épaules, la rejetait ensuite parmi les autres qu'elle gardait un instant sur les genoux.

— Mais c'est un volcan, cette pauvre Touque I La voilà collée à cette petite gadoue de Bibi I

Louchet, tout à sa besogne, allait prendre un fer sur le réchaud, clignait de l'œil vers la glace, s'écartait d'un pas pour juger de l'effet.

— Ah ! mademoiselle, vous m'avez rendu nerveux ce soir... Je ne me sens pas inspiré.

Légèrement, le petit doigt en l'air, il passait le fer aux frisons des tempes* deux mignonnes cardées de soies folles qui, près des yeux, mettaient le crépitement joli d'un feu rose.

Puis à deux mains, d'une pression un peu tremblée, il pesait sur les cheveux de l'arrière de la tête, les massait du plat de ses paumes, cognait d'une chiquenaude la touffe crespelée qui montait du grand front intelligent et lobé. Et tout à coup, d'un large mouvement heureux, il retirait le peignoir de dessus les épaules, sans cesser de bornoyer vers l'édifice

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frêle que, debout sous!ebecdegaz,en variant les profils, elle s'arrêtait un instant à étudier dans la glace.

— Parfait !••• Ah ! vous êtes un artiste, père Louchet !

— Mais oui, mais oui, je ne manque pas d'esthétique, comme disait feu la maman du vicomte... Savez bien, la comtesse de Xanrailles, quand elle me payait ses perruques vingt fois le prix que j'en demande aux gens de notre partie.

C'était son mot ; il s'assimilait aux professionnels du théâtre, se conférait le mérite d'une part de collaboration dans leurs succès, mû, pour « ces dames et ces messieurs les artistes» qu'il coiffait, d'une bienveillance qui, pour le bourgeois, le civil, comme il les appelait, n'était plus que la nuance du mépris

Et, tout en ramassant ses fers et ses épingles, il ne cessait d'admirer le flammerolement de la petite houppe la huppant d'un semblant de crête de co<], ne voyait pas le grain rose des épaules que, à larges tapes de son cygne, tout entière nuée de poudre, elle plaquait de maréchale, s'en saupoudrant la gorge, le cou, le visage, laissant s'effumer le nuage jusqu'en les friselis d'or de ses cheveux.

On entendit vacarmer, pour la sortie de Brévïlle, le chaudronnement des cuivres. Il croyait en avoir fini, maisRofessard, couru chauffer la claque, tout à coup réussissait à faire partir le troisième rappel, malgré les refus d'une partie de la salle réclamant Claudine.

— Vont-ils me foutre la paix ! Je leur ai donné un assez joli numéro comme ça ! rechignait le comique.

— Voyons, en scène, en scène, mon petit ! cria le sous-régisseur.

Enfin il se décidait, moitié rageant, retrouvait tout de suite devant la rampe sa verve de bas amuseur, la sottise et la jovialité de son rôle de jocrisse pompette.

— Vivement ! cria Claudine à M ra * Jean qui, en attendant l'achèvement delà coiffure, s'était mise à ronfloter sur la banquette.

Elle se dressait en sursaut, ses épingles toujours dans la bouche :

— Voilà ! voilà !

Claudine, d'une épargne de fille dé peuple qui, après les dèches, jouit de capitaliser, retardait la dépense d'une vraie femme de chambre, se contentant chez elle des services de La Pipe, cette petite fleur du ruisseau, cette rose sauvage poussée aux décombres des quartiers de misère, d'un dévouement de caniche d'aveugle, et pour la scène recourait au coup de main preste de l'habilleuse de la maison.

M me Jean étendit un drap sur le raboteux plancher, ouvrit en rond la jupe de robe que Claudine, en dessous de satin, enjambait. Ensuite elle agrafa la ceinture, à croupetons dans la lumière du gaz éclairant la fine silhouette du bas du corps en foulard mousse vermicelle de noir et qui, plus haut, aux

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épaules, finissait parmi les poudres de nacre et le pastel fleuri de la chair.

Sa grosge taille maintenant se redressait, elle lui passait le rien léger d'un corsage à fronçures se fermant sous le bras, de la coupe ingénuedes corsages de certaines jeunes filles de Reynolds, affinant et rondinant à la fois le buste, — un modèle dessiné par Poiron qui aussitôt après se mettait à chercher la nuance en juxtaposant des tons sur sa palette et découvrait l'insinuante harmonie des verts rompus avec le roux rosé, soleilleux, spécial de la chevelure.

— Ça y est-il? cria de loin Rofessard anxieux, ravagé par toutes les furies de son tic. Voilà Bréville qui achève son couplet.

Des claquements de mains partirent. Puis le comique, habitué à ses deux rappels, soupçonnant un tour du régisseur dans ce rappel supplémentaire, apparut, sans transition repris à sa moue de dépit, les mains à son gilet qu'il déboutonnait colèrement en marchant.

Claudine enfilait ses longs gants noirs, les faisait bouffer en petites soufflures jusqu'aux aisselles, très gaie, tout amusée de la joie de son entrée en scène, avec le petit battement voluptueux de son cœur au nez, comme elle disait.

La porte de la loge s'était encombrée de monde. LaBourdeille s'interrompait de finir une affaire de Champagne, et, très rouge, enflammé de bocks et d'alcools, son gros rire lippu d'Auvergnat entre ses

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côtelette» taillées à la maître d'hôtel, l'air interlope d'un tenancier et d'un placeur de vins, montait lui apporter sa poignée de mains.

C'était, chaque fois qu'elle chantait, le mardi elle vendredi, quand arrivait l'heure de son numéro, la môme transformation de sa loge en un air de salon où des yeux de camarades, des regards allongés au crayon noir dans des faces maquillées de chanteuses, la mangeaient avec douceur et méchanceté, où une petite cour d'adorateurs mièvrement s'empressait et la cajolait de ses adulations.

Elle aperçut Lorge qui se poussait, ce petit employé à l'Assistance publique que les soirs du Chat noir inopinément mettaient en vue et qui lâchait un matin sa place, se mettait à rimer des chansons pour e^Ie.

— Bonjour, Lorge ! C'est gentil d'être venu ! Elle lui tendait, au bout de ses bras noirs, ses

doigts lâchement gantés et qui d'en bas, des rangs de fauteuils, avec le miroité du gaz de la rampe sur leur godronnement, avaient la drôlerie d'un gantage à la diable, dans tout ce chiffonné de sa personne où son talent même, son art d'artiste d'instinct gardait l'abandon et le chiffonné de la nature.

Il vint une bouffée de l'attente impatiente de la salle, l'appelant sur l'air des lampions :

— Clau-di-ne... Glau-di-ne.

— Allons ! allons ' Mademoiselle, fît Rofessard, la main sur le timbre d'avertissement.

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— Allez-y !

Et, d'un grand regard rapide s' enveloppant, avec le rappel au visage de la moue mimée chez elle à la psyché, une minute encore elle s'attarda à vivre dans la glace son rôiet, eut la vision des yeux de toute une salle fixés à la souple silhouette qui devant elle se terminait par l'endiablement spirituel de son petit toupet de clownesse, couleur bière de mars, un peu penché sur le côté et trémulant comme une rose safran à la brise.

— Adorable, ma chère, dit, avec un petit battement sans bruit des doigts, Lorge qu'en descendant vers la scène, elle frôlait du froutement de sa robe couleur d'eau dormante sous le vert des ajoncs.

Elle sourit, fit un pas, lui jeta par-dessus l'épaule :

— Ah I dites donc, Lorge, je la tiens cette fois, la Léte de votre petite blanchisseuse !... Allez donc voir ça de la salle.

Sur la fin du grésillonnement du timbre, dans la kermesse des cuivres lui pétaradant le prélude d'entrée, elle se lança, apparut sous la porte du décor de fond, par-dessus la levée subite du claquement des mains, avec les fines et florales épaules d'un coin de décolletage jaillissant clair et soudain aux flambes de gaz concentrées par Jes réflecteurs.

CLAUDINE LAMOUB 21

Le prestige tout de suite opéra.

D'un hanche ment léger qui la dégingandait, avec un rien de glissement dans les pieds sous le rebord de la robe, la croqure de son petit nez mutin au cintre, un air de tête à la fois gavroche et gauche, elle avança vite, lentement — on ne savait, tant sa marche était personnelle — poussa jusqu'à la rampe dans la courbure flexible de trois saluts montrant un instant, au fond du V de l'échancrure de son corset, la fossette de la nudité de sa poitrine.

C'était une manière d'entrer qui la changeait des autres accourant en froufrous fringants, en trottinementsde petits talons claquant, en frétillements d'un gentil animal faisant des grâces. Elle arrivait tranquille, sans pose, les bras ramenés devant la ceinture, d'un rythme qui la portait.

Une distinction imprévue en résultait, une distinction qui soulignait d'un désaccord de retenue piquante le déluré de ses chansonnettes, une distinction qui avait fait dire an très influent Rollion, le gros critique du lundi, dans le style bonhomme de ses feuil-

UUMVJJII. Vil

letons. qu'elle avait toujours l'air de s'observe*^ devant des personnes comme il faut.

Tout à coup les cils battirent, une petit ombre rapide joua sur la clarté mate des joues. Elle rejeta la tête en arrière, la bouche cessa de sourire et devint dans la morphose du visage le petit creux noir ligné par le rouge des lèvres, d'où monta le charme rare d'une voix sans voix, d'une voix en glacis et en demiteintes.

La grande Olympia, la chanteuse des triomphes de l'Empire, la première, avait sensationné avec ce genre d'art, mais d'une sonorité de poumons où reperçaient ses débuts de forte contralto et que son buste de jongleuse de poids ne savait pas toujours modérer.

C'était, chez Claudine Lamour, un débit essentiel, le phrasé à part d'une diseuse parlant son chant, la spécialité de voix monocorde, grise, égale d'une chanteuse méprisante de toute vocalise et modulant de lenteB berceuses et de vieilles mélopées rustiques.

Mais de cette limitation de ses moyens, Claudine, en adroite ouvrière, en bonne tailleuse taillant dans Péraflure d'une défroque les pièces de Fétoffe d'une robe, s'était composé un art de chanter ou, à force d'intelligence et de reprises, les trous ne s* apercevaient pas.

Comme elle entamait son couplet, un obscurcissement de la mémoire, le caprice du cerveau s'évaguant déjà vers une nouvelle conception du rôle.

tout à coup renouvelait le phénomène de lui faire trouver sur la scène une glose inédite, l'imprévu d'une mimique et d'une voix antipodiques à son dessein antérieur.

Elle se débattit un instant, chercha à concentrer l'image concertée à l'avance, puis sentant au bout de cet effort résister la poussée d'une autre version de son personnage, elle se laissait aller, se lançait bravement.

C'était là son habituel désabusement, le motif d'une colère contre elle-même qui, par moments, la faisait s'écrier :

— À quoi bon piocher, s'arrêter à un plan, puisqu'après, c'est toujours à recommencer?

Elle qui, studieusement, fouillait l'esprit et les dessous de ses chansons, elle qui, peu improviseuse, à travers les tâtonnements d'une élucidation pénible, arrivait à indéfiniment reculer le mieux de l'effet, elle connaissait la misère de tout oublier presque chaque fois qu'elle entrait en scène et de faire autrement qu'elle n'avait voulu. Et ce mieux qui la décevait et qu'elle ne croyait jamais avoir atteint, subitement, presque à son insu, à travers réchauffement de la minute, se réalisait devant la rampe, était, après ses recherches jamais contentes, i'efflorescence spontanée de la trouvaille.

Cette fois encore elle se sentit dévier, broda le thème de variations où,à la place de la petite moue de péché et de candeur il s :bsista seulement l'ingé-

nuité d'une fillette débitant des énormités qu'elle n'avait pas l'air de comprendre.

Sans charge, à l'aide uniquement du nuancement de la voix et du visage, ayant réduit la mimique fc un minimum de gestes comme en raccourci, elle silhouetta la rouerie d'un petit être délicieusement ignorant et amusé.

C'était, enfilée à des mots d'observation, la quelconque anecdocte de la petite blanchisseuse de fin allant reporter son linge chez l'étudiant, chez la grisette et chez la bourgeoise, se laissant prendre un baiser par le premier, équivoquant auprès de la seconde sur l'absence du pantalon, et disant à la troisième :

Dans notre quartier, à La Chapelle, C'est tout marmites et marloux Mais p't'et, madam', que ça s'appelle Des sout'neurs dans l'inonde ed' chez vous.

Un frisson passa sous les gaz ; l'assistance s'aguichait à la drôlerie sournoise de l'œil et de la bouche, au déluré du coup de tête et d'épaules dont, ses fins bras noirs pendant le long de la ceinture, toute droite et figée dans l'arebours et la contradiction de l'attitude, elle scanda le couplet final. Des cris, des bravos éruptèrent, le délire des salles fermentées au contact des femmes, la contagion d°s traînées de rires d'un public libertin et chatouillé.

Tout à coup, au milieu du tumulte, son rôle la quittait, elle eut l'air de ressusciter d'une autre vie en laquelle un moment elle s'était incorporée, les prunelles un peu battantes, noyées du vague d'un demi-réveil, avec Ja surprise émerveillée et brusque de cette salle qu'elle avait fini par oublier en chantant et que sous elle à présent elle apercevait mouvoir ses houles de visages et de mains, ses longs remous papillotes de clartés de chair et de luisants de linge.

Il lui semblait qu'elle les voyait tous, d'une netteté découpée et grouillante de figures sous des feuillages, dans la chambre noire d'un objectif. A une table du fond un vieillard obèse battant des mains en l'air lui figura l'oscillation massive de deux oreilles d'éléphant. Elle remarqua le joli vol captif d'une aile d'ara au chapeau d'une belle fille aux entoure d'yeux charbonnés et qui lui donnait l'apparence d'un éventement de grand oiseau sur son perchoir.

Des voix couvrirent la ritournelle sur laquelle, après des saluts qui ramassaient dans les verres des lorgnettes la sensation d'un peu plus de sa chair dévoilée, elle faisait à reculons la fausse sortie.

— Le Trottin ! le Trottin !

D'un haussement de ses sourcils, elle parut leur dire : Comment ! il vous en faut encor;! eut un geste bonne fille de ses longs gants noirs qui acceptait, descendit vers la rampe.

C*était chaque fois la même simulation d'une réponse à une demande. De ce petit jeu de scène muet partait ensuite le prélude de la chanson que réclamait le public. Trois rappels et une chanson pour chaque rappel figuraient dans son engagement, moyennant le cachet de cent francs que lui payait La Bourdeille.

Elle se campa, très rite recomposa l'air de tête du Trottin, une frimoussette éveillée et mtitine de petite des rues à qui le vieux monsieur des soirs de boutique à bijoux offre an bracelet et qui minaude, affriolée, en tortillant les épaules et louchant vers la pointe de son nez.

Son succès pour cette chanson du pauvre Lentér y, mort de dèche dans un galetas, toujours rajeunissait. Elle l'avait chantée à ses débuts chez Prunet, le Salsifis de Riquiqui, i) y avait cinq ans, la portait ensuite à Beileville dans un beuglant d'où, après le concert, des ouvriers honnêtement, en tapant leurs gros souliers sur les trottoirs, la ramenaient par le minuit des rues de peur des rencontres, puis aux cafés interlopes qui étaient les étapes du commencement de sa vie d'artiste.

Et en la rechantant, cette chanson des années de misère et des cachets à quarante sous, une sincérité d'émotion lui revenait, elle mettait dans la pitié du refrain : Au loup ! Au loup ! petit trottin, un peu de la piété qui lui montait du passé de son cœur pour la mémoire du bohème Lentéry, du vagabond quel-

CLAUDINE LAMOUB 27

quefois couchant sous les ponts et qpi, disait-on, était le bâtard d'une grande dame de l'Empire.

Au loup ! Au loup I petit irottin ! Sans gestes, les bras à la taille, avec des temps de mélopée, c'était le changement à vue de la voix et du masque pour ce cri secourable, tandis que battait la petite flamme de son toupet.

De nouveau l'affamement de la salle pour ce charme singulier de diseuse tumultua. Elle eut la môme sensation d'une foule soudainement surgie du vide, avec le battement d'éventail des mains, le souffle cbaud d'une humanité amoureuse lui brûlant le visage. Xanr ailles debout, un gardénia à boutonnière, applaudissait très haut. Plus loin, parmi le remous des chapeaux et des plumes, s'agitaient Laquem, Roilly, Saint-Jean Dulac, le banquier Pfaffein, toute sa cour, les princes de l'adulation et du soupir que, depuis deux mois, elle remorquait dans son sillage des Bouffes. Lorge, sa canne sous le bras, tout entier tourné vers le public qu'il encourageait, se démenait, tapait dans ses paumes, faisait un succès à l'ombre de Lentéry qui ne le gênait plus.

Elle salua à reculons, revint à la rampe, chanta la Môme. Mais la salle s'enrageait, tous réclamaient à présent la ballade des Pauv'gonzesses. Et c'était, avec ces deux chansons de Lorge, sous le frétillement de sa petite houppe rousse de poupée, à travers le mélange d'effronterie et de candeur "qui

28 CLAUDINE LAMODR

nuançait son lunaire visage aux lèvres écarlates et aux yeux en langueur de la semblance mièvre et futée d'une Colombine, l'ironie encore et l'émotion d'un genre inventé par Lentéry et mis à la modo par ce Lorge qui disait :

— Si Lentéry avait su faire le vers, il serait aussi fort que moi.

Un tonnerre creva, tous les cuivres mugirent ; les petits pas glissants lentement remontèrent la scène comme ils étaient venus, s'effacèrent dans la pirouette dont maintenant, derrière la toile de fond, elle virait sur elle-même pour regagner sa loge en criant :

— Madame Jean ! madame Jean !

Mais, en s'apercevant dans la glace, elle se sentait tout à coup une colère pour cette moue de ia petite blanchisseuse qu'elle n'avait pu se rappeler.

— Je l'avais si bien là... Je me croyais si sûre... Et une fois en scène, bernique ! Ce que je m'en bats l'œil de leur claque ! Est-ce que ça me rend moins bete que je ne suis?

Elle s'injuriait, l'œil mauvais, avec la montée subite aux prunelles du noir et de l'humide du dépit, enragée d'avoir été en-dessous de son rôle. Soudain, pur-dessus- son petit cimier roux, dans un reflet de roseurs de joues à moustaches retroussées où leurs têtes s'embrouillaient, elle vit entrer Xanraillcs, Lorge, Pfaffein, la bosse du petit marquis Laquem,

Oubliant qu'elle était en corset, sa gorge à l'air, elle leur cria :

— Ai-je été assez vache, hein? Vache ! Vache î Vache!

— Mais non, mais non, dit en riant Lorge, habitué à ces fureurs de Claudine pour ce qu'il appelait Farrière-goût de son talent.

— Divine ! s'épouffa Pfaffein en saluant et courbant dans un plongeon sa tête de Juif de Francfort, d'un rose luisant d'émaillure et de maquillage.

Elle demeurait un instant perdue dans les regrets de la création mal réalisée, secouait la tôte :

— Tout de même, non, ce n'était pas ça.

Et ensuite elle se mettait à leur pousser la porte au nez, presque gaiement, en désordre :

— Ahçà! fichez-moi donc le camp tous... Vous êtes là à me reluquer... Et on me voit tout.

Us s'en allaient, mais tout à coup elle appelait :

— Hé Lorge ! vous me ramenez, hein! J'ai besoin de vous avoir un peu près de moi... et que vous me remontiez.

Xanrailles réprima une envie de bousculer le chansonnier. Il entr'ouvrit la porte, s'écria :

— Dites donc, mais il faudra prendre alors des numéros, pour savoir à qui le tour...

— Non, mon petit, Vrai, aujourd'hui, ça s'peut pas... J'ai pas de courage à rire, allez !

30 CLAUDINE LAMODK

Dans l'estompage gris des rideaux clos ne et urnu-. ant les onze heures de cette matinée d'hiver, roulait jusqu'à son lit, avec le rire en tire-lire de ses joues de potiron, la boule de graisse qui, à la scène, en ses rôles canaille, particularisait Marthe Touque.

Celle-ci, dans le noir des courtines, ne distinguait d'abord qu'une pâleur confuse de draps où se perdait le petit toupet safran. Avec le tâtonnement au hasard de ses mains, elle palpait, se mettait à chercher la place du visage. Mais tout à. coup, la chanteuse, du fond de ses oreillers en tas, sombrée dans le délice de la moiteur de la couette, se défendait d'un cri :

— Pas de ça, voyons... tu me chatouilles.

Alors la Touque s'orientait à la voix montée de la nuit du lit. Elle lui collait aux joues le relent d'ail et de vin d'un baiser aux lippes sensuelles, lui disait:

— Vois-tu, je suis heureuse, heureuse... Non, vrai, ça ne m'est pas arrivé de longtemps. Et j'ai pris une voiture, je suis venue... J'avais besoin de causer avec toi.

Claudine se souvint de la lettre de h veille, de la

CLAUDINE LAMODE 31

pâteuse écriture mal déchiffrée tandis que Louchet la coiffait.

— Ah ! oui, tu m'aB écrit... Je n'ai pu lire que la moitié... Même qu'elle est là, quelque part, ajoutât-elle en étendant le bras vers le marbre de la table de nuit... C'est tous les soirs des avalanches, ils voudraient tous coucher avec moi... Dis donc, si tu appelais La Pipe pour me faire un peu de jour?

La grosse fille allait elle-même tirer les lourds damas ; le jour mort de la rue, la clarté . triste et souillée d'un matin de neige fondue filtra par la guipure des vitrages, coula comme une eau trouble jusqu'aux dentelles de l'oreiller.

Claudine, mi-soulevée dans son peignoir de nuit, des yeux de sommeil encore sousl'ébouriffement des cheveux, d'un coup de poing retapait les coussins, s'y haussait, lissait du bout des doigts ses paupières, puis bâillant avec ennui :

— Tu sais, moi, j'aime battre mes flemmes jusqu'à midi.

G'était la volupté de sa vie nouvelle, de sa vie de grande poupée gâtée du public, ces heures sans notion de l'heure à paresser dans les touffeurs du lit, la tête au creux douillet des duvets, les jambes floches en travers des draps, avec le frétillement joueur des orteils au-dessus des couvertures. L'évidence de sa chance toute neuve, elle la trouvait, après les nuits écourtées dur les sommiers en

noyaux de pèche de ses dix-neuf ans, dans la douceur de rester là infiniment flàtrée à ne presque plus se sentir vivre, toute fondue, comme évanouie en le lointain et l'immatériel d'un songe, le cœur sans battements sous le nu de la gorge, écoutant monter du bas de la rue le grand bourdonnement des voitures, les cris des marchands en des musiques d'un autre monde, en le bercement et l'assoupissement d'une rumeur au pied d'une falaise.

Tout de suite, avec l'argent des premiers moi?, elle avait pensé à s'acheter le meuble de sa chambre à coucher. C'était l'espoir réalisé de ses mauvais éveils de gamine, ce grand lit à baldaquin qu'elle se payait un matin dans une brocante, ce carrosse des départs pour les pays du songe, d'un air héraldique et fastueux sous la brocatelle fanée des rideaux, et qui jurait avec la laideur utilitaire de la table de nuit, de l'armoire à glace et du lavabo à plaque de marbre blanc.

Mais ça lui était bien égal, à la Claudine : sa petite tète, régie par la secousse de la sensation, s'inquiétait peu de la symétrie. Il lui restait de la misère de son passé, de leur pauvreté d'ameublement raccolé aux encans, un goût du bric-à-brac, une passion d'achats d'oecases qui, certains jours, lui faisait rapporter chez elle des lots d'objets disparates ^>u tirés aux fripiers.

Avec le décor aussi changeait l'habitude de la vie. Sa mère qui, toute petite, en la tirant par les pieds

CLAUDLNB LAMOUR 33

de dessous ses couvertures, mettait à l'air ses maigres jambons de filette et lui criait : Allons, file, il est sept heures ! maintenant ouatait le silence autour d'elle, couvait ses sommeils de poule aux œufs d'or, n'entrait dans la chambre que pour lui apporter, vers dix heures, sa tasse de lait chaud.

Et c'était encore une joie, cette tasse de lait qu'elle vidait d'un lappement amusé, du suçotement gourmand d'une couleuvre, en soufflant sur la fumée aromatisée d'un goût d'amandes broyées et qui lui montait en bouffées aux joues, moitissant et emperlant lé fin capillaire de l'entour de sa bouche.

Claudine avait accueilli la saute de vent de la fortune avec la folie de gaieté d'une petite fille pour un jouet longuement convoité, toute en l'air et pinçant devant Poiron, pour le premier mois de cachets qu'elle touchait, une gigue délirante, en une frénésie de son joli corps nerveux où son rire crécc lait, tournait avec ses pirouettes,mettantàla pointe de ses dents, dans l'allumement du visage, la moquerie de la revanche, la nargue des laides débines qui limitaient l'horizon de son autrefois. Puis ia surprise avait passé, elle s'habituait très vite à ses succès, et seulement à travers la sensation d'un petit arrière- goût acre lui acidulant délicieusement son plaisir, quelquefois elle repensait à ses galopées des matins de crotte et de neige, à ses pataugements dans le lac des asphaltes quand, en bottines éculées, 6a robe effrangée lui battant ses bas trempés,

il lai fallait gagner son atelier de fleuriste de la rue Miromesnil. Ah ! oui, tout avait bien changé !

— Et comme ça, dit-elle é la Touque, te voilà donc avec Bibi ?... Mais alors, ça t'amuse donc bien de rigoler avec des filles, grande sale ?

La petite boule de saindoux» tassée dans les satins bleus de l'impératrice qui joignait le pied du lit, détendit son étrange rire gourmand et charnu. Puis, les yeux noyés en une extase, ses yeux comme des raisins dans la soufflure d'une pâte de baba, elle eut l'air de regarder passer devant elle son bonheur.

— Ah ! tu ne sais pas, toi ! Vois-tu, il faut être fichue comme moi... Un homme, une femme, qu'estce que ça fait pourvu qu'on s'aime ? Moi, c'est le goût de l'amour qu'il me faut. Me griser de ça toujours, toujours, à en perdre la tête... Le flacon, c'est ça qui m'est égal I.., Toi, tu ne peux pas savoir, ça ne te dit rien, l'amour... Mais moi, je m'en fiche des ribotes sans en avoir jamais assez... Je ne pourrais pas vivre vingt-quatre heures sans me tourmenter de quelqu'un.

— Et puis, et puis, ajouta-t-elle après un silence où elle parut s'enfoncer aux amoureuses langueurs des souvenirs, c'est bien pins gentiL.. C'est comme de la pâtisserie légère, mousseuse, des lys fouttés dans de la crème. Les hommes, eux, c'est des portefaix, ils ont toujours l'air de fracturer des coffresforts. Bibi, d'abord, ne voulait pas, elle était avec sa Georgina, une roulure, ma chère, une grue qui

CULUDINE LAMOUR 35

lui fichait des coups... Puis ça s'est décidé, elle est venue l'autre soir à Beaumarchais, j'étais dans ma loge, elle m'a sauté au cou en me disant : Tu sais, Boa grosse maman, je la plaque. Après les cochon* neries qu'elle m'a faites, j'en yeux plus... Emmènemoi souper. » Je n'avais pas un sou, l'habilleuse m'a prêté un louis, nous avons fait une noce!... Maintenant, nons nous mettons en ménage.

Une subite gêne la fit se remuer dans les capitons du fauteuil, avec le trémoussement sous elle de ses lourdes hanches et les frictions lentes de ses mains l'une sur l'autre, un de ses habituels jeux de scène qu'elle retrouvait inconsciemment dans l'hésitation et la petite honte d'une pétition difficile.

Elle toussa, décroisa ses jambes, se mit à tapoter les draps du lit :

— Oui, en ménage... Tu comprends, ça nous fera à toutes deux des économies... Et justement... hem ! j'étais un peu venue pour ça... Est-ce que tu ne pourrais pas, hem, hem...

Claudine fut prise d'une gaieté, son rire trilla.

— Oh ! mais, c'est qu'il est très bien, ton petit effet... Vrai, il n'y a que toi pour te passer ainsi les mains... Je me souviens te l'avoir vu faire dans cette pièce de Machin... Hein? Comment donc ?

Mais presque aussitôt elle se fronçait, sérieuse.

— Et c'est pour me demander ça que tu es venue me déranger? Ah ça 1 où était donc maman? Dis, maman ne t'a donc pas dit que je dormais ?

36 CLAUDINE LAMOUK

Sa voix monta, se durcit.

— Voyons, je te demande si tu n'as pas vu maman?

La Touque baissa les yeux et répondit humblement :

— C'est La Pipe qui m'a ouvert... Je te demande bien pardon d'être venue si matin.

— Eh bien ! ma petite, fit Claudine avec décision, en se rejetant dans l'oreiller, je le regrette beaucoup... Mais je ne peux pas, non, je t'assure, je ne peux pas... J'ai dû payer mon terme, l'épicier, un tas de choses. Je suis à sec.

— Ah ! bien... Ah ! bien...

La Touque à présent tournait ses bagues, d'une candeur de navrement si artistement simulée que Claudine Lamour, facile à l'apitoiement, d'un cœur pâtissant de grisette, brusquement se jetait en chemise de son lit, prenait cinq louis dans une cassette . sur la cheminée, et tout en regrimpant dans les draps, les talons au clair, les lui donnait, riant, disant :

— Tiens, grande bête... Mais n'en dis rien à cette pauvre maman. Elle fait des prodiges pour me garder mes sous.

Alors la Touque se lança d'un grand élan, écrasa dans les couvertures ses seins en courges, se mit à la baiser sur les joues avec une grimace de larmes qui tirait comiquement sa grande bouche jusqu'aux oreilles. Et elle pleurait réellement, elle halenait des

CLAUDINE LAMODR 37

mots de passion à travers le souffle chaud dont elle la mangeait:

— Va ! va ! je n'oublierai jamais. S'il te fallait jamais un morceau de ma peau... Je t'adore, mon petit bichon !

Elle s'arracha du lit, reboutonna sa capote à contre-boutons, de la hâte de ses gros doigts saucissonnés, accourue là en peignoir, sans corset, la tignasse en cardées sous l'envol du chapeau, les pieds dans des savates.

— Je me sauve... J'ai en bas mon sapin.

Mais au moment où elle l'embrassait une dernière fois, Claudine, avec un regret de l'artiste pour celte folie de femme se galvaudant en des collages de cabotines, soupirait :

— Quel dommage!.,, si elle avait au moins du talent, ta Bibi !

Soudain, dans l'aveuglement du péché, dans le coup de sang de la démence d'amour, perça le cri et la joie de la créature de théâtre, heureuse de débiner une camarade.

— Ça, c'est vrai... Un sabot, ma chère, une buse bonne qu'à jouer les pannes... Non, si tu savais ce qu'elle est toc dans ses rôles ! Mais que que tu veux ? J'aime encore mieux ça... Je ne suis pas forcée de l'admirer.

Là-dessus, elle se jetait vers la porte, lui disait dans un baiser qu'elle lui envoyait dubout desdoigts:

38 CLAUDINE LÀM0UR

— Te dérange pas... Je connais le chemin.

Et dandine, dans les draps, restait an instant rongeuse, les prunelles vagues, se répétant :

— Moi, je pourrais pas... Non, ça me passe !

Puis l'idée qu'elle venait d'être carottée, que peutêtre Blbi envoyait la Touque et l'attendait dans le fiacre, la jetait à travers les chambres, qu'elle traversait avec le claquement de ses talons nus sur le parquet, dans le battement à ses jambes du molleton de son peignoir:

— La Pipe !

La face rnouflarde de la petite bonne s'arrondit dans l'ouverture de la porte de la cuisine.

— Suis-la, cours... Tu me diras s'il y a quelqu'un dans le sapin.

La Pipe après quelques minutes remontait.

— C'est une petite dame... Même que c'est elle qui a donné l'adresse au collignon.

- Je suis refaite ! pouffa Claudine en se tordant do rire dans son oreiller. Ah ! la rosse !

Elle avait refermé les rideaux de la fenêtre ; mais un fleur d'ail et de musc éventé, le sillage d'une fragrance d'alcôve et de cuisine agitée par le geste de la grosse Touque, taquinait sa narine de femme n'aimant pas les odeurs.

— La Pipe ! fais-moi donc du feu au salon I Ce qu'elle pue, cette mâtine-là !

Elle passa une robe de chambre, se couvrit les

CLAUDINE LÀMOUB 39

épaules d'une palatine achetée à une mortuaire d'actrice, entra ses pieds sans bas dans des mules. Et tout à coup M ma Lamour poussait la porte, son cabas de marché au bras, et tirant par les ouïes de dessous le couvercle la damasquinure d'un corps effilé de maquereau :

— Dis encore que je te la mange, ton argent... Je l'ai eu pour sept sous 1

— Tiens, c'est vous, Rosarès 1

Et au visiteur qui lui arrivait dans le désordre d'une table mal desservie, à la nappe maculée du rose des larmes de vin et parsemée de pain émié, elle tendit par-dessus le fumerolement des tasses de café, l'empressement gentil d'une main bleuie de l'encre avec laquelle elle venait d'écrire un mot à Lorge.

Il courba sa haute taille, serra la petite main une entre ses gants noirs, son chapeau dans les doigts, l'air dévotieux à la fois et familier, découvrant dans le retroussis rouge des lèvres, sous la croqure d'une moustache en faucille, le sourire de ses canines aiguèset très blanches.

40 CLAUDINE LAMOUE

L'exotisme de son visage olivâtre au lier, busqué et aux fortes pommettes en saillie d'un kalmouk sous le crespèlement des soies d'une fine barbe noire, aux mobilités de prunelles tout à coup flamboyantes puis s'éteignant en des velours, la laideur ravagée de cette face cabossée, cernée d'orbites noirs et qui, à travers la violence et le félin d'un air de reître et de prélat, gardait la hautaine mine d'une ressemblance de portrait d'hidalgo, justifiait le mot de Poiron :

— Rosarès ? Une pochade de Vélasquez dans un coup de poing.

C'était pour Claudine un des amis des commencements de sa vraie carrière, un ami discret, et sûr qui s'était lié après le hasard d'une rencontre où, une nuit, comme elle sortait du Chat-Noir avec sa mère, il avait apparu le chevalier sauveur et les avait défendues contre trois voyous rués du fond d'un porche.

Ce souvenir s'associait à d'autres, inoubliables pour Claudine. Une audition de ses chansons d'alors devant un public artiste, lui variant ses antérieurs auditoires, ce môme soir Ja lançait définitivement. Le lendemain, des critiques révélaient la jeunesse de son talent. Elle débutait à l'Eldorado, puis La Bourdeille arrivait, mettait à ses pieds les Folies, commençait autour de son nom et de sa personne la grande publicité qui l'affichait sur tous les murs de Paris,

Rosarès, en redingote étroite comme un spencer, moulinant de son jonc à pomme d'or sous le réverbère, très grand, tout raide dans les trois tours de sa haute cravate noire épinglée d'un petit sphinx, incarna l'événement comme un symbole, resta la fière image surplombant le succès et l'aventure.

C était, autour du miracle de son surgissement dans la ténèbre, le prestige de force nerveuse et martiale d'un gentilhomme rossant la canaille, la vigueur d'un athlète aux fins poignets d'acier, aux voltes d'un corps étonnamment délié et prompt.

Les bandits en fuite, il avait mis le chapeau à la main, souriant, incliné et, cérémonieusement, s'était nommé : José de Rosarès.

Ensuite il venait les voir, finissait par prendre l'habitude d'une cour galante, originalisée par le parti pris d'éluder tout aveu d'amour. 11 lui apportait un petit bouquet de trois sous, demeurait une demi-heure, lui baisait la main et s'en allait. Ses visites quelquefois s'interrompaient pendant des semaines. Un mystère alors régnait autour de ces absences qu'il ne cherchait pas à expliquer. Il subsista chez Claudine l'inquiétude d'une essence d'élection, d'un être différent des autres, compliqué, secret, capteur, d'un dandy en relief sur la banalité de la gomme à la mode, ayant gardé la fleur d'élégance et de manières d'un courtisan du temps de la cour et des rois, respectueux de son corps et

42 CLAUDINE LÀMOUli

maftrc de sa volonté, avec la manie au fond de se croire irrésistiblement beau.

— Ah ça ! qu'est-ce que vons devenez ? Voilà bien du temps qu'on ne vous a vu, dit Claudine en appuyant la pression de ses doigts dans la main gantée de Rosarès.

Curieusement, dans les sombres prunelles caresseuses, sous les chatteries du sourire haussant la moustache, elle regarda poindre la réponse.

Il s'asseyait, le coude légèrement appuyé à son chapeau en travers des genoux, droit sans raideur dans la tension de son buste aux larges épaules sèches cemme sous une cuirasse, une petite touche de lumière au front puissamment bossue sous la reluisance d'une chevelure annelée, peut-être trop noire pour n'être pas teinte. Et il disait :

— Vraiment, vous m'avez fait la grâce de compter les jours ? Vous allez mettre le comble à ma fatuité, ma belle amie ! Oh ! j'ai fait un grand voyage... Je reviens de loin, vous savez, des confins de làbas où c'est invariablement pour moi l'exil de ne plus vous voir.

Une malice taquina la lèvre de Claudine.

— Ah I oui, vous avez toujours l'air, vous, d'un prince qui revient incognito.

— Et qui espère bien le rester toujours pour ceux qui lui font l'honneur de l'aimer un peu.

Il fermait à demi les yeux comme si, en une intention de dissimulation, il eût tiré un rideau sur

les fenêtres de l'intimité de sa pensée. Il ajouta :

— Voyez-vous, il est bon de se garder l'un pour l'autre un coin de mystère, oui, un coin par où Ton s'ignore... L'illusion de la vie, sans laquelle la vie ne serait pas possible, est à ce prix.

— Hem l Hem !

Une gène soudaine la faisait tousser ; elle venait d'apercevoir sur une chaise, dans l'air d'emménagement qui bousculait les aspects des chambres autour d'elle, l'apparition ridicule d'une paire de ses culottes. Avec un autre, elle n'y eût pas pris attention. Elle se leva, les roula rapidement en tampon, les jeta derrière un petit paravent japonais, brisan t un des angles de la pièce.

— Oh ! moi, dit-elle en revenant s'asseoir devant Rosarès, je ne suis pas comme vous... J'aime la franchise... Et, tenez, reprit-elle avec le rire à cœur ouvert dont elle accompagnait la drôlerie un peu crue de ses réparties, excusez le mot, mon prince, mais il me plaît de connaître mes amis jusque sous la chemise.

— Oui, fit Rosarès en s'égayant à son tour, mais il faudrait pour cela l'ôter, la chemise, et franchement, ce qui est dessous n'en vaut pas toujours la peine.

M me Lamour renversée en son fauteuil, les deux mains sur le ventre, en une béatitude heureuse de sieste, émit un gloussement.

— Ça, par exemple, c'est bien vrai, monsieur le vicomte.

Elle chérissait les titres, s'obstinait à héraldiser leurs visiteurs.

Rosarès salua d'un air délicieusement impertinent et bon enfant.

— Mais je ne suis pas Xanrailles, chère madame, vous confondez... C'est marquis qu'il faudrait dire, si mon marquisat n'était pas resté, avec le cou de mon aïeul, sous le couperet de M. de Robespierre.

- Oh ! dit M m * Lamour, vicomte ou marquis, tffesj pour moi chou vert ou vert chou.

Et se versant une rasade d'eau-de-vie par-dessus le \i\ov'nx qu'elle venait d'ingurgiter :

— Voua permettez... la petite rincette?

C audine ia regarda en fronçant le sourcil. Elle vida sa tasse, docilement se leva, passa dans sa chambre à coucher, une chambre d'un ameublement de bazar du boulevard Saint-Germain où elle s'internait pendant les visites et ou régulièrement, après ses repas, elle prolongeait un somme.

C'était la misère et l'ennui de la divette, cet air rîi peuple mal embouché qui, des fréquentations de lotir dénuement, du goût de la camaraderie avec les déclassés de leur ancien voisinage, restait aux manières nt à la voix de la bonne femme. Elle l'aimait d'une vieille affection sans fierté, quinteuse et rebourse par moments, la rabrouant alors de la mauvaise humeur de ses passades de nerfs, au fond très attachée à ce qu'il subsistait dans la maman du souvenir des années de souffrance en commun.

— Et vous, ma chère Claudine? Rien de changé ? Toujours des triomphes? interrogea Rosarès en levant jusqu'à ses genoux Trilby, une des trois chattes qui, avec Coco, le vieux perroquet vert et or juché sur son perchoir dans la cuisine, étaient la petite famille de la chanteuse. Vous savez que je ne lis pas les journaux et qu'en fait de spectacles, j'ai la faiblesse de ne suivre que les parades de bateleurs.

Elle eut une petite moue de dédain pour l'homme dont en effet elle n'apercevait jamais la tête parmi ses applaudisseurs.

— Oh! vous 1

— Mais non, fit-il en riant. Moi, je suis votre satellite bien humble. Je vous regarde de loin évoluer dans votre sillon lumineux.

Sa voix s'ironisa :

— Mon admiration, à moi, rôde autour de la partie du firmament que vous constellez, bel astre!

Elle soupçonna la moquerie de l'hyperbolisme, pinça les lèvres :

— Au fond, vous avez bien raison... Ça n'est peut-être pas plus amusant que ça, mes chansons!

Mais brusquement, haussant les épaules, elle se mettait à rire :

— Eh bien non, c'est pas vrai. Si je ne me montais pas le cou, je ne ficherais rien de bon, Rosarès... J'ai besoin d'être adulée, de sentir monter au-

tour de moi les adorations d'un public... Si seulement je voyais dans la salle une tête en bois comme la vôtre, je serais perdue. Et justement, c'est ça qui me fait dire ce que je sens comme je sens, oui, les bouches ouvertes et les yeux ardents d'une salle que je finis par ne plus voir, mais qui est là, qui me mange des prunelles, qui m'entoure comme une atmosphère de force et de vie. Et encore, la fièvre et le désir qu'il y a dans l'air, au fond d'un grand silence où l'on entend friter les gaz.

Elle s'était levée, et, le corps en avant, avec une petite flamme sous le battement des cils, le trémoussement de sa houppe jaune en hau de son front busqué de faunesse, elle regardait au-dessous d'elle de très loin, toute vibrante, redevenue sérieuse dans l'emballement du mirage qui, des rosaces du tapis, faisait monter réellement les silences et les ferveurs d'une salle.

L'illusion ensuite la quittait, l'orient de ses yeux pers s'apàlissait, elle avait la même secousse qu'à la scène quand, ses couplets finis, elle reprenait possession d'elle-même.

— Vous ne pouvez pas comprendre cela, vous, Rosarès... Non, il faut être de la partie... Ça ne 6'explique pas... Ça vous passe comme un courant, comme de l'électricité dans tout le corps... On est tiré de soi, on n'est plus qu'une voix, quelque chose qui chante, qui vole, je ne sais pas... Allez! me jarretière aurait beau me tomber sur les souliers,

je vous jure bien que je ne m'en apercevrais pas...

— Et figurez-vous, ajouta Claudine en se reprenant à sourire d'un sourire heureux, ravi, je ne me lasse jamais. C'est toujours pour moi la fraîcheur de mes premiers soirs de succès, la virginité de mes joies de petite idole... Oui, de l'inconnu, un nouvel être qui se lève en moi et qui est applaudi pour la première fois.

— Mais, dit Hosarès, vous oubliez que vous m'avez fait quelquefois l'honneur de chanter pour moi tout seul et je vous assure que mon plaisir valait bien celui de toute une salle. Ah! Claudine, si j'étais roi quelque part, je vous ferais princesse, je vous donnerais les appointements de tous mes ministres à la fois, à la condition de ne chanter que pour moi.

— Ah bien... ah bien... c'est moi qui vous dirais zut!

— C'est absolument ce que je pense, fit Rosarès impassible.

— Mais, nom d'un chien! pourquoi me le faire dire alors?

Sa petite colère un instant moussait, et tout à coup finissait dans la fusée d'un rire.

— C'est que précisément je voulais vous fâcher un peu contre moi... Et vous savez, dit-il en lissant de ses gants les soies d'argent de la chatte mi-entrée dans son chapeau, vous ressemblez terriblement à Trilby quand elle s'ébouriffe en soufflant.

— Laissez donc, Rosarès. Je parie que vous no pensez pas un mot de ce que vous dites en ce moment..» Est-ce qu'on sait jamais le fond de votre pensée a vous? Vous vous entourez de nuages... Qui, reprit-elle, tout est mystère en vous... Et tenez; il me vient quelquefois à l'idée que je vous avais dëjà vu quelque part avant le soir de notre rencunlre. Certainement j'ai dû vous voir, mais j'ai beau me rappeler, cela encore est du mystère, et jo ne peux pas, non, je ne sais plus où,

11 R'inclina et très gravement, en appuyant sca yeux impératifs et lourds :

— Dans l'avenir, dit-il.

Claudine se rejeta le mot tout haut, puis secoua la tétc :

— Non, c'est trop profond pour moi... Vous abusez de ma simplicité, mon cher.

— Mais, dit-il en changeant de voix, d'un Ion dîlnché eL léger, c'est bien simple, je crois aux prédestinations, moi. Il était dit que nous devions nous rencontrer .

Claudine battit des mains :

— L'homme brun des cartes, alors î

C'était un souvenir des soirs de là-bas quand, à la lampe, après les déveines de la journée, sa mère consul lait les tarots et lui disait sa destinée. Un homm« brun au bout du jeu toujours revenait parmi l'effacement et les hésitations des hommes blonds. Toutes deux, les coudes sur la table, ensuite s'interro-

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geaient, fouillaient dans le passé à la recherche d'une image précise, sondaient les probabilités. L'homme brun devenait leur foi ; elles vivaient de l'espoir qu'il apparaîtrait un jour et changerait leur fortune.

— Mais, dit Claudine avec l'air de sortir d'un rêve,Pfaffein aussi est brun, et La Bourdeille... Je ne vois partout que des providences brunes...

Le timbre du palier sonna. La Pipe poussa la porte, annonça Lorge.

— TiensI Lorge! Mais c'est encore un brun, celui-là, s'écria Claudine. Eh bien! fais entrer.

Hosarès s'était levé.

— Oh! du tout, vous ne me dérangez pas... Bonjour, Lorge, vous vous connaissez, hein?... M. de ilosarès.

Le petit Lorge, dans son gros nœud de cravate, les cheveux en brosse, un pince-nez à cheval sur son nez en truffe, la démarche lourde d'un pataud arrivé de sa Dordogne, tout de suite se renfrogna.

Il salua Rosarès d'un coup de tête écourté, puis tirant de son calepin un papier plié en deux :

— C'est fait, je vous l'apporte.

Et il tendit Je papier à Claudine, qui l'ouvrit, lut quelques vers d'une belle écriture allongée de copiste où reperçait la main de l'ancien employé à l'Assistance publique, et subitement s'exclama ;

— Ah! c'est gentil!... La vache, la vieille maman.. Oui, un gros effet.

— Mais, dit-elle en jetant le papier sur la table, avec la voix de la moue de dépit qui l'instant d'après lui montait au visage, vous savez, Lorge, comme je suis grue... Je ne comprends rien d'abord, j'ai besoin de lire, de me gueuler ça tout haut, de coucher avec ça pendant des nuits... La vache, oui, je ne dis pas... Seulement l'accent à trouver pour dire ça... La vache... Attendez... vache... vache... vache...

Elle partait de l'intonation de sa voix naturelle et de la grêle musique si parisienne de cette intonation pour, en élargissant toujours un peu plus la bouche et l'ouvrir à la fin en l'ovale dont elle aurait avalé une poire, aboutir, après des essais d'un accent plus traînant et appuyé, à la modulation, comme venue du fond des vallées et répercutée aux silences du soir, d'une sorte de chantonnement d'appel :

— Vâ-vâ-â-âche. Non, c'est trop long, ça ne sent pas le pré... Voyons... Va-a-ache. A présent, c'est trop faubourg, trop canaille. Il ne faudrait pourtant pas qu'on pense à l'abattoir, an coup du cheviilard... Moi, je vois là-dedans les étables, l'auge pleine d'herbes... Booum! Booum!

Claudine à présent imitait le meuglement de la bête, toute droite, sa petite oreille en coquillage tendue au ronflement doux, lointain, des mufles humides. Elle revit très loin, comme en un ancien songe, les errances des grands bœufs fauchant de

leurs soles les roses eupatoires, eut au frisson des narines l'odeur froide des bouses et les muscs aigres de la crotte plaquant les torves échines. Ce fut, sous ses sourcils tendus, le souvenir d'une quinzaine passée chez un vieil oncle de sa mère aux dormoirs de Mortefontaine, un réveil des rumeurs du feuillage et des fumets de la plaine, la sensation des ruralités lentement ressuscitées et se mouvant véritablement autour d'elle. Au bout de sa vision revécue d'un coin de sa petite jeunesse, ensuite venait l'éclosion de la note juste.

— Vâ-âche... Oui, c'est déjà mieux... Hein? vâàche.

Lorge riait.

— Épatant, cette Lamourl... Vrai, on y est, ça sent la terre à plein nez... Et je m'y connais, moi, j'ai été élevé au cornement des botes.

Rosarès, du haut de son impertinence, regarda la grimace heureuse qui, à la mémoration de ses origines de fils de paysan, tout à coup rustiqua la large face du petit homme ragot. Lorge cessa de rire et lui tourna le dos.

Claudine encore un instant restait à écouter le bourdonnement du passé en elle, puis s'abattant dans son fauteuil, elle faisait claquer sa langue, disait nerveusement avec de légers coups d'épaules :

— Ecoutez, Lorge... je voudrais bien, mais je ne peux pas... Non, je suis éreintée, je ne me sens

pas la force de me mettre à quelque chose de nouveau. Moi, vous gavez, ça me meta bas... Je ne suis pas comme les autres, je me tue à mon métier. Remettons ça à la rentrée, hein ? voulez-vous, mon petit Lorge ?

— Eh bien, c'est gentil... Moi qui m'échine à vous faire des succès !

Un petit feu lui mordait les joues ; il rajusta son pînce-nez, avança les doigts vers le papier.

— Tant pis ! Je la porterai à Canon.

Aussitôt Claudine se détendit avec l'enragement de tout son dédain pour le nom de cette chanteuse de l'Eldorado qui, une fois, à une table de chez Maire, à haute voix lui avait dénié tout talent. Les yeux brillants, toute secouée, elle se jeta des deux mains sur les vers.

— Non, je ne veux pas. .

Et soudain, craignant avoir montré trop de dé* pii , elle rusa en un joli mouvement d'astuce féminimc, lui dit en souriant :

— Yrai, je ne voudrais pas vous faire cette peine, mon petit Lorge... Seulement, vous me laisserez bien un peu de temps... J'ai besoin pour ça d'aller à la campagne, de me rouler dans les herbes... On n'invente rien... Une vache, c'est une vache, je sais bleu, mais pour faire passer dans la voix tout ce qu'il y a là-dedans des champs, du soleil, da bon Dieu, il faut aller les regarder de près... Eh bien, je

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chausserai des sabots, je les mènerai, Jes vaches. Elle se mettait à rire, faisait le geste de gauler des bétes devant elle en criant : Hue ! Dia ! et ensuite elle demandait à Lorge de lui lire la pièce. Mais il souffla dans ses joues en lui désignant du coin de l'œil Rosarès.

— Non, pas aujourd'hui... Je viendrai demain.

11 alluma une cigarette et prit son chapeau, furieux contre ce visiteur qui lui enlevait sa lecture. Elle raccompagnait jusque dans l'antichambre, et en lui serrant la main, il lui disait :

— Ce qu'il m'embête, votre chevalier du clair de lune! Sans lui, je vous lisais ma machine... Ah ! ma chère, un petit chef-d'œuvre, vous verrez... C'est ce que j'ai fait de mieux.

Elle s'amusait de sa colère, le renvoyait avec la caresse d'un mot d'amitié.

— Adieu, mon petit Lorge... Je vous aime bien, allez !

Puis elle rentrait dans la chambre dont elle faisait le tour en se tordant les poignets, frémissante, la bouche mauvaise, balayant du claquement de son peignoir les meubles, envoyant du bout de sa mule Marousse, la chatte rouge, rouler sous la table.

— Hein ? vous l'avez entendu ? Quel mufle ! Il voulait porter sa chanson à Cette Canon i Une chabraque ! et qui a toujours l'air d'avoir avalé son râtelier en chantant... Non, mais l'enlendez-vous

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dire une vache, à celle-là I... Mais sans moi, ce Lorge n'était rien, c'est moi qui l'ai inventé... Je lui ai fait gagner déjà plus de dix mille francs de droits. Ah 1 le salaud ! C'est à vous dégoûter... Et vous savez, il faudrait qu'on se mette à ses pieds, il parle de ses machines comme s'il était le bon Dieu !

Avec cette mémoire du geste et de la voix qui, toute petite, en descendant du « poulailler » après l'audition d'un drame, lui faisait mimer et chanter dans la rue des rôles entiers d'acteurs, elle se laissait aller à imiter le timbre gras de Lorge, répétait sa phrase :

— Ah, ma chère, un petit chef-d'œuvre, vous verrez... C'est ce que j'ai fait de mieux. Mais, nom d'un pétard ! on le sait bien, que c'est ce qu'il a fait de mieux. Il me le dit chaque fois qu'il fait quelque chose.

Il lui venait ensuite aux paupières un petit battement précipité où son dépit contre Lorge et la chanteuse de l'Eldorado se changeait en un attendrissement de pitié pour le grand travail que lui coûtaient ses mises au point.

— Allez, ils ne savent pas que je me mange les sangs à donner la vie à leurs histoires... Je ne vis plus, c'est comme si on m'arrachait la peau pour m'en mettre une autre aux épaules... Le Trottin, pas vrai ? Eh bien, j'en serais morte si, au bout de mes quinze jours, un soir, en tirant mes bas, je

n'avais pas trouvé tout à coup le cri du refrain : Au loup I au loup ! petit trottin I Ah ! c'est bien drôle... Je cherche, je me ronge, et v'ian 1 tout à coup ça m'arrive, une fusée, quelque chose qui me passe, qui me fait crier: — Mais c'est ça, ça y est !... Seulement, avant d'en arriver là!

Les yeux au plafond, perdue dans le rappel des douleurs de la création, elle revit passer la défaillance des heures de doute, le mauvais des jours ternes où inutilement elle se tourmentait pour l'image indécise à se dessiner sur la plaque mal sensibilisée de son cerveau. Puis, mobile en ses idées, brusquement ramenée à la pensée du petit Large, elle croisait les bras, hochait la tête, s'écriait d'un accent de conviction absolue :

— Et tout de même, vous savez, ce mufle-là est un des grands poètes du siècle 1

Tout un temps, elle laissait traîner dans son buvard la belle calligraphie de Lorge. Aux Folies, quand il montait s'informer à sa loge, elle plissait

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les yeux, souriait d'une moue de fine fausseté, avec l'air en dessous de lui dire :

— Va ! va ! mon bonhomme, si tu prois ce que je le raconte I

Et ne qu'elle lui racontait, c'était l'invariable mensonge qu'elle s'y était mise, à sa chanson, qu'el le l'apprenait, mais que cela lui demeurait encore dans la gorge.

— Non, vous savez, c'est là... là... Ça ne veut pas sortir.

Et, toujours comédienne de gestes, elle qui, à la rampe, économisait la mimique, elle portait les mains à son cou, et d'un gargarisme simulait l'obtundioti du gosier.

Lorge un soir se fâchait, la truffe de son nez de plèbe comme battue d'une pichenette sous la danse de ses verres de myopes. Non, ça ne pouvait plus durer, il en avait assez d'attendre: Mulheim, son éditeur, retardait depuis quinze jours la mise en vente.

— Elï bien, laissez-moi encore une semaine, vons verrez, vous serez content... Ah l elle est joliment bien, votre petite Nicette !

Elle l'avait lue une seule fois, toute stupide de n rien comprendre, la trouvant béte à pleurer, cett Jiieioirc d'une fille de la campagne venue se placer en snrvïce à Paris et qui, aux autres pauvres filles qu'Ole rencontrait dans le bureau de placement au-

quel elle s'adressait, racontait, avec le tremblement d'un sanglot à la gorge, son regret de la vache et de la vieille maman quittées, restées là-bas au champ, derrière la haie où le cousin Pierre, le soir, venait fumer sa pipe.

Elle se décida, la reprit, s'entassa les vers dans la tête du b redoublement précipité et tout d'une haleine d'un enfant qui s'ingère une leçon de mémoire. Et c'était toujours la môme aventure, il ne lui restait d'abord que l'impression et l'éveil d'un mot, comme le rais de soleil filtré par les fissures d'un volet et dardé sur un angle de meuble dans l'obscurité d'une chambre. Ce mot, dans la confusion du reste, ensuite s'éclairait d'une clarté vibratile et continue qui était pour elle le début de l'élucidenient de toute création.

En apprenant par cœur Nicette, elle resubit l'obsession de la vache qui, de couplet en couplet, revenait toute blanche, avec ses cornes luisantes et le lent glissement de sa croupe dans les hautes herbes; elle la voyait rouler ses gros yeux bleus, se mouvoir d'une vie personnelle, à' travers sa totale incompréhension de tout l'entour du débonnaire animal de la chanson.

Petit à petit, un travail de son esprit évolua sur cet axe. Le point clair vibrionna. Une verdoyance de champ commença à pointer par- dessus la promenade à petits pas brouteurs de la vache. Celle-ci à présent projetait de la lumière dans un rayon de

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choses familières. De l'ensoleillement qui, autour d'elle, desembrumait le paysage, du brouillard len- "' tement levé sur les eaux et le ciel de ce paysage, il s'essora la fraîcheur et l'illumination d'un vrai matin sur des luzernes, des ruisseaux, un bout de verger ou une vieille femme en sabots, un tricot à la main, menait paître sa vache. Puis les lignes davantage se précisèrent. Ge songe d'un coin de nature mouillée, bruissant d'un éventement de feuillages, devint la mémoire à la fin très nette d'un petit territoire avoisinant le champ de l'oncle de sa mère ; une maison palaissée de vignes s'entourait des haies d'un courtil, une pauvre et riante maison : à la porte une bonne vieille en cornettes suivait des yeux, comme en la chanson, dans le coup de soleil de son petit clos, un passage de vache blanche.

Alors le vide des vers se peupla, leur planitude bête se cisela d'une orfèvrerie de détails. Ge fut comme dans la nature, sur des eaux léthargiques, une gélatine légère à. l'origine, puis de grêles capillarisdtions, des efflorescences où la vie s'attarde, enfin la genèse. Toute la finesse de son instinct, un petit miracle de sensibilité et d'art encore une fois éclosa à propos de cette pauvreté de Lorge. Elle se suggéra un monde d'humble et vivante poésie, cristallisa le mirage de ce coin de mystère et de vie qu'elle se tirait d'elle-même.

Une figure, toutefois, persévérait, embrouillée, d'un flou nébuleux et gris. Et justement, parmi les

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autres qui, au contraire, se dessinaient en relief au premier plan, cette figure tardive à venir était la figure môme de Nicette, le personnage de la chanson.

Elle avait fait des lieues dans les pays de sa mémoire, en quête d'une image qui pût lui poser son type. Mais, à perte de vue, des groins de tocassons singeant leurs bourgeoises, des faces blettes de servantes interlopes, des frimousses insolentes de femmes de chambre d'actrices aux sourires maquillés avec le fond des godets de leurs maîtresses, tout un silhouettement cynique, louche, égrillard, entre la cocotte, la mérétrice et la fille à tout faire, lui gâtait la fraîcheur de la petite paysanne échouée dans un bureau de placement et écoutant lui revenir les voix maternelles de la terre. Elle se dépita, fut sur le point de tout envoyer au diable.

Un matin, comme Poiron lui arrivait, une idée lui fit se frapper le front :

— Béte que je suis 1... Mais c'est bien simple. Je serai moi-même la petite servante. Ce serait un peu fort qu'en allant prendre l'air des bureaux de placement, je n'arrive pas à me faire la tête et la voix que je veux.

Elle passa la robe des dimanches de La Pipe, lui emprunta son chapeau, se ganta de filoselle ; et tandis que la grosse fille, toute amusée, rhabillait de ses vêtements en s'ingéniant à lui donner sa ressemblance, elle regardait en riant s'en aller ce qui restait

de sa distinction de fine plante humaine sous la vulgarité de ce travesti dépeuple.

— Est-ce ça, Poiron?

— Mais oui, pas mal du tout.

Us partaient ensemble, prenaient un fiacre qui les arrêtait devant un café du quartier.

Poiron entrait seul et notait quelques adresses de bureaux qu'il trouvait dans un Bottin. 11 remontait ensuite auprès de Claudine et jetail au cocher :

— Hue des Dames.

Cette fois, ce fut au tour de Claudine de descendre. Elle pénétrait dans un étroit et humide couloir au fond duquel la peinture d'une main sur le mur huileux la guidait vers une porte encrassée de la salissure d'innombrables attouchements, avec cette indication sur un carton cloué dans le panneau : X. Ormthol, placement de sujets en tout genre. Entrez sans sonner.

Elle était prise d'un petit battement de cœur dans le noir et la puanteur de matou d'une pièce verdoyé des filtrations livides d'un verdal encastré dans le plafond. Tout d'abord elle avait peine à distinguer sur des chaises basses, dans l'air d'oubliettes de ce réduit misérable, les visages de misère d'une vieille femme en châle noir, les yeux mangés d'anémie, et d'une grande fille poitrinaire, les mains sous son tablier.

Elle toussa, demanda timidement :

— Le bureau, s'il vous plaît ?

La fille la toisa sans répondre.

Elle se tourna vers la vieiDe.

— Est-ce qu'il n'y a personne au bureau, madame?

Une petite voix d'enfant au bout d'un instant grelotta :

— Vous venez pour une place... Nous sommes déjà ici depuis une heure et il ne revient pas, il est quelque part dans la rue... Oh ! n'y a rien à faire ici pour vous.

— Merci, je repasserai.

Et Claudine, en tâtonnant après le bouton de la porte, tout à coup entendait aboyer le rire en coups de dents de la fille. Elle se jeta à la rue, regagna le fiacre.

— Rien... de la sale humanité ! Ah ! mon cher, si tu avais vu... Leurs yeux m'écharpaient.

Poiron donna une autre adresse. Un bureau de la rue Saint-Lazarre, une antichambre où, dans une glace éraflée à moulures de cuivre, sous le jour d'une fenêtre drapée de rideaux algériens déteints, elle s'aperçut assise sur une banquette entre les plumes de coq d'une toque de femme de chambre anglaise à la raideur pincée et les joues grasses, féminines, fraîchement épilées d'un valet de pied. Une porte à tambour, au bout de la pièce, restait close.

— Le cabinet du directeur, pensa Claudine.

Il entra deux autres filles gantées, coiffées de

grands chapeaux, et tous les quatre, visiblement «fini rang de domesticité qui contrastait avec le démode de la coupe de sa robe, l'examinaient, se souriaient en se la montrant du coin de l'œil.

 la fin, l'une des filles disait :

— Vous savez, ma petite, M. Letarrouilly ne place que des sujets dans les hauts prix... Et c'est dix francs pour l'inscription.

Alors sa gaminerie de faubourienne de Montmartre subitement la jetait à la comédie de la hauteur il' une vraie dame devant une insolence de subalterne. Elle se levait, laissait tomber du froid de sa Lctu :

— Pardonnez-moi, mademoiselle... Je venais pour engager une femme de chambre à cent francs le mois... Mais je vois que M. Letarrouilly n'a pas ce qu'il me faudrait.

Le rire qui ensuite la prenait dans l'escalier ne cessait pas tout de suite auprès de Poiron. Et il indiquait un numéro de la rue Lamartine, le fiacre reparlait, elle tombait cette fois sur un logement, un hôtel borgne de filles dépeignées roulant en savates dans, les escaliers et qui l'envoyaient frapper à une purle. Puis un vieux, les joues rongées d'une tache de vin, en train d'écurer à la cuillère une terrine de soupe à l'oignon, lui demandait cinq francs pour des a services » qu'il lui renseignait.

Elle sortait de là défaillante, crachant l'odeur de pu nuises et de latrines qui lui tournait le cœur. Et

CLAUDINE LAMOXJR 63

en remontant en voiture, elle était prise tout à coup d'un grand navrement, d'un élan de bonne affliction qui lui mettait ce cri aux lèvres :

— Ah ! les pauvres filles !

Ils battaient encore trois bureaux. A la fin, du piaillement d'une douzaines de salissons, de leurs caqtietages et de leurs rires de chair à louer rigoîeuse, amusée d'un temps de vacances, traînant la flemme d'un répit de leur servage, il se détachait les dixhuit ans tristes, rêveurs d'une petite pâlotte à la mine usée et douce, assise sur un seuil de porte, son baluchon à ses pieds, et qui lui disait gentiment :

— J'étais chez un vieux monsieur... il m'a fichue enceinte. Ça m'en fait pour six mois encore.., Six mois de morte saison. Puis, par après, je ferai le trottoir.

Claudine répétait le mot à Poiron, emballée pour la beauté de douleur et de cynisme de ce mot, reprise à son flair et à son goût d'artiste pour les trouvailles de la rue.

— Hein ! est-ce cliché, ça î

Et ensuite elle se la retraçait à elle-même, se l'enfonçait avec des indications brèves dans la mémoire :

— Une petite... grande comme une botte... des yeux de petite bossue malade... Et une voix, une voix humide, traînante... une voix de goutte de pluie tintant le soir sur une vitre d'hôpital... C'est bête ce que jeté dis et pourtant c'est ça... de la pluie qui

tombe, de l'eau de larmes... Six mois de morte saison, fallait l'entendre ! Ça pleurait et ça faisait semblant de rire.

Elle se mettait à réfléchir, les yeux vagues, tassée au fond de la voiture qui maintenant les ramenait.

— Vois-tu, ça pourra me servir... ça et le reste, rôdeur de punaise, le vieux qui m'a filouté mes cent sous, les sales filles en cheveux dans Tesealier... Oui, je crois bien qu'avec une salade de tout ça, en composant, j'arriverai à quelque chose.

Sur la confusion et le recul des souvenirs, sur reffeacement des visages se pénombrant en un lointain de songe et laissant uniquement subsister la sensation d'une humanité souffrante et vicieuse, peu à peu s'éveilia l'indécision d'une image de petite vierge de la campagne livrée au trafic des négriers de la viande blanche, perdue dans l'air de lupanar des bureaux à sujets. Et cette image, elle se prenait pour elle d'une compassion indolore et molle, d'une peine de son cerveau qui, à la longue, devenait une jouissance et avec laquelle elle se mettait à tirer de la chanson de Lorge la ressemblance de la Nicette avec la petite pâlotte de l'office de placement el une autre figure plus complète venue de ses seules suggestions.

CLAUDINE LÀMOUR G5

La grande Saint-Glaire, une après-midi, lui tomba dans l'ennui découragé de sa recherche d'un mode de débit, d'une diction chantée où, à travers la mélancolie de certaines chansons dépeuple, la mémoire du tralnement assoupi de la voix entendue un soir d > sa petite enfance chez une voisine, une bretonne, la femme d'un ouvrier mécanicien berçant un garçon, elle essayait de transférer la psychologie de l'image enfin incarnée.

Elle avait passé une nuit mauvaise, soub resautée de réveils, et tôt levée, en Raccompagnant du tapotement maladroit de ses doigts frappant à contretouches, s'était mise, dans le silence de l'appartement encore endormi, à chanter au piano, un vieux chaudron qu'elle louait et sur lequel M. Ghantavène, son maître de musique, lui serinait ses airs.

Des heures, elle était restée à se chercher cette voix qu'elle ne trouvait pas, bousculant leur ménage, envoyant des coups de pied à Trilby, à Marquise et àMarousse qui se frôlaient à ses jambes, se montant tout à coup sans cause contre La Pipe qu'elle souffletait et qui, habituée à ses bourrasques, croisait les bras et lui disait :

— Si mademoiselle veut recommencer...

La Saint- Claire, toute en noir, avec la nostalgie de ses beaux yeux fatals et froids, d'une pâleur de stryge où ses lèvres minces s'effilaient en rouge sabrure, entra, la vit couchée sur sa chaise longue, les paupières tiraillées.

— Ah ! c'est vous, Saint-Claire?

— Oui, je m'embête... et vous savez, il n'y a encore que vous qui m'amusiez un peu.

— Ça tombe bien... J'ai justement ma migraine... Et je dois chanter ce soir 1 La chienne de vie l

Saint-Claire haussa les épaules.

— Vous n'avez pas comme moi, ma chère, chanté le soir du jour où mourait mon enfant... Et pas on sou pour l'enterrer ! J'avais promis de chanter à un concert, je comptais sur les cinq louis de mon cachet pour lui payer un bout de messe.

— Eh bien, ajouta-t-elle sans un pli d'émotion à son impassible visage, ça a été très bien... Je ne crois pas que j'aie jamais mieux dit mon air des Bijoux.

Elle s'était jetée sur une chaise avec la nonchalance cassée de son grand corps maigre dont elle semblait toujours traîner l'ennui, ses longs bras comme des lianes pendant jusqu'au tapis, ces merveilleux bras de ses effets de scène qui étaient, avec ceux de Claudine, très longs aussi, à peu près la seule ressemblance qu'elles avaient entre elles.

Et le dos en boule, aveulie, retombée à l'affaisse-

ment qui, en dehors du théâtre, l'accablait, le geste vulgaire de ses grandes mains de sage-femme démentant l'ampleur et la noblesse des magnifiques rythmes de ses rôles, elle 6e laissait aussitôt glisser au silence, peu expansive, toute vide sitôt qu'avec les légères et flottantes tuniques la surnaturalisant d'une illusion de déesse de fresque, elle abdiquait les tragiques lyrismes, les passionnelles mimiques de son art ardent et dur.

dandine, avec cette étrange figure muette de la Saint-Glaire, se gênait peu, courant par les chambres de sa jolie vivacité d'essence nerveuse, Rhabillant devant sa glace, taquinant ses chats, tandis que la cantatrice, raide dans ses stupeurs de prunelle, le teint et les cernures des femmes passionnément sensuelles au sortir des agonies de la chair, s'attardait à tuer le temps qui paraissait la tuer. Et toujours c'était, dans ses paresses d'esprit et ses langueurs d'un air de fille éreintée par les noces, le mot dont, à travers des bâillements, elle exprimait son incurable désintérêt de tout :

— Ah 1 ce que je m'embête î

Rémy Passelecq, le peintre des actrices de Paris, chez qui elles posaient en même temps, un jour les présentait. Elles s'étaient saluées sans entrain, séparées par de mutuels mépris pour leurs genres d'art. Elles n'y renonçaient pas, dans les rapprochements qu'ensuite amenaient l'offre et le don de Trilby, la chatte aux soies d'argent de Saint-Glaire*

— L*nnour l persiflait celle-ci, cette petite qui ne sait pas seulement une note de musique!

Chiudïne, elle, s'exclamait :

— Ali 1 ouat ! Saint-Glaire ! Mais elle gueule ! La trompette du Jugement dernier! Si on appelle ça chanter !,.. Et puis l'opéra ! des gens qui se gargarisent I Une boutique où l'on attrape des courants d'air h regarder s'ouvrir comme des portes les bouches des artistes en scène!

Et pirouettant sur ses talons, elles se moquait ensuite elle-même dans cet éclat de rire où, à travers un air cie blague, elle vidait le fond de sa pensée :

— Dfibord, moi, écoutez, je n'aime que ce que je chante.

— Diles donc, Saint-Glaire...

Cl/itjHïne, de dessous les châles qui frileusement rem mî Lu u liaient, sortit sa petite tête d'oiseau fiévreux et lui montrant la Nicette ouverte sur le piano :

-~ Si vous étiez gentille, vous me chanteriez ça. C'est une nouvelle machine, vous savez... Je mïrrabouille à chercher le ton et c'est toujours à côte\..

Elle eut une nuance de voix drôle et ajouta :

— Je ne suis pas une musicienne comme vous, moi I

Saint-Claire se singularisait par une horreur de Bon art qui, loin de la scène, lui serrait les dents chaque fois qu'on lui parlait musique et obstiné-

ment lui faisait refuser de chanter dans les réunions. M Ue Georget, la dugazon, disait d'elle et de cette économie de son chant :

— Elle met sa voix à la caisse d'épargne.

El c'était en effet, à travers ses silences de fille âpre au gain, comme la volonté de cadenasser le coffre-fort de l'or de cette voix et la peur de dissiper sans profit la monnaie de la fortune de son gosier dont chaque note, maintenant qu'après des débuts contestés, elle montait aux hauts prix de l'Opéra, était, selon un calembour de Passelecq, une bank-note.

Saint-Claire indolemment regarda le cahier, haussa les épaules :

— Mais cette musique-là, ce n'est pasde la musiquel

— Ah ! oui, fit Claudine pincée, en se rappelant sa définition de la voix de Saint-Claire, c'est des airs de trompette qu'il vous faut, à vous !

Saint-Claire, sans se froisser, allongea ses longs doigts vers les feuillets :

— C'est-il cochon, au moins?

Des mots crus à tout bout de champ partaient de la froideur de son mutisme, mettant soudain l'affleurement à sa bouche d'une lie de peuple remontée. Un petit feu de vice amusé plissait alors ses yeux ; l'estafilade de sa grande bourbe mince frétillait comme Je carmin de la blessure d'une bouche de fille à soldats.

A mi-voix, d'un chantonnement de lecture sans

effet, mais où lai revenait le ton spécial du déchiffrement de ses partitions, elle se mettait à fredonner Los premières mesures.

Clandine, à ce massacre de l'air et de l'intonation qu'elle Jetait suggérés, fout à coup Be dressait :

— Mais non, ce n'est pas ça, pas ça du tout... Ma bonne Saint-Claire, je vous en prie, vous me gâlcz mon effet.

La Saint-Claire, très calme, replaça le cahier sur le piano et d'une moue de dédain :

— Vous avez raison. Ça n'est pas pour ma voix, es machûies-là.

Le timbre tintait, La Pipe entra.

— Mademoiselle, c'est M. Chantavène qui s'amène.

Sous les ailes de pigeon de ses longs cheveux d'étoupe, se courbèrent les épaules en sifflet du petit maître de musique.

De lob Claudine cria :

— Non vraiment, aujourd'hui ça se pei-l pas, mon petit Chantavène... je suis trop patraque.

il restait, son chapeau à la main, s'inclinant, souriant sons ses lunettes :

— Serviteur, mesdames !

Alors elle lui répéta d'une voix d'enfant malade :

— Ça s'peut pas... Revenez demain, mon polit Chantavène, hein?

Il recommençait ses saluts, humble, très doux, fait aux rebuffades, en père de famille qui, toute la

CLADDINB LAMOUB lï

journée, battait Paris, courant le cachet, et le soir jusqu'à minuit, aux Folies, salivait en des mugissements d'ophicléide.

— A demain, parfaitement... Serviteur, mesdames.

Mais elle le rappelait :

— Tenez, je ne veux pas que vous soyez venu pour rien... Mettez-vous au piano, faites-moi l'accompagnement.

Saint-Glaire alors, de toute la fatigue de son corps, se tira de son fauteuil, lui serra la main, s'en alla en disant :

— Moi, vous savez, la musique, quand ce n'est pas pour de l'argent...

— - Pimbêche, va I Grue ! Machine à souffler ! cria Claudine en tendant le poing vers la moquette qui retombait sur son départ.

Et elle se levait, allait s'appuyer du coude à l'épaule de Chantavène qui, après avoir accroché son chapeau à l'angle du paravent, assis devant le clavier, entamait la ritournelle.

Mais tout de suite, dès les premières notes, elle se fâchait.

— Trop vite, sacrebleu ! Vous avez l'air de courir après la correspondance. Voyons, reprenez... Doux... doux...

C'était elle, à présent, qui, du tapotement de ses doigts dans dos, lui indiquait le rythme, plaquant les mots des vers sur les mesures de son

chant qu'il lui jouait. Et subitement, comme entraînée, oubliant les pincement! de sa migraine, elle partait, s'écoutait vivre, à travers la caresse de sa voix à son oreille et l'éveil des sensations lui venant des résonnances de cette voix, la personnalité de la petite Mignon rurale regrettant le coin natal. Puis ^interrompant :

— Non, ce n'est pas encore ça... Recommençons, hein?

Des reprises qui n'allaient jamais jusqu'au bout de la chanson et que, parfois, dans l'emballement d'une courte joie, elle coupait de battements de mains, criant, riant, trépignant.

— Ça y est, cette fois, oui, je crois que ça vient... Ali ! ma télé !

Ghantavène, raide au piano, tout petit dans le coup de vent de ce travail tourmenté de l'artiste, tapait à la volée sans plus voir la musique qu'il avait sous les yeux et qu'elle dérangeait en ses caprices de transposition.

A la fin, elle se laissait tomber, se jetait de son long en travers du tapis, le front dans les poings, et lui criait :

— Mais allez-vous-en, bourreau... Vous ne voyez donc pas que vous me tuez !

Ghantavène quittait son tabouret, brossait de la manche son chapeau en saluant :

— Serviteur, mademoiselle.

— Bien, bien... A demain pas?

Mais le timbre battait encore une fois. La Pipe arrivait annoncer Lorge. Elle tendait la main, sans se lever du tapis, la voix mourante :

— C'est vous, mon petit Lorge? je suis à bout... je crois que je vais mourir.

— Ah ! oui, la migraine ! Eh bien, je vous apporte des journaux qui vont vous la rentrer... Le Figaro vous a fait quinze lignes chouette... Y Eclair aussi, le OU Bios... tous.., tous... Les journaux sont pleins de vous ce matin... Tous annoncent la création nouvelle de l'incomparable Claudine.

Elle se dressa très vite, tout à coup ranimée à ce bruit de Paris venu du dehors et fanfarant autour de son nom. Prenant à poignées les journaux qu'il lui tendait, elle se mit à lire avidement du bout du remuement de ses lèvres, avec la joie de la saveur d'un fruit dans lequel elle eût enfoncé les dents. Et les grands carrés de papier déployés à ses pieds, elle lui souriait ensuite :

— Ah ! vrai, vrai... Ces bons amis !... Vous aviez raison, mon petit Lorge, je ne sens plus mon mal.

Tout à coup, après son vendredi des Bouffes, Claudine partait pour Mortefontaine avec La Pipe*

74 CLAUDINE LAMODK

Aux cahots de la malle-poste, montées sur l'impériale, elles longèrent des champs, des haies re verdies par F avril, des dentelures légères de jeunes feuillées, de vieux mues. d'enclo* derrière lesquels les maisons ouvraient au matin* leurs fenêtres .

La i-t rute, ansaite, entra le resserrement des toR», avec b petite vitrine encombrée de l'épicier, le aine tfun troquet à travers l'ouverture d'une porte, le panonceau de la perception des postes, prenait ni* air iie rue de village. Le fouet claquait l'appel,, l'attelage un instant stoppait, des bras se tendaient vr-rs les colis extraits de la bâche. Et puis de nouveau le trottinement des croupes, l'écrasement des caillasses sous les roues ronflant, le fleur humide des herbages mêlé à <k& senteurs de bois bsûié, au fumet musqué desbéte» derrière les échalierg. Un petit veut frais, dans la tiédeur d'un ciel vaporeux,. moiré de soleil, soufflait, leur apportait du loin des rumeurs,, des voix, des cornements très doux, ouatés lu> silence où ensuite la vie se perdait.

Claudine, dans sa pelisse d'hiver, un châle autour du dou, toute vive et charmée, «l'œil aux écoutesi, ouvrait le frémissement de son petit nez levé, flairait la surprise et le renouveau de cette odeur de nature qui la grisait.

— Tiens 1 ma vache ! s'écria-t-elle à l'apparition, dans les mouillures des herbes lustrées d'un pré, des robeb blanches d'un troupeau où» avec la pensée

CLAUDINE LAJH0UR Ï5

de la vache de la Nicette, elle n'apercevait d'abord que cette seule vache,

— Y a point de vaches» fit le conducteur en tournant la tête, c'est tous bœufs.

— Ah ! bien. L pour, moi les bœufs, (r'est encore des vaches.

Un. rappel des fragrances d'encens, à l'arôme des fumées de bois, s'éveilla du. lointain de sa petite âme d'enfant chrétienne* Il lui vint un mot teinté de la candeur de son ancienne foi :

— Hein ! La Pipe,, ça sent bon le bon Dieu ici I En. chipotant un plat d'œufs brouillés sur un coin

de la vaste table de l'auberge, elle s'informait ensuite auprès de l'hôtelier, un bon gros Flamand roux, si quelqu'un de la descendance de son grandoncle maternel, Jérôme-Michel Housaet, existait encore dans le village.

Il ne se rappelait pas du nom.

— Et la. petite maison à côté des Hougget?. interrogeait-elle. Mais oui r vojs savez bien, une maison où il y a une bonne vieille femme en béguin et une vache blanche, — une maison, ajoutait-elle d'une ingénuité de petite, fille demeurée à l'âge du souvenir, où c'était toujours du soleil !

La face de potiron mûr s'écarqua dans l'étonnément d'uik grand rire lippu, faisant rebondir les joues.

— J'voyons pas ça... Non, j'voyons pas ça.

Aussitôt^ cette tournure de patois greffé sur l'ac~

76 CLAUDINE LAMODR

cent d'un idiome exotique, elle levait les yeux, se mettait à rire, elle aussi, devant la drôlerie de l'expression malicieuse et poupine qui, tout à coup, assimilait ce visage de pataud narquois à des imitations bouffes restées dans sa mémoire.

— Ah! mon bonhomme, il faudrait venir leur, chanter ça là-bas... Nom d'un pétard ! quel succès ! C'est bien plus nature que Rouget... Au fait, vous ne connaissez peut-être pas Rouget, un qui fait les paysans ?

Les serviettes jetées, elle s'orientait au soupçon confus d'une grande prairie voisine d'un bois, d'une prairie où, près du pont d'un ruisseau, au bout d'un chemin sablonneux accoté de tronçons d'arbres sciés, elle revoyait le chaume et la tuile du vieux toit resté dans sa mémoire.

Elles suivirent d'abord les clôtures d'un parc, côtoyèrent des étendues de prés, et tout à coup, apercevant se lever au loin des chaumines derrière des files d'arbres, Claudine eut un battement de cœur.

— C'est là !

Alors elles marchèrent très vite, leurs jupes à poignées dans leurs mains, enfonçant jusqu'aux chevilles dans le sable mou.

Et à mesure qu'elles avançaient, en se retrouvant parmi les lignes et les clartés de ce grand paysage à perte de vue, la sensation d'avoir joué là les pieds nus au chaud des herbes, dans un friselis

CLAUDINE LÀMOUR Ti

d'eaux vives, un froissis de feuilles remuées, lui remontait du retour à cette même vaste paix ensoleillée du passé dans l'éternité d'un identique paysage.

— Vrai... vrai... la terre, les choses qui ne passent pas, et mourir là, avoir là quelque part sa petite tombe !

Le pont enjambait toujours le lit du ruisselet. Il y avait au bout du chemin des troncs d'arbres. Claudine reconnut la prairie, la maison de l'oncle, la petite maison de la bonne vieille à la vache à côté; mais celle-ci n'avait plus l'air de la petite maison de bonheur et de vieillesse qu'elle s'étail figurée.

Et pourtant c'était bien le toit, les trois fenêtres dans la façade, les deux marches du seuil, les arbres du verger à l'entour... L'âme seule n'y était Plus, l'air de songe, le prestige de lointain à travers lesquels la vache et la maison dans son rideau de ▼ignés lui avaient apparu. Un mirage s'était interposé : elle s'aperçut qu'elle avait voulu voir ce qu'elle voyait, que ce qu'elle voyait n'était plus que la réalité diminutive de son rêve.

Des larmes sincères perlèrent, elle s'écria :

— Ah ! La Pipe ! pourquoi être venue ici ? C'était bien plus vivant là-bas !

Elle ne voulut pas aller plus loin, reprit le chemin de l'auberge, s'enquit de l'heure du départ de la malle-poste pour regagner la gare. Et au gros

homme, navré pour ce séjour de trois jours qu'elle contremandait subitement, elle disait :

— Ah 1 votre pays, votre pays... J'en aîî'horreur. Il m'a menti I

La voiture ne partait qu'au soir. Elles'franchirent la grille du parc, errèrent le long des nappes d'eau, sous le frisson d'or des folioles. Et en marchant elles arrivaient à un isthme mousseux, à une langue de terre herbeuse entre deux étangs où, sur un léger mamelon, un pavillon en torchis et en palançons s'érigeait.

Alors Claudine, aux fines vibrances des vies germant sous les gramens, aux palpitations des artérioles du sol charriant les sèves nouvelles, s'amollit. Toute engourdie de la paresse de cette après-midi d'un soleil de printemps, avec le tâtonnement languissait de ses mains au velours tiède des herbes, elle Be jeta à plat ventre, resta là couchée longtemps.

Elle ne pensait rJlus à son regret de la maison, ne pensait plus à rien, infiniment heureuse, détendue, de petites titillations comme des piqûres d'insectes au creux des paumes, regardant au frisson des lacs, 3ous le bleuissement de l'ombre des berges, fourmileria mièvre orfèvrerie des feuillages, trembler très loin en des profondeurs de porche, sous des jets gracieux de colonnades, des lumières de ciel. Des chevelures d'algues aussi bougeaient, des bulles d'air bouillonnaient, montaient franger d'écumes d'argent

te remous lourd des lentilles ;une odear ftcre, amoureuse, poivrait 9m narine.

Et tout à coup, un tourment obscur, une peine délicieuse de sa chair toi vint du spasme de la terre sous elle. EMe bâilla, «étira ses poignets au bout de ses bras ouverts.

— Dis, La Pipe, toi qui as connu l'homme, cgmment c'est-y ?

La grosse fille, d'une chaleur de sang qui, à quinze ans, la jetait aux étreintes des mâles, s'ébrisa :

— Oh ! moi, voyez-vous, mademoiselle, je ne saia pas, on est toute chose, c'est comme si on mourait un peu.

Claudine réfléchissait un moment, et une image se dessinait, une mine d'homme fier, dans la grâce et la tendresse des clartés.

— Et dis-moi, comment le trouves-tu, ïtcwarès?

— Ail pour celui-là !...

Non, elle n'aimait pas sa télé ; fl devait avoir tué des femmes dans sa vie. Claudine se mît à rire :

— Ah1 oui, c'est maman qui dit ça.

Une fraîcheur s'envola des eaux. Elles se levèrent, gagnèrent la voiture à laquelle on mettait les chevaux. Puis l'attelage démarra ; elles se retrouvèrent sur la Toute, entre les haies, les vieux murs, les bouquets d'arbres des champs, dans les brames violettes du soir.

Claudine tout un temps ferma les yeux. Sans ef-

fort de nouveau le prestige s'éveillait, elle se sentit visitée par les images, eut la vision de la petite maison avec la vieille femme et la vache blanche, toute nette, toute proche et lointaine.

— Et Poiron qui devait venir nous rejoindre demain avec Laquem... Ce qu'ils vont me blaguer!

Le vicomte de Xanrailles, droit, appuyé du bout de l'épaule au mur de la loge, en gilet blanc liseré de moire noire, très moderne, de claires prunelles d'acier dans le mordoré d'un teint de sportman blond, un ébourifiement de moustache pâle à ses lèvres pulpeuses et rouges, s'éventait avec le petit éventail de poche de Claudine, un éventail de papier rouge à quinze sous.

Elle venait de quitter la scène, toute chaude de son succès de la soirée, l'haleine encore à ses joues de ce grand désir furieux du public qui la mangeait sur les planches, et, en attendant M me Jean, rhabilleuse, occupée chez la Brisquet, elle s'était jetée sur la banquette, le frisson nu de ses épaules enfoncé aux robes pendantes à la patère.

De dessus le battement du papillon de gaz, l'œil errant aux matités poudrées de l'entrebâillure de

son corsage, il la regardait d'une attention de ma» quignon étudiant le nerf d'une béte de prix.

— Eh bien, ma petite Claudine ?

Les satins de l'épaule jouèrent sous la patte qui retenait le corsage. Elle plissa les paupières, le tint une minute comme rassemblé dans le resserrement de son mince et ironique regard.

— Voyons, Xanrailles, vous y tenez donc bien ? 11 remua la tête lentement, sans rien dire.

Elle eut un sourire :

— Eh bien ! moi, ça m'est égal... Mais faites-vous aimer d'abord.

Xanrailles croisa les jambes, et toujours appuyé de l'épaule au mur, se balançant avec de petites oscillations de son large torse sous l'habit :

— C'est toujours la même chose ce que vous me dites, Claudine... Aidez-moi un peu, au moins.

— Oh ! moi, vous savez, je n'ai pas de tempérament... Non, vrai, ça ne me dit rien, les hommes... le ne suis pas p pour un sou.

Il se détachait enfin de la muraille, arrivait ventiler à petites secousses lentes de l'éventail la moiteur un peu frémissante de ses épaules, el d'une voix de caresse, veloutée, profonde, il lui disait :

— Je vous assure que vous seriez très bien avec moi, je suis gentil... Et puis, est-ce que je ne vous ai pas méritée par ces quatre mois de cour? Vous êlez la seule femme, ma chère, qui m'ait donné le goût de l'attendre si longtemps.... Positivement.

Elle renversait à demi la tète, fermait tout à fait ses paupières, de l'air de suivre une idée :

— Moi, voyez-vous, Xariraiïïes, j'ai le cœur d'une vachère... Je crois encore à l'amour... Oh'! je saie si bâte... Et comme ça, ce qu'il me faudrait, c'est cm petit homme que j'aimerais, oui, comme une petite maman, et qui serait encore plus bête que moi.

Elle parut savourer le mot, répéta :

— L'amour, écoutez, c'est d'être bête à deux.

— Je vous donnerais un coupé, fit Xanrailles négligemment.

L'admiration de sa mère pour les riches entretenues jouissant d'une voiture au mois, tout à coup fa musa à travers l'éclat de rire dont elle (déclinait l'offre, à présent réveillée de son petit songe intérieur.

— Ah ! oui, le coupé ! c'est maman qui serait heureuse L.. Mais là, vrai, l'onmibus «me suffit, à moi, je n'ai pas d'ambition.

— Je vous amènerais le prince de Atiran, Ifauléon, de Presny, les gens de mon monda,.. >Ça tous lancerait. .. Vous quitteriez les JBonfiès.

Cette fois, Claudine se révoltait.:

— Quitter la boite 1 Ah ça, pour qui nie prenezvous ? Mais je ne troquerais pas pour l'Opéra! Ah! écoutez ! Un petit peu que je me fiche de votre clique en gants blancs!

Le vicomte pirouetta aur ses talons, fit trois pas, ennuyé, en se frappant la cuisse du bout des pa-

lettesde l'éventail, p«s revenant 6e camper devant elle :

— Toyoas, Claudine... -y a-Wl quelque chose qui vous déplaise en moi ?

— Mais pas du tout... Vous êtes charmant, vous êtes un homme & la mede. Hais voilà, ça me coûterait trop cher... Et pour le plaisir que vous auriez, Trai, vous «étiez floué... Tenez, je vais vous dire : c'est : la Claudine que vous voudriez vous payer... Oh I tout simplement... Je serais pour vous comme une épingle à votre cravate, un cheval de taxe qui fait retourner les tètes quand vous allez au Bois... Hais, mon<cher,<ceu'«8t pas l'amour, ça!

— Ohl dit-il en riant, vous êtes hérissée comme •une pelote d'épingles. Je vms qu'il n'y arien à espérer pour moi, ce soir... Nous en reparlerons une autrefois.

— C'est ça, oui... «Et sans rancune, hein ? dit Claudine en avançant lajnain.

Il lui baisa les ongles, et, après un instant -:

~~ Avec toute ma rancune, au contraire, dit-il sérieusement.

■Quelqu'un gratta à ia porte.

-— Bon ! «c'est M m# Jean ! Vous savez, je vous femme... Je mis trop laide en corset... Entrez !... Tiens, >Foiro*1

Elle le regardait venir dans rajustement étriqué de son smoking à mers de soie, l'air furtif et blême

d'an Pierrot qui va dans le monde, avec l'inquiétude fureteuse de sa mine de rat dans les maigres touffes en collier de sa barbe rouge de shipman.

— Ça tombe bien, nous causions de choses tendres. Mais dis donc à Xanrailles, toi qui me connais, Poiron, qu'il n'y a pas grand comme ça de vice en moi.

D'une chiquenaude, il recula jusqu'au sommet de sa petite caboche sèche et pointue, tout en bosses, son chapeau à bords cylindriques des chapelleries du boul' Mich'. Puis, acérant sur tous deux la taquinerie de son œil noisette aux lumières vrillantes et dures, aux clartés humides aussi d'enfant :

— Peuh! fit-il, ça lui a passé.

— Le fait est qu'autrefois...

Elle lui jetait un regard amusé et se croisant les bras, hochant la tête :

— Non, vrai, Poiron, l'étais-je assez, rosse, hein ?. .. J'aurais montré mon foiron aux vieux messieurs pour deux sous... Nous étions comme ça une dizaine à la Batte, petites fleurs d'égout, dans les dix à douze ans, et qui nous apprenions Tune à l'autre tout ce que nous savions...

— Et je vous jure, milord, nous savions à peu près tout ce qu'il est possible de savoir, ajoutait Claudine en saluant Xanrailles. Il y en avait une qui avait déjà deux amants. Elle se couchait sur le dos en faisant gigotterses guibolles, et nous regardions... Ah ! voyez-vous, Xanrailles, tout le monde n'est pas

du faubourg Saint-Germain... Notre faubourg Saint- Germain, à nous, c'étaient les ruelles en pente où, du haut des escaliers, dans le chien et loup, on rigolait à regarder dans les chambres des hommes se mettre au lit.

L'habilleuse entrait.

— Ah! c'est enfin vous, mâme Jean... Eh bien, allons-y, hein ?

Avec le trémoussement comique de son toupet comme le papillon au bout de la houppe d'un clown, elle se tournait vivement vers le vicomte et d'un hochement de tête ponctuait :

— C'est même tout ça qui m'a rendue à la longue vertueuse... Quand j'ai eu gagné mes douze ans, toute cette saleté m'a tourné sur le cœur, j'ai fait ma première communion comme une petite sainte... Et puis un jour j'ai rencontré Poiron, je lui posais les petites de ses dessins, vous savez, avec leur gueule de brochet et leur nez où il leur pleut dedans.

Elle tendait le bras vers l'artiste, le montrait à Xanrailles :

— Celui-là? Mon père nourricier, le vrai père de ma vertu ! C'est lui qui m'a élevée... Il me menait au théâtre, dans les places à vingt sous, je chantais en rentrant tout le rôle. Et il me disait : — «Toi, vois-tu, si tu te tiens bien, tu deviendras quelque chose. • Je n'ai pas voulu le faire mentir, Poiron.

Là-dessus, elle leur fermait la porte.

86 CLAUDINE LAMODR

M me Jean la sortait des fronçures <te *en corsage, dégrafait «a robe, et elle restait un instant à 6e regarder dans la glace, les épaules tentes nues, dhatoyées da frisson d'or du gaz, arec son petit corset bas qui lui venait en dessous des seins et dans lequel elle fourrait sa chemise en tampon.

— Dites donc, ma petite madame Jean !

— Mademoiselle ?

— Croyez-vous que j'en ai bien encore pour cinq ou six ans de cette peau-là ?

L'habilleuse, toujours somnolente et qui ne riait jamais, plissa les yeux vers cette tihair de la glace, répondit gravement :

— Je vous crois... Cest frais, pas-décati du tout. ~ C'est bon comme neuf... Vous arêtes pas comme îles autres qui forit la noce, vous !

— Ah "bien ! ah bien, alors...

Elle traînait sur le mot, puis sans préciser, laissant flotter du vague autour de sa pensée, elle ajoutait :

— Alors, voyez-vous, màme Jean, j'ai bien le temps d'attendre.

Elle passa sa mante, coiffa sa petite capote de tulle d'or aux papillons de Chantilly, et allant rouvrir elle-même la porte :

— Là... C'est fait.

Xanrailles était parti; mais Pfaffeia, le juif rose, frais comme un fondant, Samt-Jeam Dulac, l'ait aoké d'ambassade, Poiron qui causait avec Dueroiok, le critique dramatique du {totfoffrften, et Laquem l'aiten-

CLAUDINE LAMOUB 87

daient. Elle serrait les mains qu'ils avançaient, Poiron présentait Ducrotois :

— Ducrotois, suffisamment connu... Voilà qu'à son tour il abjure le grand art pour adorer les faux dieux !

Ce Ducrotois d'abord l'avait assez vilainement malmenée dans un canard où il ne signait pas. Elle ne parut pas se souvenir, trouva tout de suite le petit air de tête au retroussas des coins de la bouche dont fille savait ,payer les amitiés dévouées.

— Vous me gâtez, monsieur.

Ducrotois, très haut, gauche, timide, une tète de jeune apôtre en redingote longue, eût voulu le récit de ses commencements.

C'était un esprit grave, un bûchenr tourmenté de scrupules et qui, la plume revêehe, sans grâce, péniblement extrayait ses articles d'une gangue dénotes «t de «documents.

— -Mais quand vous voudrez-, demain...

1a petite truffe de Lorge, dans son énorme nœud de cravate, à son tour débouchait.

— Ma chère, vous aurez une presse épatante* Il lui apportait deB échos de reportage, des entrefilets de troisième page où, avec des fioritures, des chouchoutements gentils autour de son nom, on battait une réclame de bienvenue à sa chanson à lui, Lorge.

— Ah I merci... Mais là, vrai, j'ai le trac, s'écriait Claudine dans unsoudain scrupule de sa probe cous-

88 CLAUDINE LAMOUE

cience d'artiste. Pensez donc si je m'étais blousée I Pfaffein et Saint* Jean Dulac s'avançaient :

— Alors, c'est bien pour dans dix jours ?

— Mais sans doute, fit Lorge, vous n'avez donc pas vu les affiches ?

La Bourdeille, en effet, depuis trois semaines, faisait placarder sur tous les coins de Paris de grandes enluminures fleuries où, sous l'image de la chanteuse en son décolletage long, petit à petit l'annonce de la chanson nouvelle passait dn vague du « prochainement » à une datation fixe.

Frouard, un reporter dramatique du Courrier de Parts et qui assumait le secrétariat des Folies, arriva sur le mot de Lorge.

— Hein ? il a bien fait les choses, La Bourdeille I Quinze cents francs de droits de timbres ; et trois mille francs pour le dessin de Royat !

Depuis qu'il était en froid avec l'olympienne Brisquet, sa maîtresse, il se rapprochait par dépit de Claudine que cette grosse femme de fresque détestait. Et il jouait à la chanteuse romancière ce dernier tour d'être auprès de la Bourdeille l'instigateur de la grande publicité récente de son portrait à travers Paris.

— Oh ! il a toujours été bon pour moi, La Bourdeille! fit Claudine.

Elle se tourna vers sa petite cour.

— Voyons, messieurs, si nous prenions Pair!... Moi, vous savez, j'aime rentrer à pied.

va -a

CLAUDINE LAMODR 89

— Gomment ! vingt-cinq sous de poireaux en deux jours I Mais tu en régales donc toute la maison ! s'exclama Claudine en parcourant le cahier de ménage de sa mère, toute montée par l'épluchement des comptes de la dernière quinzaine.

— De quoi ? fit la grosse dame. Faudrait-il pas que je leur-z-y demande un acquit aux marchandes de la rue à qui que j'achète mes poireaux ?

Les feuillets sautaient sous la colère des doigts de la chanteuse.

— Et ça ? Quarante sous pour laine, oignons, carottes ?... Alors, nous mangeons donc de la laine ici?

— Pour sûr, non, nous n'en mangeons pas... De la laine avec quoi que ta mère est obligée de raccommoder ses vieux bas, fille dénaturée !

— Un carro, trois francs... M'expliqueras-tu ?

— Mais oui, le carreau de la vitre des cabinets. Le cahier vola par la chambre.

— Gomment ! trois francs pour une vitre grande comme la main! Mais c'est dégoûtant... Ça vaut dix sous ! Ah ! si tu crois qu'on me la fait, à moi ? Vous êtes là toutes à me carotter mon pauvre ar-

gent. Oui, toi, la Toaque, les autres, toutes, toutes ! On ne peut plus se fier à personne.

— Ah ! c'est comme ça...

31 e1 * Lamour vida dans la tasse à café de son déjeuner le reste du carafon d'eau-de-vie, d'une gorgée sécha la tasse, puis, se levant, les poings appuyés à la table, avec le roulement. de ses gros yeux dans ses joues âbrillées et molles comme «me écaflote d'oigwon:

— Eh bien, je m'en irai, tu t'en sertiras comme ira pourras... Seulement, t'entends, Irune rembourseras tout fargenft que j'ai dépensé pour ton éducation.

Dans ta gaieté qui 'tout àeoup&a prenait pour l'imprévu et la drôlerie de cette réclamation, Claudine oubliait son dépit, sentait monter à sa luette le chatouillement d'un rire qui ensuite partant allait éveiller la joie du perroquet grignotant des caceuetles sur son trapèze.

— Ah ! par exemple... Eh bien, c'est gentil, l'éducation que tu m'as donnée... Une roulure, un fumier de ruisseau !

— Petite rosse 1 Petite rosse i grasseya la voix de ventriloque de €oco.

— C'est pas moi qui lui fais dire, «'écria M** Lamour*

Elle eut un geste vers les providences, aUiesftateur de ses afflictions, le geste qui, dans leurs querelles, avec le remous de ses fanons, 4ai faisait jeter les bras au plafond. .

CLAUDINE LAMOUB 91

— Et «'est pour tn'entendre «dire ça que je me suis imposé toutes les privations !.. Mais, malheureuse, situ n'avais pas eu ta Avère, est-ce que tu aurais seulement vu le jour ?

Des souvenirs à présent remontaient du passé de Claudine, une lie d'aigreurs pour l'ironie de cette éducation que sa mère lui reprochait et qui toute petite, avec le déluré précoce de son vice l'avait l&chée aux curiosités louches de la rue.

Elle cessa de rire, *t de rencanaillement d'une voix de gorge où la musique de ses chansons, le fin vfbrement de cristal se fêla, tourna à l'enrouement gras des riottes de peuple :

— Ah! tu veux ton paquet... Eh bien 1 on te le flanquera, ton paquet... A douze ans tu me retirais de Téccfle pour me mettre apprentie chez la fleuriste... Une fois, un vieux me glissait dans la main une pièce de cent sous, et tu savais bien pourquoi c'était, et tu m'as appelée : Vache ! parce que j'avais jeté ses cent sous, à ce vieux, dans le ruisseau... Ceàt-H pas vrai, voyons... Ah ! oui, mon éducation, du propre î Des taloches en guise de beurre ! Pas de quoi me faire un pantalon î On me voyait tout ! Yrai, ce n'est pas ta faute si je l'ai encore !

— Petite rosse 1 Ah ! ah 1 ah ! recommença le ricanement "bavard du perroquet.

Al or s elle se retournait, prenait à deux mains

la cage qu'elle secouait comme une poêle à marrons, furieuse pour cette insulte du refrain de la bête que les bourrasques d'humeur de La Pipe dans sa cuisine lui avaient appris et qui revenait au bout de tous ses jacassements de gaieté.

— Et toi, toi !... te tairas-tu, sacré animal l Elle s'arrêtait sur l'entrée de La Pipe venant lui

annoncer Ducrotois. Et ce rappel du nom du critique, en la ramenant à l'art, à l'odeur de l'imprimé qui, pour son sens subtil, ne se séparait pas des jugements des journaux sur son compte, subitement l'arrachait à la vulgarité de la voix et du geste, lui changeait l'air renfrogné de son visage en une moue de plaisir, en la vivacité de la bouche et des yeux de la figure qu'elle avait en redevenant la Claudine Lamour des bons moments.

— Fais entrer... Non, attends, donne vite un coup de tablier au paravent..., Vrai, ce qu'il fait sale ici... Et cette paire de bas de maman, fourrela donc dans la corbeille... Bon, maintenant tu peux faire entrer.

Très vite elle tapotait du plat de ses mains leséchevettes de cheveux qui lui pendaient en travers des joues, assurait les boutons de son peignoir et quand Ducrotois, les façons gauches, avec la gène de la hauteur de sa taille en perche à haricots, apparaissait, elle allait à lui d'un ondoiement léger du buste, souriante, la main ouverte, à travers le claquement des talons de ses mules sur les tapis!

CLAUDINB LAMODR 93

—C'est bien aimable à vous... Maisil faudra m'excaser. J'étudiais, je vous reçois un peu à ladiable.

Son furetage docu menteur, sa manie de détails précis, tandis qu'il s'asseyait, lui tournait les yeux vers le reflet dans la psyché de la déroute et de l'encombrement de la chambre. Au mur, des ors bariolés d'écrans japonais s'épinglaient en éventail pardessus des portraits photographiques la représentant dans le geste et le visage de son répertoire. Des soies de Chine chiffonnées rairaillaient en travers du paravent, drapaient les damas et les brocatelles éraillés des fauteuils. Sur la cheminée le style empire d'une pendule aux colonnes d'un monopteros en albâtre, dépareillé de deux candélabres en zinc bronzé à bobèches frisées de gros verre. Entre les candélabres, des vide-poches en peluche, des boîtes de cigarettes turques, des cornets de pralines, un réchaud à frisure, un vaporisateur de bazar à quinze. Dans le reste de la pièce, un peu partout, le mauvais goût d'un luxe de pacotille, étagères, tables-gigogne, chiffonnières, chaises-bébés, escabeaux d'Alsace, bahuts en faux Boule. Au panneau d'une des portes, gondolait la dernière affiche de Royat, fixée par quatre punaises.

Ducrotois, méthodique, avait préparé un questionnaire auquel elle répondait d'abord rigoureusement ; mais, petit à petit entraînée, s'emballant à travers l'afflux des souvenirs, elle lui racontait ses séances de pose chez Poiron, son mimage des soirs

94 CLAUDINE LjLMOUE

où il lai payait un poulailler au. théâtre, ses débuts chez Salsifis devant Laquerai et les amis, son succès au Chat Noir qui la lançait.

— Ça y était du coup 1... Laqnem, epn> connaissait Olympia, vient me prendre un matin et me dît: <* Lamour, noua filons pour Bougi*aL Olympia nousattendl» Et là-dessus nous voilà débarquant dfevant la grille d'une vîUay w* perron noyé aoua les clématites, des volières pleines droiseara* de gros chats jouant à travers le jardî»... On nous fait attendre dans un petit pavillon — Olympia était à battre son absinthe* chez le troquet. Et tout d'une fois nous entendons des rires, des voix. C'était elle qui, avec son air de grosse mère, arrivait escortée de tout son bataillon de greluchonoes*.. c AA ! Ah>l te voi&v ma petite* me* dit-elfe.. On m'a parlé de toi... Eh bien, ne te gène pas, ces dames et mai serons charmées de tf entendra. » En ce temps j'avais un peu moins lfe trac que maintenant: je tousse, j'ouvre la bouche et me voilà partie... Je lui dégoise les Bons gendarme*, Nicole* , mon petit Camim,. (a Mère Àngot, là, d'une haleine... Ge qu'elle» rigolaient,, les petites dames I Olympia, elle, ne niait pas, elle m'écoutait sans rien cbire.^ Eh quand j'ai eu. fini, elle se tourna vers les autres :: — Elle ira, la* petite I Un peu vert, un peu en bois encore, niais plusttard... Et elle se mettait ensuite à me caresser les cheveux, me disait : — Vois-tu, tu as déj& la misère, c'est bon, les meilleure* commencent par ça. Mais il te

manque encore du vice. Ça,, c'est la via qui le donne. Claudine sourit.

— Du vice, je ne dis pas... On le met où Ton peut. Moi, je l'ai dans la tête.

Puis elle reparlait Yens cette image de la grande chansonnière- et de ce qu'elle mêlait de la tragédienne à son art sincère et franc :

— C'est égalyj,'étais rudement heureuse en sortant de là... Je ptetwais> je. disais à Laquem : — Quelle femme, hein ? Ah ! celle-là ferait venir du. rire et des larmes à des pavés... Une fois, Poiron m'avait menée l'entendre à l'Eldorado... Ah!, oui, un fier type ! Pas cabotine pour deux sous... Et quais gestes ! Un air de chanter comme sur des barricades !

— Oui? reprenait Claudine dans l'élan de la sincérité de sa passion, une chanteuse de la grande race! C'est notre ancienne à noua autres toute? L

Ducrotois griffonnait de» note» sur son calepin qu'il appuyait ai ses genoux, très attentif à son rôle d'écouteur, le regard sérieux, comme détaché de l'agitation des mimiques et des rires à travers lesquels elle lui jetait ces» aspect» de la Claudine antérieure.

A la fin, voyant toujours courir sa main, elle s'interrompit, s'écria ew la feinte d'une passade de modestie malicieuse :

— Tout ce que je vous raconte là !... Ah î excu-

96 CLAUDINE LAMOUB

sez-moi, il n'y a pas de bavarde comme moi quand je m'y mets.

— Mais du tout, je vous assure... C'est très intéressant.

Et après un instant, revenant à son goût des hautes classifications, en un remords pour le débraillé de décadence qui, avec la chanson fin-de-siècle, s inoculait dans la poésie et qu'après son ancien pontificat de critique, reniant ses dogmes austères de normalien, il allait consacrer par six colonnes de feuilleton, il insinua :

— Quel dommage 1 Une artiste comme vous !

Tenez, je comprends Béranger, il savait faire le vers... Mais les chansonnettes de café-concert 1 De la gaudriole ! Pas ça de littérature 1

— De la littérature, non, en effet, fit Claudine en riant. Des choses bêtes ! Mais c'est bien plus drôle, des choses auxquelles il faut mettre son âme et son esprit... Des vers de mirliton, mais de mirliton sur lequel on joue les variations de la vie... Moi, d'abord, je ne pourrais pas, je ne comprends rien aux grands sentiments.

11 secouait la tête.

— Non, vous avez beau dire, ce n'est pas la même chose.

Puis d'un feuillètement rapide à travers les écritures serrées du carnet, il semblait se relire, résumer son impression.

— Une artiste naturelle, oui, voilà... Ce sera mon

point de départ... Une artiste naturelle, hein ? Le mot me paraît trouvé.

Il s'en allait, elle l'accompagnait jusqu'au palier et, de dessus la rampe, dans la clarté de son rire aux dents de petite faunesse :

- Et pas ça de Conservatoire, vous savez ! lui jetait-elle.

— Eh bien ! c'est dû propre 1 Voilà ce petit salaud de Roilly qui s'en mêle, lui aussi. Il n'a pas pour un liard de santé et il voudrait me payer comme s'il en avait pour cent mille. Vrai, ce qu'ils me dégoûtent, les hommes ! Ça ne peut seulement pas se trouver cinq minutes avec une femme sans penser à ses dessous.

Une attrapade avec la Brisquet, l'apparition de cette femme statuaire sur le seuil de sa loge et le ton de voix dont elle lui jetait avec le mépris froid de sa grande bouche : '< Quand on veut avoir une habilleuse à soi toute seule, on se paie une femme de chambre, » lui mettaient dans le geste un claquement d'irritabilité nerveuse.

Elle se campa devant la psyché, fit sauter son corset.

— Àh çà ! mais qu'est-ce qu'ils ont donc tous à être pendus après ma peau ? Une Brisquet, oui, je comprends... Elle en a, celle-là, pour tout un régiment... Mais moi, avec mes pauvre* petit» os>!.

M me Lamour, qui, en lisant la Petit Journal^, arrosait sa brioche, d'un verre de, vin chaud, leva ta nez, toussa.

— T'agite donc pas les sangs comme ça, ma fille. Moi, tu sais, je pense comme toi, t'as bien le temps, t'es pas pressée de faire une fin... Mais tout de même...

Elle soupira.

— Yois-tu, un petit qui serait gentil et qui ne viendrait pas trop souvent r efc qui te laisserait libre. . .

La petite colère qui couvait en dandine éclata dans un mot bourru quelle lui jetait, la bouche rageuse, eu se retournant brusquement et avançant ses épaules nues 1 sous la clarté de la lampe;

— Toi, fiche-woi la paix, heia ?

— Ah! bien... Ah! bien... Ce que je t'en dis, c'est pour ton bien... Tu- es à l'âge où il n'est pas trop tôt de songer à* faire sa> pelote;. Avec le temps, la marchandise s'avarie. Regarde la petite Liron, c'était tout frais, tout rose à ses vingt ansL Y a quelqu'un qui lui» offre de lai faire une position. C'est la mère Liron qui me l'a dît, je ne sais plus combien de cents francs par mois. Un homme très bien qui était dans les chocolats» Mais la petite Liron s'était amourachée quelque part, elle n'a pas.

•▼ouln. Et qu'est-ce qu'y est arrivé? Elle ankl tourné, «Ile <a épousé son type. Et puis bonsoir, pas de galette, la misère. Une fois, dans la rue, le vieux monsieur dans les chocolats -vienl à passer, elle lui court après... (Elle aurait bien dit oui, cette fois. Mais qui n*a pins reparlé -de lui faire une position ? C'est le «monsieur. Je tous crois, eule sentait le moisi, cette liron...

M m * Lamoor trempa sa briodhe, et «ans la regarder, avec son radotement de vieille femme aimant entendre autour d'elle le bruit de*a voix, elle disait à travers le mâchonnement de ses bouchées :

— Après tout c'est ton affaire... Je ne te donne pas de conseils. Ton père n'était pas toujours ce qu'on appelle la crème des hommes. Moi aussi, j'aurais pu avoir des raisons de le quitter. Les occasions ne m'ont pas manqué... Dame ! une petite-rfille de général de l'Empire... Eh bien ! je n'ai jamais eu de regret... S*il vivait, ton père, il te dirait que j'ai toujours été pour l'honneur.

Claudine attrapait le mot au vol et le lui renvoyait avec la raquette d'un éclat de rire.

— L'honneur! Ah zut ! C'est de ça que je me bats l'œil.

Elle empoigna Marquise par les touffes de l'échiné, la hissa à son épaule, puis à mi-voix, se parlant à elle-même, les yeux absents :

— Non, c'est pas tout ça... J'sais pas comment j'suis faite, mais ça ne me dit rien, le bien ou le

mal qu'on pense de moi. Il y a autre chose... Et puis, être honnête... Je parie qu'il y a des tas de gens qui se disent : La Claudine 1 Du joli I et qui s'imaginent que je mène une vie de patachon... Xanrailles lui-même, dans les commencements... Mais oui, le soir qu'il fermait sur nous la porte de ma loge et me poussait dans un coin en me demandant : — Voyons, qui? qui? — Mais personne !

— Pas possible, il doit y avoir quelqu'un ! — Mais non, je vous dis, je suis si béte ! » Il s'est mis à rire : — « Ah ! elle est bien bonne, celle-là ! Et moi, ma chère, qui croyais que vous aviez tout le calendrier... Je vous demande bien humblement pardon. » Ça c'était gentil. Mais voilà qu'il die pour son cercle et crie à tout le monde : — « La Claudine, vous ne savez pas ? Eh bien, il parait qu'elle l'a toujours ! » C'est Saint-Jean qui me l'a répété. Et comme il faisait une tête et me demandait, lui aussi, si c'était vrai, je lui ai ri au nez : — « Mais oui, mon petit, et même que ça ne me démange pas du tout. »

Elle restait ensuite un long temps à voluptueusement rouler la tête dans les longues soies chaudes de la chatte.

CLAUDINE LAMOUU 10i

Chantavène maintenant arrivait deux fois le jour lui plaquer ses accompagnements en des recommencements de la même mesure, des reprises coup sur coup du motif de la chanson. Pendant des heures, elle filigranait l'arabesque d'un détail, s'arrêtait au polissage d'une facette. Mais sa mauvaise humeur d'artiste toujours se butait contre la pauvreté à son gré de la réussite. Elle se mettait à trépigner, battait le professeur de ses mains coléreuses.

— Ah ! vous, Chantavène ! Vous n'êtes bon qu'à chaudronner pour les Saint-Claire...

— Mais, mademoiselle, c'est pourtant bien la note. Je ne joue que ce qui est écrit.

— La note ? Mais elle n'est pas sur le papier, la note ! Elle est là, dans mon gosier... Là, là, répétait-elle en ouvrant très large la bouche et lui montrant le rose de sa luette. C'est moi le papier à musique !

Quand enfin, de l'essai à l'infini de ses nuances de voix, de cette distillation graduée de l'effet, l'intonation juste sortait, c'était, autour de la nuque d'oiseau malade de Chantavène, autour de l'envolement de ses filasses en freluches, la gesticulation en coup de vent dont elle secouait sur lui sa joie.

— Vous êtes un ange, mon petit Chantavène...

Je vais vous embrasser pour la peine.

Et, en le renvoyant, elle lui fourrait dans les poches, pour les petites Chantavène, des pralines qu'elle prenait à poignées aux cornets de la cheminée.

Les derniers jours amenaient la fatigue et le 'brisement de son corps pour ses stations prolongées devant la psyché où, maintenant, en un apprentissage laborieux, elle se mettait à guetter f éveil de la mimique et de l'attitude.

Saint-Glaire et ht Touque 4m surprenaient une après-midi, si lasse de son piétinement à la mèmre place que, pour.se désengourdir, elle avait fini par se poser sur une seule jambe, l'autre relevée très haut sous ses jupes, dans le ^ilhouettement d'une cigogne perchée au bord d'une eau.

La Touque, très douée., mais paresseuse, se fiant à la nature, s'émerveilla :

— Cette Lamour ! Quelle Metteuse ! Jamais contente ! Elle voudrait faire tenir la tour Eiffel dans une allumette 1

Et se campant, les poings aux hanches:

— Vois- tu, ma petite, j'ai commencé comme toi... Je piochais mes rôles, j'en devenais bleue... Puis un jour ça m'a passé... Merci, que je me suis dit, pour ce qu'y comprennent ces muffles ! Et comme ça, à présent, j'entre en scène, le &ouiflear meeouffle, je leur fais ma petite grimace... Et ça n'en va

pas plus mal... Et pois, à quoi bon? Ce qu'il leur faut aujourd'hui, c'est des rôles de peau, leur montrer des cuieses... Tkns, Bibi, pas? Eh bien, ma obère, depuis qu'elle -fait l'autruche dans la machine du CMtelet, toute nue dans son maillot, avec son bouquet de plumes au croupion, la recette monte... Et tu sais si elle est cruche, celle-là... Mais elle est très bien en tutu... C'est l'auteur, «Charmette, qui a eu l'idée. La 'pièce n'allait pas... Alors il lui a fait wn pôle d'autruche.

— Hfoi, dit Sairït-*Glaire avec l'ennui de la voix qui, chez cette chanteuse plastique, s'accompagnait de l'ennui du geste, je fais du fleuret pendant «trois jours pour me dérouiller... Puis came vient au bout des mains, tout naturellement... Je n'ai pas besoin de chercher.

Bien qu'elfe passât pour bote, l'artiste, dans la petite secousse des choses de son -métier, sortait une minute de son apathie d'esprit, trouvait ee mot :

— Oui, tes gestes sortent de moi comme des idées.

— Môme que, dans votre partie, elles «ont surtout là, vos idées, souligna de la perfidie d'un sourire le dédain de ia Touque pour toutes les musiques.

Le dédain de Saint-Claire, du haut de sa grande figure maigre, se dectila supérieur ; son œil froid vira bous 4a saillie do son front entêté de chèvre ; elle redevint la princesse de ses rôles, négligemment laissa tomber:

— Oh ! vous et moi, c'est autre chose, mademoiselle.

C'était, chaque fois qu'elles se rencontraient chez Claudine, la vieille querelle des genres, l'antinomie et la contradiction de Fart noble et des rythmes lyriques avec le drame familier, l'embourgeoisement de l'idéal à fanfares et à panaches dans les formes de la vie usuelle. La métempsycose des reines et des déesses en cette descendante d'une famille de concierges de Lyon, en cette étrange image ressuscitée des mortelles langueurs d'une impératrice de Byzance, s'aheurtait à la roture des rôles en sabots, à toute la plèbe d'art qu'incarnait le comique de la Touque allant de la drôlerie bourrue des servantes de Molière aux coups de gueule des marmites de Méténier.

Et, dans l'antipodie des expressions de leur art à toutes deux, qui finissait par leur inspirer une mutuelle antipathie, elles devenaient véritablement la dispute des rangs et la guerre des castes d'une femme élevée sur Je trône et d'une chiffonnière de Clichy hérissée en ses orgueils de prolétaire.

Claudine, qui n'aimait pas ébruiter ses créations en les jouant devant les femmes de son métier, avait cessé la petite représentation de sa chanson qu'elle se donnait à elle-même devant la glace. Mais, sitôt Saint-Glaire et la Touque parties, elle faisait monter la concierge, appelait sa mère et La Pipe, et, comme devant un vrai public, se ôlyiant à

un miroitement de toutes les facettes du rôle, elle leur jouait l'inédit de cette Nicette qui, dans trois jours, allait faire accourir Paris.

C'était, après ses mises au point, l'épreuve à laquelle habituellement elle avait recours, se corrigeant d'après les impressions qu'elle éveillait, s'en rapportant, pour juger de l'effet, & la fraîcheur du sens chez ces esprits de peuple tout de suite pris par la sincérité des intentions.

La Pipe, sensible, d'un cœur de bon chien, sanglota sur la netteté de l'imitation qui lui restitua le vrai de la vie d'une pauvre sœur de misère, d'une serve des campagnes perdue dans les abandons de la capitale. La concierge se passa le coin de son ta blier sur les yeux.

— Mâtin, mademoiselle... Ah ! mâtin ! mâtin 1 Faudrait avoir les sangs gelés pour ne pas pleurer à vous entendre.

— Alors, ça vous plaît ?

Elle recommençait pour Rosarès, qui arrivait la voir au moment où la concierge s'en allait. Il l'écouta religieusement, et quand elle eut fini :

— Mais, dit-il en souriant, c'est le comble de la stupidité. Oui, c'est parfaitement cela. C'est tout à fait ce qu'il faut à la stupidité du peuple souverain. Tout y est, l'appel à une petite émotion à fleur de peau, l'hypocrisie du sentiment qui chatouille la fibre... la maman... la vache... Les filles qui ont du sang de servante dans les veines, les beaux mes-

sieurs dont les mères se sont oubliées avec leurs palefreniers vont joliment palpiter. CFest d'une dépravation honnête et humanitaire. L-humanitarisme ! la grande folie des sociétés pourries, le baka 4e lait où se rafraîchit l'ulcère des âmes !

— Seulement, reprit-il sérieusement après «'être amusé d« dépit de Claudine pour cette douche dont il réfrigérait sa fod <d'wtiate, seulement irotre ait à vous y met du génie... Oui, ma chère, tous iferiez croire au tgénie de cet imbécile de Lorge.

— Ah I viwia, Véoria-t-ielle, je vous hais... d'est hien la dernière fois que vous me prendrez à vons dire âmes machines.

Rosarès sHnclina du grand air cérémonieux qui autour de lui attardait le souvenir des anciens hommes de cour.

— Vous «niiez grand tort, princesse. Vous n'avez pas de plus fervent admirateur... Je vous admire jusqu'à la passion, ajouta-4-il en insistant sur le mot et loi donnant la signification et l'ambiguïté d'un sentiment qui touchait à l'amour.

Elle l'enveloppa dans un plissement de ses paupières, sembla l'imprimer sur la malice et la curiosité de sa prunelle, et, se prenant à rire :

— Vous avez une espèce d'Âme à vous, Hosarès.

— J'en ai même plusieurs, je vous jure, sans savoir laquelle est la vraie, dit-»il en riant aussi.

L'effet, à la répétition du lendemain aux Folies, se modifia. L'émotion des larmes, eaeroée sur «en

CLAUDINE LAMODR 107

public em miniature de la veille, divergea à an plaisir aigu pour la multiplicité efc la rareté des nuances qui variaient et animaient les tableaux vivants delà chanson. Il y avait) là Poiron», Laqvem» Duorotois, Rolliont, Fàuchard, les gros bonnets de la critique. La Bourdeille, en tournée pour ses champagnes* avait pris* l'express et arrivait aussi l'entendre, tout ronflant d'enthousiasme* d'une gaieté turbulente de* maquignon pour la grosse fin de saison qu'allait lui' faire la «> dernière » de* Lasnour. Celui-là, dans le bruit de gros sous du claquement de ses- battoir», dans tes salves d'applaudissement^dont il cherchait à allumer la critique sur ses gardes* simulait à lui tout seul les fièvres et les délires d'une salle. Ce fut, an contraire, chez? Rollion, Ducroteis et' les autres lundistes, un murmure discret, l'émouBtillement délicat d'un public difficile et blasé.

Poiron, dans tes coulisses, vint lui apprendre son succès:

— Tu saiB, ça y est, ils sont empoignés.

— Mais pas du tout... Crois-tu que je» ne me rende pas compte... lis sont restés- empaillés.

Elle se dépitait en artiste habituée aux foules, mal à Taise devant le silence dissimulateur et récolligé d'un petit auditoire augurai.

— Oui, même Rollion, qui' m'a fait un si bel article, même Ducrotois, qui est venu* me voir l'autre semaine... tous des lâcheurs! Ah! si je faisais comme les autres, si j'acceptais de coucher avec !...

Tien», Rollion, par exemple... Eh bien, il les prend dès le Conservatoire; il y en a plus de cinq cents qu'il a déflorées. C'est la Touque qui me l'a dit.

— Oui, des filles comme la Touque, je ne dis pas... Mais la Touque, ma chère, c'est le chemin de fer de ceinture P

Elle ne se rendait pas, convaincue d'une brigue où les journaux se liguaient, criant qu'après tout elle s'en fichait, qu'elle aurait pour elle le public ; et elle se jetait dans un fiacre dont elle baissait les stores, toute à son enragement, rentrait se mettre au lit brisée, malade de tête et de corps, disant à La Pipe qui lui apportait de la tisane :

— Ah l ma petite, si tu avais vu quelles sales têtes... Moi, vois-tu, il me faut des âmes de bonne bête comme toi.

Elle se dépita, sentit naître une rancune pour son endosmose de la Nicette, comme pour la trahison d'une amie. A travers le désintérêt et déjà l'ennui pour le secret divulgué de l'enfantement, maintenant que la création se mettait à vivre en dehors d'elle, elle subissait le recommencement plus âpre de ses doutes, la peur de n'avoir mis au monde qu'un avorton. Toute certitude s'en alla, elle ne sut plus ce qu'elle avait fait. L'image s'obscurcit, s'émoussa, nébuleuse, ainsi que dans un recul du passé. La crise retardée, la crise de l'affaiblissement de ses nerfs et de l'indolence de sa volonté, après le surmènement de la mise au point, uniquement laissa

CLAUDINE LAMOUE 109

subsister la sensation d'an grand vide, d'an peu de sa propre mort.

Elle pensa à Rosaires, à Poiron. S'ils avaient été là, ils l'auraient remontée. Hais personne ne savait où perchait cet énigmatique Rosarès, ce prince d'un territoire de mystère et de ténèbres, et pour Poiron... Elle appela La Pipe :

— Prends un sapin et cours à Y Américain. C'est son heure de l'absinthe... Dis-lui que je l'attends, que j'ai besoin de le voir, que je me meurs... Et s'il n'est pas là, va à son atelier... Mais ramène-le, il faut que je le voie.

La fille, au bout d'une heure de galopées en fiacre, rentrait. Elle était allée partout, elle n'avait pu mettre la main sur Poiron.

Elle trouva Claudine endormie, toute raide dans son lit. M ma Lamour connaissait ces grands sommeils exténués qui finissaient ses défaillances. Les chambres alors autour faisaient silence ; on amortissait d'un tampon de papier le claquement du timbre.

La chanteuse, après une nuit de bonne paix , se réveilla le lendemain légère, heureuse, rafraichie,n'ayant plus que le désir et la passion de ce public auquel elle allait se donner.

110 CLAUDINB LÀMOUB

xni

Aux émois d'une première devant use salle de tous les mondes de Paris, jaillit l'imprévu d'onze figuline évoquant sou» sa fine roralité et ses accent de nature le caprice fleuri de l'aimable paetonre des Saxes. Ckudiae, sous un nuage de robe vert d'eau qui aérisait sa silhouette, Iw donnait le frémissement long d'une libellule, apparut la féed'illusion et l'absolue artiste qni r d'un thème insignifiant, du banal clavier d'une chanson de café-concert, savait tirer les complexes modulations de la vie.

Un exquis pastel se révéla, un frais décor ensoleillé de plein air, tamisé du gris des mélancolies, à travers un avoine d'humble cœur virginal. L'Mylleen sabots derrière la haie, la vision de paix et d'harmonie d'abord régnait. C'était le guilleri du moineau dans le verger, le rire du ruisseau sous les mousse», la folie des feuilléesen amour. Puis l'air se mouillait, une larme voilait le paysage, et des notée basses, comme dans la peine d'un cœur (fui s'écoute, des notes frileuses d'oiseau battu par l'hiver laissaient mourir la chanson.

Cette voix de Claudine, spéciale, artificielle, toute grêle et fêlée par moments, eut des rires et des pleurs, 8 entrecoupa de sensibilité et d'ironie, fut la

CLADDÎNB LAMOUR 111

grave musique d'un chant de bassoff soulignant un vieux lied dfes Pardons et que moque Faaide flûtet. Sa mimique; en gestes* brefs, aussi varia, se ruralisa. Seuls, la mutinerie et l'endiafeienient do petit toupet, en la morphose #art, resta l'habituelle Claudine, comme si avec son air gavroche, sa drôlerie de houppe de downeese, B rechigna*à la sentimentalité de la chanson.

Toute la salle s-'éleetris»» l'aedatiM quatre fois, debout, lee mains moulinantes, parmr Fenvél des bouquets venant s'écraser à ses pieds. Xanrailles loi faisait passe? une corbeille de chez Labrousee, une ûligranure éblouissante d'orchidées e» spires sensibles et comme animales. Une gerbe de Pfeffein lui arrivait par le chef d*o*chest*e. Poiron et Laquem lui jetaient pour cent sous de noees achetées aux cbarodes. marchandes die la rue. Et, en s'en allant, elle était obligée de tes emporter à brassées, tonte dispaume dans l'ample» et lackrtéde-^cerftoraisons comme un printemps. Mais des jonchées encombraient la scène, un garçon de théâtre, à qull'on faisait une entrée, ensuite tes ramassait.

Elle rentrait, tombait dan» le» bras de Lorge, rearoée jusqu'au» larmes, souriant les yeux hwmi des à La BonrdeiUe, tendant les main* aux: premiers qui arrivaient la féliciter. A travera unextoueeur de brisement, use langueur presque voluptueuse, elle leur disait :

— Non, vrai, je n'ai jamais eu ia frousse comme ça.

112 CLAUDINE LAHOCB

— Grande bête I fit Poiron.

— Oui, je sais... Que veux-tu? Je pensais que ça ne serait pas sorti. Ah ! oui, qu'on est béte I

Elle appelait l'habilleuse.

— Vite, ma petite madame Jean, j'ai un creux à l'estomac. .

— Eh bien ! ma chère, dit Xanrailles, il ne tient qu'à vous,..

Et désignant Lorge, Laquem et Poiron :

— Si vous voulez,nou8 souperons avec ces messieurs à la Maison Dorée.

— Mais non... Mais non... Maman qui m'attend avec ses dix sous de mortadelle...

Il insista :

— Donnez-moi un mot, je vais le remettre à un cocher qui le portera.

— Alors, c'est donc vrai ?... Eh bien, nous allons faire la fête... Vous savez, vous autres? Xanrailles nous emmène souper. . . Je me paie un plumet ce soir. . . Et un fameux I

Et, dans la griserie qui lui battait la tête, redevenue la petite Claudine de la folle joie des débuts, elle riait, battait des mains, tournait sur elle-même, d'un vibrement de longue mouche dont les ailes semblaient friseler aux légers et lumineux tissus de sa robe.

M 09 Jean lui souffla à l'oreille :

— Dites donc, mademoiselle, les bouquets... La fleuriste est là qui vous les reprendrait pour un louis... Dame ! c'est payé !

CLAUDINE LAMOUE 113

A vec sa rondeur de brave homme parlant ses idées sans fioritures, leur conférant dans la hâte de récriture quelque chose du geste de ses bras courts aux mains carrées et velues,le gros Rollion se laissait aller, dans son feuilleton du lundi, à la franchise du plaisir qu'après quarante ans de métier son esprit sans hlasement goûtait encore.

— « Moi, vous savez, je ne regarde pas au genre. Je suis comme le public, je demande à être amusé et, si Ton m'amuse, je le dis. Èh bien I la dernière création de M lla Lamour m'a fait passer un soir tout à fait agréable. Hé ! sans doute, ce n'est pas la diction de M mi Agar... Quand j'étais petit, il m'est, arrivé de passer mes vacances à la campagne, chez les paysans ; de vieilles femmes chantaient à leur rouet. Certainement, elles n'avaient pas été au Conservatoire : M Ue Lamour non plus ; et il m'est revenu, en l'écoutant, le souvenir des vieilles gens à la voix traînante, chantant dans l'âtre. Mais vous saisissez tout de suite la différence : ce qui est instinct chez les gens de campague est chez elle un

art parfait, très appris, très su, un art où il y a autant de sa tête que de son cœur. »

Ducrotois, en son style cubique, avec sa gravité d'ancien pion, regrettait l'engouement du public pour un genre de littérature sans dignité. « Mais, ajoutait-il, Claudine Lamour, dans sa dernière création, vient de le réhabiliter. A force de délicatesse et de mesure elle a su releverla trivialité du sujet. »

— Non vrai, sonrt-ils assez pompiers! gfiécria Poiron qui parcourait les journaux en tas sur la table. La trivialité du sujet ! C'eat crevant !

Il continuait la lecture de Farticle du pondéreux critique.

— Tiens, un mot... « Mademoiselle Lamour a montré qu'elle savait s'encanailler avec distinction. » Ducrotois se décrotte, mais ce crottin-là n'est pas de son écurie.

Il ouvrit Y Opinion :

— Fargueâ... un poète qui met des papillotes à sa prose... Celui-là au moins n'est pas toujours un imbécile.

Et, du bredouillement précipité d'une lecture à mi-voix, sautant aux dernières lignes : *

«Claudine Lamour a créé un. genre notmean»

Nous avons avee sa chanson la vtraie humoriste fia-de-siècle. »

Le nez de Poiron titilla.

CLAUDINE LAHOUB 115

— Pas mal, le Fargtreil... Eh bien, Claadi&ette, te voilà baptisée. C'est peut-être encore ça qui restera de tout ce fatras... Et les jeunes, les trapézistes de lafô-o-oorme, qu'est- oe qu'ils disent ?

Il brassait les encres fraîches du matin, cueillait dans l'amas des quotidiens une revue lilas.

« Son genre, c'est, parmi les cocasseries de pitres, les caricatures stupides des bouibouis, une fraîcheur et une simplicité de nature, le fredon d'un moineau de Paris évadé vers les chaumes, un rien de la rigolade des canotières de la Grande-Jatte à travers le murmure assoupi d'une berceuse, le clair des dents du rire de la faubourienne sous le brillant humide d'une larme de petite sœur de charité. Oui, cela, et l'aristocratie d'une grande dame de Fart, d'une princesse de la diction, avec la mutinerie éveillée de la petite chanteuse des carrefours... Ce genre de la Claudine ? Une naïveté délicieusement roublarde, de l'acquis et de la spontanéité, la ressouvenance par moment, on dirait, des vieilles chansons de peuple au ronflement des navettes, des paysages chantés, très doux et lointains et qui, parmi le frisson des feuillages, à travers une voix d'un autre âge, vous reviennent pincer les nerfs. »

— Épatant, ta presse ! s'émerveilla Poiron.

116 CLAUDINE LAMOUB

Claudine le regardait avec l'interrogation de ses yeux ingénus.

— Vrai, ça y est ? Tu n'inventes pas ? C'est que, vois-tu, je ne sais pas comment ils font pour voir tout ça dans mes chansons.

-~ Laisse donc... Tu es le ruisselet où ils pèchent aux métaphores. Mais ça t'est bien égal, pas vrai, qu'ils s'admirent à travers toi... Tout cela moud du bruit autour de ton nom... Leur lyrisme souffle du vent dans tes voiles.

Elle ne l'écoutait plus, et d'un fin plissement des paupières, avec le brasillement à la prunelle d'une minute d'adulation pour sa gloire d'étoile, elle s'adonisait sincèrement dans la glace.

— Ah ! mon petit toupet ! te voilà devenu grand t Qui aurait cru ?

Puis, se reprenaut au sérieux des corvées de sa vie d'artiste :

— Dis donc, Poiron... tu serais bien aimable de passer me commander quelques cents de cartes... Je leur mettrai dessus un mot gentil.

Mais tout de suite après, elle lui jetait de sa voix de blague :

— Vrai ! Ce qu'elles doivent être toutes furieuses après moi !

Cette colère des camarades l'amusait, elle était secouée du crépitement d'une traînée de petits rires qui lui pouffaient des joues et où elle voyait se lever Tenragement des télés, le pli mauvais des bon-

CLAUDINE LAMOUB 117

ches, le méprisant sursaut des épaules dont elles avaient l'air de dire : Cette L amour !

— Oui, oui, cette Lamour... Et elle vous en fera voir bien d'autres, tas de chipies !

Une délicieuse fatuité s'éveilla ; elle subit le léger tournement de tôte de l'idole fêtée, grisée d'acclamations. Et, se laissant tomber en un fauteuil, avec la caresse de ses doigts à l'illusion d'un front lourd encore du poids de la création, elle flûta languissamment :

— Je suis lasse... Ah ! Poiron, tune sais pas, toi, ce que c'est que se tirer tout un monde du cerveau!

Poiron, bourru, la rabrouia d'un haussement d'épaules :

— Mais bougre de petite bête, je crois, ma parole, que tu te gobes !

Du coin de l'œil elle le regarda étonnée, un peu dépitée pour ce mot qui l'arrachait à sa pose de petite reine. Elle se rappela l'impertinence de certains sourires du mystérieux Rosarès :

— Oh ! toi, tu es comme mon prince... Pas moyen de se monter le bourrichon avec vous autres I

— Tant mieux, ça t'oblige à être une fille d'esprit, mon petit.

118 CLAUDIA LÀM0UB

De traies les écritures à propos de son dernier «accès il neetait, comme l'avait pressenti Boiron, le mot de Fargueil. Et ce mot, à travers les adulations de Paris autour de la vogue de ses pompées, faisait fortune, prenait la. conosinnee brève d'une formule résumant le genre de talent delà chanteuse.

Des journaux la clichèrent humoriste fin-de-iiècle ; elle se cristallisa dans le momentané et l'artificiel de cette forme d'art qu'elle mettait, à la mode et dont s'énwusiilla le iJasonent de lasalaeité parisienne. C'était, additionnée d'un condiment de Ma» gue, épicée d'un léger eaïenne, la dose émotionnelle qui, sur l'émouissement du eapiice d'un vient public, opère comme de stimulantes cantharides, cette nuance de libertinage sentimental qui éitéthîse les satiétés d'un peu de la passion des vieillards pour les filles doucemeat pleurantes sous les épreintes de leur désir.

— Ensuite, disait Rosarès à Claudine, il n'y a plus que les cirques, le sang des chrétiens sous la dent des lions, le pantellement rouge des chairs et l'horreur vraiment divine, la jouissance diabolique

de se repaître des massacres sur lesquels on est obligé de s'attendrir. Oui, nia chère Claudine, c'est vers cela que nous allons.

— fit, ajouta-t-il avec le mépris froid de ses yeux, c'est vous antres, les petites Circés qui, d'un geste gentil de bergère à houlette menant des moutons, fierez entrer les lions dans l'arène.

— Alors, c'est donc vrai ?

— Quoi ? fit Lorge au-devant de qui, un journal au poing, elle se jetait, avec la petite colère de son toupet jaune trémulant de gingaois.

— Mais lisez donc... là... là...

Et du plat de la main frappant l'entrefilet du Quotidien qu'elle lui mettait sous le nez, elle regardait converger, de derrière le miroitement du bino* cle, ses gros yeux de myope vers l'imprimé.

— Eh bien, mais, dit-il après avoir lu, je le savais*..

— Ah ! du moment que vous le prenez ainsi !

— Dame ! écoutez donc... C'était inévitable. Védelet est un cochon, tout le monde sait ça... Il m'a pigé mon genre ; tonte sa vie il a démarqué le linge dits autres.

J20 CLAUDINE IAMOUtt

Claudine haussa les épaules.

— Mais non, il ne s'agit pas de Védelet... Mais lisez donc jusqu'au bout... Cette Bluette Canon qui se met à m'imiter I Et à qui on fait un succès pour un genre que j'ai créé !

— Eh bien, et moi ? répliqua Lorge, gourmé. Ah ça ! je ne compte donc pour rien, moi?... Il me semble pourtant que votre succès dans notre dernière me revient bien un peu, à moi aussi.

Elle connaissait sa vanité, rusa :

— Est-il béte ! On ne peut plus rien lui dire ! Et l'amadouant de la câline rie d'un sourire :

— Mais oui, mais oui, Védelet est un cochon, mais j'ai bien le droit, quand je trouve la main d'une Bluette Canon dans mes poches, de la trouver raide.

Lorge se détendit. '

— Tenez, voulez-vous que je vous dise, ma petite Lamour ? Nous faisons école ! Mais vous savez, il y a entre Canon et vous la même différence qu'il y a entre moi et Védelet... Un garçon que j'ai nourri du surplus de mes dèches ! à qui je passais mes vieilles bottes ! A présent, il me vole mes chansons... Et il n'y a pas un article du Code pour ces chiperies-là l

Elle relut :

« La charmante divette Bluette Canon vient d'obtenir à l'Eldorado, avec la Fille aux Qk$ 9 la der-

nière chanson de Jean Védelet, un succès qui fait pâlir un peu l'étoile de la Claudine... »

— Un peu... Ah ! heureusement i Merci/ mon Dieu 1

Cette gouaillerie, elle la lançait du bout du mépris de ses lèvres ; et, tout de suite après, déchirant le journal et en pétrissant les morceaux, elle renvoyait en boule rouler sous la table,

— Ah 1 tenez, voilà le cas que je fais de leurs saletés I

Lorge ne lâchait pas sa rancune contre Védelet.

— C'est lui qui aura fait passer l'article. Ils sont ensemble, avec Cendron, comme cul et chemise... Après tout, il lui doit bien ça, à Bluette... Voilà trois mois qu'il mange à sa gamelle. 11 n'est pas dégoûté, Védelet.

— Mais alors, c'est donc une punaise de bidet 1 s'indigna Claudine en mettant dans le ton de cette injure toute la rage qu'elle se sentait contre la chanteuse qui se payait les services de ce laquais de lettres.

Lorge s'amusa du mot. Puis, abattant ses verres et les polissant avec son mouchoir :

— Dites donc, Claudine..* Vous ne savez pas pourquoi je venais ?

— Tout ce que voulez, mon petit ; mais pas de chanson nouvelle.,. Non, je suis trop éreintée, je ne pourrais pas...

122 CLAUDINE I&UOUR

— Mais non*.. C'est Gérardi, du Casino, qui m'envoie... Il voudrait vous Avoir pour la rentrée, il vous paierait le Pérou.

— Mais j'ai à peu près promis à La Bourdeille... Lorge, en froid avec les Folies qui lésinaient sur

ses droits, se monta.

— Laisses donc... La Bourdeille 1 Est-ce que ça compte, une parole à La Bourdeille ! Mais vous ne savez donc pas quel homme c'est ? Vous ne savez donc pas ce qu'il faisait pendant la guerre ?... 11 avait monté une petite affaire, oui, avec trois'gredins de son acabit... Et cette petite affaire, Je vous la donne en mille... U arrachait aux morts et aux blessés leurs dents, nom de Dieu! Vous m'entendez bien... Et ces dente de Français pêle-mêle et de Prussiens, il les revendait par centaines de mille à l'Amérique !

— Même que depuis ce temps, reprenait Lorge gravement après une pause où, tout secoué de fureur, il parut savourer la stupéfaction de Claudine, le commerce des dents ne va plus... Ça a fini par devenir d'un bon marché ridicule... Je te crois, il les envoyait là-bas par flottes ! Ah oui, on le connaît, votre La Bourdeille ï... Affilié à la sûreté par là-dessus 1.., Son b.... vit de la retape des filles qui viennent chez lui faire des hommes, pas vrai ?... Eh bien ! tout le monde sait ça, c'est lui qui les signale au bureau des mœurs et les fait foutre en cartes I

CLAUDINE LAMODR 123

— Ah, mais, c'est dégoûtant 1

Et sur cette parole proférée négligemment, elle se mettait à réfléchir en se passant sur le front le chatouillement songeur d'un doigt.

— Dites doac, Lorge».. Le Pérou, de Gérardi, à combien que ça monterait bien ?

— 11 ne m'a riea dit... Mais là, s'il vous donnait trois cents du cachet, hein ? Ça serait un petit peu mieux que les cent halles de eette crapule de La Bourdeille.

Elle. le contempla, ahurie, secouée par l'éaormité de la somme.

— Trois cents L.. Mon petit Large, je quitte La Bourdeille.

— Eh bien I C'est dit, je passerai voir Gtérajdi... Et pour le reste, il viendra, vous arrangerez cela ensemble.

La porte du palier battit, ils entendirent des voix. M me Lamour apparut avec un air de mystère.

— Tieiis, c'est vousLorge?... Vous dérangez donc pas... Dis donc, Claudine, La Bourdeille est là... J'étais chez la concierge quand il a passé devant la loge... Tiens, je me dis, qu'est-ce qu'il nous veut, ce particulàer4à ? Je lui cours après, il était déjà sur le palier... Tiens, qu'il me dit, c'est cette chère bonne madame Lamour... J'aurais un mot très pressant à dire à notre grande artiste... Alors, voilà, je viens te dire...

Loi ge mit un doigt sur sa bouche.

— Pas un mot...

— Pour qui me prenez- vous, mon petit? Mais là, vrai, ça m'embête de lui dire, à cet homme...

— Ah ! ouatte !

Elle avait un petit mouvement d'épaules décidé et allait ouvrir elle-même à La Bourdeille qui, très rond, soufflant et s'épongeant avec son mouchoir, un gros rire à sa trogne lippue, se coulait en biais par la porte, subitement se pinçait les lèvres en apercevant Lorge.

— Tiens, Lorge!... Ah! sapristi!... En voilà une veine 1

Tous deux se serrèrent les mains avec effusion.

— Mais oui, reprenait La Bourdeille, j'allais justement passer chez vous...

Et lui bourrant l'estomac :

— Vous savez, c'est entendu... J'augmente vos droits... Seulement, là, vrai, pour un ami, vous m'assassinez...

— Hein ! vous l'entendez ! fit Lorge en se tournant vers Claudine.

— Oui, c'est comme je dis... Mais que voulezvous? Je suis dans un de mes bons jours, je deviens prodigue en vieillissant... Mes enfants finiront par me coller un conseil judiciaire... Tenez, ma petite Lamour, je venais vous, parler de votre réengagement... Je ne veux plus compter avec vous, ce sera cent cinquante francs... Hein? Que dites-vous de papa La Bourdeille?

Il chercha dans la poche de son veston :

— J'ai là du papier... Nous allons signer, Lorge recula d'un pas en fredonnant, comme pour

paraître s'étranger du marché ; mais virant sur ses talons, tout à coup il regardait Claudine d'aguignettes. Elle toussa, hocha la tête, prit un air froid :

— Ecoutez, La Bourdeille, je voudrais bien... Mais on me propose mieux que ça.

— Àh ! oui, s'écria le gros homme en marchant avec de grands gestes par la chambre... Gérardi, pas vrai ? Eh bien ? je le savais, on me l'a dit tout à l'heure sur le boulevard. Mais Gérardi promettrait la lune ! Est-ce que sa commandite existe seulement?

Il arrivait lui prendre les mains et d'une voix qui jouait l'émotion, avec le battement rapide de ses lourdes paupières sur le cramoisi des joues :

— Voyons, mon petit, vous n'allez pas oublier tout ce que j'ai fait pour vous, hein? Il n'y a personne dans Paris pour vous avoir des salles comme aux Folies. Et mes affiches ! Est-ce que j'ai jamais regardé à l'argent avec vous ? Je sais bien, on dit que je suis un grippe-sou... Avec les autres, possible... On fait ses affaires comme on peut. Mais je viderais pour vous le fond de ma caisse. Voyons, hein 1 Cent cinquante, ça va-t-il ? Mon argent à moi n'est pas de la monnaie de singe comme l'argent de Gérardi, c'est du vrai argent... Mais, ma chère, ce Gérardi, vous ne savez donc pas qu'il a

126 GLMJDJKB LAM0UB

sauté cinq fois déj£ 1 Vous n'auriez pas cent sous de sa signature...

— Et voyons voyons, qu'est-ce qu'il lai promet, Gérardi ? demandait ensuite La BourdeilLe & Lorge avec l'effarement de ses gros caïcux apoplectiques*.. Dites, mon petit Lorge, qu'est-ce qu'il lui promet, vous qui êtes son ami, à ûérardi ?

Lorge se défendait d'un geste.

— Oh, moi, je ne sais pas. Trois cents, quatre cents...

— Quatre cents ! c'est faux, il en a menti.- Je vous jure qu'il en a menti, Gérardi 1 s'exclama La BourdeiiLe furieux, tapant ses poings dans le vide. Je suis un vieux renard, moi, on ne m'en fait pas accroire. MaisiLJbatladèche, votre Gérardi I Voilà des ans qu'il joue la série à la noire 1 En retournant toutes ses poches, il ne trouverait pas seulement cent francs à vous donner !

Et encore une fois il prenait les mains de Claudine, tendre, peloteur, son grand rire de dents blanches ébrasant ses lèvres papelardes :

— Eh bien, écoutez. Je me saignerai aux quatre veines, j'irai jusqu'à deux cents... Seize cents au mois! Mais c'est le prix de l'Opérai... Voyons, ça tient-il ? Alors signons.

Lorge, derrière La Bourdeille, fit de la tête un signe énergique de refus. Elle espéra gagner du temps.

— Ecoutez, je ne vous promets rien, je verrai... Oui, je réfléchirai.

Jfaîs i! insistait. Sur son masque de vieux cabot d'affaires^ passa. la grimace d'une comédie de désolation. Les coins de sa bouche remontèrent jusqu'aux oreilles, ses paupières titillèrent sons un pincement de fausses larmes.

— Alors, vous voulez donc ma ruine ! Mais je me suis endetté pour voua, ce n'est pas en deux ans que je pourrais me refaire !... Hein, voyons, mon petit, c'est-il ma ruine que vous voulez ? Faut-il que je crève ? Non, vrai, je ne m'attendais pas à celle-là... Six. mille francs d'affiches que je vous ai faits J

Dans la simulation d'une passion de bonne amitié, nn cri subitement lui venait :

— Eh bien ! je ne veux pas, je vous aime trop pour vous laisser faire une bêtise... Ce sera deux cent cinquante... Je vendrai mon buggy, je me mettrai sur la paille. Hein ? ça tient-il ?

Claudine s'opiniâtra , demanda huit jours. Et il se décidait enfin à partir, après l'offre d'une avance d'un mois qu'il voulait régler immédiatement et qu'elle refusait.

— Quelle canaille I s'écria Lorge quand ils se retrouvèrent à deux. Vous l'avez vu pleurer sa misère? C'est toujours la même chose quand on lui demande de l'argent... 11 pleure des larmes grosses comme des pièces de cent sous, et ce sont souvent, ces pièces de cent sous-là, les seules dont il vous paie... Tenez, une fois, à dîner chez lui dans sa villa de

1S8 CLAUDINE LAMOUB

Bois-Colombes, il nous disait, à ce cochon de Védelet et à moi, à propos de la déconfiture de Grosnier : « Ça ne m'étonne pas... Il n'avait pas un sou de dettes en lâchant son théâtre... Concevez-vous ça, pas un sou dé dettes 1 II avait payé tout son monde 1 Hé, parbleu! moi aussi, je paie... mais à petites fois, en me faisant tirer l'oreille. Y a pas de danger qu'ils me plantent là, mes gaillards ! je les tiens par ce que je leur dois... »

« La Bourdeille 1 un caïman qui vous mange en pleurant... Et cette fripouille-là, on lui connaît pour plus d'un million d'immeubles dans Paris, raclés sur ses champagnes et dans les métiers louches qu'il fait... On n'en finirait pas avec les histoires sur son compte... C'est encore lui qui se vantait à Rollion de ne jamais coucher avec ses pensionnaires: a Voyezvous, un théâtre doit être tenu comme une maison de joie ; sinon on se ruine, on n'a plus d'autorité. Tenez, Grosnier, il les avait toutes... Oui, un sérail... Il tenait sa comptabilité sur sa table de nuit. Eh bien, elles l'ont nettoyé. »

— Et son râtelier, hein, vociférait Lorge en un dernier feu de colère, vous l'avez vu ? Parbleu I il peut s'en payer au prix qu'il a vendu ses dents de Français I

Claudine, à quelques jours de là, traitait avec le Casino. Gérardi lui payait trois cents francs le cachet, elle s'engageait à chanter deux fois la semaine, comme aux Folies.

Puis La Bourdeille clôturait, elle redevenait libre ; mais des directeurs la réclamaient en province, des tournées lui étaient offertes, elle se décidait pour Spa, Trouville, Dinard, Aix-1 es-Bains.

Alors, dans l'appartement de la rue Blanche, parmi la bousculade des meubles, le linge et les robes en piles sur les tables et les chaises, tous les tiroirs ouverts, saccagés par le fourragement des poings de La Pipe, commença derrière le claquement des portes le bourrage des valises et des malles. On déjeuna sur des coins de nappes obstruées de cartons à chapeaux, de souliers jetés à la volée, de paquet s de chemises, avec tout juste la place d'une assiette où, de la hâte des fourchettes, on picotait un brin de nourriture au galop. M me Lamour fit monter le dîner d'un gargot voisin ; les repas s'expédiaient en bouchées courtes, rapides, en coups de dents négligents dont le mâchonnement se saupoudrait du nuage des poussières remuées.

ISO OLATflMNE LAMOOR

L'ancienne misère de M^Lamour, avec ses quatre sous de nippes dans la rareté du mobilier de ses deux chambres de la rue Lepic, lui faisait perdre la tête parmi l'encombrement de leur richesse actuelle. Elle s'agitait sur place, dans un démènement comique de sa grosse personne, secouée d'impatience pour des besognes qui ne s'achevaient pas et qu'elle était obligée de recommencer, sans mémoire, oubliant tout à coup l'objet à la recherche dïrçpieï eHè tournait par les chambres, vidant les malles après les avoir comblées, fourrant an fond des armoires 'le tâtonnement vente éiesporags dont' ensuite elle menaçait La Pîpe en l'invectivant.

Claudine, très musarde, toute Mèche et découragée dans le désarroi de leur ménage bohème, s'étirait en de» bâiWenrents d'ennui, sans goût delà lecture ni de rien, traînant de chaise en chaise, les cheveux en cardées le long dfe dos, son saut-de-lit passé par-dessus sa chemise. De sa vie d'autrefois, limitée aux couraiHerres à travers Paris, avec l'horizon d'une mince échanerure de ciel entre les hauts pans de maçonneries, du casanier de sa vie actuelle paressant après les heures de pioche en des flemmes anonchalies de petite parvenue, ÎW venait à présent le désir de s^en aller, une passion voyageuse, l'attîrement de Finconnu des pays où il y a des monta*» gnes et de la n»r.

Cette mer qa'eife allait enfin voir à Trouville, cette mer des tableaux dtt Salon battant de sesêcume*

CLAUDINE LAMOUfi 131

des pilotis d*estacaiâes 9 d'eflumant en vapeurs roses dans la couleur de coquillages des ciek, volotant en conques joaillées, cette meriies fhangemrnta à vue d'une féerie où une fois, avec Poiron, elle voyait, m de» remous de dos d'hommes toisant la vague, gondoler d'énormes toiles vertes awnnJao* le déferlement des hontes, surtout l'appelait, éveillait la confuse^ perception d'une antérieure station au bord do gris bourdonnant des lots, le mirage de l'époque incertaine d'une autre vie où de» mélopées lentes de berceuses, des chantonne méats de vieilles femmes de la mer s'attristaient de 1« plainte éternelle des ma-

Et, les narines frémissantes comme an vent du large, les paumes des mains titillées, avec le songe des- oscillations mélodieuses de l'immense prairie marine, elle se* tourmentait d'analogies, restait étonnée d'avoir tn«ové d'instinct, à travers l'inexpérience de l'art de ses commencements, les lents rythmes bercent?, les longues voix tratnanbesdeB bonnes aïeules écoutant se lamenter Ba tristesse des eaux.

M B * Lamour ne se souvenait de personne des leurs qui eût navigué ; elle se rappelait semlement d'an parent, lun vieil homme venu à Paris et qui toujours parlait d'unecete délai Bretagne où: son père possédait rax bateaux de péche^ où sa. mère, les nuits de tempête, avait tourné au cabestan.

— Qui sait ? disait Claudine, c'est peut-être cela, mtpeu dn sang qui me vient de là... Ah 1 et aussi

132 CLAUDINE IAMOUR

cette voisine, la Bretonne, la femme du menuisier qui avec ses dodo-l'enfant-do de nourrice de village, berçait son poupard... Quand elle chantait ses vieux airs avec le dodelinement de son derrière sur sa chaise, ça me remuait; je me disais : C'est comme du vent qui soufflerait par la cheminée...

— Oui, — et se parlant à elle-même, à travers la remembrance de leur ancien dénûment, elle parut conjecturer de mystérieuses correspondances, — oui, le hou hou triste du vent dans le froid des chambres de pauvres.

Enfin, dans la déroute de l'appartement, les chaises refoulées en tous sens, il ne régna plus que les six grandes malles bondées jusqu'au couvercle, six malles à coins de cuivre que Claudine un matin s'en allait acheter avenue de l'Opéra et qu'en s'asseyant dessus et pesant de tout leur poids, La Pipe et sa mère parvenaient à fermer. Comme à midi, le jour de leur départ, toutes trois brisées, échouées à un coin de table, les yeux battus, elles grignotaient leur dernier déjeuner, on sonna, Marthe Touque se précipita, gondolée d'essoufflement.

— Eh bien ! c'est donc vrai, tu t'en vas ? C'est Laquem qui me l'a dit l'autre soir au Rat-Mort. Tu comprends, je ne voulais pas te laisser partir sans te faire mes adieux. Et comme ça tu plantes là La Bourdeille? Tu passes au Casino? Ma chère/ tout le monde en parle. Un potin 1

— Que que t toux? La Bourdeille voulait me

garder. Mais je suis superstitieuse, il m'a pris une frousse ! Vois-tu, il ne fait pas bon se galvauder dans la même boîte.

— Et dis donc, parait que tu en vas ramasser, des ors !... T'as la veine, quoi l

— Peuh ! fit Claudine, les yeux dans son assiette, craignant au bout de la visite une demande d'argent.

M m * Lamour avançait la terrine de foie gras.

— Vous savez, si le cœur vous en dit...

Mais la Touque refusait, éboulée sur une des malles.

— Non, merci... Je suis dans un de mes jours, je n'ai pas le goût à manger... Seulement, si tu avais là une larme d'eau-de-vie... Oui, et une cigarette... J'ai besoin de m'étourdir.

— La Pipe ! mets donc la bouteille.

Elle se versait un grand verre, le lampait en deux traits, et, la cigarette insinuée derrière l'oreille sous la passe de son immense capeline de paille, tout à coup elle se mettait à crier .*

— Tu ne sais pas ce qui m'arri ve? Cette ordure de Bibi qui me plaque, crois-tu ? Ah ! ma pauvre fille, on ne sait plus à qui se fier... En se mettant avec moi, elle avait pour plus de mille francs de dettes... J'ai emprunté partout, je lui ai trouvé quatre cents francs... Et comme elle avait mis ses robes au clou, je l'ai renippée... Vois-tu, c'était trop de bonheur pour moi !

Elle vida le reste de la bouteille ; ses veut, dans la graisse malsaine des joues, s'enflammèrent.

134 oiAumra IAMOUR

— Noo , ta ne peux pa» savoir combien je r aimais, cette garce-làr avec ses petits airs de singe malade.. . J'aurais fait le truc pour la garder... Ah Hune sais pas } toi ! Eh bien ftgure-toi, elle me trompait ; un soir, elle est partie se remettre *we l'autre... Et, ma chère, ee qui est pis, c'est qu'elle me volait, efle me prenait mon argent, à mot, pour le donner et cette gaenuche! C'est met qui eaeçoeisl Alors, tu comprends, il m'a pris-une colère 1 Quand elle est rentrée an bout de trois jours, je tfni battWv.. Battue, «lui ! Je l'aurais tuée »... Et puis, elle s'est roulée, m'a juré de ne plue recommencer..* Moi r quart on me prend par le sentiment. «.Nous avons eu quinze bons jours... Mais voilà qu 'avant-hier, à la éemàère du Ghâtelet, où elle fait son autruche, die ne rentre de nouveau pas. Et le lendemain, je reçois un petit pouieU* liens, je Ta* là.

Elle fouillait dans la» poche de sa jupe et retirait un papier qu'elle Usait :

a Ma petite maman »... Vrai ! ça me fend le cœur, c'était le nom dont elle m'appelait... a Ha petite maman, ne m'attends pas. J'ai retrouvé un ancien type qui me met dans mes meubles. D'ailleurs, j'en avais assez de cette vie. Il est temps pour moi de songer à une situation sérieuse. Ainsi, pardonne-moi et pense quelquefois à ta petite Bibi qui ne t'oubliera jamais».. »

— Hein l Se mettre avee ua homme t fistae assez

CLAUDINE LAMOUR 13a

dégoûtant ! s'écriait- elle ensuite en chiffonnait le papier, la moue d'un vrai dégoût à sa large bouche élastique de comédienne, sa houche des coups de gueule qui, à la scène, lui coupaient les joues du serpentement d'une grosse sangsue rouge. Après tout ce que j'avais fait pour elle I .Après l'avoir fait engager comme autruche, elle qui n'est pas même héte comme une autruche, ce qui est encore de la bêtise sur des écbaeses ! Ah ! vrai* vrai...

Des larmes de colère et de douleur, dans son délaissement d'amour où elle s'égalait à la crise de passion des sexes complémentaires,. marinaient à présent ses petits yeux ronds comme des houles de poivre dans une daube. Elle disait à travers des hoquets :

— Vois-tu, mon petit ce n'est pas tant la peau... Ça, c'est la bagatelle... Mais l'amour ! On se donne, on croit qu'on va s'aimer toujours,^ puis-., etpuis...

Elle passa la main sur la mouillure de ses joues et d'une voix de regret qui lui montait du désenchantement de toutes ses passades de tendresse :

— Moi, j'étais faite pour être sœur de charké.,. Oui, faire de la charpie, frôler de la caresse des mains de pauvres corps.,, ça n'empêche pas de rigoler uupeu.

La drôlerie de cette cornette de religieuse en coup de vent sur sa folle caboche de pe'ehé, amusa Claudine.

— Je t'assure, je te ne vois pas en béguiu.

— Va ! va ! je les aurais joliment dorlotés, mes malades...

136 CLAUDINE IAMOUR

Et toute remuée encore de sa peine, l'entour des yeux bouffi, elle retirait la cigarette de derrière son oreille, l'écrasait sous son pouce mangé de nicotine, allait à la cuisine chercher une allumette.

— Vous savez, ma belle, nous partons à trois heures. Et voilà qu'une heure sonne... Avec vos jabotages...

La voix partait de la chambre voisine où M** Lamonr se faisait serrer par La Pipe les cordons de son corset.

— Comment ! vous êtes donc de la partie, ma petite madame Lamour?

— Allez, je ne m'en vante pas... Si jamais nous revenons entiers àt là-bas... Des pays de sauvages, paraît. Mais faut bien gagner nos argents.

La Touque se leva.

— Eh bien, je fiche mon camp, j* vas tâcher de m 'acheter une conduite, ça n'est pas trop tôt... Non, vrai, l'amour ne me dit plus rien à présent.

Elles s'attardaient un instant dans l'antichambre et Claudine lui demandait :

— Et toi, qu'est-ce que tu fais ?

— Oh! moi! je vais me mettre à rouler... Une tournée... Des pannes! Ah! vois-tu, dans notre sacré métier. . , Si seulement je pouvais mettre la main sur un vieux monsieur seul ! Et qui me coucherait sur son testament !

De ses larges paumes courtes aux rides de la peau réticulées comme de la baudruche et coupées

de l'entaillure profonde des ramuscules de l'arbre de vie, elle frappa ses gros seins.

— Ah ! on ne sait pas ce qu'il y a sous cette couenne... J'ai un cœur comme un tambour.

Puis, sur le seuil, reprise à sa folie:

— Mais là, tout de môme, hein, cette Bibi ? Quelle gouape I Moi qui l'aimais comme mes petits boyaux 1

Poiron, à l'égratignure des petites pattes de mouche de l'enveloppe, griffées comme de la pointe d'une épingle, reconnaissait l'écriture de Claudine.

a Une drôle de petite ville, ce Spa, et qui a l'air d'être peinte avec la couleur et le vernis qu'ils mettent à leurs bottes, une miniature joliment enluminée où, tous les matins, on fait des papillotes aux arbres, où de petits torrents lessivent des paysages gentils, des réductions Colas de rochers, sur des fonds de cailloux roses comme des fondants, une nature où il fait toujours dimanche avec à toutes les fenêtres des têtes de toutes les nations du monde.

« Ça m'a beaucoup amusée, je t'assure. Et avec ça, un succès! Un succès à m'en faire perdre la tète si ma petite tête, toute folle que tu la crois, n'était pas passablement calée sur mes épaules. Je

138 CLACWNE LAMOUR

trouve tous les jours dans mon courrier des poulets de princes russes qui mettent à mes pieds leur cœur enrichi de roubles et de diamants. Ça va me compléter ma collection d'autographes.

» Xanrailles aussi est ici, il a demandé à venir me voir à i'héteL Soi* tranquille, ee n'est pas comme avec toi, je «tûs toujours habillée quand il vient, fit puis, maman fait la garde, un vrai chien de berger, car Xanrailles à présent n'est plus un assez gros monsieur pour elle, elle s'est mise en tête que mon homme brun a quelque part un trône, un vrai.

« Oh ! cette maman ! Figure-toi qu'elle va tous les matins à l'église, .elle qui, à Paris, n'y allait jamais ; elfe prie te bon Dieu de la faire gagner au jeu. Et tu sais, on joue un jeu d'Infor ici! L'aprèsmidi, nous allons au Casino, elle m'emprunte des pièces de cent sous qu'elle met «or le tapies elle a gagné et perdu, perdu et g*g»é, ça lui a lait deux ceato franee au total qu'elle a fourrés dans se* vieux bas pour «ee petites douceurs de Parie. Moi |e chute encore deux fols, pais je aie pour Trouviile. C'est égaL, tu me manques bien, mon petit Poîroa... Pourquoi ne viensntu pas ? H y a 4e bien bennes têtes en marmelade de vieux gâtera; et ce que les petites canes à marier dams les grands prix de vertu font ici la retape L .. C'est affligeant peur ma vdeiile-fiilerie. »

Poiroo ensuite par les journaux apprenait son arrivée à Binard, les pluies de bouquets et tes rap*

pels de fies triomphas d'humoriste fin-de-sièeie. Un matin, la petite écritaœ en coup* de griffa» lui revenait,, son joli rire Mag<ueur peohé des taches d'eaere dont toujours elle se barbouillait les doigte en écrivant.

« Mo» petit Boâreft» c\est<e»core moi. Je sam la ooquehiohe des-geBStd'ici. Non, vrai, «ça prend dûs proportions ! Je vais -être obligée de mettre mes calottes doubles, de peur d'accident. /Quel dommage que Dmardsoilsi petit ! Je méfierais «amener en voiture chez moi le soir, et o» me deteltesait comme SarakJ Et voilà que les dames, les grandes* s'en mêlent ! Je ne devais chanter qu'oae fois ; elles m'ont offert de me payer des cachets supplémentaires... La haronne d'Effraa.ges, surtout, une petite vieille des contes de fées, et qui sautille sur une canne, avec des yeux de péché mortel... Elle m'a présentée l'autre jour à toute sa hande,. tout un armoriai de comtesses et de marquises. Il fallait les entendre.** « Dites donc! mademoiselle, je compte sur vous cet hiver... » EUes veuleat toutes oa'avoirchez elles à Paris pour leurs fêtes. J'ai fait ma Sophie, j'étais très à l'aise, je bavardais comme une pie. Et tu sais, les mots qui me venaient, je les ai lâchés comme ça me venait. Ça les a beaucoup amusées.

» Maintenant, si tu veux des détails psychologiques (comment ça s'écrit-il ?) je te dirai que je commence un petit peu à m'embêter, l'idole a la

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nostalgie de Paris. La mer, vois-tu, c'est très beau, mais avec le tas de caleçons qu'on y voit, ça ressemble trop à un lavoir public. Il faut, pour bien en jouir, descendre dans les terres et cesser de l'apercevoir...

« L'autre jour, avec ce croûtard de Passelecq, comme tu l'appelles, nous avons poussé une pointe dans les villages. Ah ! mon cher, c'est ça du vrai peuple, des vieux repéchés des naufrages, de grands fantômes de vieilles chantant au rouet. Je me suis admirée à travers l'air de voix lon-lan-laire dont elles vous chantent leurs complaintes. Mais tout de même c'est mieux, elles ne chantent pas pour des pièces de cent sous, celles-là ! Elles chantent comme elles vivent et comme elles meurent. J'étais très émue, je t'assure, j'étais chez elles comme à l'école... Ça me fera des effets quand Lorge m'apportera quelque chose.

» Et Marquise, et Marousse, et Trilby, dis, mon petit Poiron, ne font-elles pas trop de crottes chez toi ? Tu serais bien gentil en passant prendre des nouvelles de Coco chez ma concierge. Nous partons pour Aix dans six jours. »

» Ta vieillb Claudine. »

» P. S. — L'homme brun qui- doit m'asseoir sur son trône, un vrai, n'a pas encore montré le bout de son nez. Maman m'assure que ce sera pour Aix. »

CLAUDINE LAMOUE 141

— Mais, non, on n'en a jamais trop, de la couleur locale. Moi, d'abord, ça Ta me monter, ça me rappellera mes courses de là bas au pays des aïeules... Tiens, pour cent sous ce rouet... Ah ! mon cher, dire que depuis plus d'un siècle la toile des berceaux et des linceuls a été filée là-dessus au ronron des petites chansons... Où sont-elles, les mères-grands de mon vieux rouet?

Par dessus le déballement des coffres, dans l'ancien désordre du départ, avec une ouate de moisissure à la fermentation de la terrine de foie gra? restée sur la table, le tourbillon du geste de ses longs bras désigna à Poiron les emplettes de son séjour à la mer, un raccolement de choses dépareillées et vétustés, patinées de la fumée des àtres, usées au contact d'une humanité humble, le rouet, une saunière festonnée au couteau, an petit navire d'ex-voto, des chandeliers en bois, un coquemar, une lampe à bec, une mante et des coiffes de femme, des bijoux d'argent filigrane.

— Ah ! Poiron, si«je l'avais laissée faire, elle aurait acheté jusqu'aux punaises ! s'écria M m * Lamour, tassée dans son fauteuil à oreillères, les trois chattes en boule sur ses genoux.

142 CLAUDINE LàMOUB

— Va donc, maman, on sait bien que ta n'aimes que l'acajou, toi !

Et Claudine, sur le mépris de ce mot pour le goût du battant neuf de sa mère, se mettait à tirer d'une des malles une couronne de feuilles d'or, une coupe en cristal de roche, une pendule* un-éeri» d'où .elle sortait une branche d'églaotioe en diamants.

— Tout ça, des cadeaux ! Qu'en dis~tu,.mon petit Poiron? Tiens, aette coupe, pas? C'est pwr un concert de charité, «a coup de mer qui a**it emporté dix hommes d'un village. J'aieha»té, le mains est venu h l'hôtel arec ses adjoiats L~ ils pleuraient <en me disant : « Mademoiselle, ga*dez ça en T&Që&àament deyoUfcfcoaneeeav*».*. » A Spa, les afconnés m'ont donné la branche..» #mtil, beîa? Et il en pleuvait des cadeaux jusqi*e chez, h portier de l'hôtel... Cette: pendule, figure-toi, eh bien, je l'ai trouvée un soir en centrant, avee «se carte où il n'y avait que ce mot: « D'un de vos admirateurs ». Ça m'a fait rêver-

Elle s'appuyait des «poignets à la table devant Poiron, et, avec das petits mouvements de tête dont elle semblait battre la mesure dft ses souveaira, les yeux retournée aux vittos <éu voyage, elle disait d'une voix lente :

— Ah ! mon ami, quais soi** ! Si tu «v&ispu voir ta petite daudioe ! c'était du délire i .*. Une fois à Air, en me touchant, ça m'est «parti, 4e la joie, du bonheur, de Ténervement, jie ne «sais pas, et je me

CLAUDINE LAMOUB 143

set» mise à brâùre comme un veau. No», je n'en pouvais plus, c'était bon comme une peine qui ferait rire.

— Et tout 4e môme, ce que je sais conteste d'être revenae, disait, lamioate suivante, avec l'allumement d'une moite de gaieté, la soudaine Claudine de ses farandoles d'bomear et de pensée... Non, vrai, j>'en avais assez, ça tournait à la scie. Demande à maman comme je me suis peachée à la portière en apercevant dans le soir le gaz de Paris. J'ai agité mon mouchoir comme s'il y avait eu là, dans tout ce noir,, des visages d'amis qui m'attendaient. Maman et La Pipe sont parties en avant, avec les trois voitures de nos bagages. Et moi, j'ai voulu rentrer à pied, j'étais éreintée, mais ça m'était bien égal. J'ai marché devant moi, j'aspirais à plein nez les odeurs de mon Paris. Je me disais : Même souffrir ici, c'est encore du bonheur. Vois-tu, Poiron, ça ne peut pas se dire, ces choses-là !

— Oui,, fit ce Parisien endurci de Poiron. Un jour je suis parti pour Enghien avec l'idée d'y prendre des bains de mer. C'était Villenewe qui m'invitait à venir passer quinze jours, chez lui,, au bord du. lac. Eh bien ! le soir même v j£ rentrais prendre mon absinthe à V Américain.

M°" Lamoor, engourdie de béatitude dans ses capitons, entrouvrit une paupière.

— Poiroxihest comme moi... Si c'était pas qu'on trouve là-bas des gens de son monde à qui qu'on

peut causer, on n'y resterait pas vingt-quatre heures.

Claudine allait prendre ses trois chattes au giron de sa mère et, couchée de son long sur le tapis, en travers des paquets de linge évacués des malles, les roulait de la camaraderie de ses mains joueuses, fourrageait leur toison de gros manchons vivants.

— Ah ! m'amourettes ! m'amourettes ! C'est fini, on ne se quittera plus, mes mimis...

Puis ce fut l'invite d'un sourire avec lequel vivement elle se dressait sur les genoux et disait à Poiron :

— Dis 1 veux-tu me mener manger une friture à Auteuil?

Son répertoire des Folies, elle l'emportait à la réouverture du Casino.

L'androgyne silhouette moulée au collant de ses fourreaux d'une nuance variant du vert libellule au vert caïman des kakémonos, la drôlerie de son air de clownesse anglaise aux nudités de chair coupées du noir des longs gants, au front cime du petit casque de flamme, tout de suite retrouvait dans le décor rouge de ce music-hall les délires des soirs de Rochechouart.

La gène de l'inconnu d'une salle nouvelle d'abord subsista, la troublant, la faisant entrer tonte émue» déroutée par l'inhabituel des optiques. Mais bientôt elle se familiarisait avec le recul de la fin des fauteuils sous l'ombre de la galerie, le grand trou c'air par-dessus Pévidement de cette galerie circulaire, les vibrations froides, les scintillements de micas et de gel de la nappe électrique dardée des capsules en bouquets.

Un bleuissement pâle de minuit de lune, le glissement d'un éclairage égal, très doux, comme les transparences d'une eau épandue, allégeait le feutrage foncé des rangs de loges du rez-de-chaussée, violaçait les velours rouges des fauteuils d'un ton d'aubergine, dans le haut verdissait l'or pâle des arabesques da fond de la galerie et du plafond.

Et là-dessous, en le frêle et le cassant d'une lumière de cristal de roche, le découpage net des têtes, le bleu polaire des petites ombres portées coulant sur les peaux, le miroitement glacé des calvities parmi l'outre-mer du noir décomposé des habits, les prismes joueurs et le chatoyé des robes de femmes. Elle s'habitua à revoir aux mêmes places, avec le raccourci de l'assiette des corps, des figures qu'elle finissait par reconnaître de l'imperceptible glissement de ses yeux, comme les touches et la bariolure des pochons de couleur d'un tableau.

Là-bas, aux Folies, après les fauteuils des premiers rangs, le tassement des spectateurs autour des

petites tables rondes rendait plus matériellement sensibles l'oscillation et la densité des grandes affluences. Le regard de Claudine, en entrant, se portait là, jouait comme aux creux et aux soufflures d'une houle, s'amusait de l'air de remous qui, dans ce fond de salle agitée, battait les têtes.

toi contraire, le plan géométrique du Casino» l'alignement jusqu'au bout des rangées de fauteuils comme dans un vrai théâtre, la refroidissaient, avec leur parquement clairsemé de public, l'ondulation par files de la pâleur électrique des visages. Le pourtour du promenoir autour des loges, en massant tout à coup des épaisseurs compactes de têtes, ensuite lui restituait la sensation du remuement d'une foule qu'elle éprouvait aux Folies.

Une partie de son auditoire des Folies seulement la suivait dans ce déménagement de sa bruyante célébrité ; mais il lui arrivait, par compensation, dans ce théâtre de bel air qui ne sentait plus le faubourg, une clientèle toute neuve, la fleur de la haute gomme, le rire peint des grandes cythéréennes, le battement amusé des mains des femmes du monde.

La vieille baronne d'Effrangés mettait à la mode les vendredis de la Claudine. Ces soirs-là, le boulevard montait en mabse, une queue d'équipages s' alignait jusqu'au bas de la rue, la salle prenait un aspect de gala, tous les hommes en frac, les fauteuils découpant un damier de blanc et de noir, avec

CLAUDINE IAMOUR 147

la cerclure d'or des lorgnettes en tous sens, le miroitement des faces à main à la curiosité des visages.

On arrivait an peu avant dix heures, dans le claquement des gifles et des coups de pied au cul d'une fin d'agile clownerie, dans les râclements d'une estudiantina en bas et capes noirs, aigrement gultarisant, pinçant les cordes en de frénétiques bouillonnements de manchettes à dentelles comme des écumes de crèmes fouettées, ou bien dans une farce de duettises nègres aux mufles camards sous des chapeaux en tuyaux de poêle. Ces bouffonneries et ces musiques, ces spasmes hilares se perdaient dans le tumultûment des entrées, le coup sec de la fermeture des loges, le froissis des étoffes, les grêles caquetages féminins piqués sur le bourdonnement sourd des voix d'hommes.

Puis le rideau, sur une claque sans chaleur qui faisait revenir dans une salve mourante les artistes, le rideau-affiche aux lettres nonciales et aux vignettes d'annonces, se baissait, un brouhaha d'entr acte s'interposait, préparait à l'attente de l'étoile. Claudine, en achevant de boutonner ses gants, vite habillée à présent qu'elle se payait les services d'une femme de chambre doublant La Pipe, réservée aux corvées ménagères, arrivait coller l'œil au treillis du rideau.

Tout à coup, les trois gros coups résonnaient comme un pas dans la coulisse, répétés par le bâton

du chef toupillant sur son haut siège pour faire face à la scène. Un grésillonnement du timbre ensuite faisait se lever le rideau, les archets, les cuivres et lq, batterie partaient, attaquaient la ritournelle. Sur l'éclairement d'un décor de paysage vert, le mirage joli d'une nuit deBergame,dans un pluvinement de lune versé par les projections des cintres, éclatait la petite huppe de perruche.

Une minute, la peinture framboisée du sourire, dans le bleuté du blane des joues sous les ondes électriques, se penchait, dominait les mains tendues comme des cymbales au bout des bras. Puis les longs gants noirs se décroisaient: la tête sur le côté, elle battait le petit mouvement bref dont elle commençait ses chansons.

La nuance de l'admiration, avec le changement du public, avait varié. La sentimentale et mièvre Nicette qui, aux Folies, enlevait un public dans les prix doux, chatouillait médiocrement cette assis» tance sélect, d'un blasement auquel il fallait des épices relevées. Elle s'était décidée à modifier l'ordre de ses numéros, débutait par la dernière de Lorge, leur vidait ensuite les poivres et les curris d'un répertoire plus fermenté.

Et c'était comme là-bas, après le couplet final, la même moue charmée et gamine dont elle revenait en scène, le petit frisson pâmé des fauteuils au recommencement des ritournelles, un grand silence ensuite autour de l'air de tête décidé dont elle se

campait sous l'émoi de sa houppe jaune verdissant aux électrophores, ses gants noirs plaqués de luisants bleus, avec le mince tordion bleu de son ombre derrière elle sur la clarté dure des planches.

Le rideau retombé, elle trouvait dans sa loge, en rentrant, des bouquets, des cartes, des sachets signés Pihan et Marquis, que tous les vendredis, M m * d'Effrangés et ses amis lui faisaient passer. Et, en se laissant déshabiller, la peau frôlée par les doigts agiles de Rosine, la femme de chambre, elle se mettait à croquer des pralines, tendait les cornets glacés à Lorge, à Poiron, à Pfaffein qui, pour se ménager rentrée des coulisses, avait pris une part dans la commandite de Gérardi.

Ce gros juif rose, depuis que Xanrailles, dépité, s'en était allé faire un tour en Orient, activait auprès d'elle une cour obséquieuse et tenace, aux sourires humbles, au chuintement d'un jargon de Francfort, à travers lequel un soir, lui aussi, comme Xanrailles, se risquait à lui offrir « eun bedide coupé ».

— Tiens ! Claudine '

C'était la Touque dans l'étouffement d'une après-

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midi de mise en vente du Louvre» parmi le pillage des rayons où, tout à coup pincée d'une de ses crises d'emplettes, avec le farfouillement de ses gants à travers les tas, la chanteuse débouchait, un petit feu aux joues, toute chaude de la joie des « occasions » qui lui vidaient son porte-monnaie.

— Ah ! toi !

— Oui, j'étais venue. Des cravates... une canne...

Claudine questionnait d'un haussement de sourcils étonné. Plus bas alors, gênée, avec un tremblotement des paupières, sans la regarder, la Touque chuchotait :

— C'est vrai, tu ne sais pas... Eh bien, j'ai un amant... Un petit, le fils de ma concierge... Alors tu comprends... Mais oui, je lui ai promis une canne et des cravates.

— Ah bien, merci 1 Et ton ancienne tendresse ? Et Bibi ?

Une colère surenfla le ballonnement blet de ses joues fibriliées de coupe-rose, troussa méchamment les coins de sa bouche.

— Oh I celle-là î Elle a lâché son type et s'est remise avec sa roulure... Vrai ! Ça m'a dégoûtée pour toujours des femmes ! Je me console avec les hommes...

— Tiens, reprit-elle en tournoyant dans un remous de foule, regarde, il est là.

Et, toute heureuse., en un changement à vue de son visage dé grosse cuisinière sensuelle, l'œil hu-

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mide, ses lourdes lippes ouvertes comme des gousses, elle désignait un blondin, une figure longuette et maladive de collégien vicieux qui, en veston, une casquette à galon d'or sur ses yeux bleu-de-lin à cils blancs, considérait le rayon des cravates.

— Est-il mignon, hein ! Je gosse ?... Une vraie fille... Naturellement, la mère ne sait rien, nous avons des rendez-vous en ville... Et la nuit, je monte à sa chambre... Avec ça, d'une fidélité ! Y a pas de danger qu'il me trompe jamais, celui-là l... Enfin, quoi ! je suis heureuse, c'est la première fois que j'aime vraiment quelqu'un.

Claudine s'égaya.

— Tu les prends donc en nourrice à présent ?

— Ma chère, je t'assure, c'est le bon âge... Je le forme.. Il aura fini ses classes dans six mois... Et comme ça, quand il est bien gentil, je lui fais mon petit cadeau... Tiens I le voiB-tu comme il te relu* que du bout de l'œil ?... Il te connaît, va, il a vu ton portrait chez moi, je lui ai promis de le mener t'entendre... Mais, je t'en prie, ma petite Claudine, ne le regarde pas trop, ça me rendrait jalouse.

En l'attirant par le bras, elle l'obligeait à tourner le dos au petit homme qu'elle continuait à surveiller d'un regard attentif» Une grande fille brune, l'air hardi et rusé, des paquets dans les bras, restait plantée à un pas et les observait.

— Ma femme de chambre, fit Claudine.

-Ah î

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Le noir d'une minute d'envie pour le bonheur d'une camarade brouilla les petites prunelles rondes de Marthe Touque.

— C'est vrai, te voilà lancée dans les grands prix, toi !.. C'est pas comme moi, j'ai fait cent francs de toute ma saison... Ajoute que Cabriol, avec qui nous faisions la tournée, m'a posé un lapin de deux louis... Et mon gargotier qui parle de me saisir!

Des coudes, de gros ventres de femmes, dans le pétulant courant de la travée, les bousculaient, elles se reculèrent de quelques pas derrière un comptoir. Mais, tout à coup, le mépris d'une grande femme aux yeux froids se leva de dessus un lot d'étoffes qu'elle brassait de ses poignets cerclés de bracelets.

Elles reconnurent Bluette Canon.

— L'as-tu vue, hein ? fit Claudine. Elle me vole mon genre et ça vous toise ! Quel chausson !

Et une hargne de fille du peuple lui passant subitement en mots crus à travers sa distinction d'artiste fine, elle tendait le cou, criait :

— On sait bien son prix à celle-là... Tout le inonde l'a sans chemise pour cinq louis... Et cette peaulà a trois enfants, ma chère I

— Tiens, c'est vrai, à propos- ! s'exclama la Touque avec l'air de malice d'un coup droit qu'elle portait à r amour-propre de Claudine. La Bourdeille l'engage aux Folies... Il est furieux contre toi, La Bourdeille, il se venge en lui faisant le double des

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affiches qu'il t'a faites... C'est Védelet qui me Ta dit.

— Eh bien, c'est du propre !

Quelqu'un passa, salua d'un grand coup de chapeau.

— Tu le connais donc ? s'écria la Touque. Le prince de Trou... trou... ça finit par un ki... un ambassadeur,, ma chère.

— Mais non... Seulement, ça ne m'étonne pas... Y a maintenant des tas de gens qui me saluent dans la rue et que j'ai seulement jamais vus... Alors, comme ça, cette Canon...

Elle enleva des mains de la femme de chambre une boite dont elle faisait sauter le couvercle.

— Tiens... Quand elle aura comme moi ses portraits sur du savon, la Canon, je cesserai de l'appeler un sabot.

La Touque s'étrangla en un cri.

— Mon gosse qui cause là-bas avec une femme ! Elles se quittaient.

Claudine restait un instant encore à tourner autour des comptoirs ; puis, le chuchotement de son nom ébruité autour d'elle l'agaçait, la rejetait à son fiacre remisé sur la place, toute trépidante, montée contre le tour que lui jouait La Bourdeille.

Elle donnait son adresse au cocher, le cheval repartait ; mais au tournant des Français, elle apercevait la petite bosse de Laquem, planté à l'étalage de Tresse et Stock.

Elle cognait à la vitre.

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— Psitt !

Le peintre des bastringues et des beuglants, l'impressionniste ironique des coups de gaz luisarnant sur des chahuts de marlous et de gourgandes, tapant à cru d'étranges mufles bouffis et talés, des venaisons avariées de ribaudes maûues, ce comte Léhan de Laquem qui signait Laquem tout court ses savoureuses cuisines de bas populo fermenté, vira sur ses talons.

— Dites donc, Laquem, vous qui êtes reBté de la maison là-bas, c'est-il vrai que La Bourdeille vient d'engager Canon ?

— Oui, et elle est même rigolo, l'affiche ! Oh ! Paillot ne s'est pas mis en frais, il a tout simplement copié votre gesle des affiches de Royat.

— Ah ! vrai ?... Et où la trouve-t-on, cette affiche?

— Mais je ne sais pas... C'est Frouard qui m'a montré il y a trois jours le bon à tirer... On devait commencer à coller ce matin.

Elle se faisait descendre à l'angle de la rue Richelieu, remontait toute seule le boulevard pendant que la voiture ramenait la femme de chambre, et tout à coup, du furètement fouilleur de ses yeux plongeant à travers les files d'arbres, par dessus la galopée des fiacres et la houle noire des parapluies, elle devinait, dans la traînée rouge de l'allumement du gaz sous un crépuscule orageux, le grand placard teinté de tons de pastel, l'impression aux en-

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cres lithographiques d'un air de sa personne et de son geste qui la faisait repercer à travers l'image de Eluette Canon.

Elle traversa les asphaltes baveuses, passa devant l'affiche, repassa sans s'arrêter, les prunelles vrillantes, avec un titillement de colère sous ses gants, l'envie de lacérer l'enluminure à la pointe de son en-cas.

— C'est moi, moi... Ils m'ont pigé jusqu'à mon toupet... Il doit y avoir des lois, pourtant...

Enfin, elle hélait un cocher, se faisait reconduire, toute lâche et détendue dans les coussins, en proie à une peine sourde de son orgueil d'artiste où elle sentait lui venir la rancoeur pour l'outrage de cette concurrence presque frauduleuse, l'ennui de n'être pas encore de celles qu'on ne pense même pas à remplacer et pour qui des mains se lèvent courroucées, vengeresses, déchirant le mensonge et Tjnjure des réclames ennemies.

— M'ont-ils assez salement lâchée 1 Moi qui pour* tant leur faisais des salles !

C'était, dans ce cri de candeur furieuse, dans la naïveté et la drôlerie ingénue de cet éplorement, la passade d'un navrement sincère, un furtif orage de douleur qui, momentanément, la sensibilisait à l'idée de l'abandon de tout un public.

En rentrant, elle trouva sur la table l'enveloppe des pains de savon, un papier glacé, enluminé delà réduction d'un de ses portraits des grandes affiches de Royat.

Aussitôt la crise passa, sa vanité s'ébroua, elle appela La Pipe et lui cria :

— Tu vois bien ça ?... Eh bien, ça, c'est la gloire

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