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Cette virginité de Claudine Lamour? Un contresens, l'anomalie d'un tempérament en désaccord avec la pétulance et la rouerie de l'esprit, la contradiction d'une cervelle tôt dévirginisée et de l'indolence de la personne secrète, peu passionnelle, d'une sensualité émoussée.
La virginité toutefois relative de la petite vierge du pavé de Paris, de l'ancien trotlin des heures louches de La Chapelle et de Montmartre, lâchée aux perversions de la rue, frottée au compagnonnage des femmes de douze ans, défraîchie toute jeune à l'usure des frôlements de mâles à peine pubères.
La nuance de virginité des gamines des quartiers de misère rentrant la nuit, se retournant sur des gestes de couples vagues dans le renfoncement noir des porches, s'attardant à regarder sous le clignotement des lanternes la retape des filles en accroche-
cœurs, les patients marchandages qui ensuite s'insi nuent dans le couloir des hôtels borgnes, s'amusant de hausser au-dessus de la bottine l'écourtement de leur jupe pour la paillardise sournoise des vieux messieurs en cache-nez qui, quelquefois, les attirent derrière une palissade et les étranglent. Et chez ces petits batteuses de trottoir, tout de suite salies par les images impures, précocement fermentées et vénéneuses, la gaminerie de l'éveil de la nubilité, l'apprentissage du frisson froid qui fait se granuler les papilles, l'expérience de la chatouille des contacts, l'initiation au mécanisme des sexes les rendant, à travers un reste d'ignorance, déjà savantes, les mûrissant pour le péché intégral.
Claudine se rappelait d'un petit amant qu'elle se donnait à treize ans, le fils d'un boisselier de la rue des AbbesBes.Les soirs de dimanche, ils montaient à la butte et tous deux assis dans les gravats et les pissenlits, avec le grand bonheur de jouer ensemble au mariage, il la faisait mourir en lui baisant la bouche*
— Et tu sais, disait elle un jour à Poiron en lui racontant l'anecdote, ça allait aussi loin que ça pouvait aller... Ça n'a tenu qu'à un fil. Si bien que longtemps, pour la petite secousse que ça me faisait, un mal de ventre me donnait la peur d'accoucher.
Puis une fois son amant l'avait culbutée, elle lui avait griffé les joues avec une vraie fureur ; quand
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ils se rencontraient ensuite, il la bombardait de crottin de cheval.
Elle connut les avaries de la vertu à travers les tâtonnements du goût de l'amour, les demi-abandons et les refus de l'émoustillement des sens, les essais de petite mort en des glissades vers l'absolu de la connaissance. A force de se défendre et d'oser, il survenait au bout de ces amusettes et de cet écolage du plaisir, au bout de l'effleurement de tous ces attentats qui n'aboutissaient pas, le décati d'un à peu près de dévirginisation chez une fille au fond demeurée vierge.
Poiron un jour l'amenait poser dans son atelier, amusé de son délurement de gosseline. Un bout de chemise en travers des tétins, les bâtons grêles de ses jambes sortant de sa jupe trop courte, avec le rire drôlichon de sa grande bouche mince et la mutinerie de ses yeux vairons sous l'ébouriffement de sa tignasse rousse, elle lui fournissait tout un temps la canaillerie rigoleuse de ses inimitables tortillons, le dégingandé de leurs attitudes maigres, aux apophyses en clous, devant un lavabo de chambre garnie, leurs têtes de vice allumeur aux yeux de rat, sous le gaz d'une vitrine où un youtre obèse, sa canne dans le dos, les reluque. La variété et le faisandé de ce libertinage de la gourgande à Paris entre quinze et dix-huit ans, il les multipliait dans ses feuilles illustrées, du hersage d'un cmyon mor-
dant et gras, entamant profondément les vicieux dessous humains.
Poiron bientôt, dans l'alacrité de cette cervelle toujours en l'air, dans le don de l'imitation qui, une fois, lui faisait singer le battement des mains et le couic d'un pauvre vieux qu'elle voyait crever sous un fardier, flaira la verve comique, l'éveil de la comédienne.
Toutes les chansons de la rue, elle les savait et les redisait avec une voix et un air de tête à elle qui, à quelque temps de là, donnaient au dessinateur l'idée d'inviter Lentéry. Et Lentéry rimait pour elle son Trotlin, la menait débuter chez Salsifis.
Poiron d'ailleurs, en Parisien désabusé des collages, en artiste habitué à travailler de l'humanité, mettait son amour-propre à ne pas la posséder, à façonner avec sa philosophie de la vie cette troussepète qu'il traitait en grand frère grondeur, la dégoûtant de l'ordure de ses premières fréquentations, usant en elle la saveur de l'homme, finissant par en faire à travers son pessimisme méprisant et ulcéré, sa blague froide d'implacable moraliste, le joli monstre de virginité qui, de sa virginité rouleuse frottée à l'amour, disait :
— Moi, je n'ai commencé à être vierge qu'à dixhuit ans.
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Une après-midi de février, Claudine, en paletot au collet remonté, un vieux tartan autour des épaules, frileuse, blottie à la chaleur de la bûche dans l'impératrice basse qui lui remonte les genoux, lit les Mémoires de Af 110 Clairon, prêtés par l'aimable et vieux Fouret, l'académicien. Tout à coup elle abat le livre sur ses cuisses, et, un doigt entre les pages refermées, se regardant et s'adonisant à travers le mirage de la comédienne, murmure, rêveuse :
— Ah ! quelle femme, Rosarès ! celle-là aussi était du grand modèle 1
— Aussi ! relève de l'impertinence d'un sourire sous sa moustache à l'espagnole l'étrange Rosarès assis devant elle, caressant de sa main gantée la pomme d'or du jonc qu'il tient entre les jambes.
Elle l'observe dans un plissement de ses yeux, se sent devinée, hausse les épaules. Et le rèche d'un froid de bise et de gel qui, malgré le feu, filtre par les fentes et irrite ses papilles, lui aigrit la voix.
— Mais oui, il n'y a que moi qui m'intéresse travers les autres.
CLAUDINE LAMOUR " f ICI
Derrière la pénombre des rideaux réunis ver* le bas par des épingles, dans la tiédeur douillette de la petite chambre close, les trois chattes roulées en boule aux écouailles de la chancelière de M me Lamour, le silence retombe, un assoupissement doux d'intérieur de petite femme qui se dorlotte, une paix de songerie seulement bruissante du crépitement du bois sur les chenets et où meurt le roulement sec des voitures de la rue.
Claudine a repris sa lecture, le livre haussé, au bout de ses doigts, jusque près ses joues. Rosarès, par- dessus le haut des tranches qui lui coupent à moitié le visage, regarde le sautèlement de ligne en ligne de la lumière de ses yeux comme de vives mouches vertes dans l'éclairement du reflet des pages à son front estompé du contre-jour dea vitres. La pendule sonne trois heures, elle lève le nez, l'aperçoit concentré dans le regard dont il l'étudié.
— A quoi pensez- vous, grand ténébreux ?
— Ah ! ma chère, n'allez pas rire. C'est une histoire comique et tendre qui me revient, une histoire comme une légende des temps où, autour des figures, il flotte un peu de brouillard... J'ai follement aimé, dans un pays où vous n'irez jamais, — j'avais bien dix-huit ans déjà, — une petite Javanaise qui avait, au fond des prunelles, une certaine lumière spéciale qu'ont par moments les vôtres. Oui, en vous observant lire, j'ai revu cette lumière, un sein-
tillement vert des eaux sous Tété des feuilles, le Crissement des ailes d'une libellule sous des roseaux. . . C'était une danseuse sacrée, aux gestes de mains comme un battement d'éventails, et tournant sur ses jambes nues cerclées d'anneaux avec des balancements très lents de la taille. Oh ! une petite bête fine qu'on aurait pris plaisir à chasser dans les halliers, un petit singe folâtre et gentil qui me mordait la main.
— Heureusement, reprend Rosarès avec un peu d'âpreté dans la voix, la petite danseuse un jour fut mangée par une panthère. Je tuai la panthère et la dépeçai. J'en ai gardé fidèlement la peau. Et, c'est ici que l'histoire devient amusante, vous ne me croirez peut-être pas, quand j'eus tué cette panthère, je ne pensai plus du tout à ma petite Javanaise. Tout mon amour fut pour la peau de la béte qui l'avait mangée, je me couchais dessus, je l'embrassais. Oui, dit-il en découvrant dans un rire les pointes acérées et blanches de ses dents, c'est encore là le meilleur souvenir qui m'est resté d'elle.
Claudine, à ce conte «voluptueusement rouge, à la vision amoureuse et cruelle de ia mignonne femme animale et de sa chair tendre s'enfonçant aux crocs vermeils, éprouve un petit émoustillement féroce, un léger plaisir froid d'horreur qui lui fait regarder la bouche dont il lui parle et où, dans le rire aux dents de félin, lui paraît goutter un peu du sang de la gentille sin^c.
CLAUDINE LAMODK 163
— Mais c'est tout simplement atroce, votre histoire !
Puis une analogie l'amuse.
— Quel étrange homme vous faites, Rosarès!
Mais alors, c'est donc cette panthère que vous aimez en moi, puisqu'elle avait mangé la petite danseuse qui avait mes yeux l
Rosarès prend un temps, loi répond :
— Je vous prie de croire que je vous prends trè6 sérieusement pour une petite panthère « aussi ».
Et, d'un appuiement de la voix, il souligne le rappel du mot qu'à propos de la Clairon, en s'éga- Iant à elle dans un élan de sa vanité d'artiste, elle lui a dit tout à l'heure.
— Eh bien I dit Claudine, je sais à présent dans quel ordre vous classer, vous... Je vous appellerai dorénavant mon tigre.
De Poiron à Claudine, la camaraderie des séances de pose, entre un artiste écouteur et un modèle à l'esprit éveillé et jaseur, cette intimité des longs jours passés à se connaître, avec des bouts de déjeuner
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sur le coin de la table encombrée de livres, de journaux, de dessins et de plats à débourrer les pipes, prenait la force et la durabilité d'une exceptionnelle amitié.
La gosse, en se décortiquant, en s'affinant aux biseaux de son esprit, dans le stage d'un art où il lui communiquait un peu du mordant et de l'endiablement froid de son art à lui, devenait pour Poiron une fille de sa famille intellectuelle, une création dont il modelait savamment le vice blagueur, le décrément mousseux et garçonnier.
C'était lui qui, dans les tirebouchons d'une mèche à son front, trouvait la drôlerie, la pétulance du fameux toupet de ses vrais débuts au Chat-Noir, de cette huppe qui la crétait d'un air de postiche de clown et lui donnait la malice et régrill arderie d'une petite faunesse des grandes sylves humaines.
Un pastel tatoué d'écrasis qu'il dessinait à la lampe d'après elle, avec le rouge des pommettes et du rire dans la veloutine des joues, elle l'accrochait dans sa chambre prôs du miroir et s'efforçait d'en restituer le grimage sur nature. Un jour Royat à qui La Bourdeille demandait une affiche, pour l'entrée de Claudine aux Folies, arrivait la voir et, apercevant le pastel au mur, s'émerveillait, demandait la permission de l'emporter.
C'était des indications de cette exquise enluminure, de cette pochade d'un soir allumée de chaleurs roses, au frisson joueur delà peau sous les
fards, au battement des ailes du nez dans le peinturage d'une tête de poupée, que l'étourdissant affichier tirait le caprice, la fine arabesque en liane de ses sémillantes lithographies. Poiron, en une dèche, vendait ensuite le pastel à Royat qui, plus tard, con sentait à le céder à Claudine, attachée à ce souvenir comme au miroir de son art.
A travers sa montée de cigale à quarante sous le cachet, de petite mime des bouibouis de Belleville devenue l'étoile des grandes salles, Poiron restait son conseiller, le bon ami qui lui imaginait la coupe de ses décolletages, le dessin et la couleur de ses robes, auprès de qui elle se renseignait sur la valeur d'un geste et la trouvaille d'une intonation.
Cette amitié presque passionnée et insexuelle, la familiarité de leur ménage d'art qui, dans les types de Poiron et dans la cuisine de ses dessins, continuait à mettre un peu de la grâce épicée de Claudine et la faisait s'inspirer, elle, des forts ragoûts de son originalité d'artiste, amenaient un soir, auprès de quelqu'un qui s'informait indiscrètement, cette riposte du terrible crayonneur :
— Oh 1 nous, c'est un collage de cervelles 1
11 subsistait, en outre, de leur connaissance corn- / mencée à la me, de leurs après-midis de flânes avec Laquem à travers les paysages de gravats et de culs de bouteille des banlieues, des soirs où il lui payait j un cintre à l'Ambigu ou à l'Odéon, la gaminerie
d'un compagonnage de jeunesse, avec la différence de quelques ans seulement dans leurs âges.
Claudine, en fille du pavé chez qui s'éveille l'âme d'une grisette, quelquefois sentait lui revenir le goût des sauteries sous la tonnelle, des fritures mangées au bord de l'eau, des parties de balançoire aux guinguettes, des ballades en nacelle sous les saulaies. Alors elle envoyait un petit bleu à Poiron ou courait le débaucher à son atelier; ils prenaient un fiacre qui les débarquait à la campagne, dans cette campagne paradoxale bornée d'un horizon de cheminées d'usines, boursouflée de monts d'escarbilles, cabossée de mergers, aux maigres persils de feuillages, aux ombres de files d'arbres en dents de peigne sur la craie des routes où vaguent des orgues pleurards, et qui, à ce Parisien fanatique de son Paris, ne pouvant résigner sa passion des asphaltes, paraissait l'extrême confin des zones habitables.
— Vois-tu, il y a deux bonshommes qui ont rudement compris ça, disait-il en bornoyant vers les silhouettes rechignées arpentant les pondres aveuglantes, les tas de scories et de caillasses où palissait un âne famélique. C'est H uysmans et Raffaellh Uiaut être mufle pour ne pas saisir la beauté qu'il y a làdedans, l'attendrissement de cette nature de misère qui a l'air d'une morgue d'arbres, d'un hôpital de terrains. Ça sue la scrofule et la lèpre ; il pousse des charognes partout, c'est de la campagne faite avec les vidures de Paris. C'est bien plus amusant !
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Aussitôt les indigents territoires franchis, Poiron bâillait, s'aigrissait, déclarait que le vert lui faisait l'effet de l'émétique.
— Tu as peut-être raison, finissait par reconnaître Claudine, gagnée à son ennui, c'est bête à pleurer... Pilons.
Et ils s'en revenaient las, désabusés, ayant chipoté des omelettes rances œillées dé mouches et dont les relents faisaient éructer Poiron, gastralgique, raclé d'un pyroris où s'expiaient ses anciennes famines.
Mais, en rentrant dans Paris, ils se sentaient revivre. Une fraternité de misères remontées, de lies remâchées toujours aboutissait à leur faire trouver les carrefours et les grouillements de petit peuple délectables, les attirait à ce qu'il y avait de leur enfance rouleuse à tous deux, de l'usure de leurs chaussures éculées de marmaille vagabonde à ce pavé des claque-patins, à ces trottoirs gras du suintement des humanités malchanceuses.
Chez Poiron, le fils d'un tailleur de la rue des Martyrs, entré tout jeune à l'atelier Cabanel et qui, vite écœuré des pommadas et des fignoleries des copains, se mettait à gagner ses croûtes en aquarellant des étiquettes pour chromos, s'éveillait, au bout de ces galvaudages de son adresse de mains, un sens extraordinaire du pittoresque et du cynisme de la rue, du haillonnement avachi des débines de populo, du vice rigoleur et de la gouape des déclas-
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ses. Il aima, d'une dileclion am A re de Christ à rebours, pour la saveur de péché et d'encanaillement qui en émanait, pour l'ironie de ces remous de crinle et de détresse entre les hautes falaises du Paris millionnaire et viveur, les faunes juteuses et parasites, les plèbes corrosives et fermentées, la ménagerie des bas instincts puissamment rostres et dentés.
Et c'était, dans les feuilles qu'il illustrait alors de dessins payés dix francs, légendes comprises, ces perforantes légendes d'un Monnier plus acre et plus bref, le pince-sans-rire d'un comique cruel accentuant d'unenuance de grossissement la vérité des types, dénudant et grattant jusqu'à l'os les vénéneux rebuts de l'organisme social, faisant inférer d'une figure toute la série correspondante.
Ces ragoûts fortement pimentés amusaient Glau dine ; elle retrouvait là ses curiosités de petite fille, les titillations de son ancien libertinage, y aiguisait la passion qui, de certaines après-midis, lajeUit avec Poiron aux patibulaires ramas des boulevards extérieurs, aux louches racailles serpentant à travers des bonaces de brave peuple se chauffant au soleil des bancs.
Un matin Poiron arrivait la voir.
— Eh bien, lui dit-il, il parait que les marquis s'en mêlent aussi d'aimer la canaille, mais à leur manière. J'en ai appris de drôles sur le compte de ce cacatois déplumé de Rosarès perché sur ses grands
airs... L'autre jour, Laquem payait un verre sur le zinc au jeune monsieur en rouflaquettes qui lui pose ses alphonses. Vient à passer Rosarès.— Tiens, je le connais, ce type-là, se met à dire le gigolo en le reluquant. C'est le marquis qu'on l'appelle, il est rien rupin. T s' fait la main en tapant sur les chevillards à la Yillette. . . Y en a pas de plus chouette pour la boxe et la savate... Une fois il a descendu la Mouche qui n'a plus repiqué.
Poiron s'écarta d'un pas et considérait la chanteuse :
— Qu'en dis-tu, Claudinette?
— Je t'assure, s'écria-t-elle avec chaleur, que cet homme est tout à fait extraordinaire... Il y a des moments où il me fait peur.
Elle chercha à définir sa gène vague pour quelque chose d'ambigu et de contradictoire qu'elle éprouvait auprès de lui.
— Oui, il a l'air d'un portrait qui ne lui ressemblerait pas.
Poiron, qui aimait ciseler ses mots, dit au bout d'un instant :
— Vois-tu, Rosarès n'est pas un homme, c'est une attitude.
Elle se prit à rire, puis sérieusement :
— Eh bien, mon cher, c'est encore de tous le seul que je pourrais aimer.
JC
IW OIAUDINE LAMGU&
A une soirée de la baronne d'Effrangés cbez qui, entre une récitation de Coquelin et un air de GaroD, elle arrivait dire trois chansons, l'académicien Firmin Fouret, un petit vieux alerte, un octogénaire au teint de papier de Hollande des Elzévirs, aux courts favoris gris rebroussés comme des ébarbures de marges, des yeux acajou égayés sous les cheveux en brosse, bavard, malicieux, éreinteur, se faisait présenter et lui demandait son jour.
— Mais le jeudi, répondit-elle étourdiment.
De cette parole en l'air, qui tout à coup rengageait, dériva pour Claudine l'habitude de recevoir l'aprèsmidi du jeudi.
Ce jour-là, La PipeetRosine déblayaient l'appartement de l'encombrement des robes traînant sur les chaises et des souliers échoués en travers des tapis. Une fureur de coups de plumeau éparpillait la poussière dormante mettant, le reste de la semaine, une housse grise aux meubles. M m * Lamour était remisée dans sa chambre, et la Touque, d'un débraillé qui l'eût rendue gênante, consignée à la porte.
Dès trois heures, le timbre tintait. Rosine, en tablier blanc à bavette, la mine d'une soubrette de comédie, introduisait.
On était dix ou quinze à se tasser, quelquefois on se trouvait deux assis d'une jambe sur les poufs. M me d'Effrangés entrait en coup de vent avec le claudiquement de sa boiterie, s'appuyant à une canne, les yeux de travers dans l'écaillureetrenfarinement d'une moue de vieux masque. M* e Mauser, du grand Comptoir d'escompte Mauser, Ritter et G ie , une grosse femme bruyante, parlait haut, riait comme un homme. Puis, d'un tâtonnement léger de ses mains devant elle, très myope, les yeux plissés et languissants, infiniment tendre, ses frêles gestes tout en frôlements de caresses, arrivait dans un nuage de parfums, dans une senteur musquée et chaude d'essences et de fourrures, une petite femme brune, sans âge, la marquise de Hautfays, toujours fourrée chez les actrices, grande amie de la Saint-Claire et qui, après avoir eu sa loge dans tous les théâtres de Paris, se faisait jouer à présent l'opéra et la comédie chez elle sur un théâtre construit dans les jardins de son hôtel de la rue Balzac.
C'étaient aussi Ducrotois, ficelé dans sa longue redingote de pasteur anglican, peu parleur, la tête d'un saint de bois gothique ; Rosarès, décoratif en la fatuité de ses airs de cour et qui, aux avances de M rae Mauser, un jour répondait avec la [À\i& exquise impertinence : — « Mais, Madame, je n'aime que la
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joie de déplaire;» — Fouret, en pantalon gris clair et jaquette de cheval, très entoure des dames, toujours caquetant, d'un babil de perruche, la seconde jeunesse d'un vieillard vert aux jarrets d'acier, faisant tous les matins ses deux heures de salle d'armes et abattant ensuite au Bois, l'hiver comme l'été, des trajets de quinze kilomètres ; puis Pfaffein, de Roilly, Saint-Jean-Dulac et par passades, Lorge, Passelecq, des journalistes et des peintres qu'ils amenaient.
La dévotion de cette petite assistance donnait à Claudine le goût de régner sans partage, d'être la seule Idole de son cénacle. Elle en éliminait avec un dédain de chanteuse parvenue ses camarades des Folies et du Casino, que du haut de sa tête elle affectait d'appeler « ces cabots».
— Moi, vous savez, ma petite, disait à un de ces jeudis M me d'Effrangés, avec le vice de ses yeux lumernlants, j'aime surtout vos chansons un peu... un peu troussées par en bas. N'écoutez pas Fouret qui voudrait vous mettre à sucer son affreux caramel de Racine.
L'académicien, qui venait de publier chez Calmann-Lévy un livre sur la diction racinienne, levait aussitôt son nez effilé de rat de bibiothèque.
— Hé ! hé ! je ne déteste pas la chanson qui montre les mollets... Surtout quand c'est mademoiselle qui les lui fait montrer... Mais Racine, mesdames, lui, avait une bien autre façon de trousser ses vers jus-
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qu'en haut quand il faisait de la passion. Rappelezvous...
Et de sa voix grêle, sans donner d'autre effet que l'assombrissement léger de l'intonation, il récitait :
... Ces Dieux qui dans mon flanc Ont allumé le feu fatal à tout mon sang...
— Remarquez l'emportement des trois f... flanc, feu, fatal... Est-ce assez jupe en l'air et froufrou, ça?... Et cet autre vers :
... Vécu s toute entière à sa proie attachée.
Ah ! mesdames, s'il vous faut des sensations, eh bien, en voilà 1
Claudine faisait un effort pour comprendre, concentrée au froncement de ses sourcils. Et n'y parvenant pas, elle le regardait fâchée, disait avec son sans-gêne de fille mal embouchée :
— Mais ce sont des vers, ça... Ça ne gueule pas, ça ne biche à rien, ça n'est pas nature pour un sou...
— Voyez-vous, reprenait- elle au milieu des rires des femmes, en cherchant à transposer dans la langue de ses chansons la littérature de Phèdre, si j'étais amoureuse, je dirais, moi, quelque chose comme ceci : « Nom d'un chien, ça me barbote le cœur.., j'en ai mal jusque dans mes petits boyaux...» Et on me comprendrait 1
— Ah 1 petite fille I petite fille I faisait Fouret en agitant son doigt d'un air de gronderie souriante.
Cette éducation de son instinct fruste d'artiste ignorante des beaux vers, petit à petit devenait pour le vieil académicien épris de diction noble, attardé dans une esthétique solennelle, l'entêtement d'une manie. 11 lui apportait ce Racine dont il s'était fait l'exégète attitré, pendant des heures lui versait la mélodie limpide et froide des alexandrins.
Elle regardait se mouvoir ses lèvres dans les rythmes savants et nuancés de son débit, s'intéressait à son art de fin diseur comme à la musique d'un air sans paroles, toute désespérée de n'y rien comprendre.
— Non, pour moi, c'est comme si j'entendais jouer de la flûte.
Ducrotois ensuite un jour lui passait les Chansons des rues et des bois. Mais la forme du. vers, ses raccourcis et ses ellipses la déroutèrent. Elle dit à Fo tiret qui lui lisait une des pièces du livre :
— Ça vaut mieux que votre Racine... Mais tout de même, là, entre nous, Hugo, ça me fait l'effet d'une toupie sur une bouteille... Un monsieur qui joue au bilboquet avec les étoiles... Décidément je suis une bête, je ne comprends que la poésie qui a le coup de trop du petit bleu.
— La sacrée caboche ! se dépita Fouret en rejetant le livre sur la table.
Puis, amusé de sa définition du poète qu'il n'aimait pas et dont le turbulent lyrisme dérangeait la sy-
métrie tranquille de sa poétique, il eut un petit rire fluet à la pointe des dents :
— Ah bien, vous nous arrangez bien, vous 1
Cette incompréhension lui restait devant les plastiques des grandes toiles du Louvre, l'anoblissement des beaux corps aux gestes vers le ciel, les rites solennels et pieux des maîtres transfigurant en la divinisation de la forme les réalités humaines.
Poiron, une après-midi d'atelier sans feu, au temps de leurs débines, l'avait menée se chauffer aux calorifères du lieu sacré. Il s'était mis à crayonner les maupiteux entrés là comme eux se payer gratis une cuisson et roupillant par tas sur les banquettes, dans leurs blaudes grises squammées de plâtre séché, leurs culottes de velours maculé de la crotte des caravanes. Elle avait fait, du glissement apeuré de ses bottines sur le glacis dès parquets, le tour des salles.
Une impression subsista, la drôlerie d'étriquement des petits vieux en manches de lustrine et des vieilles dames en longues blouses, perchés comme des aras sur leurs échelles et pignochant des pans de toiles.
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— C'est rigolo, ils ont l'air de faire du canevas à la couleur, dit-elle à Poiron.
Et longtemps elle les singea, imita leurs menus gestes cassés dont ils avaient l'air de chatouiller les figures qu'ils copiaient, le pli minutieux des myopies sous les touffes de sourcils des hommes, l'air de tête ingénu et absorbé des femmes sous l'annelure de leurs cheveux en copeaux.
Passelecq, à son tour, comme Fouret, essayait de l'initier au culte des belles images aristocratiques. Us prenaient jour, elle le rencontrait dans la galerie d'Apollon.
Et, après une heure de stations devant les Vinci, les Titien, les Gorrège, les Luini qui résumaient le credo du peintre des actrices de Paris, Claudine tout à coup s'écriait :
-—Là vrai, c'est gentil, leurs bonshommes... Mais ils ont tous l'air de s'admirer dans un miroir... Ah oui, Poiron, avec ses gueules de sale monde !... Ça me fait rigoler, je sens que c'est vrai... Il ne ment pas, luit
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— C'est bien aimable à toi, maman... Mais vrai, tu aurais pu te dispenser...
Elle plongeason visage dans le bouquet de jasmins, à moitié sortie du lit, le chatouillement de l'odeur aux narines, un peu attendrie, un peu crispée, et tout à coup, avec un plissement colère des sourcils, elle le jetait au loin, par dessus le sourire de la tête avec laquelle M m- Lamour, entrée lui fêter son anniversaire, demeurait penchée sur les draps.
— Tiens, voilà le cas que j'en fais, de ton bouquet ! Aussitôt, se roulant sur l'oreiller, la face entre les
mains, cette Claudine si sage, si peu voluptueuse et vaine, ce bon garçon de Claudine qui au miroir s'oubliait, studieuse et coquette uniquement de l'artificiel de son masque d'artiste, eut la crise de larmes d'une femme qui s'aperçoit passer.
— Vingt-sept ans... Pourquoi m'as- tu rappelé ? Cette ironie de son âge, en vieillissant l'ingénuité
de son art de chanteuse mimant des jeunesses d'âmes vertes, des fraîcheurs de petites pastoures, des éveils ùe gamines, en lui ôtant l'illusion de la jeunesse de
ses créations qui l'égalait à l'Age des rôles qu'elle jouait, ensuite tout un temps lui revenait dans de légers cris sanglotes, le navrement sincère de n'être plus qu'à demi-femme.
— Vingt- sept ans ! Ah ! je suis finie, je sais vieille 1
Une image, au fond de ce petit orage humide, se dessina, le serpentin délié et long d'un corps agile, la moue de péché novice d'un visage mutin et jolie t.
— Ah oui, Canon ! Elle a de la chance. Vingtdeux ans...
Dans un reste de peine molle, la réalité de l'image ensuite s'effaçait, se muait en le sémillant mensonge de ces affiches deRoyat où c'était son corps et son geste à elle, Claudine Lamour, qui se greffait au portrait de cette Bluette Canon. Elle revit autour la danse des lettres, le feu d'artifice des réclames, ce même faste de publicité que La Bourdeille lui avait payé à son entrée aux Folies. Depuis deux mois, elle ne pouvait faire un pas dans Paris sans se blesser les prunelles à ces annonces de Y « immense succès » de la rivale, à ce qui lui restait dans le claquement de la personne du pigeage de la Claudine des grandes affiches de Royat. Sa rancune alors se poivra, elle se releva sur le coude, tamponna ses draps de la colère de ses poings autour d'elle, injuriant La Bourdeille, criant qu'elle s'en foutait, de lui et de sa Canon. Et tout à coup, à la pointe de ses yeux méchants, le bouquet que ramassait M me Lamour et que,
d*une tape légère des doigts, elle défripait, arrivait s'enfiler. Elle s'écria :
— Mais emporte-le donc, ton sacré bouquet 1 C'est ta faute aussi...
Le regret d'une dépense inutile fit chevroter la vieille dame :
— Des fleurs dont ça vous donnerait le goût d'en manger!... Dix francs de fichus, merci!
La mobile Claudine, à cette désolation comique, déjà se repentait. Elle attira M me Lamour par la robe:
— Te fâche pas, ma mimiche. Tiens, mets-le là sur la table... Ce sont mes nerfs, tu sais... C'est qu'il est vraiment bien, ton bouquet !... Mais là, vrai, je ne pensais plus à l'âge que j'avais, ça m'a fait un coup... Enfin, puisque ça y est ! Pas?
Dans l'isolement qui ensuite se refaisait autour d'elle, la curiosité et la peur de ces vingt-sept ans de son corps la jetaient à la glace. Elle y mirait longuement ses épaules, le grain de sa gorge, son ventre sans soufflure, l'arabesque fuselée de ses jambes. Et le mot de M n 'Jean, la-bas, dans sa loge, lui revenait :
— C'est bon comme neuf l
Neuf, ah oui ! que trop ! Toutes les autres avaient des amants, il n'y avait qu'elle qui ne savait rien de l'amour. L'amertume revint, disparut avec la cajolerie d'un sourire errant à sa chair et dont elle s'adonisait.
— Et pourtant, c'est mignon tout plein, ce petit corps-là 1
Un émoi vague, d'obscurs désirs s'agitèrent dans les remous de sa songerie, tandis que retombaient les dentelles et qu'elle rentrait au lit. 11 passa dans un nuage des figures d'hommes, elle s'interrogea :
— Voyons, qui? Roilly ? Non... Xanrailles ? Non plus... Pfaffein ! Ah ! pour celui-là !... Rosarès, alors?
Son grand air d'original, le mystère autour de cette vie hermétique, un prestige de laideur et de force soudain la reconquirent.
— Rosarès !... Peut-être...
Elle s'attarda à la conjecture de l'espèce d'amour de cet homme qui aimait de petites danseuses japonaises et se passionnait pour des panthères assassines.
— Ah 1 oui I... Ce serait *drôle !
Mais une révolte montait de sa virginité blasée :
— Ah ça ! est-ce qu'il va me pousser des vices de petite pensionnaire rêvant à la chandelle?
CLAUDINE LAMOUIl 181
Rosarès tomba, l'après-midi, dans la fin de la crise.
Il lui armait, ce jour-là, peu causeur, dissimulé, plus masqué qu'à l'ordinaire, l'air en dents de scie, comme disait Claudine.
— Dites donc, Rosarès, nous avons tous deux des têtes de carême aujourd'hui. Mettez-vous là, pendant que je vous regarderai. Ça me fera peut-être rire... et vrai, j'en ai besoin.
11 lui prit la main, la considéra longuement sans rien dire.
— Eh bien? fit-elle.
Il secoua la tête.
— Rien.
Elle eut un petit rire nerveux, haussa les épaules.
— Mai8non, mais non, je veux savoir à quoi vous pensez, grand muet bavard que vous êtes !
Il plissa les yeux, elle n'aperçât plus que le petit trou noir de ses pupilles. Et après un instant, ironique et brusque, il lui répondait :
189 CLAUDINE LAMOUB
— Vous le voulez ? Eh bien, je pense à ce qu'il a fallu de races et d'événements pour faire de vous le petit miracle impur et vierge qui m'émerveille, la fleur de corruption d'une ville qui autrefois eûl été Byzance.
L'idole bâilla, étira ses bras.
— Non, pas de phrases!.. C'est trop sucre de pomme... Tenez, je m'ennuie. Ah I que je m'ennuie! Dites-moi plutôt des gros mots.
— - Mais je ne pourrais pas, je me sens pleia de griffes et de caresses, dit-il en riant. Je suis toat à fait chat aujourd'hui. Si vous me passiez seulement les doigts dans la barbe, il en jaillirai! des étincelles.
— Ah! c'est embêtant... Eh bien, faites-moi la cour alors, mettez-vous là près de moi...
Elle ferma à demi les yeux :
— Non, plus près, tout près, pour voir... Vous- ne voulez pas ?
Un petit silence coula. Tous deux semblèrent s'être reculés l'un de l'autre, trfer loin. Et à la fin, il avait l'air de rappeler son âme en exil «faner les nuages, disait d'une voix basse et sourde :
— Oh I moi, j'ai mes ombres P Je ne courtise que mes ombres... C'est en moi comme ht sensation d'arriver du fond des temps, efe marcher depuis des éternités... J'ai été brame parmi les', éléphants blancs, peut-être....
Un rire soudain lui déchira la barbe.
— Et sans doute, ajouta-t-41, j'ai commis beaucoup de crimes, sans doute je suis chargé de péchés... Ce n'est pas pour rien que je suis le survivant des. races meurtrières et conquérantes qui allaient au loin ravager les lies.
Elle ne soupçonna pas les nostalgies, le mal des vies contradictoire* sous l'apparente frivolité des paroles, méconnut l'éveil tout, à coup du mystère des patries au fond de la conjecture de l'homme d'action» du robeur de proies sombré aux indolences du rêve, plein du mépris de n'être qu'un songeur. Btourdimenl elle s'ébroua :
— - Ah bien, mon cher, j/e n'aime que la vie* moi... La vie sort de moi comme un éclat de rire... C'est çà qui m'est égal, ce que j'ai été.». Non vrai, ça ne me dit rien, les ombres, la mort... Je vivrais heureuse près d'un cimetière.
Il maîtrisa un petit frémissement
— Oh ! s'il vous plaît, dit-il presque durement, laissons les morUu... Ils n'ont rien à faire dans nos plaisanteries.
Elle le regarda, ses yeux étaient devenus effrayants, sa pâleur olive se brouillait de marbrures noirâtres. Il fit un effort ; le rouge des lèvres, la blessure d'un sourire se rouvrit aux fines, frisures de la barbe.
— Mais, pardon I Oh ! pardon ! dit-il. Je ne sais vraiment comment racheter ce détestable mouvement d'humeur. Eh bienl pour me punir, je
m'imposerai une mortification... Ne haussez pas les épaules, je vous jure que c'est très vrai.
— Une mortification, Rosarès ?
— Mais oui... Je veux m'obéir, je mène ma volonté comme un cheval... Sauf à lui casser la bouche quand elle est rétive. Et tout arrive, quelquefois le cheval s'emporte... Alors, je me punis...
— Eh bien ! c'est entendu, maniérisa-t-il au bout d'un instant, dans son style délicat et suranné, je m'exile loin de vous, loin de la lumière pendant une semaine.
— Mais il est assommant ! pensa Claudine. Non, décidément, pas plus celui-là que Xanrailles et Pfaffein !
Elle joua la petite comédie d'un soupir :
— Ah ! Rosarès, Rosarès I vous ne consentirez donc jamais à être un homme comme les autres !
Il se leva, lui baisa la main.
— Adieu !
La porte de l'antichambre battit. Elle eut une moue de dépit, tendit le poing.
— Va, va... Si tu crois que je vais courir après toi...
Poiron, à son tour, entrait.
— Je viens de rencontrer ton M. du Rasoir dans l'escalier... Tiens ! tu as l'air tout chose... Béte, va!
— Mais non, s'écria Claudine. Ce n'est pas ce que tu crois.
— Alors, quoi ?
— Eh bien, mon cher, je suis vexée, oui, affreusement... Figure-toi qu'il est avec toi le seul homme qui ne m'ait jamais parlé de la petite affaire !
Et croisant les bras, elle lui jetait avec une colère comique :
— Àh ça, ça ne vous dit donc rien, la couleur de mes bas ?
— Oh moi, tu sais, ma fille, répondait Poiron en roulant une cigarette, je suis de mon temps, je n'aime les femmes que pour le mal qu'elles font aux autres. Tes bas? Eh bien, tes bas, je les vois dans ton rire... Des bas de curé chantant la gaudriole.
Le rire lui revenait, elle le battait de la gaieté bourrue de ses mains.
— Est il rosse, vrai!
— Foyons, ma ponnebedide Claudine, je meddrai deux mille vrancs afec... deux mille vrancs.
— Alors, mon cher, c'est une affaire que vous me proposez, répondait-elle à cette offre de Pfaffein
186 CLADD1NE LAMOTJR
renchérissant, avec le large sourire sabal'terne de son visage en fondant rose, sur les propositions galantes qu'il s'efforçait de lui faire agréer, mais regardez-moi, est-ce qtte fai Pa5r (Ttine femme qui vend sa peau? Et puis, grosse bête, si j'étais assez sotte pour accepter, je vous flanquerais à la porte dès que vous m'auriez mise dans mes meubles... Je me connais, je suis propre... Là, vrai, mon petit, c'est comme je vous dis. C'est peut être bête, maïs je ne me vois pas couchée «sur le dos.
Toujours souriant, il avait au palais un petit claquement de langue navré.
— ©eh ! och ! Gomme fous êdes derrible ! Oh voui! fous Mes derrible... Che fous tonne ean appartement, «un fcedide coupé «et ring mille vrancs au mois et fous ne foulez bas ? Che fous assure que fous afez dort.
— Vrai, Plaffein, ça ne se peut pas, je n'ai pas de goût pour la noce. Avec cent sous par jour, je me nourris, moi et maman. Vous ne voudriez pas que je me crève à manger plus que je ne peux ?
— Fous meddriez fotre argent à ma panque. Che fous en donnerais du quinze bour cent.
— Ah! le filou I s'e'cria Claudine Lamour en riant, il voudrait déjà me repincer l'argent qu'il m'offre... Mais, malheureux, c'est encore vous qui seriez volé... Allez ! il y a assez d'honnêtes femmes qtrise contenteraient du quart de vos cinq mille franc.
OLAtFMNE JLAMOTJR 187
Et Ha voix d'humilité iwnasse répondait :
— Ch'ai pien le demps... Ch'adendrai... Fous ne frarlwes. bas dou jours ainsi.