XLV
Rosarès, tout en profils, en raccourcis de vie, en instantanés variables comme des changements à vue, restait pour Claudine une énigme. C'était l'étrangeté serpentine d'une figure d'homme en arabesques et en décor sur les banalités quotidiennes, aux clartés dures et coupantes, aux sournoises pénombres d'un ambigu portrait d'un autre temps, cauteleux et violent, dominateur et félin.
Elle finit par éprouver pour lui la contradiction et l'inquiétude d'un sentiment mêlé d'attirement et d'aversion. La confiance lui manquait: aussitôt qu'elle croyait le connaître, il lui échappait ; son identité se reculait à travers un incognito qui à la fois la charmait et l'irritait, mettait en déroute toute certitude. Le héros s'effaçait, elle ne voyait
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plus qu'un fantoche risible. Puis de nouveau le point de vue changeait, l'horizon de Rosarès s'illimitait ; elle se sentait virer au giroiement des ailes de ce moulin vivant tournant à des pâles contraires. Il aimait apparaître la silhouette toujours en lutte sur des fonds de conjectures.
Leur flirt se vinaigra : ils eurent des périodes agitées. Aux coupn de griffes de ses chatteries, elle se fâchait, opposait de petits ébouriffements rageurs qui amusaient Rosarès. Tous deux, dans leurs rires et leurs querelles, semblaient passer de l'amour à l'ironie de l'amour.
Claudine, une fois, comme en la quittant il se courbait pour lui baiser la main, retirait ses doigts au frôlement de sa moustache.
Gravement, il lui disait :
— J'en ai bien regret, mais j'y mettrai le double demain.
Alors elle le rappelait, lui collait toute sa main à la bouche, s'écriait :
— Mais mettez-les-y donc tout de suite !
Une gêne aussi, parfois, malgré leur connaissance déjà longue, lui donnait la sensation de l'embarras et de la gaucherie du début d'une relation amoureuse, — comme pour la nudité de son petit cerveau instinctif et ingénu devant cet esprit armé en guerre, à la trempe souple et meurtrière.
11 lui vint des duplicités, un goût de ruse qui, à travers la conscience de mentir, lui faisait mon-
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trcr l'envers de sa pensée et de son caractère en le dénoncement soudain d'une autre femme cauteleuse et rétractile, ou d'une Agnès romanesque et sentimentale.
Elle sortait de cette petite comédie dépitée contre elle-même, se disant :
— Je me croyais pourtant cette seule vertu, la franchise... Et voilà qu'elle m'a manqué encore une fois avec ce diable d'homme qui joue de moi comme d'un clavier... Est-ce qu'à mon âge, il me pousserait l'âme dissimulée d'une petite fille ?
Un jour d'humeur un peu rèche, un énervement la prit pour l'enguirlandement de fleurettes dont Rosarès, grand complimenteur ironique et maniéré» courtisanesquement simulait une petite pose d'adulation amoureuse. Elle haussa les épaules, eut une moue dédaigneuse.
— Allez ! c'est bien inutile, mon cher. Nous sommes de trop vieux renards. Voulez- vous que je vous dise? Vous avez envie de ma peau, vous espérez y arriver par les petits sentiers de traverse quand les autres tout simplement prennent la grand' route... Et moi je m'amuse à vous tendre la perche pour vous faire passer le gué... Sauf à vous la retirer au dernier moment. Mais ce n'est pas une raison pour m' assassiner de vos fadaises.
Rosarès se récria :
— Oh I mais, dans ces conditions, cela devient un siège beaucoup moins compliqué que je ne le
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croyais. Il s'agirait seulement de ne pins lâcher la perche.
Il se tut on moment, puis, avec ce goût de l'entortillé qui sybillisait sa pensée, il ajouta d'une voix lente, berceuse:
— Moi, je rêve d'une ville close et imprenable, d'une Oarthage où, sur des bûchers, des cœurs viennent s'immoler sans que la pitié de la déesse s'attendrisse... J'en fais le tour, je regarde la hauteur des remparts...
11 se mit à rire :
— ....Et j'ai la prudence de ne pas tenter l'escalade.
— Àh I oui, je sais, lâcha Claudine en une bordée crue, vous voudriez qu'on vous mît le nez dans la gamelle \
Des nuits de fin d'été amoureusement palpitèrent sous les- noirs feuillages. Un prestige léger de mythologie8, le mensonge d'une féerie de clair de lune glissa aux sylves fabuleuses, baignant les gorges et les maillots comme un. rappel de la
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nudité des nymphes parmi les feuillées. En un décor de songe, en l'illusoire d'un soir de kiosques et de musiques, sous des pluies d'étoiles et de fleurs, elle ressentit le trouble charmant de vivre un rêve, de ne plus être que le geste et la voix ailés dans un air de fastes, un culte de petite idole en silhouette sur des apothéoses.
Un encens montait, l'haleine du monstre dompté, très bas sous ses pieds, et la ferveur en petits spasmes, en murmures odorants, en cris chatouilleux, comme en une équivoque chapelle, pour une religion aux rites libertins, relancement d'une débauche mystique vers un flanc de vierge vénéneuse et hilare.
Elle s'apparut la mignonne reine de Saba des nocturnes assomptions, surgie au déclin d'une orgie, s'éri géant par- dessus les lourdes ivresses des fins de règne. Là-bas, aux Folies, au Casino, des cloisons, d'hermétiques murailles, les barrières d'un harem s'interposaient. Ici, plus rien qu'un frêle rideau de feuillages, la ceinture des mousselines vertes en enroulements autour de l'étrange mystère nuptial qui la mariait au grand amant.
Elle lui appartenait bien mieux ; la scène partout ouverte, aux portiques immenses, simulait l'alcôve lumineuse et fleurie où leurs mutuelles possessions s'enlaçaient. Une sensation exquise envahissait son être. Elle se sentait heureuse d'être étreinte par le baiser et le frôlement de la ca-
resse des yeux, goûtait le délice de s'abandonner au vertige des ondes amoureuses.EUe se rappela le songe.
L'ancienne Claudine étrangement s'affina. Elle eut son heure de haute poésie intérieure, monta aux apogées. Ce furent, sous des ciels d'étoiles faisant cortège à la sienne, d'intimes et profondes exultations, des griseries adorables de la petite tête vaniteuse, des lumières en elle rejaillies de l'incendie des lampes, de la magie des jardins en feu, de la clarté infiniment soyeuse et enveloppante de la nuit. Des émotions se levèrent, des attendrissements, une langueur de jeune et véritable amour, en un rafraîchissement de son vieil esprit de gouaille, en l'aurore d'une âme nouvelle sortie de l'enchantement * de cette minute de sa vie.
Elle sentit venir le cri des grandes adorations, le désir du sacrifice :
— Ah 1 ce i^aris ! comme il est bon ! comme il m'aime !... On voudrait mourir pour lui !
Rosarès encore une fois avait disparu ; le pauvre élan de sa nubilité négligente s'amortit ; elle se mit à la dernière chanson de Lorge de toute sa passion d'art, l'orfévrit de tout le guillochage chatoyant des détails dont elle filigranait la misère de ces caricatures de la poésie.
Elle s'était fait chez elle un éclairage à l'imitation des gaz de la rampe, projetant la lumière de bas en haut, un éclairage où, devant un système de miroirs à trois pans, un haut cabinet de glaces qui la
reflétait en ses profils, elle se mettait à étudier ses effets, le fin glacis de l'ombre sons le menton, l'éteignement de la clarté au crenx des yeux, l'allumement et le jeu de la bouche en le plein de la réverbération, le dessin du geste et de l'expression de toute sa personne.
Elle connut le recommencement des défaillances. Une fièvre de travail, la nuit, la fit se dresser en sursaut dans ses draps, mimant et chantonnant, battant l'air de gesticulations dont l'ombre se tortillait par les murs, écoutant monter d'elle une petite voix comme ua songe. Et tout à coup, sautant de son lit, elle courait en chemise à ses miroirs, jetait le cri de sa chanson, regardait s'éveiller des limpidités du cristal la figure de son incarnation. C'étaient aussi des fureurs pour Ghantavène lui plaquant l'accompagnement, l'agacement de ses nerfs malades pour le bruit d'un piano monté de l'étage au-dessous, le découragement des heures où, se laissant aller à la dérive, elle contemplait longuement ses portraits du temps des Folies, avec de petits hochements de tète et ce cri affligé :
— Ah t oui, alors t alors !...
Quelquefois, à l'improviste, dans les magasins, à la rue, lui arrivait la trouvaille, l'attrape du ton de la voix et du caractère du geste. C'étaient les grands bonheurs. Sans s'inquiéter des passants, des fredons aux lèvres, faisant la petite grimace du rôle sous sa voilette, elle se mettait à répéter la notation
trouvée, courant devant elle les yeux fixes, battant de la galopadç joyeuse de ses talons les trottoirs, toute absorbée dans l'effort de la cristallisation intérieure.
La chanson enfin s'essorait. Elle retrouvait les émois, la petite frousse froide qui, à chaque création, lui restituait le trac de ses débuts.
Avec les soirs, des foules se renouvelèrent, un délire de public'pour la jolie poupée de plaisir. Du fond d'une gloire rouge, parmi les feux et les cuivres de Marigny, la huppe en auréole flamba pardessus Paris entier.
La palpitation d'une mer humaine dès la nuit montait, le fabuleux paysage s'incendiait de phosphorescences... Et c'était autour le grand ronflement continu comme d'une machine broyant la concurrence pour cette vogue du jardin aux galas de lumières en pyramides et en portiques, le bourdonnement des voitures du Tout-Paris arrivant vers l'étoile, s'allumant à son aigrette, débusquant dans le friselis des feuilles avec ses froutis légers d'étoffes et ses plumes et ses touffes de fleurs comme un autre été...
Une musique inouïe, l'hymne de la vie en amour, comme à travers un frémissement de harpes, de fiâtes et de violoncelles, susurrait, ailé, tendre, pimpant, sur le bourdonnement des basses, sur des sourdines de grandes eaux déferlantes... Et toujours le brouhaha des orchestres au loin, le tinte-
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ment des cristaux, la rumeur d'une foule en grappes aux abords du Concert, les cris du marchand de programmes : Achetez le répertoire de Glaudide Lamour, le roulement de Paris là-bas, vers Tare de Triomphe Renfonçant dans la nuit.
Ensuite elle ne savait pas tout de suite s'en aller. Elle renvoyait son coupé et avec Pfaffein ou Lorge ou Poiron, elle allait s'asseoir dans l'avenue, demeurait là perdue en un coin d'ombre, sous les arbres, détendue, un peu lasse, n'ayant plus dans la fatigue de ses nerfs que la vibration délicieuse du trémulement des roues aux asphaltes.
Des falbalas de filles aux aguets, des froissis d'éventails dans les bosquets, modernisaient l'illusion des mylhologies. L'heure du désir mêlait les rires et les appels ; des bouches cajoleuses promettaient le bonheur. Sonores et glorieux, Marigny, l'Horloge les Ambassadeurs magnifiaient le plaisir et la gaudriole, exaltaient les dernières ardeurs des fins de jour d'une capitale monstrueuse roulant aux agonies du spasme, s' exaspérant aux suprêmes péchés.
D'infinies processions de las fiacres, des piaffes étincelantes d'attelages, en cliquetis clairs de gourmettes, en grincements d'essieux, remontaient, descendaient, sinuaient, ombres chinoises interminablement silhouettées et dansantes dans Pair rouge, dans les flaques de lumière électrique, sur l'incendie des kiosques et des portiques. Un giroiement de formes confuses imitait d'énormes roues de ta-
nèbres et de feux, mécaniques et rythmées. Par myriad.es couraient, crépitaient les lanternes, en boules vertes, rouges, jaunes, bleues, comme élancées des mortiers d'un feu d'artifice, en disques de métal semblant projetés par d'invisibles jongleurs, en trajectoires d'astérioles, en longs vols de lampyres. Intermittents et lourds, les puissants omnibus détachaient sur le bruit de concassement des galets d'une plage comme un déferlement sourd de paquets de mer. Et toujours les rouges strideurs des cuivres, le fracas des ritournelles baratées comme par de laborieux orchestrions, le grelottement des voix aiguës des chanteuses comme de frileux oiseaux, le gargarisme gras des barytons... Elle interrogeait: est-ce qu'elle aussi avait ce grélement de voix d'une petite mécanique près de se casser, cette voix qui, entendue de loin, parmi le roulement des asphaltes, ressemblait à des hoquets de petites femmes miniature, un peu sanglotantes, un peu animales ?
A la fin, le souffle profond de Paris au visage, les paupières battues du multitudinaire fourmillement des lumières et des formes, comme entraînée aux dérives d'un énorme fleuve de moires et de musiques, Claudine se laissait aller, la bouche souriante, en un assoupissement berceur, à une petite mort exquise de son être conscient.
Puis les fanfares se silenciaient, les foules hors des porches flamboyants s'étaient écoulées, un
froid montait de la Seine derrière ses quais. Seuls, bous les arbres, des falbalas de filles persuadant le. désir... Comme une enfant, elle s'entêtait, disait: Encore ! Encore 1 aspirait l'humide et lent délaissement des allées, de toute sa passion de Paris aimé jusqu'en ses minuits.
— Ah ! Poiron l Poiron I
Entrée en bourrasque, toute soufflante de l'escalade de l'échelle au bout des cinq étages, elle se jetait sur le divan, dans la petite cambuse où Poiron sabrait pour Bidouchet un dessin d'affiche aux grandes lignes violentes d'une fresque pour Sodome, représentant Paris fêtard, par caravanes innombrables, en longues files processionnaires, montant au Moulin-rouge là-haut , tout rouge dans la nuit comme unBrocken.
Il s'étonna.
— Ah ça ! Qu'est-ce qui te passe ?
— • Figure-toi...
Et après s'être un instant éventée avec son mou-
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choir, elle se mettait à dire très vite, d'une voix où restait l'essoufflement de la montée :
— Figure-toi, je viens d'avoir une scène... Mais oui, avec Rosarès... Oh ! une histoire 1 J'ai cru qu'il allait me tuer... Veux-tu savoir? il m'aime, Rosarès ; une femme ne se trompe pas là-dessus. Ça t'embête, hein, toi qui me disais : Rosarès, un bonhomme qui n'aime que lui et qui se regarde dans les yeux des femmes, un miroir où il s'adonise !... Eh bien ! c'est pourtant comme ça. Rosarès m'aime d'amour furieux, d'un amour à me dépecer vivante... Va, c'est bien drôle. Il était venu, tu sais, avec son petit bouquet de trois sous... Il s'était assis là où tu es, moi, j'étais ici... Et comme ça, en bavardant, voilà que je lui reparle des lions de Pezon, à propos d'une peur qui m'a prise l'autre soir pour une souris dans ma loge. Il hausse les épaules et me dit : « Oh 1 moi si j'étais capable de connaître la peur 1 Entrer dans la cage du lion n'était rien, puisque j'en suis sorti, mais vous aimer Claudine, <ce serait bien plus terrible... On n'en sortirait pas vivant I « 11 fallait voir de quel air de moquerie il me fiutait ça... Alors il m'est passé une idée. Ah ! c'est comme ça ! me suis-je dit. Eh bien nous allons rire, je vaste monter un bateau, mon petit. Et là-dessus, je l'aguiche, je roule de l'œil, je lui colle : — « Mais je ne vous défends pas, vous savez... Mon cœur est à qui saura le prendre... Essayez. » Il se met à rire : — Vous voudriez donc
que je ressemble aux autres hommes ? Mais, ma chère, un homme amoureux, c'est le commencement de la folie. Et puis moi, vous savez, je suis un sauvage, je voudrais boire du sang quand j'aime...
« Le plus drôle, Poiron, c'est que j'ai un peu perdu la tête en ce moment... Oh I j'ai été parfaitement ridicule. Et comme ça, en m 'emballant, je lui dis dans le nez : « Et pourtant si je vous aimais, moi, Rosarès ? » Ça m'est parti comme à une pe •tite pensionnaire qui joue à l'amour avec son cousin. Il me regarde en riant plus fort : — Vous, Claudine, amoureuse ! Mais il me faudrait avoir pour rivaux vos chats 1 » Ça m'a piquée, tu comprends, j'avais l'air de rester sur mes avances ; alors je me suis fâchée, je lui ai crié:— Ah! ça, mais vous ne voyez donc rien, vous... Vous êtes le seul homme qui m'ait jamais dit quelque chose, Rosarès. » Je crois, ma parole, que j'étais sincère. Là-dessus alors, changement à vue, tableau. Sa tête est devenue terrible, il m'a pris les poignets en disant : — Ah ! taisez- vous, taisez vous... Mais vous ne savez donc pas que j'essaie ma force auprès de vous ? Vous ne voyez donc pas que je ne veux pas vous aimer ? »
« Je t'assure qu'il m'a passé une frousse, j'étais très pâle, il ressemblait au lion de Pezon... J'ai fermé les yeux en pensant : — Ça y est, enfin ! » Et quand je les ai rouverts, mes yeux, au bruit d'une chaise qu'il faisait tomber, je l'ai revu, debout,
souriant, me disant : « Avouez que nous nous en sommes assez bien tiré de notre petite comédie... » Moi, je ne me sentais plus de colère, je lui dis: Ah ! c'est comme ça... Eh bien, allez, c'est fini, je vous déteste ». Il s'est penché, il m'a baisé la main, il n'avait plus du tout l'air d'un lion. Et très doucement, il me répondait : « Merci. Ce mot-là, Claudine, vaut pour moi tout le reste. »
Claudine qui, d'une voix et d'un geste de comédienne devant la rampe, en imitant l'œil et l'expression du visage de Rosarès, s'était laissé aller à jouer la scène avec une teinte légère de charge, maintenant se plantait les poings sur les genoux.
— Eh bien 1 Poiron, qu'en dis-tu ?
— Mais, il faudrait savoir d'abord comment ça se termina entre vous,
— Rosarès prit son chapeau, je lui tendis la main, j'avais une envie folle de rire. — « Oh ! tout cela est bien invraisemblable, lui dis-je, j'espère que vous oublierez ce qui vient de se passer. » Il secoua la tête et partit sans répondre.
Elle se remettait à s'éventer, et d'une candeur de regret comique :
— Vrai, il aurait bien pu me respecter un peu moins ! C'est trop bête à mon âge de n'avoir retiré mes culottes pour personne !
Poiron alluma une cigarette, exhala des ronds de fumée qu'il considéra un instant avec attention, puis allant poser les mains aux épaules de Claudine et la
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regardant à travers le plissement fin de ses yeux :
— Alors, il est donc venu, le moment physiologique ?
— Peuh l dit-elle d'une mono chagrine et ingénue, sait-on jamais? Seulement, là, vrai, je crois que j'ai trop attendu... Vois-tu, Poiron, il n'y a qu'un temps pour les premières communions.
— Maman n'est pas là ?
— Non, mademoiselle, elle est sortie avec M 11 * Marthe... Venez donc, mâme Lamour, je paie une chartreuse, qu'elle lui a dit... Elles sont au rafé du coin de la place.
Claudine rageusement tira ses gants et jeta son chapeau.
— Ah î vrai... C'est un peu fort.». Cette Touque 1 On sonna. Billes rentraient. Tout de suite la chanteuse se monta.
— Vrai, c'est dégoûtant. Voilà que tn débauches maman... Avec ça qu'elle ne trouve pas le chemin du troquet toute seule. Pouah ! vous puez l'alcool à quinze pas l
— Ma fille... s'interposa M m6 Lamoar.
Mais un petit feu aux pommettes, ses grands bras en ailes de moulin, elle ne la laissait pas parler.
— Oh! toi, tais-toi... A ton âge, dans ta situation... Tiens I Ne me fais pas dire... Et ce billet de cinq cents que tu m'as chipé encore avant-hier! Mais oui, mais oui, j'ai, moi, une. mère qui me yole... Après ça, tu me diras peut-être bien que ça te revient, l'argent que je nous gagne ! Voyons, mais dis-le donc.
— On te les rendra, tes argents, et avec l'intérêt en plus, tu m'entends, ma fille, s'écria madame Lamour, un instant interdite à cette révélation de ses larcins.
La Touque., pour paraître se désintéresser de cette lessive ménagère, leur tournait le dos et tambourinait contre les vitraux, de grands cloisonnages polychromes appliqués aux châssis des fenêtres et jouant la diaprure des vraies verrières.
Une porte claqua ; M ne Lainour, en soufflant comme une chatte, battait en retraite. Dans un froufrou de jupes Claudine, les bras croisés, nerveusement, à petits coups de talons, allait par la chambre,
La grosse Marthe enfin quitta la fenêtre.
— Ecoute, mon petit, ne me fais pas de scène, j'ai eu tort. Mais le cœur me chavirait. J'avais besoin d'un cordial. Alors, par politesse... Je t'assure, nous avons été très convenables.
Claudine, sans répondre, haussa les épaules.
Elle reprit:
— Si tu savais ce que je suis malheureuse! C'est fini encore une fois avec Bibi. Je suis une pas-dechance, moi... Après tout ce que j'ai fait pour elle ! Va, je te jure, j'en ai à présent mon soûl... J'aime encore mieux les hommes !
Et avec des pouffements de colère qui la remuaient comme de la gélatine, les yeux brouillés d'éau, elle lui disait la décampade de la greluchonne filant un matin pendant son absence et lui emportant son dernier argent.
— Non, on ne saura jamais ce qu'elle m'a fait de rosseries... Et le pis, c'est qu'elle se met maintenant à imiter ton genre... Elle est engagée au Concert Wagram où elle fait sa petite Claudine. Non, c'est à crever, elle a des gants longs comme toi, elle s'est fait ta tête, elle t'a chipé ton décolle tage... A ça près qu'on lui voit tout !
« Tiens, c'est pour moi un remords... Je Je disais à M me Lamour : — Allez, madame Lamour, je ne me pardonnerai jamais, ça me tient là... Claudine, toujours si bonne camarade ! » Et vrai, mon mignon, je t'assure, c'est môme pour ça que j'étais venue.
— Comment, celle-là aussi I
Claudine s'était campée, les poings aux hanches, et la tête avancée an bout du cou tendu, éclatait de rire.
— Eibi jouant les Claudine ! Mais tontes alors, toutes, toutes ! Il n'y aura plus que des Claudine ! Cette Bluette Canon aussi, qu'un journal l'autre jour appelait Claudine Canon. Je ne pourrai bientôt plus recevoir personne sans dire à Rosine de serrer l'argenterie 1
Ses nerfs se tendirent, un petit feu de colère crépita.
— Eh bien, c'est du joli... Tu te mets avec les gens qui me dévalisent à présent... Je te croyais plus propre que ça.
— Va, ne me dis rien. J'en ai bien déjà assez de peine comme ça.
Elle se frictionnait les paupières du revers de la main, la bouche remontée dans les joues, toute reniflante de larmes ravalées. Ensuite, avec un trémolement de la voix qui lui donnait l'air de parler en mâchant du caoutchouc, elle disait :
— Cette fille-là m'ensorcelait, j'aurais pris, pour elle, de l'argent à la montre d'un changeur.
— Laisse donc, fit Claudine dédaigneuse.
Mais elle ne voulait pas, s'emballait dans sa comédie des regrets.
— Non, non, j'ai eu des torts envers toi— je me vomis I... Comme si les autres ne t'en faisaient pas assez déjà, des crasses, sans que les amies, les vraies, s'en mêlent aussi I Tiens, ce matin encore... Gomment ? tu ne sais pas ?
Sa tête aussitôt changeait, la mouillure de son
394 CLAUDINE LAMOUE
cillement se séchait dans l'acide reyard apitoyé qu'elle lai pointait
— Mais oui, ma chère, un article du Don Quichotte /...Ah ça I voyons, je dois Ta voir sur moi.
Elle retournait sa poche, finissait par en retirer un journal qu'elle défroissait à petites tapes de ses mains grasses:
— Tiens, lis... J'ai pensé que ça t'amuserait 1 Avec une perfidie de candeur, elle lui montrait, à
la troisième page, un article rubrique : Les Fétiches.
— Donne, donne, fit Claudine en s'emparant du journal.
Elle alla vers la fenêtre et se mit à lire à mivoix*
a En aura-t-on bientôt assez de cette raseuse de Claudine avec ses sentimentalités éventées, son piteux démarquage de la grande Olympia, une artiste, celle-là, ses mitaines de clownesse anglaise, ses frimousses de pince-sans-rire et les inepties de ce plat chansonnier, Lorge ? »
Elle devint tout à coup très pâle, appuya la main à son cœur :
— Comment I C'est de moi qu'on parle ainsi?
Ses yeux de nouveau sautaient au papier, mangeaient les lignes.
... « Eh bien, non, nous n'en voulons plus. Nos mains et nos cœurs désormais iront à Xénie, l'in-
comparable mime, la divette exquise, la créatrice des grandes gommeuses 1 »
— C'est de Narreux ! s'écria Claudine, tonte raide, en jetant le journal.
Mais elle le reprenait, se mettait à lire jusqu'au bout. L'article à présent se velourait d'onctueuses adulations, s'achevait en un cantique à la gloire de la rivale. Et Claudine, de la fureur de ses mains, toutes maculées de l'encrage de l'impression, subitement lacérait le papier, le semait en papillotes autour d'elle.
La rue remonta. Des mots de gouaille et de rage lai tordaient la bouche, elle battait l'air de ses gestes.
— Ah ! ouat l On les connaît, ces journalistes de quatre sous ! Ça rote son absinthe au nez des gens qui ont du talent... Je n'aurais qu'à leur montrer mes jarretières, comme cette Xénie, pour les avoir tous à mes pieds... Et puis tont le monde sait qu'il est son amant, à la Xénie, ce cochon-là 1 On ne voit que lui dans ses jupes, à Marigny I II lui raccroche ses michets 1 Ah ! ce qu'ils font ensemble de potins
sur mon compte dans sa loge !... Mais je 1' , cette
grande salée-là, avec son nez en pied de marmite et ses yeux comme des escargots frits dans le beurre !
Puis la crise passait, elle se sentit redevenir l'idole invulnérable. Et acérant sur la Touque l'ironie d'un sourire bénin, elle lui dit :
296 CLAUDINE LAMOUB
— Va, tout de môme, je te remercie... Tu as mis un empressement...
Rosine entre-bâilla la porte:
— C'est marne Grasselot qui voudrait voir mademoiselle.
— Je n'y suis pour personne, cria Claudine. Uais aussitôt elle se ravisa :
— M mt Grasselot, tu dis... Fais entrer.
Elle faisait un pas vers la Touque :
— Mais va-t-en donc, tu vois bien que je te déteste aujourd'hui... Je suis franche au moins, moi.
— Ah I ma pauvre Claudine, crois bien que c'était dans une bonne intention...
La Touque, en se croisant sur le seuil avec la visiteuse, écourtait un salut méprisant d'artiste d'un théâtre classé pour la subalternité de la femme d'un grime de concert. M me Grasselot, en le roulement de ses jambes courtes, son filet de ménagère au bras, très vite s'avançait, une moue chagrine à son visage de nèfle mûre troué par le retroussis des narines.
— Vous dérangez donc pas... Rien qu'un instant, c'est Grasselot qui m'envoie... Ah! des affaires! Avant-hier soir, en passant devant la loge de Xénie, Grasselot a surpris un mot... 11 m'a dit: « Ya tout de suite avertir Claudine. Moi j'ai un parc à retourner... Dis-lui pour qu'elle n'ait pas le coup... » Enfin, parait qu'il y a du chambard dans l'air... Ils montent une coterie contre vous. Narreux était
dans la loge, il disait : — « On lui fera danser lo chahut à la Claudine... » Alors, vous savez, la moutarde lui a monté au nez, à Grasselot. Il est rentré furieux... Vrai aussi, c'est pas gentil I
Claudine, dans son saisissement, se laissa tomber sur une chaise.
— Ah î mame Grasselot, voilà où ce serait le moment d'avoir un amant... Oui, un monsieur qui prendrait pour lui le mal qu'on vous fait et qui taperait avec un jonc et de vrais poings... Moi, vous savez, je n'ai personne...
Elle se relevait, se mettait à trotter par la chambre, appelait sa mère et La Pipe.
— Ah ! écoutez, c'est complet. Cette méchante bote de la Touque qui tout à l'heure me jetait au nez les saletés de la Bibi et à présent vous, mame Grasselot 1 . • Mais vous, c'est autre chose, vous avez bon cœur... C'est bien aimable à Grasselot et à vous.. Eh bien, eh bien, on verra... Allez, je vous le dis, on verra... Ah! oui... Ah! oui...
Une Apreté de rancune et de combattivité lui moussait aux narines. Elle se posa son chapeau en coup de poing, se jeta dans un fiacre, grimpa chezPoiron. Mais il était absent ; elle se sentit soudain très triste» toute abandonnée.
D'un écrasis de crayon sur le papier d'un chassis accroché au chevalet elle lui griffonna ce mot :
298 CLAUDINE LAMOUB
c Viens oe soir à Marigny avec les amis... Je sais avertie qu'on fera da potin... J'en mourrai».
Remontée dans la Toiture, des Sanglots l'étran* glèrent.
— Ah ! Mon Paris ! Mon Paris t D^jà I
Un sifflet strida.
— A la porte ! Bravo ! Bravo !
D'autres sifflets, dans la masse profonde des mains claquant au bout des bras, s'entêtèrent, sifflant à l'unisson.
— A la porte les siffleurs ! Bravo I Oua ! Oua ! crièrent les petites places, debout, le torse en avant.
Claudine redescendit en scène, souriante, très brave, sans un geste, tandis que l'ouragan des cuivres mugissait, crevait dans le tapage. Elle partait sur la dernière note de la ritournelle, d'un air de tête crâne, le petit toupet brandi au clair, toute* morte au dedans, avec la sensation d'un trou sous elle où très loin tombait sa voix.
Elle eut un hoquet ; on crut à un effet voulu ; le jardin riait. Elle recommença, accentua le hoquet cette fois, lui donnant l'inédit d'une cocasserie triste, presque funèbre, où tout à coup, comme dans un rire
qni serait un râle, s'étrangla la chamon. Ses nerfs se pincèrent ; elle eût voulu mourir réellement dans son hoquet, couler droite devant tous en leur crachant son souffle dans cette douleur de son art.
Et c'était ensuite le refrain. Encore une fois le hoquet rauquait, soubresautait ; elle l'exaspérait, le leur jetait comme l'étouffement d'un caillot de sang dans la gorge, comme le glouglou de l'entrée d'une grande eau dans la bouche d'un noyé.
Les petits fifres aigres de nouveau s'acérèrent, partirent en bordée. Un tonnerre roula, mais leur vrillement grêle, continu, forait le fracas lourd des voix. Elle remonta, tourna sur ses talons, soudain aperçutjà une table Xanrailles et Saint-Jean Dulac qui,très amusés, les mains à leurs cannes, en pleine lumière riaient. Une chaleur lui flamba aux joues. Elle leur eût crié des injures. Maintenant, à travers la reprise des sax, les sifflets et les cris grêlaient, ronflaient d'un large bruit d'ouragan. Elle se raidit, se campa. Une boule, des sursauts de silhouettes faisant face aux siffleurs tumultuèrent, noirs dans l'illumination des globes, piqués de luisances de cannes en l'air.
Un entrain, à présent, un affolement de gaité ébouriffait les attitudes, croyait en hilarités au rouge des faces. Les petites places, comme pour les Fontalive, imitaient les cris d'animaux. Et elle demeurait perdue dans la bourrasque avec son petit sourire paie et crispé, ses grands gants noirs imprimés dans
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sa taille, les épaules un peu fléchies vers ce public qui finissait par l'oublier, iâché à sa joie cruelle de boucan.
L'éventement lent des feuilles au froid de la nuit, les vagues d'épaules remuées par rangs entiers de fauteuils se confondirent sur sa rétine, d'une même et longue oscillation remplissant tout le jardin, montant des bosquets vers le petit frisson bleu des étoiles. Brusquement, une bousculade terrible : un jeune homme, un enfant, se ruait, les poings hauts. Un remous tournoya ; elle vit s'avancer très vite deux gardiens de la paix.
Le bâton de Raypolli, le chef d'orchestre, de nouveau s'agitait dans le gaz ; elle put enfin chanter.
Elle se sentait tout à coup maîtresse il» ta volonté : un orgueil lui soufflait aux narines; c'était comme une lutte qui s'écrasait, vaincue, à ses pieds. La mort s'en alla ; elle apparut la vie et le triomphe, se donna de toute son âme. Alors, dans le concassement des musiques, la frénésie des grands soirs éclatait. Les siflets en déroute avaient fui vers les issues. Les bouquets volèrent ; Marigny entier acclamait debout la victoire de l'idole.
Dans sa loge, ses larmes ensuite jaillissaient, heureuses, colères, salées, très douces.
Sevenez arrivait lui garantir que lps sifleurs ne recommenceraient plus. Des garçons de service lui apportaient des cartes d'inconnus* La petite Eiiane,
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l'air condoulant, de son filet de voix gentil et faux, lui coulait :
— Vous savez, ça nous arrive à toutes !
Elle emmenait Poiron dans son coupé qui, au grand trot, prenait le chemin de la rue de Prony ; ils montaient en hâte l'escalier, elle se mettait à boire d'un trait un grand verre de cognac qui lui tournait le cœur. Et affalée sur le divan, la tête dans les poings, elle criait à Poiron :
— Non, mais comprends-tu ce Xanrailles et ce Saint-Jean Dulac ? Il faudrait donc se laisser grimper dessus par toute la bande ?
Ensuite, elle n'avait plus qu'un pauvre sourire découragé aux lèvres à travers lequel elle murmurait brisée, revenue au souvenir des agonies, dans les flambois en fête du jardin :
— Tout de même, non, je ne pourrai jamais me faire à ça I
Les journaux lui apprenaient le duel. Ghêgre, le jeune homme dont elle avait vu tout à coup tournoyer les poings, se battait à l'épée.
— Mais je connais ce nooa-là... Voyons, Chègre... Chègre..:
En déblayant le passé, nn souvenir papillota. Elle se rappela des lettres que, pendant tout an mois, elle avait reçues, des lettres de fratche adoration timide, et qu'à la juvénilité des aveux, elle avait prises pour des poulets de collégien fervescent.
— Chègre... Mais oui, le petit qui me parlait de 6a maman morte, qui effeuillait des violettes dans ses enveloppes... C'était signé Chègre, je me souviens... Blessé ! ah ! le pauvre enfant !
Des ondes chaudes montèrent, un petit tumulte de pitié s'agita. En un élan du cœur elle revit les remous d'une foule, une ombre dressée sur les ors et les flammes, des pétulances de silhouettes à travers le moulinet des cannes... L'omhre, c'était Chègre. Elle se le représenta blond, joli, une soie légère au rose des lèvres, les mains frêles d'une petite fille...
Et tout à coup elle se jetait à ses tiroirs, remuait les vieilles écritures dédaignées, tant d'offres brûlantes, des cris de désir, le laconisme brutal des billets où des inconnus fixaient leur prix.
De tout cela elle avait haussé les épaules, sans goût de l'homme, libertine rien que de tête. Elle avait ri aussi des lettres du petit Chègre, ah oui 1 Et maintenant, de la hâte nerveuse de ses mains, des mêmes jolies mains négligentes qui les avaient enterrées aux oubliettes, elle fouillait toute cette
correspondance amoureuse^ ces risibles reliques des cultes de l'idole, aux fins arômes d'ambre, d'impérial russe et de havane volatilisés.
Enfin un feuillet lui restait aux doigts, les lignes serrées d'une calligraphie rapide, fluette, fleurie de majuscules chaque fois que revenait le mot Amour ou Mademoiselle... Et au bas, Henry Ghègre et l'adresse, rue des Ecoles.
— Ah ! le bon cœur ! 11 s'est battu pour moi!... Cette main-là a tenu l'épée pour moi!... Et il est blessé!...
Elle lut : « Je n'espère rien, je vous aime, je voudrais mourir pour vous !... »
— Rosine, mon chapeau, je sors...
Elle hélait un fiacre, traversait Paris avec la petite pâleur sous sa voilette d'arriver trop tard, un émoi inconnu, matinal, léger, heureuse comme pour un rendez-vous. Des fuites d'idées en bouffées et ea frissons lui frôlaient la cervelle ; elle sentit s'évanouir et revivre les quinze ans de ses passionnett es... Peut-être mourant, ce petit Chègre... Blessé, disaient les journaux... Rien qu'un peu blessé peutétne, et alors...
— M. Henry Ghègre, madame ?
— Au quatrième, la porte au fond du couloir.
Elle monta d'abord très vite, s'attarda ensuite an
palier du troisième, sans souffle, n'ayant plus la force de gravir les seize marches qui la séparaient du couloir. Elle fit un effort, écouta un instant der-
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rière la porte, tira le cordon très doucement.
— M. Chègre?
— C'est ici... Il est un peu souffrant, M.
Chègre... Vous désirez?
Mais tout à coup le grand garçon brun qui lui parlait dans rentre-bâillement de la porte, se mettait à sourire.
— Oh ! pardon... C'est bien mademoiselle Lamour, je crois ?
Elle fit un pas dans la chambre, répondit d'une voix basse :
— Oui, je venais.... j'ai appris... Il n'y a pas de danger au moins ?
— Chègre sera bien heureux... Il repose... Mais non... Encore cinq ou six jours, et il n'y paraîtra plus.
— Ah 1... ah!... à la bonne heure... je craignais...
En paroles vagues, compatissantes, dans la demiobscurité des rideaux clos, l'entretien un instant traînait.
Elle ne savait pas s'en aller, d'un glissement des yeux aux pénombres regardait la bibliothèque au mur, le sopha en travers des deux fenêtres, la table chargée de livres et de papiers, une grande affiche de Royat en vis-à-vis à la glace de la cheminée, et qui, avec son printemps de nuances pastellées, le chatoiement de sa couleur en touffes, reflétait, aux transparences cristallines, la fleur de chair lunarisée de bleu électrique et le cobalt écaillé de clair du
noir des hauts gants de la Claudine apparaissant la jolie poupée de plaisir aux lumières. Une odeur de phénol s'effusait.
— Un étudiant, ce petit Chègre, pensa-t-elle. Quelqu'un dans la chambre voisine faiblement
parla.
— Lagarousse... Dis donc, Lagarousse, qui est-ce?
— Le Toilà qui s'éveille, fit le grand garçon brun . . Mais entrez donc, mademoiselle... Je vais lui dire.
Il disparaissait un instant, elle regretta d'être venue, se trouva un peu sotte toute seule dans celte chambre de garçon.
Un cri partit :
— Ah ! mon Dieu!
Puis un chuchotis vague, un bruit de meubles rangés, un heurt de faïences sur la tablette du lavabo...
A côté de l'image, dans les profondeurs de la glace, elle s'aperçut réelle, toute rose, un petit rire muet aux lèvres. Et Lagarousse sortait de la chambre, lui faisait signe ;
— Surtout, pas d'émotion... Le médecin...
Chègre, appuyé sur le coude, sa main droite bandée, immobile parmi les couvertures, très pâle, les yeux brillants et humides, la regarda s'avancer.
— Ah ! monsieur... mon pauvre ami...
La voix lui manqua, elle ne sut plus que dire.
— Ah! mon Dieu... Vous... expira Chègre fai-
bip ment, délicieusement, un» grosse larme lente roulée à la maigreur tirée des joues.
11 lui prenait la main, elle lui sourit : ils entendirent Lagarousse qui sans bruit fermait la porte sur eux.
Et les mots maintenant revenaient à Claudine :
— Mais, c'est insensé... Une femme à qui on n'a jamais parlé... Sans les journaux je n'aurais rien su... Et puis, est-ce que nous en valons la peine? Vous auriez pu y laisser la vie !
Il retombait sur l'oreiller et, d'un souffle de voix extasiée, où le sifflement léger des S attardait un charme d'enfance, lui disait :
— Puisque vous êtes là î
Ils restèrent un long moment à se sourire, les mains lacées, sans plus parler. De la rue sourdait un bourdonnement continu, lointain, infiniment assoupi, le bruit de Paris passant comme dans un nuage.
Une mince bande de jour, par les rideaux, glissait en rais clair jusqu'au papier de tenture par delà le lit. Elle aperçut en de petits cadres de nickel deux de ses photographies des étalages de la rue de Rivoli. Leurs yeux à tous deux se regardèrent a travers l'aveu de ces images; Claudine pensa :
— Mais je ne suis pas mal du tout là-dessus.
Et Ub se taisaient toujours, ne trouvant rien à sedire.
C'était autour de ce peu de lumière et de bruit, dans les sourdines et les ombres de cette moite chambre de
malade, comme la sensation exquise d'un plus grand silence et d'an plus absolu isolement les abandonnant Fun à l'autre dans le rêve et l'aventure.
Mais tintait le rire de Claudine, cette mélodie d'un fin vibrement de cristal.
— Figurez- vons... Ahl c'est bien drôle... Je ne tous avais jamais vu et pourtant... Ah ! monsieur Ghègre, j'avais deviné que vous étiez blond.
Il osa appuyer à sa bouche la petite main gantée :
— Vous êtes venue... Vous êtes venue. Gomme c'est bon votre petite main... les gants noirs...
Lagarousse, dans la chambre voisine, toussa.
— Et votre ami que nous oublions !.. C'est lui qui vous veille ?
Sa robe en froutements sillait par la pièee. Devani un dessin, un portrait de femme belle et sérieuse, mémoré parla piété d'une tresse de lierre, elle trouva un air d'émotion, lui dit dans un sourire qui l'associait à son regret filial :
— La maman ? Ah l je me souviens...
11 remuait la télé ; puis des balbutiements lui trem blaient aux lèvres :
— G'est bien vous... Vous êtes venue.. Si vous saviez comme je suis heureux !.. Je voudrais mourir.
— Dis donc, Ghègre, fit Lagarousse en grattant à la porte.
Les joues pâles rosirent, Ghègre fronça le sourcil.
— Eh bien quoi?.. Tu m'agaces. Laisse nous...
— C'est que, tu sais bien, le docteur...
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— Mais il a raison, voire ami, s'écria Claudine... Le docteur, oui... Ecoutez, je reviendrai, je vous le promets.
Il retenait sa main.
— Non, je vous en prie... Encore un moment... Cette béte de Lagarousse...
Une langueur l'assoupit ; il fermâtes yeux, détendit les doigt», murmura en songe :
— N'est-ce pas ? Oui... demain... demain.
Elle se pencha, le baisa dans les cheveux.
— Ah ! le pauvre mimi !... Mais c'est qu'il est toutà-fait gentil...
Et sur la pointe des pieds elle gagnait la porte, saluait Lagarousse, s'évadait par l'escalier, amusée du mystère de sa visite et du clandestin de sa fuite, faisant retomber sa voilette devant la loge du concierge, comme si elle se semblait un peu compromise.
— Un petit amant... un petit amant, mais c'est très amusant.
Puis le mirage aimable s'estompait, d'autres oiseaux lui chantèrent par la tète. Elle repensa à l'article de Narreux :
— Ah bien, ce pauvre Lorge! on l'arrange joliment !... Après tout, c'est peut-être vrai, il leur faut autre chose à présent... Je verrai Bruant, je lui demanderai.
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LU
«Eh bien ! oui, tendre ami Poiron, ma chère vieille boite à secrets, nous sommes ici depuis deux jours... Chègre en délire positivement... Quant à moi, c'est drôle, il me vient une tendresse de maman pour ce grand enfant ; je voudrais qu'il fût tout petit pour le tenir sur mes genoux...
» Tu me diras si c'est cela de l'amour... Moi je ne sais pas... Le reste ne vaut pas qu'on en parle... Comment, ce n'est que cela ! Chègre criait : — « Ah 1 Dieu ! Ah ! Dieu ! » Moi : — « Mon mignon, ah ! mon mignon!...» Et figure-toi, j'ai tout à coup pensé à cette chanson de Bruant... Oui, un genre nouveau à créer, le Cynisme macabre... Lorge est démodé, n'en faut plus !... Bruant et les autres, c'est bien plus extraordinaire... Du spleenétique froid avec un goût de sang remâché...
» Je me suis mise à rire... Il a cru que c'était de bonheur... C'est vrai, j'avais trouvé subito mon air de tête, tu verras, un air de rigolade sinistre et qui s'en fout.
» Ce matin il a plu. Je grelotte... Chègre me sup-
plie de rester jusqu'à vendredi, mais j'en ai assez... Nous refilons demain.
» Décidément tout cela me parait un peu bébête, je m'y suis prise trop tard... Le petit mécanisme est rouillé.
» A bientôt, mon petit Poiron. Je t'avais promis de t'écrire mes a sensations » et v'ian, ça y est !
» Ta Claudine. »