‹ Claudine LamourChapitre 9 sur 21 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

— Parfaitement... Oh ! celui-là n'est pas un être complexe comme vous, Rosarès. Un petit cœur de chérubin dans une trousse de carabin... Eh bien...

Elle haussa les épaules.

— Nous avons été faire de Tanatomie comparée, voilà.

Dans le visage soudain très pâle de Rosarès, les sourcils sinuèrent.

— Quelle plaisanterie !

— Mais non, du tout... Pourquoi?... Vous qui faites profession de regarder dans les âmes, vous ne voyez donc pas que je vous dis la vérité?

CLAUD1NB LAMOUR 311

— Alors?

La question sortit haletante ; il la pulvérisait sous le marteau de ses yeux. Elle eut le rire des villageoises de comédie, hochant la tête qu'elle avançait vers lui, mi-penchée, les paumes des mains en dehors, d'un geste d'aveu ironique :

— Oui.

Le sombre masque aussitôt se creusa, fut labouré de sentiments contradictoires qui, en un instant, le transfigurèrent en une laideur fulgurante.

Claudine sentit qu'elle triomphait.

— Enfin, voilà donc au moins quelque chose qui a le don de vous étonner... vous qui vous vantiez de ne vous étonner de rien... Ah! mais ah! mais... vous reconnaîtrez, grand ténébreux, que si vous avez joué serré, j'ai été, moi, une partenaire digne de vous.

Il parut se ramasser dans un effort prodigieux, lissa de la main son front qui tout à coup se redressait, et, avec un étrange sourire de ses petites dents aiguës sous l' ébourifferaient colère de la moustache, il laissa tomber négligemment ce mot où se révéla le secret de toute sa tactique de dandy :

— Ah ! ma chère Claudine, je m'en vais trop tard.

— Hé oui, ajouta-t-il d'un ton fat et léger, j'ai manqué ma sortie, mais je ne disparais pas tout à fait : vous me verrez désormais à travers les autres hommes, car je resterai pour vous l'Inconnu. Adieu,

ma chère Lamour. Je sais de ceux qui dédaignent d'être aimés, mais qui veulent qu'on se souvienne d'eux.

Et sur cette impertinence, il lui appuya à la main un baiser comme une morsure, raidit sa haute taille, gagna fièrement & pas lents l'antichambre.

Claudine entendit battre la porte, demeura un moment les yeux fixés vers cet épisode de sa vie qui s'en allait. Puis la petite huppe trépida, elle secoua la tête :

— Epatant, le chevalier des brouillards !... Il s'en va comme il est venu, incognito... C'est égal, c'eût été du joli si je m'étais laissé aller à P aimer vraiment, ce M. José de Je-ne-sais-quoi !

Elle se jeta dans un fauteuil, attira des journaux.

— Voyons ce que l'on dit ce matin de Claudine... Le vent tournait. Une lassitude, de la rancune

pour son prestige d'idole s'éternisant à tous les coins de rues, vinaigrait les entrefilets. L'Observateur lui conseillait de varier son genre, à la longue défraîchi. Le Tambour insinuait l'opportunité d'une retraite si. plus tard, elle ne voulait pas s'en aller dans le froid d'un délaissement général.

Cette pauvre Claudine 1 écrivait avec une nuance de pitié méprisante V Opinion. Ducrotois, sans la nommer, promulguait la nécessité d'un retour à

une note d'art moins débraillée. Mais surtout les revues des jeunes, les emballés pour les formes nouvelles de la cbanson s'enrageaient.

L'acide flûtement des petits fifres de Marigny se réveilla. Il montait des feuillages, gagnait Paris ; toujours plus haut stridaient les sifflets en hallalis ; ils la vrillaient, foraient son rose cimier de clov. nesse, cette auréole de sa vogue. Elle se souvint du cimetière, de la petite tombe au médaillon usé sous les lierres.

— Ah ! les poupées 1 les pauvres mortes I

Un nom par delà le sien déjà flambait, l'or neuf d'une divette avec une légende autour, et qu'en attendant la réouverture, La Bourdeille cornaquait dans les bureaux de rédaction.

Elle eut un petit rir^ crue). Fini Bluele Canon ! Les atouts, aux Folies, maintenant se totalisaient sur cette Olga Oussaloff, cette parisienne exotique d'un raacabrisme rouge, des vrais spleens et des hallucinations d'une fin de monde, une fleur de péché et de révolte dont Royat tout à coup, en de 5 affiches, divulguait le front barbare et pervers.

Et les journaux, les réclames de La Bourdeille, ce fracas de cymbales autour de l'assomption de l'astre inédit, c'était Paris cassant ses vieux jouets pour en ériger de nouveaux, Paris passant au grand trot de ses fiacres et de ses landaus devant la pauvre gloire froidissante de Claudine et vidant ses brassées de bouquets, lâchant ses adorations aux

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pieds de la jeune gloire vierge... Elle sentit se rompre le charme, le grand amant des nuits d'été s'obscurcir.

D'autres temps advenaient, un autre art, de la plèbe, de la canaille pourpre, diadémée de sang et de boue, le sacre des prostituées et des gitons sur des fonds embrasés de Byzance. Sa pauvre petite chanson à elle se perdait ridicule, toute mièvre et veule, dans un grand bruit d'égout crevant, dans un tintamarre frénétique de saturnales. Ah ! il avait bien raison, Bêche !

Une vision de jardins en fête l'obséda, des kiosques de musique et de clair de lune, des nymphes mi-nues dans un mensonge de mythologies...

L'hymne de la vie en amour, comme à travers un frémissement de harpes, de flûtes et de violoncelles, susurrait, ailé, sur un bourdonnement de basses, sur une rumeur de grandes eaux déferlantes. Et le brouhaha des orchestres, le cri du marchand de programmes, l'éternel roulement de Paris là-bas, vers les damnations joyeuses... Des jets roses dardaient, des buissons de feux, vers une apothéose d'épaules... Olga Oussaloff à son tour chantait pour le grand amant oublieux en grappes autour d'elle.

Et puis viendrait une autre, une autre encore, d'infinis et toujours nouveaux harems, jetant des sourires, épuisant les voluptés, se livrant aux baisers jusqu'à la mort.

OLAUDINB LAMOUR 315

Elle n'eut pas môme la petite colère des jours de son règne.

— Encore un an... pensa-t-elle, puis tout sera dit, je ne serai plus que la vieillesse d'une étoile.

la Hulpe, août-novembre 1891.

8498. — Paris. — Imp. Hemmerlé et (?•.

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