‹ Claudine s'en vaChapitre 1 sur 2 · JOURNAL D'ANNIE · texte numérisé non relu

JOURNAL D'ANNIE

Il est parti! Il est parti! Je le répète, je récris, pour savoir que cela est vrai, pour savoir si cela me fera mal. Tant qu'il était là, je ne sentais pas qu'il partirait. 11 s'agitait avec précision. 11 donnait des ordres nets, il me disait : « Annie, vous n'oublierez pas... » puis, s'interrompant : « Mon Dieu, quelle pauvre figure vous me faites ! J'ai plus de chagrin de votre chagrin que de mon départ! )) Est-ce que je lui faisais une si pauvre ligure ? Je n'avais pas de peine, puisqu'il était encore là.

A l'entendre me plaindre ainsi je frissonnais, repliée et craintive, je me demandais :

« Est-ce que vraiment je vais avoir autant de chagrin qu'il le dit? c'est terrible ! »

A présent, c'est la vérité : il est parti ! Je crains de bouger, de respirer, de vivre. Un mari ne devrait pas quitter sa femme, quand c'est ce mari-là, et cette femme-là.

Je n'avais pas encore treize ans, qu'il était déjà le maître de ma vie. Un si beau maître ! un garçon roux, plus blanc qu'un œuf, avec des yeux bleus qui m'éblouissaient. J'attendais ses grandes vacances, chez grand'mère Lajarrisse — toute ma fiimille — et je comptais les jours. Le matin venait enfin où, en entrant dans ma chambre blanche et grise de petite nonne (à cause des cruels étés de làbas, on blanchit à la chaux, et les murs restent frais et neufs dans l'ombre des persiennes) , en entrant, elle disait : « Les fenêtres de la chambre d'Alain sont ouvertes, la cuisinière les a vues en revenant de ville ». Elle m'annonçait cohi ti'anquillement, sans se douter i[u'ii ces seuls mots je me recroquevillais, niciHie, sous mes draps, et (]ue je remon-

tais mes genoux jusqu'à mon menton...

Cet Alain ! je l'aimais, à douze ans, comme à présent, d'un amour confus et épouvanté, sans coquetterie et sans ruse. Chaque année, nous vivions côte à côte, pendant tout près de quatre mois, (parce qu'on l'élevait en Normandie dans une de ces écoles genre anglo-saxon, où les vacances sont longues). 11 arrivait, blanc et doré, avec cinq ou six taches de rousseur sous ses yeux bleus et il poussait la porte du jardin comme on plante un drapeau sur une citadelle. Je l'attendais, dans ma petite robe de tous les jours, n'osant pas. de peur qu'il le remarquât, me parer pour lui. 11 m'emmenait, nous lisions, nous jouions, il ne me demandait pas mon avis, il se moquait souvent, il décrétait : « Nous allons faire ceci, vous tiendrez le pied de l'échelle ; vous tendrez votre tablier pour que je jette les pommes dedans... » ; il passait son bras autour de mes épaules et regardait autour de lui d'un air inécliant, comme pour dire : <( Qu'on vienne me la prendre î » Il avait seize ans, et moi douze.

Quelquefois — c'est un geste que j'ai fait encore hier, humblement — je posais sur son poignet blanc ma main hàlée et je soupirais : <( Comme je suis noire I » 11 montrait ses dents carrées dans un sourire orgueilleux et répondait : « Sed formosa, chère Annie ».

Voici une photographie de ces temps-là.

J'y suis brune et sans épaisseur, comme maintenant, avec une petite tête un peu tirée en arrière [)ar les cheveux noirs et lourds, une bouche en moue qui implore... «je ne le ferai |)lus » et, sous des cils 1res longs phintésen abat-jour, droits comme une grille, des yeux d'un bleu si liquide qu'ils me gênent quand je me mire, des yeux ridiculement clairs, sur cette peau de petite lille kabyle. Mais puisqu'ils ont su })laire à Alain...

Nous avons grandi très sages, sans baisers et sans gestes vihiins. Oh! ce n'est i)as ma faute, .l'aurais dit a oui », même en me taisant. Souvent, j)rès de lui, au jour linissant, j'ai trouvé trop lourde l'odeui" des jasmins, et j'ai resi)iré pcnil)lenienl, la poitrine

étreinte... Comme les mois me manquaient pour avouer à Alain : « Le jasmin, le soir, le duvet de ma peau que caressent mes lèvres, c'est vous... » ; alors, je fermais ma bouche, et j'abaissais mes cils sur mes yeux trop clairs, dans une attitude si habituelle qu'il ne s'est jamais douté de rien, jamais... Il est aussi honnête qu'il est beau.

A vingt-quatre ans, il a déclaré : « Maintenant, nous allons nous marier », comme il m'aurait dit, onze ans auparavant : « A présent, nous allons jouer aux sauvages. »

Il a toujours si bien su ce que je devais faire, que me voici, sans lui, comme un inutile joujou mécanique dont on a perdu la clef. Comment saurai-je, à présent, où est le bien et le mal ?

Pauvre, pauvre petite Annie égoïste et faible! Je me lamente sur moi en pensant à lui. Je Tai supplié de ne pas partir... en peu de paroles, car son affection, toujours retenue, craint les expansions vives : « Cet héritage, ce n'est peut-être pas grand'cliose...

nous avons assez d'argent, el c'est chercher bien loin une fortune peu certaine... Alain, si vous chargiez queU]u'un... >> L'étonnement de ses sourcils a coupé ma phrase maladroite ; mais j'ai repris courage : « Eh bien, alors, Alain, emmenez-moi. »

Son sourire plein de i)ilié ne m'a pas laissé d'espoir : « Vous emmener, ma pauvre enfant î délicate comme vous l'êtes, et... si mauvaise voyageuse, soit dit sans vous blesser. Vous voyez-vous supportant la traversée jusqu'à Buenos-Ayres ? Songez à votre santé, songez — c'est un argument qui vous touchera, je le sais — à l'embarras que vous pourriez m'èlre. »

J'ai abaissé mes paupières, ce (|ui (^sl ma façon de rentrer chez moi, et j'ai maudit silencieusement mon onch* Eichevariay, tète brûlée qui disparut, il y a (piiirze ans, sans donner de nouveUcs. Le déphiisant toqu(', qui s'avise de mourir riche dans des pa\s (ju'on ne connaît pas, elde nous laisser des, quoi?... des estanciasoùl'on élève des taureaux, « des

taureaux qui se vendentjusqu'à 6.000 piastres, Annie. » Je ne me rappelle même pas combien cela fait, en francs...

La journée de son départ n'est pas encore finie que me voici écrivant en cachette dans ma chambre, sur le beau cahier qu'il m'a donné pour que j'y tinsse mon « Journal de son voyage )> et relisant VEmploi du temps que m'a laissé sa ferme sollicitude.

« Juin. — Visites chez M""^ X..., W Z..., et M"'" T... [important).

Une seule visite à Renaud et Claudine, ménage réellement trop fantaisiste pour une jeune femme dont le mari voyage au loin.

Faire payer la facture du tapissier pour les grandes bergères du salon et le lit canné. Ne pas marchander, car le tapissier fournit nos amis G... et pourrait clabauder.

Commander les costumes d'été d'Annie. Pas tro[) de « genre tailleur », des robes claires et simples. Que ma chère Annie ne s'entête pas à croire que le rouge ou l'orange vif lui éclaircissent le teint.

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Yérilicr les livres des (ionies!i(jues ('ha({iie samedi matin. Qii<' Jules n'oublie pas de dépendre la verdure de mon fumoir, et (ju'il la roule sous poivre et labae. C'est un assez bon garçon, mais mou, et il fera son serviee avec négligence, si Annie n'y veille elle-même.

Annie sortira à pied dans les avenues, et ne lira pas trop de fadaises, pas trop de lomans naturalistes ou autres.

Prévenir à V « Urbaine » (jue nous donnons congé le 1'' juillet. Picndre la \icloiia à la journée pendant les ciiuj jours (|ui pi-r-cî-deront le départ pour Arriège.

Mil clière Annie me fera beaucouj» de plaisir en consullant souvent ma sœur Mai'tbe et en sortant souvent avec (die. Martbe a un grand bon sens et même du s(mis ])i'ati(iue sous des (bdiors un peu libres. »

Il a songé à tout! Kt je n'ai pas, même une minute, la honte de mon... de mon incapacité?... inertie serait peut-être plus juste, ou passivité. La vigilance active d'Alain absorbe tout et m'ùtc le moindre souci matériel, .l'ai voulu, la première année de noire mariage, secouer ma silencieuse oisiveté de petite pays-

chaud. Alain eut tôt fait de rabattre mon beau zèle : (( Laissez, laissez, Annie, c'est fait, je m'en suis occupé... » a Mais non. Annie, vous ne savez pas, vous n'avez aucune idée... ! »

Je ne sais rien, — qu'obéir. Tl m'a appris cela, et je m'en acquitte comme de la seule tâche de mon existence, avec assiduité, avec joie. Mon cou flexible, mes bras pendants, ma taille un peu trop mince et qui plie, jusqu'à mes paupières qui tombent facilement et disent « oui », jusqu'à mon teint de petite esclave,... me prédestinaient à obéir. Alain me nomme souvent ainsi « petite esclave », il dit cela sans méchanceté, bien sur, avec seulement un léger mépris pour ma race brune. 11 est si blanc î

Oui, cher « Emploi du temps », qui me guidez encore en son absence et jusqu'à sa première lettre, oui, je donnerai congé à r « Urbaine », je surveillerai Jules, je vérilierai leslivres des domestiques (hélas!) je ferai mes visites et je verrai souvent Marthe.

\0 CLAUDIM-: S'EN VA

iMarllie, c'eslmabellc-sœLir,lasœiird'Alain. Quoiqu'il la blâme cravoir é[)Ousé un romancier, pourtant connu, mon mari lui reconnaît une intelligence vive etdésordonnée, une lucidité l)rouillonne. 11 dit volontiers : « Elle est adroite ». Je n'arrive pas à démêler très bien la valeur de ce compliment.

En tous cas, elle joue de son frère avec un doigté infaillible, et je crois bien qu'Alain ne le devine pas. Avec quel art elle sauve le mot risqué qu'elle vient de laisser échapper, avec quelle maîtrise elle escamote un sujet de conversation dangereux î Quand jai fâché mon seigneuretmaître, je restelà toute triste, sans môme implorer ma grâce ; Marthe, elle, rit à son nez, ou admire à propos une remarque qu'il vient de faire, dénigre à coups de mots drôles un raseur particulièrement odieux, — et Alain déplisse ses durs sourcils.

Adroite, certes, de l'esprit et des mains. .le la regarde ébahie, lorsque, en l)avai'daiit, elle l'ait éclore sous ses doigts un adorable chapeau, ou un jal)ol de dentelle, avec le chic

crime (( première » de bonne maison. Marthe n'a rien pourtant du trottin. Assez petite, potelée, la taille serrée et très mince, une croupe avenante et mobile, elle porte droite une tête flambante de cheveux roux-doré (les che- \eux d'Alain) éclairée encore par de terribles yeux gris. Une figure de petite pétroleuse — ■ au sens communard du mot — qu'elle arrange très joliment en minois xvni^ siècle. De la poudre de ri/, du rouge aux lèvres, des robes bruissantes en soies peintes à guirlandes, le corsage à pointe et les talons très hauts, — Claudine (l'amusante Claudine qu'il ne tant pas trop voir) l'appelle souvent « marquise pour barricades ».

Cette Ninon révolutionnaire a su asservir — là encore je reconnais le sang d'Alain — le mari qu'elle a conquis après une courte lutte. Léon, c'est un peu TAnnie de Marthe. Quand je pense à lui, je l'appelle « ce pauvre Léon ». Pourtant il n'a pas l'air malheureux. Il est brun, régulier, joli garçon, la barbe en pointe et l'œil en amande, avec des cheveux

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doux cl plats. Un type parfailenuMil fraPxÇais et modéré. On lui voudrait plus de saccade dans le profil, plus de carrure dans le menton, de brusquerie dansTarcadesourcillicre, moins de condescendance dans ses yeux noirs. Il est un peu — c'est méchant ce que j'cciis là — un peu « premier à la soie », prcUMid celte peste de Claudiue qui Ta nommé un jour : a Etavec-cci' Madame? » Et rétiquelte est resiée à ce pauvre Léon, que Marthe traite (mi propri('h' de rapport.

Elle Tenfei'me réf^ulici'cmcut Irois ou (jualre heures par jour, moycniianl quoi il fournil, m'a-t-elle conlié, uu bon rendement moyen d'un roman deux tiers par an. ^ le slrict nécessaire », ajoute-t-elle.

Qu'il y ait des i'emmes douées d'assez d'initiative, de volonté (juolidicnne — et decruaulé aussi — pour édifier et soutenir un budj;el, un Irain de vie, sur le dos penché d'un homme qui éci'il, (jui éciil, <'l (pii n'en nicnrl pas. ct^la me dépasse. Je blànu* (inchincfois .Mai'lli(\ cl |)uis je radmiri^ avec un jumi d'c^dVoi.

Constatant son autorité masculine qui a su exploiter la docilité de Léon, je lui ai dit, un jour de grande hardiesse :

— Marthe, toi et ton mari vous êtes un ménage contre nature.

Elle m'a regardée stupéfaite, et puis elle a ri à s'en trouver mal :

— Non, cette Annie, elle vous a des mots ! Tu ne devrais jamais sortir sans un Larousse. Un ménage contre nature ! Heureusement que je suis toute seule pour t'entendre, par les modes qui courent...

Mais Alain est parti tout de même ! je ne peux pas l'oublier longtemps dans mon bavardage intime. Que faire? Ce fardeau de vivre seule m'accable... Si j'allais à la campagne, à Casamène, dans la vieille maison que nous a laissée grand'mère Lajarrisse, pour n'y voir personne, personne jusqu'à son retour?...

Marthe est entrée, balayant de svs jupes raides, des sabots de ses manches, mes beaux

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projets ridicules. J'ai caché mon cahier, très vite.

— Toute seule? Viens-tu chez le tailleur? Toute seule dans cette chambre triste ! La veuve inconsolée, quoil...

Sa plaisanterie mal venue, — sa ressemblance aussi avec son frère, malgré la poudre, le chapeau Trianon et la haute ombrelle — m'arrachent de nouvelles larmes.

— lion, ça y est! Annie, tu es la dernière des... épouses. Il reviendra, je te disî J'imaginais, moi simple, moi indigne, que son absence te donnerait (les premières semaines du moins) une impression de vacances, d'escapade...

— lJ'esca})ade, oh! Ahirlhe...

— Quoi, oh î Marlhe ?... C'est vrai que ça sonne le vide, ici, dit-elle en tournant par la chambre, ma chambre, où le départ d'Alain n'a pourtant rien changé.

J'essuie mes yeux, ce qui prend toujours un peu de temps [nwcc (]ne j'ai beaucoup de

cils. Marthe dit en riant que j'ai « des cheveux au bout des yeux ».

Elle est appuyée des deux coudes à la cheminée, me tournant le dos. Elle porte, un peu tôt pour la saison, je trouve, une robe de voile bis à petites roses démodées, une jupe montée à fronces et un fichu croisé qui sont de M"^^ Yigée-Lebrun, avec des cheveux roux, dégageant la nuque, qui sont d'Helleu. Gela crie un peu, pourtant sans disgrâce. Mais je garderai ces remarques pour moi. D'ailleurs, quelles sont les remarques que je ne garde pas pour moi?...

— Qu'est-ce que tu examines si longtemps, Marthe?

— Je contemple le portrait de Monsieur mon frère.

— D'Alain?

— C'est toi qui l'as nommé.

— Qu'est-ce que tu lui trouves?

Elle ne répond pas tout de suite. Puis elle éclate de rire et se retournaut :

— C'est extraordinaire, ce qu'il ressemble à un coq !

— A un coq ?

— Oui, à un coq. Regarde.

SufToquée d'entendre une telle horreur, je prends niacliinalement le porlrail. une photo tirée en sanguine, qui me plaît fort :

Dans un jardin d'été, mon mari est campé: nu-tête, ses cheveux roux en brosse, l'œil hautain, le jarret bien tendu... Il se tient ainsi habiluellement. 11 ressemble... à un beau garçon solide, qui a la tête près du bcuinel, l'œil prompt;... il ressemble aussi à un coq. Marthe a raison. Oui, à un coq roux, vernissé, crête, ergoté... Désolée comme s'il venait de pailir une seconde fois, je refonds en larmes. Ma belle-sduir lève des bras consternés.

— \on, vrai, lu sais, si ou no [)eul même |)as j)arler dv lui 1 Tu es un cas, ma chère, (ja va êti'e gai daller cluv. le hiilhnir avec ces yeux-hi ! Ksl-ce (]ue je l'ai fail de la peine?

— Non, non, c'estmoi toute seule... Laisse, ça va passer...

Je ne peux pourtant pas lui avouer que je suis désespérée qu'Alain ressemble à un coq, et surtout que je m'en sois aperçue...

A un coq ! Elle avait bien besoin de me faire remarquer cela...

— Madame n'a pas Ijien dormi?

— Non, Léonie...

— Madame a les yeux battus... Madame «Ifvi-nit nrondre un vp.rrf de po^rnac.

— Non, merci. J'aime mieux mon cacao.

Léonie ne connaît qu\m remède à tous les

maux : un verre de cognac. J'imagine qu'elle en expérimente journellement les bons effets. Elle m'intimide un peu parce qu'elle est grande, de gestes décidés, qu'elle ferme les portes avec autorité et qu'en cousant dans la lingerie, elle siffle, comme un cocher qui revient du régiment, des sonneries militaires. C'est d'ailleurs une fille capable de dévouement, qui me sert depuis mon mariage, depuis quatre ans, avec un mépris affectueux. Seule à mon réveil, seule à me dire qu'une

journée et une nuit se sont écoulées depuis le départ d'Alain, seule à réunir toul mon courage pour commander les repas, téléphoner à r « Urbaine », feuilleter les livres de comptes!... Un collégien qui n'a pas fait ses devoirs de vacances ne s'éveille pas plus morne que moi, le malin de la renlrée...

Hier, je n'a'i pas accompagné ma belle-sœur à l'essayage. Je lui en voulais, à cause du coq... J'ai prétexté une fatigue, la rougeur de mes j)au|)ières.

Aujourd'hui, je veux secouer ma prostration et, — puisqu'Alain me l'a ordonné — visiler Marthe à son jour, bien que la Iraversée. sans apj)ui, loule seule, de ce salon immense, sonore de voix féminines, me soit toujours un |)elit supjdice. Si je me faisais, comme dit Ulaudiue, « poi'ler malade? » Oh! non, je ne peux pas désobéir à mon mari.

— Quelle robe que Madame a ])esoin?

Oui, quelle robe? Alain n'hésilerait |)as, lui. IVun couj) d'cril. il eùl ((Misullé la couleur du lemps, celle de. mon leinl, puis les

noms inscrits au « jour », et sou choix infaillible eût tout contenté...

— Ma robe en crêpe gris, Léonie, et le chapeau aux papillons...

Des papillons gris aux ailes de plumes cendrées, tachées de lunules oranges et roses, qui m'amusent. Enfin! il faut constater que mon grand chagrin ne m'enlaidit pas trop. Le chapeau aux papillons bien droit sur les cheveux lisses et gonflés, la raie à droite et le chignon bas, les yeux bleus gênants et paies, plus liquides encore à cause des larmes récentes, allons, il y a de quoi faire pester Valentine Chessenet, une iidèle du salon de ma belle-sœur, qui me déteste parce que (je sens cela) elle trouverait volontiers mon mari tout à fait de son goût. Une créature qu'on a plongée, dirait-on, dans un bain décolorant. Les cheveux, la peau, les cils, tout du même blond rosàtre. Elle se maquille en rose, se poisse les cils au mascaro (c'est Marlhe qui me l'a dili sans arriver à tonifier sa fadasse anémie.

Elle sera à son poste chez Marthe, le dos au jour pour masquer ses poches sous les yeux, à honne dislance de hi Hose-Chou dont elle redoute l'éclat bête et sain, elle me criera aigrement, par-dessus les tôles, des rosseries aux(|uelles je ne saurai rien répondre; mon silence intimidé fera rire d'autres perruches, et on m'appellera encore « la petite oie noire! » Alain, autoritaire Alain, c'est pour vous que je cours m'exposer à tant de douloureuses piqûres !

Dès l'antichambre, à ce hriiit de \olière, ponctué, comme de coups de bec, par les chocs des petites cuilh'rs, mes mains se refroidissent.

Klleestlà, cette Chessenotl Kllessont toutes là, et toutes jacassent, sauf Candeur, poétesseenfant, (h)nl l'àme silencieuse ne lleurit (ju'en beaux vers. Celle-là s(î tait, tourne avec lenteur des yeux moirés et mord sa lèvre inférieure d'un air voluptueux et coupîdjlo, comme si ce lut hi lî'vi'c (Vuno auhc...

Il y a Miss Flossie, qui dit, pour refuser une lasse de thé, un « Xon. .. », si prolongé, dans un petit râle guttural semblant accorder toute elle-même. Alain ne veut pas (pourquoi?) que je la connaisse, cette Américaine plus souple qu'une écharpe, dont l'étincelant visage brille de cheveux d'or, de prunelles bleu de mer, de dents implacables. Elle me sourit sans embarras, ses yeux rivés aux miens, jusqu'à ce qu'un frémissement de son sourcil gauche, singulier, gênant comme un appel, fasse détourner mon regard... Miss Flossie sourit plus nerveusement alors, tandis qu'une enfant rousse et mince, blottie dansson ombre, me couve, inexplicablement, de ses profonds yeux de haine...

Maugis — un gros critique musical — ses yeux saillants avivés d'une lueur courte, considère le couple des américaines de tout près, avec une insolence à gifler, et grognonne presque indistinctement, en remplissant de whiskey un verre à bordeaux :

— Quéqu' Sapho, pourvu qu'on rigole!

2i CLAUDINE SEN VA

Je ne comprends pas ; j 'ose à peine regarder tous ces visages subitement figés dans une immobilité malveillante à cause de ma robe qui est jolie. Que je voudrais m'enfuir î Je me réfugie près de Marthe qui me réchauiïe de sa main solide et petite, de ses yeux d'audace, braves comnie elle-même. Comme je l'envie d'être si brave! Elle a la langue vive et impatiente, elle dépense beaucoup, il lïen faut pas tant pour qu'on potine autour d'elle sans bonté. Elle le sait, court au-devant des allusions, empoigne les amies perfides et les secoue avec l'entrain et la ténacité d'un bon ratier.

Aujourd'hui, je l'embrasserais pour sa réponse à M'"® Chessenct, qui r\'\o à mon entrée :

— Ah I voici la veuve du Malabar !

— Ne la taquinez pas lro|>, liposle Marthe. Après tout, quand un mari s'en va, ça laisse un vide.

Derrière moi, une voix pénétrée acquiesce, en roulant des ;■ fresnois :

— Cerrrtainement, un vide considérrrable... et douloiirrreiixl

Et toutes partent d'un éclat de rire. Je me suis retournée, confuse, et ma gêne augmente en reconnaissant Claudine, la femme de Renaud. « Une seule visite à Renaud et Claudine, ménage trop fantaisiste... » La circonspection que leur témoigne Alain me rend sotte et comme coupable en leur présence. Pourtant, je les trouve enviables et gentils, ce mari et cette femme qui ne se quittent pas, unis comme des amants...

Comme j'avouais à Alain, un jour, que je ne blâmais point Claudine et Renaud de se poser en amants mariés, il m'a demandé, assez sec :

— Où avez-vous pris, ma clière, que des amants se voient plus et mieux que des époux ?

Je lui ai répondu sincèrement :

— Je ne sais pas...

Depuis ce temps nous n'échangeons plus, avec ce ménage « fantaisiste » que de rares

visiles de politesse. Cela ne **ène point Claudine, que rien ne gène, ni Henaud qui ne se soucie guère que de sa femme au monde. Ei Alain professe une parfaile horreur des ruptures inutiles.

Claudine ne paraît point se douter qu'elle a déchaîné les rires. Klle mange, les yeu\ baissés, une sandwich au homard, el déclare posément après que « c'est la sixième ».

— Oui, dit Marllie gaîment, vous êtes une relation ruineuse, Tàme de M"^*^ Beulé a passé en vous.

— Son estomac seulement, c'est tout ce qu'elle avait de bon à [)r(Mi(lre, rectilir Claudine.

— Méllez-vous, ma clière, insinue M"^*^ Chessenet, vous engraisserez à ce régime-là. Il m'a semblé, l'autre soir, (jue vos bras prenaient une agréable, mais dangereuse am|)lcur.

— Peuli ! réplique Chiudine, hi bouchi^ pleine, je vous souhaite seulement d'a\oii' les cuisses comme j'ai les bras, ca fera jdaisir à bien du monde.

M"^^ Chessenet, qui est maigre, et s'en désole, avale celle rebulTade péniblement, le cou si tendu que je crains un petit esclandre. Mais elle toise seulement, avec un mutisme rageur, Tinsolente aux clieveux courts, et se lève. J'esquisse un mouvement pour me lever aussi, puis je me rassieds afin de ne pas sortir avec cette vipère décolorée.

Claudine attaque vaillamment l'assiette aux petits choux pralinés et m'en offre (si Alain nous voyait !...) J'accepte et je lui chuchote :

— Elle va en inventer des horreurs sur vous, cette Chessenet!

— Je l'en délie bien. Klle a déjà sorti tout ce qu'elle pouvait imaginer. N'y a plus que rinfanlicide qu'elle ne m'a pas attribué, et encore je n'oserais pas en répondre.

— Elle ne vous aime pas? questionné-je timidement.

— Si ; mais elle le cache.

— Ça vous est égal?

— Pardi !

— Pourquoi ?

28 clal'dim: s'kn va

Les beaux veux liavaiies de Claudine me

dévisagent :

— Pourquoi? Je ne sais pas, moi. Parce que...

L'appioche de son mari interrompt sa réponse. Souiiant, il lui indique la porte d'un signe léger. Elle quitte sa chaise, souple et silencieuse comme une chatte. Je ne saurai [)as pourquoi.

PourlanI, il me semble que ce regard envelo])pant qu'elle lui a jelé était bien une réponse...

Je veux partir aussi. Debout au milieu de ce cercle de femmes et d'hommes, je me sens défaillir d'embarras. Claudine voit mon angoisse, revient vers moi ; sa main nerveuse agri|)pe la mienne cl la tient ferme pendant que ma belle-sœur m'interroge.

— Pas encore de nouvelles d'Alain?

— Non, pas encore. Je Irouverai peut-être un télégramme en renlranl.

glaudlm: S' ex va 29

— C'est la grâce que je te souhaite. Bonsoir, Annie.

— Où passez-vous vos vacances? me demande, tout doucement, Claudine.

— A Arriège, avec Marthe et Léon...

— Si c'est avec Marlhe î... Alain peut naviguer tranquille.

— Croyez-vous que. môme sans Marthe...

Je sens que je rougis; Claudine hausse les épaules et répond, en rejoignant son mari qui l'attend, sans impatience, près de la porte :

— Oh ! Dieu non. il vous atrop bien dressée !

Ce message téléphonique de Marthe m'embarrasse beaucoup. « Impossible d'aller te cueillir à domicile pour essayer chez Taylor. Viens me prendre à quatre heures chez Claudine ».

Une image outrageante ne m'eût pas plus troublée que ce papier bleu. Chez Claudine î Marlhe en parle à son aise ; FEmploi du temps dit... Que ne dit-il pas?

Le rendez-vous donné par Marthe, dois-je le considérer comme une visite officielle à Henaud Claudine? Non... Si... Je m'agite, je cherche à biaiser, craignant de fâcher ma belle-sœur, redoutant Alain et ma conscience ; mais ma conscience débilitée, et d'ailleurs si l)eu au fait du chemin à suivre, cèch^ à l'iniluence la plus proche, elle cède suilout au

32 CLAl'DIM-: SKN VA

plaisir de voir ccUc Claudine qu'on me défend, comme un livre libre et trop sincère...

— lUie de Bassano, Charles.

J'ai rcviMu une sombre robe modeste, voilé mon visai::e de tulle uni, i^aulé mes mains de suède neutre, |)réoccupée d'enlever à ma « démarche » tout « caractère ofliciel ». Je sais me servir de ces mots-là, avertie par l'expérience d'Alain qu'une démarche doit ou ne doit point revêtir un caractère oidciel. Lorsque je les prononce en pensée, ces motslà, ils accompagnent, en guise de légende, un dessin, baroque et naïf, de rébus... La Démarche, petit personnage aux membres liliformes, tend ses bras vers les manches offertes d'un luibit d'académicien, brodé finemeul au collet de « caractèrofficielcaractèrofficielcaract... » en guirlande délicate... Que je suis sotie d'écrire tout cela! Ce n'est qu'une loute |)etite divagation. Je ne noterai jamais les aulres : à les relire, ce cahier me tomberait des mains...

Au palier de Claudine, je consnll(^ ma

montre : quatre heure dix, Marthe sera sûrement arrivée, assise et croquant des sucreries dans cet étrange salon qu'à mes premières visites je vis à peine, tant la timidité me suffoquait...

— M"^"^ Léon Payet est arrivée?

Une vieille honne hostile me regarde distraitement, attentive surtout à empêcher la fuite d'un grand chat fauve et noir.

— Limaçon, le derrière va te cuire, atta l'heure... Madame Léon... quoi? C'est à l'étage au-dessus, prohahle.

— Non, je voulais dire... Madame Claudine est chez elle?

— Madame Claudine à présent? Vous n'avez pas l'air ben fixée. Claudine, c'est ici... Mais elle est sortie...

— Menteuse des menteuses ! crie une voix de gamin joyeux. Justement, j'y suis, chez moi. Tu bisques, hein, Mélie ?

— Je ne bisque pas [du tout, riposie Mélie sans se troubler. Mais une autre fois, t'iras ouvrir toi-même, pour t'apprendre.

El elle s'en va très digne, le chai rayé sur ses talons. J'attends toujours, au seuil de rantichambre, qu'un èlre surgi de l'ombre veuille m'inlroduire... Est-ce la maison de la sorcière? « Chàteau-gàteau, ô joli chàteaugàleau... » Ainsi clianlaicut lïansel et Gretel, devanl le pîilais Icnlalcur...

— Entrez, je suis dans le salon, mais je ne peux j)as bouger, crie la même voix.

Une grande ombre se lève et barre la fenêtre : c'est Renaud qui vient à ma rencontre.

— Enlre/, chère Ahuhime, la petile est si occupée qu'elle vous dira bonjour seulement dans une minute.

La petite? Mais la voilà accroupie, presque, dans la cheminée où llambe un l'en de bois malgré la saison. Je m'avance, intriguée: elle tend à la flamme un objet indistinct — toujours la sorcière des contes où s'extasièrent les terreurs de mon enfance crédule... — je craindrais, en le souhaitant, voir dans la flamme qui dore la lèlc bouclée de Claudine

CLAUDINE S'EN VA 3o

se tordre des salamandres, agoniser des animaux dont le sang, mêlé au vin, fait mourir de langueur...

Elle se relève, très calme :

— Bonjour, Annie.

— Bonjour, Mad... Claudine.

(J'ai articulé son nom avec un peu d'effort. Mais, le moyen de dire « Madame » à cette petite femme que tout le monde appelle par son prénom !)

— ... 11 allait être cuit à point, je ne pouvais pas le lâcher, vous comprenez?

Elle tient un petit gril carré en fil d'argent où noircit et se boursoufle une tablette de chocolat rôtie.

— ... Mais c'est pas encore la perfection, cet outil-là, vous savez, Renaud ! Us m'ont fait un manche trop court, et j'ai une cloque sur la main, tenez!

— Montre vite.

Son grand mari se penche, baise tendrement la hue main échaudée, l;i caresse des doigts et des lèvres, comme uu père, comme

un amant... Ils ne s'occupent plus du tout de moi. Si je m'en allais? Ce spectacle-là ne me donne pas envie de rire...

— C'est guéri, c'est guéri, s'écrie Claudine en battant des mains. Nous allons manger la grillade, nous deux Annie. Mon grand, mon beau, je vais faire salon. Allez voir dans votre bureau si j'y suis.

— Je le gène donc? demande, penché encore vers elle ce mari aux cheveux blancs dont les yeux regardent si jeune.

Sa femme se hausse sur la pointe des pieds, relève à deux mains les longues moustaches de lienaud, et lui plante sur la bouche un baiser qui chante poinlu... Oh î je crois bien que je vais me sauver !

— Minut(\ Annie! où courez-vous par là? Une maiu despotique s'est emparée de mon

bras, el le visage ambigu de Claudine, bouche railleuse (d paupières mélancoliques, m'in- ((Mi'oge sévèrement.

.hM'ougis, comme si je me senlais coupable de ce baiser regardé...

CLAUUIXE S'EN VA 37

— C'est que... puisque Marthe n'est pas arrivée...

— Martiie? Elle doit venir?

— Mais ouil ("est elle qui m'a donné rendez-vous ici, sans quoi...

— Comment, « sans quoi », petite impolie ! Renaud, vous saviez que Marthe devait venir?

— Oui, chérie.

— Vous ne m'avez pas prévenue !

— Pardon, ma petite fille. Je t'ai lu tout ton courrier dans ton lit, comme d'habitude. iMais tu jouais avec Fanchette...

— C'est un mensonge éhonté. Dites ])lutôt que vous vous occupiez, vous-même, a me chatouiller, avec les ongles, tout le long des dernières côtes... Assise, Annie! Adieu, mon grand...

lienaud ferme doucement la porte.

Je me pose, un peu raide, tout au bord du divan. Claudine s'y installe en tiiilleur, les jambes ramenées sous sa jupe de drap orange. Une chemisette de satin souple, blanche, que soulignent des broderies japonaises du même

38 CLAUUIM-: S'EN VA

ton que la jupe, éclaire sa figure maie. A quoi songe-t-elle, si sérieuse tout à coup, pensive, dans sa chemisette brodée et sous ses clieveux courts, comme un petit batelier du Bosphore ?

— Pas, il est beau?

Sa parole brève, ses gestes, soudains comme son immobilité, me secouent autant que des bourrades.

— Qui?...

— Uenaud, pardi î C'est bien possible qu'il m'ait lu la Icllre de Marthe... Je n'aurai pas fait attention.

— Il lit votre courrier?

Elle dit oui d'un signe, alVairée : car la tablette de chocolat rôtie colle au petit gril d'argent et menace de s'elVritcr... Sa distraction m'enhardit :

— il le lit... aNanl vous ?

Les prunelles malicieuses se lèvent :

— Oui, Mes-Beaux-Yeux (Vous voulez bien que je vous appelle <( Mes-Beaux-Yeux » ?). Qu'est-ce que ça peut vous iaire ?

— Oh ! rien. Mais je n'aimerais pas cela.

— Rapport à vos flirls ?

— Je n'ai pas de flirts, Claudine!

J'ai jeté cela avec tant de feu, tant de sincérité révoltée que Claudine se tord de joie :

— Elle a coupé ! elle a coupé ! ô àme candide î Eh bien, Annie, j'en ai eu, moi, des flirts... et Renaud me lisait leurs lettres.

— Et... qu'est-ce qu'il disait?

— Penh... rien. Pas grand-chose. Quelquefois il soupirait : « C'est curieux, Claudine, la quantité de gens qu'on rencontre, convaincus qu'ils )ie tO'it pas comme tout le mon'le et... du besoin de l'écrire... » Voilà.

— Voilà...

J'ai répété le mot malgré moi, sur le même ton qu'elle...

— ... Alors, Claudine, ça vous est égal?

— Quoi? oui, tout m'est égal, — sauf un seul être... (elle se ravise) pourtant, non! Il ne m'est pas indifférent que le ciel soit chaud et pur, que les coussins profonds se creusent sous ma Daresse, que vous ayez ces yeu\-là,

40 claldim: s i: .\ va

surprenants el inédits, que l'année abonde en abricots sucrés el en châtaignes farineuses, que le toit de ma maison, à Montigny, soit assez solide pour ne pas semer ses ardoises brodées de lichen, un joui- d'orage... (sa voix qui chantait et traînait, se ralTermil vite, ironique : Vous voyez, Annie, que je m'intéresse comme vous, comme tous, au monde extérieur et, pour parler aussi simplement que votre romancier mondain de beaufrère, (( à ce que charrie le temps dévorateur qui coule d'un flot inégal )k

Je secoue le front, mal convaincue; et j'accepte, pour plaire à Claudine, des bribes de cliocolat grillé, qui sent un peu la fumée, beaucoup la praline.

— C'est divin, i)as ? Vous savez, c'est moi qui ai inventé le gril à cliocolat. ce génial pelil machin qu'on a fal)ri(]ué, nonobstant mes indications, avec un manche trop court. J'ai inventé aussi le peigne-à-carder-lespuces, pour Fanchette, la poêle sans trous pour griller les marrons rhivoi", l'ananas à

CLAiDLXE Si:-\ VA 41

i'absinlhe, la tarie aux épinards (Mélie dit que c'est elle, mais c'est pas vrai , et mon salon-cuisine que voici.

L'humeur de Claudine me mène du rire à l'inquiétude, et du malaise à l'admiration. Ses yeux havanes, allongés jusqu'aux tempes, proclament avec la même chaleur, le même regard pur et direct, sa passion pour Renaud ou ses droits d'auteur sur le gril-à-chocolat...

Son salon-cuisine prolonge cette impression d'incertitude. Je voudrais seulement savoir si j'ai devant moi une démente convaincue ou une mystificatrice experte...

Une cuisine ou une salle d'auberge, d'auberge triste et enfumée de Hollande. Mais sur quel mur d'auberge, même hollandaise, souriiait celte délicieuse Vierge du xv'' siècle, enfantine, frêle, charmante dans sa tunique rose et son manteau bleu, qui s'agenouille et prie, crainlivcmenl.

— ('/est Ijeau, hein, fait (daudine. .Mais, ce qui me plail le plus là dedans, c'est le contraste vicieux — parfaitement, vicieux, —

42 CLAUDINE SKN VA

de celle robe dans les roses lendres avec cet alfreux fond de paysage désolé, aussi désolé que vous Tétiez, Annie, le jour que Monsieur votre Alain s'est embarqué. Vous n'y pensez plus, maintenant, à ce navigaleur?

— Comment, je n'y pense plus?

— Enfin, vous y |)(Misez moins. Oli I ne rougissez pas pourra, c'est bien nalurel (juand il s'agit (l'un liomme si correcl... Tenez, regardez plulol l'expression genliment contrile de celte Vierge; elle a l'air de dire, en regardanl son |)elil .It'sus : « \'rai, c'est bien la première fois (jue ra m'ai'rive 1 » Renaud croil qu'il esl de Mn^oliin».

— Oui?

— Pas renfanl. bien siu', le lableaul Les com-|)é-len-ces ralli'ibuciil à l'^ilippo l^ipj)i.

— l'^l vous?

— Moi, je m'en licbe.

Je n'insiste pas. Celle critique d'arl très |)arliculière me démoule un j»eu.

I lie ('laudine de mai-biT. diiii^ un aiiiile.

sourit, les paupières baissées, à la manière d'un Saint-Sébastien qui se délecterait de son supplice. Un grand divan d'ours sombre, que caresse ma main dégantée, recule et s'abrite sous une sorte d'alcôve. Mais tout le reste de l'ameublement me stupéfie : cinq ou six tables de cabaret, en cliène luisant et sombre, — comme ciré par les coudes immobiles des buveurs de bière, — autant de bancs épais et patauds, une horloge fruste et endormie, des pichets degrés, une cheminée caverneuse en hotte renversée, gardée par les hauts chenets de cuivre. Sur tout cela, un désordre éphémère de livres jetés, de revues effeuillées qui jonchent l'épais tapis d'un rose terreux... Intriguée, j'ai tout examiné. J'y gagne une tristesse... comment dire? une tristesse maritime, comme si, par ces petits carreaux verdà- Ires derrière quoi tombe lejour, j'avais longtemps contemplé une houle grise où mousse un peu d'écume, sous la pluie transparente et légère ainsi qu'une cendre fine...

Claudine a suivi ma |)ensée, et lorsque je

reviens à elle, nous nous re.qai'ilons avec des yeux pareils...

— Vous vous plaise/ ici, (Claudine?

— Oui. J'ai horreur des a[)parlemenls ^ais. Ici, je voyage. Voyez, les fhui's verts ont la sombre couleur du jour regardé à travers une bouleille, et ces bancs de chêne poli ont porté, je le crois, tant de (hM'i'ières découragés de pauvres gens (jui buvaient tristement et se saoCdaienl... II<''! Il me semble (jue Marihe vous j)<)se h» petit lapin des familles, Annie?

Comme elle a rompu i)rus(|ucment, presque méchamment, le fil de son rêve mélancolique! Je le suivais si bien, séparée, j)our cette heure seulemeni, du snnci de celui qui est sur la mer... VA j»ni-«, la mobililé de CJandine m(^ ('aligne, (pii nièle r(Miranlillage à hi sauvagerie, etdonl Tt^spril de jeune barbare peut bondii' de hi goui'mandise à l'amour immodeste, d'un ivi'ogne désespéré à cetle Marllie bruissanb^ el agressiv(\..

— -Marthe, oui... vWc v>[ Inen en relard.

— Un peu ! Sans doute que Maugis a, pour la retenir, des arguments sérieux...

— Maugis? est-ce qu'elle devait le voir aujourd'hui?

Claudine fronce le nez, penche sa tête comme un oiseau curieux, me regarde jusqu'au fond des yeux, puis éclate de rire en sautant sur ses pieds.

— Je ne sais rien, je n'ai rien vu, rien entendu, crie-t-elle avec une volubilité de petite lille. J'ai peur seulement de vous ennuyer. Vous connaissez le gril-à-chocolat, le salon-cuisine, Renaud, mon portrait en marbre, tout... Je vais toujours appeler Fauche l te, pas ?

On n'a jamais le temps de répondre à Chiudine. Elle ouvre une porte, se penche, et gazouille des appels mystérieux :

— Ma bien belle, ma charmante, ma toute Ijlanche, mouci-mouci-amour, vi'rrrou, vrrrrain...

Lîi hèle apparail, lente, soinnanihuliciuc comme un petit fauve cliarnu'; une chatte

blanche 1res belle qui lève sur (llaudine des yeux obéissants et veiis.

— ... Ma charbonnière, ma niarmitonne, tu as encore fait \n\)\ sur une holline vernie à Renaud, mais il n'en saura rien, je lui dirai que c'est du cuir de mauvaise qualité. l^]t il fera semblant de le croire. \'iens que je te lise des choses tout plein belles de Lucie- Delarue-Mardrus !

Claudine empoi^^ne la chatte })ar la peau du cou, la lève au-dessus de sa tête et s'écrie :

— Voyez, Madame, le chat noyé pendu à un crochet (elle ouvre les doigls : Fanchette retombe de haut sur ses pattes molles et précises, sans une in(|uiétude, et reste là...). Vous savez, Annie, depuis que ma Fille habite Paris, je lui lis des veis, elle sait par cœur les Baudelaire sur les chats et jc^ lui apprends maintenant tous les a Pour k^ chat » de Lucie-Delarue-Mardrus.

Je souris, amusée de cette voltigeante gaminerie.

— Vous croyez qu'elle comprend?

Claudine m'humilie cFun regard traînant par-dessus l'épaule :

— Êtes-Yous gourde, Annie! Pardon, je voulais dire seulement : « J'en suis certaine )).. Assise, Fanchette ! Regardez, vous, Tincrédule, et écoutez. C'est inédit. C'est superbe.

I»OUR Li: CHAT

Chat, monarque furtif, mystérieux et sage, Sont-ils dignes,, nos doigts encombrés d'anneaux lourds. De votre majesté blanche et noire, au visage De pierrerie et de velours?

Votre grâce s'enroule ainsi qu'une chenille ; Vous êtes, au toucher, plus brûlant qu'un oiseau, Et, seule nudité, voire petit museau

Est une fleur fraîche qui brille.

Vous avez, quoique rubanné comme un sachet. De la férocité plein vos oreilles noires, Quand vous daignez crisper vos pattes péremptoires Sur quelque inattendu hochet.

En votre petitesse aj)aisée ou qui gronde Rdle la royauté des grands tigres sereins; Comme un sombre trésor vous cachez dans vos reins Toute la volupté du monde...

48 CLAL'DIM-: S'K.N VA

Mais, pour ce soir, nos soins vous iniporltMit si peu Que rien en votre pose immobile n'abdiijue : Dans vos larges yeux d'or cligne un regard boudliitpie. Et vous vous souvenez (jue vous ries un Dieu.

La challc (1(M"( à doini. \ ihianic d'iiii ronron faible el voilé qni acconjpai^iio en sonrdine la voix singnlière de rdaudin(\ lanlol grave, pleine d';' caillonlenx, lanlnl donee el basse à faire l'rémir.. . Quand la noIx cesse. KancbeUe rouvre ses yeux obli(jues. Toutes deux se regardent un moment aussi sérieuses l'une que l'autre... [/index levé près du ne/., Claudine soupire en se lournanl vers moi.

— « IV'remptoire ! » .. Il lallail déniidicr ce mot-là! C/cst beau, hein, ces slroj)hes (jui écrit TerNeur? Moi. pour avoir li"()U\('' « péremptoire » je donnerais... dix ans de la vie de la Ciiessenet !

tle nom cluxpie ici ccnnnie un bibelot de camelole dans um^ collection s;uis tare.

— ^'ous n'aime/, pas la t'di... M"^*" Cdiessenel, Tdaudine?

Claudine, presque étendue, les regards au plafond, lève une main paresseuse/

— M'est égal... Betterave jaune sculptée... M'est aussi égal que la Rose-Chou.

— Ahî la Rose-Chou...

— Rose ou Chou? Cette fille dodue, qui a des joues comme des fesses de petits amours?

— Ohl...

— Quoi, oh? « Fesse » n'est pas un vihiin mot. D'ailleurs, la Rose-Chou aussi... t'égal.

— Et... Marthe?

Une indiscrète curiosité m'anime, comme si, en questionnant Claudine, j'allais surprendre le secret, la a recette » de son bonheur, qui la détache de tout, qui Téloigne des potins, des mesquines querelles, des convenances môme... Mais l'adresse me manque, et Claudine se moque de moi, retournée d'un saut de carpe, sur le ventre, le nez dans la fourrure argentée de sa cliallo...

— Marthe, je pense qu'eUe a manqué son rendez-vous... je veux dire celui (lu'elle nous

yij clai.dim: s- ex va

avait donné. Mais... d'esl une interview, Annie?

(J'ai lionte. Une brusque francliise me jette vers elle) :

— Pardonnez-moi, Claudine. C'est que je louvoyais, j'hésitais à vous demander... ce que vous pensez d'Alain... Depuis qu'il est parti, je ne sais comment vivre, et personne ne me parle de lui, du moins comme je voudrais que l'on m'en parlfit... Est-ce l'habitude, à Paris, d'oublier si vile ceux qui parlent?

(J'ai parlé conune je pensais, surprise moimême de mon émolion. Le visage mal el Iriangulaire de Claudine se méfie, appuyé sur deux petits poings, éclairé de nacre par le satin blanc de la chemisette).

— Est-ce l'habilude d'ouldicr ?... Je ne sais |)as li'op. Cela doit dé[)endre de ceux qui parlent. Monsieur Samzun, « Alain » comme vous dites, m'a produil l'cnVI d'un mari... impeccable. 11 vise à la disliiiclion. il décroche la correctiou, c'est loujours (;a... Il abonde en apo[)htegmes (hMiiiilils cl en g(^sl(»s...

CLAUDINE S"EX VA r.l

— (( Péremptoires », lui aussi, dis-je avec un sourire peureux.

— Oui ; mais il n'a aucun droit au u péremptoire » lui, puisqu'il n'est pas chat. Ah! non, qu'il n'est pas chat! Il a du snobisme dans le cœur et une tringle dans le fondement... Dieu, que je suis sotte! Voulez-vous ne pas pleurer? Comme si ça comptait, ce que je dis î Vous savez bien, enfant battue, que Claudine a un courant d'air dans la cervelle... Bon, elle veut s'en aller! Embrassez-moi avant, pour dire que vous ne m'en voulez pas. Avec son catogan, sa robe plate, ses larmes limpides au bout des cils, dirait-on pas une petite fille qu'on marie de force?

Je souris pour lui plaire, pour la remercier de laisser voir, hors de la commune livrée du mensonge, son àme indocile et sincère...

— Adieu, Claudine. Je ne suis pas fâchée contre vous.

— J'espère bien. \'oulez-vous m 'embrasser?

— Oli ! oui.

o2 CLAUDINE S'EN VA

Elle se penche, longue et flexible, les mains sur mes épaules :

— Donnez bouche ! Qu'est-ce que je dis donc? L'habiUide... Donnez votre joue. Là. A bientôt, à Arrière? Par ici l'antichambre. Bonjour à cette coureuse de Marthe. Non, vos yeux ne sont pas rouges. Adieu, adieu... chrysalide !

Je descends pas à pas, troublée, flottante. Elle a dit : « Une tringle dans le... » Mon Dieu, je crois que c'est la métaphore, l'image de cette tringle qui m'a choquée, plutôt que le jugement même de Claudine. Elle a blasphémé, et je l'ai laissée blasphémer, interdite un moment devant cette enfant sans entraves...

(( Mon cher Alain, je vous ai promis de montrer du courage. Je ne vous montrerai donc que mon courage, pardonnez-moi de cacher le reste, — que vous devinez bien.

(( Je fais tout mon possible pour que notre maison, que vous aimez nette et bien servie, ne s'aperçoive pas trop de votre départ ; les livres des gens sont vus au jour dit, et Léonie est très bien pour moi, en intention au moins.

« Votre sœur est charmante, comme toujours ; je voudrais gagner à son contact un peu de sa vaillance, de sa volonté toujours éveillée, mais je ne me dissimule pas que c'est une grande ambition — d'ailleurs vous n'y tenez guère, et votre fermeté intelligente suflit assurément pour nous deux.

a Je ne sais où celte lettre vous atteindra

o4 CLAIDIM-: SKN VA

et rincerlilude où j'on suis augmenle ma gaïK'lierie à vous écrire. Uue correspondance enlre nous deux est une chose si nouvelle pour moi, une liabitude si perdue î J'eusse voulu ne jamais la reprendre. Et pourtanl je sens bien que dans mes heures de défaillance, elle me deviendra le su{)rcme secours. Je vous dirai en peu de mots, et mal sans doule, et moins que je ne le pense, qne je vous suis de tout mon conir dévouée, et que je demeure

Voire petite esclav(\

An.mi:. ^

J'ai écrit cette lellre, toule contrainte, sans jeter mon conir cl ma Iristesse vers lui. Kst-ce manque de conliance en moi-même, comme toujours, ou en lui. ]»(>ur la première fois?

Qui prcférerail-il ? 1/Annic jikis silencieuse et plus douce qu'une plume, celle qu'il connaît, celle qu'il a habituée à se taire, à voiler sa pensée sous les mots, ainsi que ses yeux sons <(»s; cils. — (Hi l'Annie incfuicte et désem-

CLAUDÏNE S'EX VA o5

parée qu'il laisse ici, l'Annie sans défense contre une folle imagination, celle qu'il ne connaît pas?

Qu'il ne connaît pas...

Je songe comme une coupable. Cacher, c'est presque mentir. Je n'ai pas le droit de cacher en moi deux Annies. Mais si la seconde n'était que la moitié de l'autre"? Que cela me fatigue !

Lui, on le connaît tout quand on l'a vu une heure. Son àme est régulière comme son visage. Il déteste l'illogique et craint l'incorrect. M'eùt-il épousée, si, un soir lointain de nos fiançailles, je lui avais jeté au cou mes bras en lui disant : « Alain, je ne puis supporter cette heure-ci sans vos caresses... »

Mon Dieu î son absence seule cause tant de déraison. Que de tourments à ne pas lui avouer, à son retour! Ceci ne sera point, comme il avait trouvé, le « Journal de son voyage )) mais celui d'une j)auvre créature troublée...

— Madame, une déj)rcli(^ !

oG CLAl DINE S'EN VA

Avec ses façons de soldai brusque, celle Léonie m'a fait peur. A présent, mes doigts tremblent d'appréliension...

« Excellent voyage. Embarquons aujourd'hui. Lettre suivra. Souvenirs aiïectueux.

Samzun. »

C'est tout? Une dépèche n'est pas une lettre, et celle-ci devrait me rassurer de tout point. Mais elle m'arrive dans un tel moment de déséquilibre moral... « Souvenirs affectueux )). Je ne sais pas, j'aurais voulu autre chose. Et puis, je n'aime pas qu'il signe « Sam/un » Est-ce que je signe « Lajarrisse » ?

Ma pauvre Annie, quelle mauvaise béte t'a piquée aujourd'hui? Et quelle rage te prend de l'aller comparer à un homme — à un homme comme Alain ^

Je vais chez Mai'lhe, pour me fuii'.

C'est Léon (|ue j'y Irouve. Comme tous les jours à c(^lle hcMire-ci, il est attablé dans son

cabinet de travail, que Marthe nomme la chambre des supplices ». Des bibliothèques a grillages dorés, une belle table Louis XVI sur laquelle cet écrivain modèle n'a jamais laissé choir un pâté, car il travaille soigueu- -emenl, la paume sur un sous-main — c'est une geôle très supportable.

A mon entrée, il se lève en se tamponnant les tempes.

— Quelle chaleur, Annie ! je ne peux accoucher de rien de bon. Et puis, je ne sais pas, inais c'est un jour mou et triste, malgré le soleil. Un mauvais jour sans moralité...

— N'est-ce pas ?

Je l'ai interrompu vivement, presque avec gratitude. II me regarde de ses beaux yeux de bète douce, sans comprendre...

— Oui, j'aurai du mal à tirer mes soixante lignes, aujourd'hui.

— Vous serez grondé, Léon.

Il hausse les épaules, habitué et lasi.

— Il marche, votre roman?

■o8 CLAUDINE S'EN VA

En tirant sa barbe poinUie, il répond avec vaiiilé une discrète, comme son talent gris :

— Pas mal..., comme les autres.

— Parlez-moi de votre dénoùment.

(Léon apprécie en moi une auditrice complaisante, facilement intéressée et qui, elle du moins, prend goiit, si peu que ce soil, au récit de ces adultères du grand monde, de ces nobles suicides, de ces faillites [)rincières...)

— 11 ne se présente pas très bien, soupire mon pauvre beau-frère. Le mari a repris sa femme, mais elle a li\té de la liberté, et piétine, et flaire le vent. Si elle reste, ça sera plus littéraire; mais, comme dit Marthe, ça sera plus de venl(\ si elle reliche le camp...

(Léon a gardé, du journaliste d'aulrefois, quelques vilains mois (pii me choquent).

— I^^iiliii, r(''sunié-je, elle voudrait s'en

— Dame!...

— Eh bien, il faut (luelle jiarle.

— i^ourquoi?

aller:

CLAL'DKXE S EN VA o9

— Puisqu'elle a « tàté de la liberté »... (Léon rit mollement, tout en comptant ses

pages...;

— C'est drôle de vous entendre dire ça, à vous... Marthe vous attend au Fritz, ajoutet-il en reprenant sa plume. Vous ne m'en voulez pas de vous renvoyer, ma petite? Je dois livrer ça en octobre, alors...

(Son geste montre le tas, encore mince, des feuillets noircis).

— Travaillez, mon pauvre Léon.

— Place Vendôme, Charles.

Marthe s'est acoquinée à ces thés de cinq heures du Fritz, si mal servis, où les rôties sont tièdes, les gâteaux vulgaires, les valets déplaisants, trop nombreux quand on arrive, et qui disparaissent sur des pieds ouatés, dès qu on a besoin d'eux... Comme je préfère mon petit Afternoon Tea de la rue d'Indy, la salle basse qui fleure le cake et le gingembre, son public de vieilles anglaises à rangs de perle?? (ausses, mêlé de demi-mondaines en rendez-vous discret...

Mais Marthe chérit, au Frit/, la longue paierie blanche qu'elle traverse avec un air myope de chercher quelqu'un, (comme si ses menaçants yeux gris n'avaient pas, dès le seuil, compté et jaugé l'assistance î) les têtes

G2 CLAUDIM-: SEN VA

(jirclle retrouve el qu'elle surveille, les chapeaux qu'elle copiera à la maison, d'une main infaillible...

Quelle vilaine humeur est la mienne! \'oilà que je pense presque mal de ma belle-sœur, en la compagnie de qui pouilant je me réchaufîe et me distrais, depuis le départ d'Alain... La véi'ilô. c'esl (pie je défaille, chaque fois qu'il me faut Iraverseï- seule cette redoutable galerie du Fritz, sous les regards de ces hinchcnrs, ardents surtout à dévorer leur prochain.

Cette fois encore, je me jette en avant, avec le courage des timides, je longe à grands pas le hall rectangulaire, en songeant, allblée : « je vais me prendi'c le pied dans ma robe, ma cheville \a Iouiikm*... ma fermeture baille peut-être, j'ai une mèche dans le cou... », si bien (jue je passe droit d(»\anl Marthe sans la voir.

I^lh^ me rattra|)e par la béijuille de son ombrelle, et rit si haut (jne j(^ |»ense mourir de confusion :

CLALDLXE S" EN VA 63

— Après qui cours-Ui Annie? tu as l'air d'une femme à son premier rendez-vous. Là, assieds-toi, donne ton ombrelle, ote tes gants... Ouf I te voilà sauvée encore une fois! Pas trop mal pour une suppliciée, cette petite figure-là; l'épouvante le sied. Qui fuyais-tu?

— Tout le monde.

Elle me considère avec un dédain apitoyé et soupire :

— J'ai bien peur de ne jamais rien faire de toi. Aimes-tu mon cbapeau ?

— Oui.

J'ai répondu « oui », de confiance.

Toute à me remettre, je n'avais pas regardé Marthe. Son chapeau, c'est peut-être un chapeau en effet , cette Charlotte Corday de mousselines tombant en plissés aulour de la figure? En tout cas, c'est réussi. La robe en linon, l'inévitable ficlui qui dégage le cou laiteux, com[)lèlent un joli travestissement 1793. C'est toujours Marie-Antoinette, mais déjà au Temple. Jamais je n'oserais sortir ainsi déguisée !

A Taise dans son succès, elle darde autour d'elle SCS yeux insoutenables que peu d'hommes afTrontent; elle croque allègrement ses rôties, regarde, parle, me rassure et m'élourdit.

— Tu viens de la maison ?

— Oui.

— Tu as vu Léon?

— Oui.

— Il travaillait?

— Oui...

— Y a pas, faut qu'il livre en octobre, j'ai des factures sérieuses... Des nouvellesd'Alain?

— L'n télégramme... il m'annonce une lettre.

— Tu sais que nous })arlons dans ciuq jouis ?

— Comme lu voudras, Marthe.

— (( Comme tu voudras! » Dieu, que lu es fatigante, ma pauvre amie ! Hegarde vite, voilà la Rose-Chou. Son chapeau est raté.

Le chapitre des chapeaux tient uue place considérable dans Texislence de ma belle-

sœur. D'ailleurs, c'est vrai, le chapeau de la Rose-Chou, (une belle et fraîche créature, un peu trop épanouie, qui n'a pas, comme dit Claudine, inventé le volant en forme) le chapeau de la Rose-Chou est raté. Marthe frétille de joie.

— Et elle veut nous faire croire qu'elle se ruine en Reboux ! La Chessenet, sa meilleure amie, m'a raconté que la Rose-Chou découd tous les fonds des chapeaux chics de sa bellemère, pour les coller dans les siens.

. — Tu le crois ?

— il faut d'abord admettre le mal, d'emblée, on a toujours le temps de s'informer après... Quelle chance I Voilà Renaud-Claudine, on va les appeler ici. Maugis est avec eux.

— Mais, Marthe...

— Mais quoi?

— Alain n'aime pas que nous fréquentions trop les Renaud-Claudine...

— Je sais bien.

— Alors, je ne dois pas...

— Puisqu'il n'esl pas là, ton mari, laisse donc... c'est moi qui l'invile, ta responsabilité est à couvert.

Apres tout, puisque c'est Marthe qui m'invite... 0 mon Em[)loi-du-Temps ! je saurai me faire pardonner.

Claudine nous a vues. A trois pas, elle lance, pour Marthe, un vibrant « Salut, Casque-d'Or! » qui fait retourner les têtes.

Renaud la suit, indulgent à toutes ses folies, et Maugis ferme la marche. Je n'aime pas beaucoup ce Maugis, mais je supporte, parfois amusée, son edrontcrie d'alcoolique souriant. Je n'en dirai rien à Alain, qui professe pour ce gros débraillé coilîé d'un haut de forme à bords plats un dégoût d'homme sobre et correct.

Martiic s'agite comme une poule blanche.

— Claudine, vous })renez du thé?

— Bouac, pas de thé ! Ça me rebute.

— Du chocolat?

— Non... je voudrais du vin à douze sous le litre.

— Du... quoi? clemandé-je ébahie.

— Chut, Claudine! gronde doucement Renaud qui sourit sous sa moustache blanchissante, tu vas scandaliser M"^^ Samzun.

— Pourquoi? s'étonne Claudine. C'est pas sale, du vin à douze sous le...

— Pas ici, ma petite fille. Nous irons en boire tous les deux, tous les deux seuls, accoudés sur le zinc du troquet, filou mais cordial, de l'avenue Trudaine. Es-tu contente (il laisse tomber sa voix) mon oiseau chéri ?

— Oui î oui î Oh que j'ai du goût! crie l'incorrigible.

Elle contemple son mari avec tant de puéril enthousiasme, tant d'admiration énamourée, qu'une grosse, une étouffante envie de pleurer me suffoque soudain. Si j'avais demandé à Alain du vin à douze sous le litre, il m'aurait donné... la permission de me mettre au lit, et de prendre du bromure î

Maugis penche vers moi sa moustache oxydée par les alcools cosmopoliles :

— Vous semblez, Madame , en proie a quelque remords de ce Ihé tiède, de ces éclairs vomitivement chocolateux... Ce n'est point au Frit/ que vous dégoterez le cordial nécessaire. Les liquides, ici, indisposeraient la clicnlèlc du plus infime canlinier de fantabosses... Le clarct à soixante centimes préconisé par M"^^ Claudine, ne m'excite, lui non plus, qu'à sourire... une jolie verte, v'ià ce qu'il vous faudrait.

— Une jolie quoi?

— Disons une bleue, si ça vous chante davantage. Un pernod d'enfant. Je préside un syndicat féministe : « Le Droit à l'absinthe ». Ce (juc les adhérentes rap[)liquent, c'est rien de le (lire.

— .I(^ n'ai jamais bu de (;a, dis-jc avec un peu de dégoût.

— Oh! s'écrie Claudine, il y a tant de choses, sage Annie, au\(]uelles vous n'avez jamais goûté î...

L'intention qu'elle glisse sous cette phrase me rend sotte et embarrassée. Llle rit et

regarde Marthe, qui répond à son coup d'œil, goguenarde :

— Nous comptons beaucoup, pour la former, sur « la vie facile et relâchée des villes d'eaux » ainsi que l'on s'exprime dans le dernier roman de Léon.

— Dans Un drame du nonir? s'empresse Maugis. Une œuvre puissante, Madame, et qui restera. Les aîlres d'un amour maudit mais aristocratique y sont peintes en traits de feu, d'une plume trempée dans le fiell...

Comment! Marlhe pouffe? Ils sont là tous quatre, à railler le malheureux qui, là-bas, lime ses soixante lignes quotidiennes... Je suis gênée, effarouchée, amusée à mon corps défendant; j'étudie le fond de ma tasse, puis je lève furtivement les yeux sur Claudine, qui, justement, me regardait, et qui murmure à son mari, tout bas, comme pour elle-même :

— Cette Annie, quels yeux merveilleux elle a, n'est-ce pas, mon cher grand? Des fleurs de chicorée sauvage, écloses sur un sable brun...

70 CLAi:i)i.\E si<:n va

— Oui, complète lienaud..., quand elle lève ses paupières, on dirait qu'elle se déshabille.

Tous quatre me dévisagent, avec une expression lointaine... Je soullre à crier, je souffre d'un plaisir alï'rcux , comme si ma ro])e fût toul d'un coup tombée...

La première, Marthe se secoue, change la conversation :

— Quand venez-vous là-bas, lienaud- Claudine?

— Où, ma chère?

— A Arriège, (;a va sans dire. Maintenant, hél.is. tout bon Parisien a dans la peau un ai-lhrili(pi(^ (jui sommeille...

— Le mien a d{}<s insomnies, fait Maugis, doctoral. Je le douidie au whisky. Mjiis vous, dame Marthe, c'est (hi chichi , vos cures, histoire (h' suivre hi mode.

— Pas du toul, insohMit (pie vous ètesl Je vais à Arrièg(» 1res sérieusement, et ces vingt-huit jours do Irailement me permettent, riiiver, de manger des trulVes, de boire du bourgogne, et de me couclier à trois heures

du matin... A propos, c'est l)ien mardi prochain qu'on pèlerine lous à la soirée Lalcade? Ça sera plus gai qu'Arriège.

— Oui, répond Claudine. Ça sera plein de ducs, avec des princes « enlre-mi ». Vous iriez sur les mains, pas, Marllie?

— Je le pourrais, réplique Marllie un peu pincée, mes dessous sont assez soignés pour ça...

— Et puis, ronchonne Maugis, dans sa moustache, elle porte des pantalons fermés.

J'ai entendu. Xous avons tous entendu 1 Un petit froid.

— Et vous, la pensive? questionne Claudine, arriégez-vous?

(C'est moi la [)ensive... Je sursaute... J'étais déjà loin .

— Moi, je suivrai Marthe et Léon.

— Et moi, je suivrai Henaud, pour qu'il ne suive pas d'autres jupons (c'est pour riie, mon beaul) On va se retrouver là-l)as, veine î Je vous regarderai boire de l'eau (jui sent le

72 CLALDIM-: S l- N VA

vieux œuf, et je pourrai connaître, vos j2;rimaces comparées, les respectifs stoïcismes de vos âmes. Vous en ferez une tête à la buvette, vous, vieux bidon de.Maui^is î

Ils rient, et moi je songe, angoissée, à la figure d'Alain, s'il entrait tout à coup, et m'aDCrcevait en si incorrecte compagnie. Car enfin, la présence de Ma ri lie ne sauve pas tout, et l'intimité n'est vraiment pas possible avec cetle toquée de Claudine qui traile les gens de (( vieux bidon ! »

— Je n'irai pas chez M'^^® Lalcade, Alain.

— Vous irez, Annie.

— Je serai si seule, si Iriste de votre départ. ..

— Si Iriste... ma modestie ne veut pas dis- <'uter. Mais non pas seule. Marthe et Léon vous accompagneront.

— Ce sera comme vous voudrez.

— Comprenez donc un peu les choses, ma chère enfant, et ne regardez pas comme une corvée tout ce que je vous conseille d'utile. Cette soirée de M"^^ Lalcade comptera comme une... une manifestation d'art et votre absence réjouirait de méchantes gens... Ne négligez pas cette maison aimable, la seule peut-être où les gens du monde frôlent sans riscpu.' (<»ul un lot d'artistes intéressants... Si vous saviez

74 CLAl'DINE SEN VA

un peu plus vous mettre en avant, vous pourriez peut-être vous faire {uésenter à la comtesse Grefï'ullie...

— Ah ?

— Mais je ne compte guère que, surtout sans moi. vous v(ui< Inssiez valoir... Enlinî...

— Comment laudra-t-il être liabillée?

— Votre robe blanche , à ceinture de fronces serrées, me semble indiquée. Une grande simplicité ce soir-h'i, Annie. Vous verrez chez M'"' Lalcade un petit excès de coiffures Gismonda, de robes Laparcerie... Que rien, dans votre [)arure, n'autorise une confusion... Restez telle que vous voici, réservée, le geste simple ; il ne faut rien ajouter, rien changer. N'est-ce pas un beau compliment que je vous fais?

Un très beau, à coup sur, cl j'en ai senti tout le prix.

Il \ a |)resque deux semaines de cela, et

j'entends encore toutes les paroles d'Alain, sa voix qui n'hésite jamais.

Je mettrai, ce soir, ma robe blanche, j'écouterai chez M""*^ Lalcade la triste et frivole musique de Fauré, que vont mimer des travestis.. . Je songe à la joie de Marthe qui remplace, presque au pied levé, unejolie marquise enrhumée... En quarante-huit heures, ma belle-sœur a chitîonné des soies changeantes, essayé un « corps » baleiné, consulté des estampes et des coiffeurs, répété un rigodon...

— Que de monde, Léon !

— Oui. J'ai reconnu l'équipage des Voronsolf, des Gourkau, des... Ayez l'obligeance, Annie, de me boutonner mon gant...

— Qu'ils sont étroits, vos gants!

— C'est une erreur, Annie, ils sont neufs seulement. La gantière me dit toujours : ce Monsieur a une main (jui luiul...

lu CLAUDINE SE.N VA

Je ne souris même pas de sa puérilité. Coquet de sa main et de son pied, mon pauvre beau-frère endure mille petits supplices, mais ne cède pas un quart de pointure à ses doigts meurtris...

L'n tel Ilot de manteaux clairs déborde, par la porte de la serre-vestiaire, jusque dans le jardin, que la crainte et Tespoir de n'y |)ouvoir pénétrer m'agitent une minute... D'un coude insinuant, Léon me fraye un lent passage. Evidemmeut, j'entrerai, mais ma robe périra... Un coin de miroir, de grâce, car il me semble bien que mon lourd catogan se délie... I^ntre deux somptueux paquets, je mire un morceau de moi-même : mince, brune comme une lille de couleur, c'est Annie, et la douceui", soumise jusqu'à sembler Iraîtresse, de ses \eu\ aussi ])leus que la ilamnie du ga/ en veilleuse.

— Ta va bien, ca va bien. Très en forme, ce soir, l'enfanl-battue !

Le mii'oir reflète; à |>n'senl, tout près de la mienne, la silliouette nerveuse de Claudine.

le décolletage en pointe aiguë de sa robe jaune qui ondule comme une flamme...

Je me retourne pour lui demander, assez sottement :

— Je viens de perdre Léon... Vous ne l'avez pas vu?

La diablesse jaune éclate de rire :

— Je ne Tai pas sur moi, ma pure vérité ! Vous y teniez vraiment?

— A quoi?

— A votre beau-frère?

— C'est que... Marthe figure ce soir, et je n'ai que lui.

— Il est peut-être mort, dit Claudine avec un sérieux macabre. Ça n'a aucune importance. Je vous chaperonnerai aussi bien. On s'assoira, on regardera les épaules huileuses des vieilles dames, on cognera dessus si elles parlent pendant la musique, et je mangerai toutes les fraises du bufîet !

L'alléchant programme (ou l'autorilé irrésistible de Claudine?) me décide. Je fais, tèle basse, mon premier pas dans raiclici* où

78 CLAUDINE SFN VA

peint et reçoit M™"* Lalcade. Il ruisselle de tleiirs...

— Elle a invité tous ses modèles, chuchote ma compagne.

... Il étincelle de femmes, si serrées que leurs tètes seules virent et penchent, à chaque entrée sensationnelle, comme un champ de lourds pavots sous le vent...

— Jamais nous ne nous assoirons là-dedans, Claudine !

— Pardi, vous aile/ voir oa I

Le souriant sans-gêne de (Uaudine ne connaît point l'insuccès. Elle conquiert une demichaise, y frétille des reins jusqu'à invasion complète, et m'installe, Dieu sait comment, à côté d'elle.

— Là I Aga le joli rideau de scène à guirlandes ! Oh! que j'aime tout ce qu'on ne voit pas derrière ! Aga aussi Valentine Chessenet en rouge, et ses yeux de lapin, en rouge également... Vrai, Marthe a un rôle? Aga encore, Annie, M"^'' Lalcade qui nous dit bonjour par-dessus cinquantc-frois dames. Bonjour,

Madame! Bonjour, Madame I Oui, oui, nous s ommes très bien. Les trois quarts de nos séants ont de quoi reposer leur tête î

— On va vous entendre, Claudine!

— Qu'on m'entende ! réplique la redoutable petite créature. Je ne dis rien de vilain, mon cœur est pur et je me lave tous les jours. Ainsi ! Bonjour, grosse panse de Maugis ! Jl vient pour voir Marthe décolletée jusqu'à l'âme, et peut-être aussi pour la musique... Oh! que la Rose-Chou est belle, ce soir! Je vous défie, Annie, de distinguer à trois pas la fin de sa peau et le commencement de sa robe rose. Et quelle viande saine et abondante ! A quatre sous la livre, y en a au moins pour cent mille francs ! Non, ne cherchez pas combien ça fait de kilos... Voilà Renaud, là-bas, dans la porte.

(Sans qu'elle s'en doute, tout de suite, sa voix s'est adoucie.)

— Je ne vois rien.

— Moi non plus, qu'une pointe de mousladio. mais je snis que c'est la sienne.

80 CLAL'niXK S'EN VA

Oui, elle sait que c'est lui. Pelil animal aimant et fougueux, elle le flaire à travers tant de |)arrums, tant de chaleurs, tant d'haleines... Ah ! que leur amour me rend triste, chaque fois !

L'électricité meurt brusquement, et Tenragé papotage aussi, après ce aJi l de surprise vulgaire qui jaillit de la foule, à la première fusée du Quatorze Juillet... Sur la scène, toujours close, pleuvent déjà les gouttes des harpes, nasillent les mandolines égratignées : <( Oh ! les fdles. Venez, les filles... » et le rideau s'ouvre lentement...

— Oh! que j'ai du goût, murmure ("Jauiliiic ravie.

Sur la grisaille d'un fond de j)arc, Aminte, Tircis et Clitandre, et (lydalise, et l'Ahbé, et l'Ingénue, et le Houé, gisent et s'alanguissenl, comme revenus de Cythère. L'escarpolelle balance à peine, sous le poids léger d'une bergère en paniers, \cv> (\\\\ fendent les vœux

du berger zinzolin. Une belle feiiillelle l'album de musique et se pencbe trop pour suivre la molle chanson qu'esquissent les doigts énervés de l'amant... Uêveurs désabusés, musique incrédule et souriante, tout cet enchantement fuit, trop tôt, devant les allègres accords qui annoncent le Rigaudon.

— Quel dommage!., soupire Claudine.

Des couples graves, en habits changeants, paradent, pirouettent et saluent. La dernière marquise, tout en argent glacé, au bras d'un marquis bleu céleste, c'est Marthe, éclatante, qu'un murmure admirant salue etqueje reconnais à peine.

La volonté d'être belle la transligurc. Le roux de ses cheveux brille cà et là, feu mal éteint sous celte cendre de poudre. Les yeux ardents pfdis par le maquillage, la gorge en |»ommes découverte jusqu'à l'impossible, elle pivote, sérieuse, sur de })érilleu\ talons

pointus, plonge en révérences, lève sa petite main fardée, et darde sur le public, l'instant d'une pirouette, son plus terrible regard de Ninon anarcbiste... Sans beauté réelle, sans grâce profonde, Marthe éclipse toutes les jolies créatures qui dansent à ses côtés.

Elle a coulu être la plus belle... Que je veuille une i)areille chose, moi... Pauvre Annie ! La musique pompeuse et triste te raille, t'amollit, t'étreint jusqu'aux larmes ; et tu gâtes ton émotion ente retenant de pleurer, en songeant à Tinvasion proche et cruelle de la lumière, aux regards avisés de Claudine...

« Ma très chère Annie,

« Votre lettre m'arrive bien juste avant l'embarquement, et vous n'accuserez, de la brièveté de celle-ci, que la hâte du départ. J'ai plaisir à vous savoir si brave, si attachée à tout ce qui fait la vie d'une femme simple et de bon monde : votre mari, votre famille, votre joli logis net et bien ordonné.

« Car il me semble que je puis, que je dois, de loin, vous faire les compliments que je retiens auprès de vous. i\e m'en remerciez pas, Annie, c'est un peu mon œuvre que j'admire : une aimable enfant, façonnée peu à peu, et sans grande peine, en jeune femme irréprochable, en ménagère accomplie.

« Le temps est magnifique ; nous pouvons compter sur une traversée parfaite. Vous

pouvez donc espérer que les choses iront normalement, jusqu'à Buenos-Ayres. Vous savez que j'ai une belle santé et que le soleil ne me lait pas peur. Ainsi, ne vous énervez pas si les courriers sont rares et irréguliers. Je me contraindrai moi-même à ne point trop attendre vos lettres, qui me seront pourtant bien précieuses.

« Je vous embrasse, ma très chère Annie, de toule mon afï'ection inébranlable. Je sais que vous ne sourirez pas de ma formule un peu solennelle, le sentiment qui m'attache à vous n'a rien de frivole. \'ulrc

Alain Samzlx. »

L'index sur une temj)e qui bat, j'ai lu sa lettre péniblement. Uar me voici en proie, une fois de plus, à cette migraine terrassante qui, presque j)ériodiquement, me déses[)ère. Les mâchoires contractées, l'œil gauche clos, j'écoute dans ma pauvre cervelle un marteau incessant. A chaque heurt mes paupières

tressaillent. Le jour me blesse, robscurité m'étouffe.

Autrefois, chez grand'mère, je respirais de l'éther, jusqu'à l'insensibilité, mais, aux premiers mois de notre mariage. Alain m'a trouvée un jour à demi pâmée sur mon lit. un flacon serré dans ma main, et il m'a interdit de recommencer. Il m'a parlé très sérieusement, très clairement, des dangers de l'éther, de l'horreur qu'il professe pour ces (( remèdes d'hystérique », de l'innocuité, en somme, des migraines : « toutes les femmes en ont! » Depuis, je me laisse souffrir avec le plus de patience que je puis, me bornant, sans succès, aux compresses bouillantes et à l'hydrothérapie générale.

Mais aujourd'hui, je souffre si fort que j'ai envie de pleurer, et que la vue de certains objets blancs, feuille de papier, table laquée, draps du lit ouvert où je me suis étendue, me donnent la contraction de gorge, la nausée nerveuse que je connais bien et que je redoute. La lettre d'Alain — lant espérée pourtant !

— je la trouve froide, incolore, il faut que mon mal soitbien méchant. . . Je la relirai plus tard. . . Léonie entre. Elle prend beaucoup de soin |»our ne pas faire de bruit : elle ouvre la j)orle très doucement, et la referme rudement ; rintention du moins est méritoire.

— -Madame a toujours mal ?

— Oui, Léonie...

— I*ourquoi que Madame ne prend pas...

— Va\ verre de cognac? non, merci.

— Xon, Madame, mais un peu d'éther.

— Monsieur n'aime pas que je me drogue, Léonie ; l'éther ne me vaut rien.

— ('/est Monsieur qui fait croire ça à Madame. Monsieur est gentil dans ce qu'il est, et il se figure que ça peut faire mal à Madame, mais pour connaître quelque chose aux misères des femmes, ne me pailc/ pus d'un homme. Moi, je prends toujours de l'éther quand la névralgie me tient.

— Ah î vous... vous en avez ici ?

— In tlacon tout neuf, .le vais le chercher à Madame.

La divine odeur puissante détend mes nerfs. Je m'allonge sur mon lit, le flacon sous mes narines, je pleure des larmes de faiblesse et de plaisir. Le méchant forgeron s'éloigne, ce n'est plus maintenant qu'un doigt qui frappe ma tempe, discret, cotonneux. Je respire si fort que mon gosier est tout sucré..., mes poignets sont lourds.

Des rêves vagues qui passent, tous barrés d'une ligne de lumière : celle qui filtre entre mes paupières à demi fermées. Je vois Alain, dans un costume de tennis qu'il portait il y a huit ans, un été, un maillot blanc que sa chair teintait de rose... Je suis moi-même la toute jeune Annie d'alors, avec ma natte lourde que terminait une boucle molle... Je touche ce doux maillot rosé, qui m'émeut autant qu'une peau vivante, tiède comme la mienne, et je me dis confusément qu'Alain est un petit garçon, que cela n'a pas d'importance, pas d'importance, pas d'imi)orlancc... Il est passif et vibrant, il abaisse sur ses joues enflammées de longs cils noirs qui sont ceux

88 CLAUDIM-: S'EN VA

d'Annie... (^onnme, sous le doigl, celle peau esl veloulée !... Pas d'imporlance... pas d'importance...

Mais une balle de lennis vienl me frapper duremenl la tempe, et je la saisis au vol, blanche, liède..., une voix nasillarde déclare, tout près de moi : « C'est un (vuï de coq ». Je n'en suis point surprise, puisque Alain est un coq, un coq rouge au fond des assiettes. Il gratte d'une |)atte arrogante la faïence qui crisse à rendre fou, et chante : u Moi, moi, je... » Ouest-ce (juil dit ? je n'ai pas pu entendre. La barre de lumière gris-bleu le coupe en deux, comme un sautoir de Prcsidenl de la Hépublique, puis c'est le noir, le noir, une mort délicieuse, une chute lente cjuc soutiennent des ailes. . .

l'ne vilaine action, une vilaine action, oui, Annie, cela ne peut s'a|)peler autrement ! Une désobéissance, et riMléchie, et complète, à la volonté d'Alain. Il a raison de me défendre cet éther qui me rend in-esponsable... Je

m'accuse en toute humilité deux heui'es après, seule avec mon image, assise à ma coiffeuse où je lisse et renoue mes cheveux défaits. Ma tête est libre, vide et claire. Les yeux cernés, la bouche pâlie, l'inappétence malgré mon jeûne d'un jour accusent seuls ma débauche du poison aimé. Fouahl la vapeur refroidie et passée de l'éther colle aux rideaux; il faut de l'air, de l'oubli, — si je puis...

Ma fenêtre au second étage, s'ouvre sur un triste horizon : la cour étroite, le cheval d'Alain qu'on panse, un gros palefrenier en chemise à carreaux. Au bruit de ma fenêtre, un buU noir assis sur le pavé lève son museau carré... Comment, c'est toi, mon pauvre Toby ! Toi l'exilé, toi le honni I 11 est debout, petit et sombre, et agite vers moi le souvenir de sa queue coupée.

— Toby! Toby!

lisante, il gé'mit en siftlanl. .Je me penche :

— Charles, envoyez-moi Toby j)ar Tcscalier de service, s'il vous j)laîl.

Toby a com|)ris avant lui et s'«'lancc. l iic

minute encore et le pauvre buU noir est à mes pieds, convulsif, délirant d'humidité et de tendresse, la langue et les yeux hors de la tête...

Je l'avais acheté. Tan dernier, à un homme d'écurie de Jacques Delavalise, parce que c'était vraiment un beau petit buU de huit mois, pas équarri, sans nez, des yeux limpides et un peu bridés, des oreilles comme des cornets acoustiques. Kt je Tavais ramené à la maison, assez fière, un peu craintive. Alain l'examina en connaisseur, sans malveillance.

— Cent francs, dites-vous? Ce n'est pas cher. Le cocher sera content, les rats détruisent tout dans l'écurie.

— Dans l'écurie? Mais je ne l'avais pas acheté pour cela. Il est joli, je voudrais le garder pour moi, Alain...

(Haussant les é[)aules) :

— Four vous? In bull d'écurie dans un salon Louis XV, n'est-ce pas? ou sur les dentelles de voire lit? Si vous leno/ à un chion, ma chère enfanl, je vous cliercherai un |)elit

CLACULXE S'EN VA 01

havanais en soie floche, pour le salon, ou encore un grand sloughi... les sloughis vont avec tous les styles.

Il a sonné et désigné à Jules mon pauvre Toby noir, qui mâchait ingénument un gland de fauteuil :

— Portez ce chien à Charles, qu'il lui achète un collier, qu'il le tienne propre, et qu'il me dise s'il tue bien le rat. Le chien s'appelle Toby.

Depuis, je n'ai revu Toby que par lafenêtre. Je l'ai vu soufTrir et penser à moi, car nous nous étions aimés à première vue, et pour jamais.

l'n jour, j'ai gardé de petits os de pigeon et les lui ai portés dans la cour, en me cachant. Je suis rentrée le cœur gros, avec un malaise que j'ai cru dissiper en avouant à Alain ma faiblesse. Il ne me gronda prescjuc pas.

— Etes-vous enfant, Annie! Si nous nouUv, je dirai à Charles qu'il prenne ([uelquefois le Ijull avec lui, sous le siège, quand vous

9i « LAL MINE S EN VA

sorlirez. Mais que je ne rencontre jamais Toby dans TapparlemenU jamais, n'esl-co pas ? vous m'obligerez beaucoup.

Aujounl'bui, il ne me suflirail pas. pour m'alléger de loul souci, disons francbemenl : de tout remords, d'avouer à Alain la présence de Toby dans ma chambre à coucher. Ceci, qui m'eùl fait trembler, la semaine passée, est une vétille auprès de mon ivresse déther, coupable et délicieuse.

Dors sur le tapis à roses grises, Toby-noir, dors avec de grands soupirs de bêle émue : tu ne retourneras pas à Técurie.

Arriège.

Une odeur d'orangers en fleurs et de bain de barège monte })ar ma fenêtre ouverte. « L'odeur locale ^), m'explique obligeamment le garçon qui monte les malles, ,1e m'en doutais. Marthe m'assure qu'on s'y habitue en quarante-huit heures. A celle des orangers fleuris, plantés en haie devant l'hôtel, d'accord. Mais l'autre, la senteur sulfureuse (jui poisse la peau, horreur!

.le m'accoude, déjà découragée, pendant que Léonie, à qui son feutre de voyage donne l'air d'un gendai'me en civil, ouvre avec autorité ma grande malle en paille de bois, et dispose les l)ibelols d'argent de, mon sac comme pour la païade.

Hue suis-je viîiiue faire ici? Je me sentais

moins seule à Paris, dans ma cliambre jaune, auprès du j)orlrail d'Alain, qu'entre ces quatre murs de chaux rose à soubassement gris. Un lit de cuivre dont j'inspecte, soupçonneuse, la literie fatiguée. L'ne toilette trop petite, une table à écrire que je convertirai en table à coiiïer, une autre table pliante, montée sur X, que je convertirai en table «i écrire, des fauteuils quelconques et des chaises ripolinées. . . 11 faudra vivre là dedans combien de jours? Marthe a dit : « Ça dépend ».

Ça dépend de quoi ? Je n'ai pas osé l'interroger davantage.

J'entends, de l'autre coté du corridor dallé, sa voix perçante, et les répliques sourdes de Léon, qui ne me parviennent pas, mettent du > idc entre les phrases. Je m'engourdis, isolée de tout, du lieu où je suis, de Martlie, d'Alain, de l'avenir pénible, (Ui temps qui coule...

— On descend, Annie?

— Ail I Marthe! tu m'as fait peur! Mais je ne suis pas i)réte.

— Qu'est-ce que lu fabriques, grands dieux? Xi lavée, ni coiffée? Je t'en prie, ne commence pas à faire le a poids mort ».

Ma belle-sœur est pomponnée comme pour le Fritz, fraîche, maquillée et rose. Les onze heures de chemin de fer lui sont clémentes. Elle déclare qu'elle veut a aller à la musique » qui joue dans le parc.

— Je vais me dépêcher. Et Léon?

— Il lave son corps divin. Allons, Annie, ouste ! Qu'est-ce qui t'arrête?

J'hésite, en corset et en jupon, à me déshabiller si complètement devant Marthe... Elle me regarde comme un animal rare.

— 0 Annie, sainte Annie, il n'y a pas deux poires comme vous ! Je tourne le dos, étrille tes charmes sans angoisse.

Elle s'en va à la fenêtre. Mais la chambre elle-même me gêne, et je me vois dans la glace, brune et longue comme une datte... Marthe, effrontée et brusque, fait volte-face. Je ci-ie, je colle mes bras à mes flancs mouillés, je me tords et je supplie... Elle ne semble

[)(is m'entendre, et braque curieusement son l'ace à main :

— Drôle de créature î Tu n'es pas d'ici, évidemment. Tu as Tair d'une bonne femme des mosaïques d'Egypte... ou d'un serpent debout... ou d'une jarre en grès lin... Stupéfiant! Annie, tu ne m'ùteras pas de l'idée que ta mère a fauté avec un ànier des Pyramides.

— Je t'en prie, Marthe ! Tu sais bien (pie ces plaisanteries-là nie choquent à un point...

— On le sait. Attrape ta chemise, grande sotte ! A ton âge laire la pensionnaire comme (;aî... Moi, j'irais toute nue devant trois mille personnes, si c'était la mode. Dire (ju'on cache toujours ce qu'on a de mieux !

— Oui? M'"*" Chessenet ne serait sûrement pas de ton avis !

— Savoir ! (Tu ne l'aimes pas ? Ça m'amuse) . VAla doit porler des seins dernier cri, en étole, les pans jusciiiauv genoux.

('.ette présence bavarde tonifie ma paresse, finit |)ar chasser ma pudeur bébète. Et Marthe a le don de se faire pardonner i)res(|ue tout.

Je noue ma cravate de tulle blanc devant la glace, tandis que Marthe penchée à la fenêtre, me décrit ce qui passe sous ses yeux :

— Je vois, oh! je vois des bonnes balles... je vois Léon qui nous cherche avec des airs de caniche perdu... il nous croit à la musique, bon débarras î

— Pourquoi?

— Crainte qu'il me rase, tiens ! Je vois une dame renversante, toute en valenciennes, mais une binette ridée de vieille reinette... Je vois des dos idiots d'hommes en panamas pétris comme des meringues ratées... Je vois... ah !

— Quoi?

— Hep, hep ! eh bien, c'est pas malheureux! oui, oui, c'est nous, montez!

— Tu es folle, Marthe ! Tout le monde te regarde. A qui en as-tu?

— A la petite van Langendonck.

— Calliope?

— Elle-même î

— Elle est ici?

— Probable, puisque je l'appelle.

Je fronce involontairement les sourcils : encore une relation qu'Alain désirerait couper, et qu'il tient à longue distance ; non que cette petite Cypriote, veuve d'un ^^allon, fasse parler d'elle autant qu'une Chessenet : mais mon mari lui reproche une beauté voyante et pâmée qu'il ne trouve pas de bon ton. .le ne savais pas qu'il y eut pour la beauté un code de convenances... mais Alain l'affirme.

Calliope van Langendonck, dite u la Déesse aux yeux pers » annoncée par un murmur«^ élégant d'étolfes, effectue une entrée théâtrale, accable Marthe de baisers, de paroles, de dentelles traînantes, de regards lazuli, glissant entre des paupières armées de cils brillants comme des lances, — puis s'abat sur moi. J'ai honte de me sentir si peu expansive, et je lui olïVe un fauli^ull. Marthe la larde déjà de questions :

— Calliope. (piel est le j)onle fortuné (]ue vous remorque/ ici cette année?

— Wliat is it ponte? ah! oui... Pas dé ponte, je suis toute seule.

Elle répète souvent les phrases qu'on vient de dire, avec un air câlin de s'écouter et de traduire. Est-ce coquetterie, ou ruse pour se donner le temps de choisir sa réponse ?

Je me souviens que cet hiver elle mêlait le grec, l'italien, l'anglais et le français, avec une ingénuité trop complète pour être sincère. Son (( babélisme » ainsi que dit Claudine, qu'elle amuse à la folie, son charabia soigneusement cultivé retient l'attention comme un charme de plus.

— Seule ? Racontez ça à d'autres !

— Si I II faut soigner deux mois par anno, j)Our rester belle.

— Ça lui réussit jusqu'à présent, pas, Annie ?

— Oh ! oui. Vous n'avez jamais été plus jolie, Calliope. Les eaux d'Arriège vous font du bien, n'est-ce pas?

— Les eaux? Je prends nevei,... jamais...

— Alors, pourquoi...

100 CLAUDhNE S'EN VA

— Parce que rallitiide est excellent ici, et que je rencontre gens que je connais, et que je peux faire toilettes économiques.

— Femme admirable ! Pourtant, le soufre, c'est bon pour peau?

— Non ! c'est kakon, movais pour peau. Je soigne peau avec recette spéciale, turque.

— Dites vite, je pantèle, et je suis siire qu'Annie n\a plus un 111 de sec.

Calliope, qui a laissé tous ses « articles » dans l'île de (Ihypre, écarte doctoralemenl des mains scintillantes :

— Vous prenez... vieux boutons de gloves, en nacre, vous mettez dans un avgolbiki... coquetier..., et vous pressez citron tout entier dessus... Le lendemain, elle est en pâte...

— Qui, e//^ ? Madame Loiilx^ ?

— Non. Les boutons et le citron. Et vous étalez sur figure, et vous êtes plus blanc, plus blîinc, que...

— Xe cberchez pas. .le vous remercie intiniment^ (-alliopc...

— Je peux ancora donner recette pour détacher lainages...

— Non, assez, bon Dieu, assez! Pas tout le même jour!... Depuis quand êtes-vous à Arriège ?

— Depuis... un, due, three... sept jours... Je suis si heurèse de vous voir! Je veux plus vou^ quitter. Quand vous avez appelé tout à coup par la wind... fenêtre, j'ai eu spavento et j'ai laissé drop mon ombrelle !...

Je suis désarmée. Devant ce polyglottisme déchaîné, Alain lui-même ne tiendrait pas son sérieux. Si cette légère créature peut me rendre courtes les longues heures de ma (( saison » je la verrai tant qu'elle voudra, — à Arriège.

Quel besoin avait Marthe de me traîner autour de ce kiosque à musique! J'en rapporte une étreignantc migraine, etrempreintc, presque physique, sur ma peau, de tous ces regards sur nous. Ces gens-là, baigneurs et buveurs d'Ai'riègo, nous ont épluchées, dévo-

rées, avec des yeux de cannibales. J'appréhende maladivement les potins, les espionnages et les délations de ces désœuvrés minés d'ennui. Heureusement, bien peu de visages connus, excepté la petite Langendonck. Les Renaud-Claudine arrivent dans trois jours, ils ont retenu leur appartement.

Triste chambre que celle-ci I L'électricité crue tombe du plafond sur mon lit vide et mort... Je me sens seule, seule, au point de pleurer, au point d'avoir retenu Léonie pour me décoiffer, alin de garder auprès de moi une présence familière... Viens, mon Tobynoir, petit chien chaud et silencieux qui adore jusqu'à mon ombre, reste à mes pieds, tout hèvreux du long voyage, agité de cauchemars ingénus... l*eut-ètre rcves-lu qu'on nous sépare encore?...

Ne crains pas, Toby, le maître sévère, il dort à présent siir l'eau sans couleur ; car les heures de son coucher sont ordonnées comme toutes celles de sa vie... 11 a remonté son chronomètre, il a couché sou grand corps

blanc, froid du tiib glacial. Songe-t-il à Annie? Est-ce qu'il soupirera la nuit, est-ce qu'il s'éveillera dans le noir, le noir profond, que ses pupilles dilatées peupleront de lunules d'or et de roses processionnantes? S'il appelait, à cette minute même, son Annie docile, s'il cherchait son odeur de rose et d'œillet blanc, avec le sourire martyrisé de l'Alain de mon rêve, de l'Alain que je n'ai vu et possédé qu'en songe? Mais non. Je le sentirais à travers l'air et la distance...

Couchons-nous, mon petit chien noir. Marthe joue au baccara.

a Mon cher Alain,

a Je m'accoutume à cette vie criiôtel. C'est un effort qui, je l'espère, me sera compté par vous, de même que je vous fais honneur de chaque victoire remportée sur mon apathie.

u Les journées me sont plus longues pourtant qu'aux baigneurs effectifs. Marthe, vaillante comme toujours, se soumet à un traitement très dur de douches et de massage. Léon boit seulement ; moi je regarde.

« Nous avons rencontré ici M™^ Van Langendonck, qui est seule. Croyez, cher Alain, que je n'ai point recherché cette rencontre. Marthe l'accueille bien et dit que les amitiés de villes d'eaux se coupent à Paris le plus aisémeiif du monde. J'espère que vous voilà

rassuré sur le superficiel de nos relations. Kl d'ailleurs, elle habile riiùlel du Casino, landis que nous logeons au Grand Hôtel.

« Je crois aussi que les Renaud-Claudine débarquent dans peu de jours. 11 nous sera presque impossible de ne pas les voir; il me semble d'ailleurs que vous considérez le mari comme acceptable, parce qu'il connaît toute la terre. Quant à sa femme, nous aviserons à agir au mieux, et pour cela je me fie à Marthe, qui tient de vous un sens très fin de la décision opportune.

« Je vous parle de nous, cher Alain. Vous m'avez défendu de vous importuner de ma sollicitude, inutile mais si bien intentionnée! Saclicz donc encore que nous nous levons à 7 heures moins le quart, (ju'à 7 heures sonnantes nous sommes assises aux petites tables de la laiterie. On trait devant nous un lail mousseux et cliaud, que nous l)uvons lentement en regardant monter le brouillard que le soleil aspire.

« 11 faut bien déjeuner des 7 heures, car hi

douche est à 10. On vient là au saut du lit sans prendre le temps même d'une toilette sommaire. Ce petit lever ne réussit pas à toutes les femmes, et j'admire comme Marthe supporte cette épreuve. Elle paraît enveloppée de linons et de mousselines, en capuchons ruches et neigeux qui l'avantagent extrêmement.

(( Votre Annie n'y déploie pas tant d'art ; elle arrive en jupe tailleur et en blouse de soie molle, et l'absence de corset ne me change guère la taille. Ma natte de la nuit relevée en catogan par un ruban blanc, un chapeau paillasson en forme de cloche, — voilà une tenue qui ne fait pas émeute.

« Après deux tasses de lait et autant de petits croissants, promenade dans le parc, retour à l'hôtel pour le courrier et pour la toilette, — à dix heures, douclie. Marthe disparaît, et je reste seule jusqu'à midi. Je th\ne, je lis, je vous écris. Je cherche à m'imaginer votre vie, votre cabine, l'odeur de la mer, le battement de riiélice...

(( Adieu, cher Alain, prenez bien soin de vous-même, et de voire affection pour

Annie. »

C'est tout ce que je trouve à lui écrire. Je me suis interrompue vingt lois, une maladresse au bout de ma plume... Quel mauvais esprit m'habite, pour que j'écrive déjà (( maladresse » là où il faudrait u franchise » ?...

Mais pouvais-je écrire tout? .le crains, même de loin, la colère de mon mari, s'il apprend que je vis côte à côte avec Calliope, avec Maugis arrivé depuis trois jours et qui ne nous quitte guère... Le train de 5 heures 10 amène demain Claudine et son mari... Lâchement je me dis qu'un aveu bien complet au retour d'Alain, me vaudra seulement un grand sermon. 11 n'aura pas vu Callioj)e à la laiterie le matin en « déshabillé galant » — si déshabillé et si galant, que je détourne les yeux j)Ourlui [)arler — des tulles qui dégringolent, des pelisses à fanfreluches qui bâillent sur la

peau dorée, et crextraorclinaires mantilles de blonde pour voiler les cheveux mal relevés. Hier matin, pourtant, elle arrive embobelinée dans un vaste cache-poussière, en soie glacée d'argent, si hermétique et si convenable que je m'étonne. Autour de nous les panamas et les casquettes à carreaux regrettent et cherchent les coins de peau ambrée.

Je lui fais compliment de sa correction. Elle éclate de son rire déchirant et s'écrie : « Je crois bien ! C'est forcé ! J'ai pas chemise dessous I »

Je ne savais où me mettre. Les casquettes et les panamas se sont penchés vers elle, d'un mouvement automatique de marionnettes qui saluent...

Heureusement, Calliope est seule. Seule?

Hum ! J'ai parfois, marchant auprès d'elle, croisé des messieurs très bien, qui se détournaient avec une discrétion si affectée, une indifférence si parfaite... Elle passait, royale dans sa petite taille, avec un coup de paupières en éventail, qu'elle a voulu m'apprendre, sans y réussir.

110 claudim: s ex va

L'heure de la douche nous rapproche l'une de l'autre, en faisant le désert autour de nous. Léon, très déprimé ces temps-ci, vient s'asseoir souvent à notre table et risque des cravates déconcertantes, des gilets vifs qui vont bien à son teint mal. Il s'éloigne de quart d'heure en quart d'heure, })our les quatre verres d'eau : il tente un essai de cour littéraire auprès de Calliope. A mon grand étonnement. elle le reçoit avec un dédain peu déguisé, un froid regard bleu tombant de haut qui signitie : « Hue veut cet esclave? »

Il y a encore... Marthe. Oui, Marthe. Même pour écrire ceci, j'hésite... Ce Maugis la suit de troj) près, et elle supporte sa présence comme si elle ne s'en apercevait pas. .le ne j)uis le croire. Les étincelants yeux gris de Marthe voient tout, écoutent tout, saisissent la pensée derrière les yeux ([u'ils regardent. Comment n*arrache-t-elle pas sa petite main, potelée et Une, aux lèvres de cet individu, qui lui disent, deux fois par jour, un bonjour et un adieu prolongé? Maugis sue l'alcool. Il

CLAUDINE SEN VA lll

est intelligent, d'accord, instruil sous sa blague à demi-gàteuse ; il tire l'épée, m'a dit Alain, d'un poignet redoutable que l'absinthe ne fait pas encore trembler. Mais... pouah I Elle s'amuse, je veux l'espérer. Elle coquette pour le plaisir de voir les yeux globuleux de son adorateur s'injecter et s'attendrir en la regardant. Elle s'amuse...

Je viens d'accompagner Marthe à sa douche. J'en tremble encore.

Dans une affreuse cabine de sapin brut, ruisselante de toutes ses parois, pénétrée de soufre et de vapeur d'eau, j'ai assisté, derrière un paravent de bois, au supplice sans nom qu'est cette douche-massage.

En un tour de main, Marthe est nue. Je clignote devant tant de sans-gêne et de blancheur. Marthe est blanche comme Alain, avec plus de rose dessous. Sans un frisson de malaise, elle tourne vers moi une croupe effrontée, marquée de fossettes profondes, tandis qu'elle sangle autour de ses tempes un bonnet de caoutchouc, un serre-tête abominable, une façon de marmotte de poissarde.

Puis elle vire... et je reste frappée du

du caractère que |)reud celle jolie tèle de femme, ainsi privée de ses cheveux ondes : des yeux aigus jusqu'à la folie, la mâchoire courte et solide, l'arcade sourcilière peuple et brutale, je cherche en vain la Marthe que je connais dans celle-ci qui mo fait peur. Celle figure inquiétante rit au-dessus d'un corps mignon et gras, presque trop féminin, tout en excès de minceurs et rondeurs...

— Annie, hep! tu dors debout?

— \on. Mais j'en ai déjà assez. Cette cabine, ce bonnet...

— llein, Catherine, croyez-vous qu'elle est brave, ma petite belle-sœur? Si nous lui donnions à nous deux une bonne douche, à grand jet?

Je considère avec appréhension la créature sans sexe qui atlend, (mi tablier ciré, juchée sur des socques de bois. Klle ril sur des gencives rouges.

— Si Madame veut se coucher... Le (juart d heure est déjà bien entèmé.

— \'oilà, voilà.

CLAUDINE SEN VA Uo

D'un bond, Marthe franchit le rebord d'une espèce de cercueil ouvert, incliné, que je n'avais pas vu d'abord et s'y étend, les mains sur les seins, pour les préserver du choc trop rude. Le jour d'en haut éclaire les veines de sa peau, sculpte les plis minces, touche brutalement à tout l'or roux qui moutonne sur elle... Je rougis dans l'ombre... Je n'aurais jamais cru Marthe si velue... Je rougis davantage, en songeant que sur le corps d'Alain fleurit la même abondance d'or rose comme du cuivre. Marthe attend en fermant les yeux, les coudes tremblants, et la créature sans sexe braque sur elle deux gros tubes de caoutchouc, qui pendent du plafond...

Des cris perçants, des clameurs suppliantes éclatent... Sous le jet froid, plus gros que mon poignet, qui tombe d'aplomb sur elle et se promène de la poitrine aux chevilles, Marthe se tord comme une chenille coupée, sanglote, grince, injurie, — ou soupire, lorsque le jet bouillant succède au jet froid, adoucie, consolée.

116 CLAL'UIXE S'EN VA

La créature douche d'une main et claque de l'autre, claque sans pitié, d'une grande main solide, ce corps délicat qui se marbre

de rouge bridant.

Après cinq minutes de ce tourment elîroyable, un grand peignoir chaud, une friction sèche, et Marthe, délivrée de l'odieux serretête, me regarde en haletant, de grosses larmes au coin des yeux.

D'une voix étranglée, je lui demande si c'est ainsi tous les matins.

— Tous les matins, mon petit. Hein !

Claudine le déclarait l'an dernier : (c Ça et le tremblement de terre, on n'a rien trouvé de mieux pour faire circuler le sang. »

— Oh! Marthe, c'est affreux! Ce jet plus rude ({u'un gourdin (jui t'a fait pleurer, sangloter... Ouelle horreur!

A demi rhabillée, elle tourne vers moi un bizarre sourire en coin, les narines encore battantes :

— .le ne trouve pas.

Les repas, ici, me sont un supplice. Nous avons le choix entre deux restaurants, qui tous les deux dépendent du casino ; car les hôtels ne servent point de repas, et cette ville d'eaux, qui n'a de ville que le nom, se compose du casino, de l'établissement thermal, et de quatre grands hôtels. Ces réfectoires où Ton se rend comme des pensionnaires, ou des prisonniers, oii Ton grille à midi sous le rude soleil montagnard, suffisent à me couper l'appétit. J'ai songé à me faire servir dans ma chambre, mais on m'apportera la desserte tiède, et puis, ce ne serait pas gentil pour Marthe, à qui les repas sont des prétextes à potiner et à fouiner... Je parle déjà comme elle !

Calliope s'assied à la même table que nous.

118 CLAUDIM'] S 1:N VA

et Maugis aussi, que je su[)i)orle mal. Maillie s'occupe (le lui, j)araU s'iuléresser à ses articles de critique, quémande, autoritaire, un article sur Un il rame du «//'/(/', le dei'uier roman de mon beau-frère, pour fouetter la vente et encourager les villes d'eaux...

Léon dévore les viandes coriaces avec un appétit d'homme anémié et ne lâche pas Calliope, qui i)ersiste à le renvoyer à ses soixante lignes, méprisante comme une fille de roi pour un scribe à gages. Drôle de petite femme ! Je l'avoue ; c'est moi (]ui la recherche maintenant, l-llle se raconte avec une volubilité embarrassée, péchant dans une langue étrangère le mot qui lui fait (h'faut dans la notre, et j'écoute comme un conte de fées le récit cahoté de sa vie.

C'est snrloul jK'iidanl la douche de .Marthe, à l'heure déserte, que je m'oublie à l'entendre. Je m'assieds en face d'elle dans un grainl fauteuil d'osier, derrière la lailei'i(\ et j'admire, pendant (pTelle parle, sa beaul(' parée et en désordre.

— Quand j'étais petite, dit Calliope, j'étais très belle.

— Pourquoi : «j'étais »?

— Because je suis moins. La vieille qui lavait le linge me crachait toujours dans la figure.

— Oh I la dégoûtante î Vos parents ne l'ont pas mise à la porte?

Le beau regard bleu de Calliope me couvre de dédain :

— A la porte? Chez nous, il faut les vieilles cracher sur les jolies petites, en disant « Pli tu ! phtu î » : c'est pour conserver belles et garder contre mauvais œil. Je suis conservée Icallista aussi, pourquoi ma mère, le jour du baptême, a fait mettre repas sur table, la nuit.

— Ah?

— Oui. On pose sur la table beaucoup de choses pour manger, et on se couche. Alors, les mires vient.

— Oui ?

— Los mires. On les voit pas, mais elles

120 CLALDINE SEN VA

arrivent pour manger. El on range chaque chair, chiesa, comment vous dites? chaise, bien contre mur, parce que si une des mires cognait son coude en passant pour sit à table, elle donnerait... mauvais sort sur petit enfant.

— Que c'est joli, ces vieux usages ! Les mires, comme vous dites, ce sont des fées?

— Fées? je sais pas. C'est des mires... Ha ! j'ai mal à ma lèle.

— \ oulez-vous un peu d'antipyrine? j'en ai dans ma chambre.

Calliope passe sur son front poli une main aux doigts loinls de rose :

— Non, merci. C'est ma faute. J'ai pas fait les croix.

— Ouelles croix?

— Comme ça, sur l'oreiller.

Elle dessine sur son genou une série de petites croix rapides, avec le tranchant de la main.

— Nous faites les petits croix, et vite, vih\ vous couchez la tète sur l'endroil, cl les mau-

vais visiteurs ne vient pas dans le sommeil, ni head-ache. ni rien.

— Vous êtes sure?

Calliope hausse les épaules et se lève :

— Si, je suis sure. Mais vous, c'est un peuple sans religion.

— Où courez-vous, Calliope?

— C'est devtera... lundi. ïl faut faire mes ongles. Voilà encore que vous ne savez pas ! Lundi, faire les ongles : santé. Mardi, faire les ongles : fortune.

— Et vous préférez la santé à la fortune ? Comme je vous comprends î

Déjà en marche, elle se retourne, tenant à brassées ses dentelles éparses .

— Je préfère pas... lundi je fais une main, et mardi Tautre.

Entre midi et cinq heures, une chaleur inhumaine terrasse tous les baigneurs. La plupart s'enferment dans le grand hall du casino, qui ressemble à la salle des pasperdus de quelque gare modern-style. Uenversés dans des rockings, ils ilirtent, les malheureux I ils sucent du café dans de la glace pilée, et somnolent au bruit dun vague orchestre assoupi comme eux-mêmes. Je me dérobe souvent à ces plaisirs prévus, embarrassée par les regards, par le mauvais Ion de Maugis, par le bruit d'une trentaine d'enfants et leur sans-géne déjà poseur.

ilar j'ai vu là des petites filles, à (jiii leurs treize ans fontdéjàdu mollet et de la liaiichc, user indignement de ce (pi'on appelle les privilèges de l'enfance. A cheval sur la janijje

d'un grand cousin, ou juchée sur un tabouret de bar, les genoux au menton, une adorable petite blonde, aux yeux qui savent, montre tout ce qu'elle peut d'elle-même et guette, d'un regard de chatte froide, l'émoi honteux des hommes. Sa mère, une grosse cuisinière couperosée, s'extasie : « Est-elle bébé, à son âge I » Je ne peux pas croiser cette gamine effrontée sans me sentir mal à l'aise. Elle a inventé de souffler des bulles de savon, et de les poursuivre d'une raquette en laine. Des individus de tout âge soufflent maintenant dans des pipes de terre, et courent après les bulles de savon, pour frôler la petite fille, lui voler son chalumeau, l'enlever d'un bras quand elle se penche à la baie vitrée... Ahl quelle vilaine bete dort donc dans certains hommes !

11 reste encore. Dieu merci, de vrais bébés, des garçonnets patauds, aux mollets nus couleur de cigare, d'une gentillesse oursonne ; des fillettes poussées trop vite, tout en angles et en grands pieds minces, des tout petits.

CLALDÏNE S'EN VA 12o

les bras en boudins roses ficelés de plis tendres, — comme ce gros amour de quatre ans, malheureux dans sa première culotte, et qui chuchotait, très rouge, à sa miss sévère et dégoûtée : « Est-ce que le monde a Tair que j'ai fait dans mon pantalon? »

Je traverse, pour rentrer chez moi, la nappe dangereuse de soleil qui sépare notre hôtel du casino. Pendant vingt-cinq secondes, je goûte le plaisir cuisant de me sentir comme soulevée de chaleur, le dos grésillant, les oreilles bourdonnantes... Près de tomber, je me réfugie dans la fraîcheur noire du vestibule, où une porte ouverte sur les sous-sols laisse monter une odeur de vieille futaille, de vin rouge tourné en vinaigre... Puis, c'est ma chambre silencieuse, déjà parfumée de moi, le lit moins hostile, où je me jette en chemise, pour y songer, dévêtue, jusqu'à cinq heures...

Toby effleure mes pieds nus d'une langue congestionnée, puis tombe prostré sur le tapis. Mais cette horripilante caresse me

126 CL. VU 1)1 M'] Si:.\ VA

laisse tremblante et comme outragée, oriente mes pensées sur la mauvaise route... Ma demi-nudité me rappelle la douche de Marthe, ce qu'elle cherche dans ces jels (|ui la rudoient, la blancheur de mon mari... celui du rêve... Pour me délivrer de l'obsession — est-ce bien pour m'en (h'iivier? — je saute à bas du lil et cours chercher, entre deux sachets, le dernier portrait d "Alain.

Quoi donc?... l^]st-ce maintenant (pie je rêve? (le beau garçon-là, il me semble que je ne le reconnais pas... Le dur sourcil, et celte pose arrogante de coq ! Voyons, je me trompe, et le photographe balourd aura retouché à l'excès ?...

Mais non, cet homme-là, c'est mon mari, qui voyage au loin. Je tremble devant son image, comme je tremble devant lui-même, l'ne créature courbée, inconsciente de sa chaîne, voilà ce qu'il a fait de moi... Pxtuleversée, je cherche obstinément dans notre passé déjeunes époux, un souvenir qui puisse m'abuser de nouveau, qui me rende le mari

que j'ai rni avoir. Rien, je ne trouve rien... que ma soumission d'enfant battue, que son sourire de condescendance sans bonté... Je voudrais savoir que je rêve ou que je délire. Ahl le mécbant, le mécbant ! Quand m'a-t-il fait le plus de mal, en partant sur la mer, ou bien en me parlant pour la première fois?

Dans la chambre de Marthe, qui est La plus grande, nous attendons, derrière les volets tirés, Claudine et Calliopc qui doivent venir prendre le thé. Claudine arrivée d'hier soir avec son mari, et qui viendra seule, par exception, Marthe excluant aujourd'hui les hommes, « pour se reposer ». Elle se repose en piétinant sur place, en virant dans sa robe de mousseline vert cru, un vert impossible qui outre sa blancheur et embrase sa chevelure mousseuse. Au corsage échancré, une grosse rose rose, commune et embaumée. Marthe associe sur elle, d'un clioix sûr, de violentes et heureuses couleurs...

Je la trouve bien agitée, les yeux menaçants et la bouche triste. Elle s'assied, crayonne rapidement sur une feuille ])lanche, murmure des chiffres :

130 CLAUDINi: SEN VA

— ... Ici, c'est deux louis par jour... quinze cents francs chezllunt à la rcnlrée... et l'autre idiot qui veut passer par Bayreuth... C'est plutôt compliqué, la vieî

— ïu me parles, Marthe?

— Je te parle sans te parler. Je dis que c'est compliqué, la vie.

— Compliqué... peut-être bien.

(Elle hausse les épaules.)

— Oui. « Peut-être bien ». S'il te fallait trouver cinq cents louis...

— Cinq cents louis ?

— \e te fatigue pas à calculer, ca fait dix mille francs. S'il te fallait les dénicher d'ici trois semaines, dans... dans les plis de ta robe, qu'est-ce que tu ferais ?

— Je... j'écrirais au bancjuicr... et à Alain.

— Comme c'est simple I

Elle est si sèche que je crains de l'avoir froissée :

— Comme tu me dis cela. Marthe î Est-ce que... est-ce quetu as besoin d'argent?

(Ses durs yeux gris s'apitoient) :

GL.N cbINE S'EN VA 131

— Mon pan »re petit pruneau, tu me fais de la peine. Bien sûr, j'ai besoin d'argent... Tout le temps, tout le temps I

— .Mais, Marthe, je vous croyais riches I Les romans de Léon se vendent, et ta dot...

- — Oui, oui. Mais faut manger. Le chateaubriand est hors de prix, celte année. Crois-tu qu'avec trente mille de rente, en tout et pour tout, une femme puisse vivre convenablement, si elle n'a pas un courage de teigne?

Je réfléchis une seconde, pour avoir l'air de calculer :

— Dame... c'est peut-être un peu juste. Mais, Marthe, pourquoi ne pas...

— Xe pas?...

— Xe pas me le dire? J'ai de l'argent, moi, et je serais très contente...

Elle m'embrasse, d'un baiser qui sonne comme une tape, et me tire Toreille :

— T'es gentille. Je ne dis pas non. Mais pas maintenant. Laisse, j'ai encore une ou deux ficelles qui sont comme neuves. Et j)uis, je te garde pour la bonne bouche. Et

puis... c^a m'amuse de me baitre contre l'argent, de trouver à mon réveil une facture qu'on réclame pour la dixième lois, de regarder le dedans de mes mains vides en me disant: « Ce soir, il faut vingt-cinq louis dans cette menotte-là ».

Ebahie, je la contemple, cette petite Bellone en robe verte comme une sauterelle... « Se battre, lutter... » des mots etîrayants, qui font lever des images de gestes meurtriers, de muscles tendus, de sang, de victoires... Je reste devant elle comme une infirme, les mains inertes, songeant à mes larmes récentes devant la photographie d'Alain, à ma vie écrasée... Un trouble pourtant me vient :

— Marthe... comment fais-tu?

— Tu dis?

— Comment fais-lu, quand lu as tant besoin d'argent?

1.1 le sourit, se détourne, puis me regarde de nouveau, avec un air doux et lointain :

— Kh bien, voilà... je tape l'éditeur de

Léon... j'embobine le couturier, ou bien je le terrorise... Et puis il y a des rentrées inespérées...

— Tu veux dire de l'argent qu'on te devait, que tu avais prêté?

— A peu près. .. J'entends Claudine ; à qui parle-t-elle ?

Elle ouvre la porte et se penche sur le corridor. Je la suis des yeux, avec une arrièrepensée pénible... Pour la première fois, je viens de feindre l'ignorance, de simuler le zozotisme d'une Rose-Chou... « Des rentrées inespérées I »... Marthe m'inquiète.

Claudine parle en effet, dans le corridor. J'entends : « Ma fîiille... » Quelle fille? Et cette tendresse dans Taccent?...

Elle paraît, tenant en laisse sa Fanchette maniérée et tranquille qui marche en ondulant et dont les yeux verts noircissent à notre vue. Marthe, ravie, bat des mains comme au théâtre :

— Comme c'est bien Claudine I Où avez-

VOUS pris celte bête délicieuse? Chez Barnum ?

— Pardi non. dieux nous. A Montigny.

Fanchelte, assise !

Claudine ôte son chapeau de garçon, remue ses boucles. Elle a ce teint mat, cet air sauvage et doux qui me plaît tant. Sa chatte s'assied correctement, la queue sous les pattes de devant. J'ai bien fait d'envoyer mon Toby promener avec Léonie ; elle Taurait grille.

— Bonjour, vous, princesse lointaine.

— Bonjour, Claudine. Vous ave/ fait bon voyage ?

— Très bon, Renaud charmanl. Il a tout le temps flirté avec moi, si bien que je n'ai pas eu une seule minute la sensation d'être mariée... Croyez-vous, un monsieur qui voulait m'acheter Fanchette ? Je l'ai regardé comme s'il avait violé ma mère... On a chaud, ici. Kst-cc qu'il va venir beaucoup de dames?

— Non, non, Calliope van Langendonck seulement.

Claudine passe lestement son pied par-

dessus une chaise, une chaise très haute :

— Chance! je raclore, Calliope. Ohé, de la trirème 1 On va avoir du goût. Et puis elle est jolie, et puis elle est dernière détentrice de r « àme antique ».

— Par exemple I se révolte Marthe. Elle qui est cosmopolite comme un croupier de casino !

— C'est ce que je voulais dire. Elle incarne, en mon imagination simpliste , tous les peuples qui sont en dessous de nous.

— Les taupes? raillé-je timidement.

— Xon, subtile petite rosse. Au-dessous... sur la carte. La voilà! Paraissez, Calliope, Hébé, Aphrodite, Mnasidilva... je sors tout ce que je sais de grec pour vous !

Calliope semble nue dans une robe trop riche de chantilly noir sur crêpe de Chine chair. Elle succombe dès le seuil :

— Je suis morte. Trois étages...

— ... C'est movais pour peau, continue Claudine.

— Mais c'est bon pour femme enceinte. Ça lail tomber enfant.

130 CLAuniM-: si:.\ v.\

Marthe, effarée. — Vous êtes enceinte, Calliope?

Calliope, sereine. — Xon, never, jamais.

Marthe, cmière. — \ oiis avez de la veine. Moi non plus, dailleurs. Mais c'est assommant, tous CCS moyens ])rcvonlirs. r.omment

vous garez-vous, vous?

CxLLioPE, //i/d/fjffe. — Je suis veuve.

Claudine. — Evidemment, c'est un moyen.

Mais la condition n'est ni nécessaire, ni suffisante. Quand vous n'étiez pas veuve, qu'est-ce que vous faisiez?

Calliope. — Jo faisais les croix dessus, avant. Et je tousse, après.

Marthe, yifi /lou/fe. — Les croix!... Sur qui? Sur vous, ou sur le partenaire?

Calliope. — Sur tous deux, dearest.

Claudine. — Ali ! Ali I 1^1 vous toussiez après? C'est le rite grec?

Calliope. — Non, poulaki mou. Ou tousse comme ça lei/e f(Hfsse) et c'est ])arli.

Marthe. diihUat'ire. — Ca vient j)lus vile que

ça ne s'en va... Claudine, passez-moi donc la salade de pêches...

Claudine, absorbée. — Je ne suis pas curieuse, mais j'aurais voulu voir sa tête...

Calliope. — Tête de qui?

Claudine. — La tête de feu van Langendonck, pendant que vous « faisiez croix dessus ».

Calliope. candide. — Mais je les faisais pas sur tête î

Claudine, éclatant. — Ah! ahl que j'ai du goût [suffofjuant de rire). Cette bon sang de Calliope me fait engorger !

Elle crie et se pâme de joie; Marthe, elle aussi, s'étrangle. Moi-même, malgré la honte qu'elles me donnent, je ne puis m'empêcher de sourire dans la demi-obscurité qui me protège, qui ne me protège pas assez, car Claudine a surpris la gaité silencieuse que je me reproche.

— Kh là, dites donc, sainte Annie, je vous vois! Allez jouer dans le parc tout de suite, ou n'ayez pas Tair de comprendre. Ou plutôt,

non, (sa voix rude devient douce el chantanlei sourie/ encore! Quand les coins de votre bouche remontent, vos paupières descendent, et les histoires de Calliope ont moins d'équivoque... petite Annie... que votre sourire... Marthe interpose entre Claudine et moi l'aile d'un éventail ouvert :

— ... et si ra continue, vous allez appeler ma belle-sœur « Bézi » ! Merci, je ne veux pas que mon honnête chambre serve à ça!

(Rézi? qu'est-ce que c'est? Je m'enhardis) :

— Vous avez dit... Hézi ? C'est un mot

d'une langue étrangère?

— Vous ne croyez pas si bien dire! riposte Claudine pendant que Marthe el Calliope échangent des sourires complices. Puis sa gaîté tombe net, elle cesse de sucer son café glacé, rêve une minute, avec des yeux assoml)ris, les mômes yeux que ceux de sa chatte blanche qui, pensive, menace un jH)iiit dans le vide.. .

Qu'ont-elles dit encore? Je ne sais plu::-, je

me reculais de plus en plus dans l'ombre de la persienne. Je n'ose transcrire les bribes que je me rappelle. Mille horreurs î Calliope met à les débiter plus d'inconscience, une impudeur exotique ; Marthe une crudité nette et sans trouble; Claudine, une sorte de sauvagerie languide, qui me révolte moins. Elles en étaient venues à me questionner, avec des rires, sur des gestes et des choses que je n'ose nommer, même en pensée. Je n'ai pas tout compris, j'ai balbutié, j'ai retiré mes mains de leurs mains insistantes, elles ont fini par me laisser, bien que Claudine murmurât, les yeux sur mes yeux pâles qui laissent trop entrer le vouloir d'autrui : « Cette Annie est atlachante comme une jeune fille». Elle est partie la première, emmenant sa chatte blanche au collier de cuir vert, et Ijàillant à notre nez : « Il y a trop longtemps (]ue j'ai vu mon grand ; le temps me dure! »

Maugis a colle » de plus en plus. 11 encense Marthe de ses hommages, qui montent vers elle dans une fumée de whisky. Ces rendezvous à la musique de cinq heures m'excèdent. Nous y retrouvons Calliope, autour de qui les hommes ont des regards de meute, et Renaud- Claudine amoureux et agaçants. Mais oui, agaçants I Cette manière de se sourire des yeux, de s'asseoir genou à genou, comme des mariés de quinze jours! Et encore, j'ai vu, moi, des mariés de quinze jours, qui n'attiraient pas l'attention...

... Deux mariés tout récents qui dînaient à une petite table de restaurant, lui roux, elle trop brune, sans que leur visage traduisît jamais le désir, leurs mains la caresse, sans que leurs pieds se joignissent sous la nappe

retombante... Souvent, elle laissait descendre ses paupières sur des yeux transparents, « couleur de fleur de chicorée sauvage », elle posait et reprenait sa fourchette, froidissait sa main chaude au ilanc perlé de la carafe, en fiévreuse accoutumée à sa fièvre. Lui. il mangeait d'un appétit sain comme ses dents, et parlait d'une voi\ de maître : « Annie, vous avez tort ; cette viande est saignante à point. . . » L'aveugle! l'indifférent! il ne voyait ni cette fièvre douce, ni ces cils trop lourds qui voilaient les yeux bleus. 11 ne devinait pas quelle angoisse était la mienne, et comme j'aspirais, en la redoutant, à l'heure encore non venue où mon plaisir saurait répondre au sien... (Jue cela est pénible à écrire... Effarée, obéissante, je me pliais à sa caresse simple et robuste qui me quittait trop tôt, à l'instant où raidie, la gorge pleine de larmes, au bord même, pensais-je, de la mort, j'appelais et j'attendais... je ne savais quoi.

Je lésais maintenant. L'ennui, la solitude, une après-midi d'alroce migraine o\ d'éthcr

ont fait de moi une pécheresse pleine de remords. Péché qui menace toujours et contre quoi je lutte désespérément... Depuis que je rédige ce journal, je me vois apparaître, chaque jour, un peu plus nette, comme un portrait noirci qu'une main experle relave... Comment Alain, qui s'enquérait si peu de mes misères morales, devina-t-il ce qui s'était passé entre moi et... et Annie? Je l'ignore. Peut-être une jalousie de bête trahie Téclaira-t-elle ce jour-là... Matée par son regard dur, à travers une frayeur qui m'étourdissait, je l'entendis parler « d'enfant vicieuse », de cv vêtements de nuit qu'on attache aux chevilles », de « punition cuisante »... cependant que je désirais mourir. Puis, rien. Il parut oublier cette minute de cauchemar, redoubla sa sollicitude toute matérielle : j'humiliai encore mon silence et je crus l'aimer davantage, pour sa sévérité et pour son pardon...

D'où donc m'est venue la lumière? De son iibsence? Huclques lieues de terre et d'eau

144 CLAUDl.NK S i:.\ VA

enlrc iiii et moi ont l'ait ce miracle? Ou bien j'ai bu le pbiltre (jui rendit la mémoire à Siegfried? Mais le phillie tardif lui rendit aussi Tamour, et moi, bêlas I... A quoi m'accrocberai-je? Tous, autour de moi, courent et combattent vers le but de leur vie... Martbe et Léon j)einont. lui j)0ur les gros tirages, elle |)0ur le luxe. (Claudine aime, et (lalliope se laisse aimer... .Maugis se grise... Alain emplit sa vie de mille vanités exigeantes : respectabilité, existence brillante et correcte, souci d'babiter une maison bien tenue, d'éplucber son livre d'adresses comme un certificat de domestique, de dresser sa femme qu'il enrêne trop court comme son demi-sang anglais... Ils vont, ils agissent, et moi je reste les mains vides et pendantes...

Martbe tombe au milieu de cet accès noir. Klle-mème semble moins allègre, sinon moins vaillante, et sa boucbe mobile et rouge rit avec un pli triste. Mais peut-être est-ce moi qui vois tout amer?...

Elle s'assied sans me regarder, dispose les plis d\me jupe de dentelle, qui accompagne un petit habit Louis XVI en pékin blanc. Des plumes blanches frémissent sur son chapeau blanc. Je n'aime pas beaucoup cette robe-là, trop parée, trop messe de mariage. Je préfère tout bas la mienne en voile ivoire, coulissée partout, en rond à rempiècement. audessus du volant de la jupe, aux manches qui s'ouvrent ensuite en ailes...

— Tu viens? demande Marthe, la voix brève.

— Où ça?

— Oh! cet air de tomber toujours de la lune 1 A la musique, il est cinq heures.

— C'est que je...

(Son geste coupe) :

— Non, je t'en prieî Tu l'as déjà dit. Ton chapeau, et filons.

D'habitude, j'eusseobéi, quasi inconscienle. Mais aujourd'liui est un jour troublé, qui me change :

— Non, Marthe, je t'assure, j'ai mal à la lète.

(Elle remue ses épaules) :

— Je sais bien. C'est l'air qui Le remellra. Vicus!

Doucement, je ré})onds toujours non. Elle se mord les lèvres et fronce ses sourcils roux, crayonnes de chàlain.

— Enfin, voyons ! J'ai besoin que tu viennes, là 1

— Besoin?

— Oui, besoin. Je ne veux pas rester seule,... avec Maugis.

— Avec Maugis? C'est une plaisanterie. Il y aura Claudine, Renaud et Calliope.

Marthe s'agite, pfdit un peu, ses mains tremblent.

— Je t'en supplie, Annie... ne me fais pas mettre en colère.

Interloquée, délianle, je reste assise. Elle ne me regarde pas, et parle, les yeux vers la l'en être :

— J'ai... grand besoin que lu viennes, parce que... parce que Léon est jaloux.

Elle ment. Je sens qu'elle ment. Elle le

devine, et tourne enfin vers moi ses yeux de flamme.

— Oui, c'est une craque, parfaitement. Je veux parler à Maugis , sans témoins; j'ai besoin de toi pour faire croire aux autres que tu nous accompagnes, lui et moi, un bout de chemin, à trente pas, comme Tinstitutrice anglaise. Tu prendras un livre, un petit ouvrage, ce que tu voudras. Là. Ça y est? Qu'est-ce que tu décides ? Me rendras-tu ce service?

J'ai rougi pour elle. Avec Maugis ! Et elle a compté sur moi pour... oh! non!

A mon geste, elle frappe rageusement du pied :

— Sotte ! crois-tu que je vais coucher avec lui dans un fourré du parc? Comprends donc que rien ne va, que l'argent se cache, qu'il faut que je tire à Maugis, non seulement un article sur le roman de Léon qui va paraître en octobre, mais deux, mais trois articles, dans les revues étrangères qui nous ouvriront Londres et Vienne! Ce soiffard est plus

malin qu'un singe, et nous nous mesurons depuis un mois; mais il y passera, ou je... je...

Elle bégaye de fureur, le poing tendu, avec une sauvage figure de tricoteuse déguisée en ci-devant, [)uis se calme, par un bel elîort, et dit froidement :

— Voilà la situation. Tu viens à la musique? A Paris je n'en serais j)as réduite ù te demander ça. A Paris, une femme d'e.s])rit se tire d'anaire toute seule ! Mais ici, dans ce plialanstère, où le voisin d'hôtel compte vos chemises sales et les brocs d'eau chaude (jue la bonne monte le malin...

— Alors, Marthe, dis-moi... c'est par amour pour Léon?

— Par amour que... quoi?

— Oui, que tu te dévoues, que lu fais bon visage à cet iiidiv iilu,... c'est pour la gloire de ton mari, n'csl-ce pas?

l'allé rit sèchement, en poudrant ses joues allumées :

— Sa gloire, si tu veux. Le laurier est une

CLAUDINE SEN VA liO

coiffure... qui en vaut une autre. Ne cherche pas ton chapeau, il est sur le lit.

Jusqu'où me mèneront-elles? 11 n'en est pas une des trois à qui je voudrais ressembler I Marthe, prête à tout, Calliope, cynique comme une femme de harem, et Claudine sans pudeur, à la manière d'un animal qui a tous les instincts, même les bons. Mon Dieu, puisque je les juge si clairement, préservezmoi de devenir semblable à elles !

Oui, j'ai suivi Marthe à la musique, puis dans le parc, et Maugis marchait entre nous deux. Dans une allée déserte, Marthe m'a dit simplement : « Annie, le ruban de ton soulier se défait ». Docile, j'ai semblé rattacher un lacet de soie dont le nonid tenait fort bien, et je n'ai pas rattrapé ma distance. Je marchais derrière eu\, les yeux à terre, sans oser regardei" leurs dos et sans entendre de leurs voix qu'un murmure précipité.

Lorsque Marthe, émue et h'ioni[)hantc, est venue me relever de ma honteuse faction^

j'ai poussé un grand soupir de soulagement. Elle m'a pris le bras, gentille :

— C'est fait. Merci, petite. Tu m'as aidée à arranger bien des choses. Mais juge de la difficulté! Si j'avais donné rendez-vous à ^laugis dans le parc, à la laiterie, ou aux petites tables du café glacé, un gêneur, ou pis : une gêneuse nous serait tombée sur le poil au bout de cinq minutes. Le voir dans ma chambre, ça devenait dangereux...

— Alors, tu les auras, ^Marthe?

— Quoi?

— Les articles des revues étrangères?

— Ah! oui... Oui, je les aurai, et tout ce que je voudrai.

Elle se tait un inshint, secoue ses grandes manches pour s'aérer, et murmure comme pour elle-même :

— H est riche, le mufle!

(Sui'prise, je la regarde) :

— Riche? qu'est-ce que cela peut le faire. Marthe ?

— Je veux dire par là, explique-t-elle très

CLAUDINE S EN VA loi

vite, que je Tenvie d'écrire pour son plaisir, au lieu de masser, comme ce pauvre Léon, qui assiège là-Las Calliope sans résultat. Cette ville cypriote, sans remparts, se défend étonnamment!

— Et puis, l'assaillant n'est peut-être pas très armé, risqué-je timidement.

(Marthe s'arrête net au milieu de l'allée) :

— Miséricorde ! Annie qui lâche des inconvenances ! Ma chère, je ne te savais pas sur Léon des documents si précis.

Elle a rejoint, toute animée, le groupe des amis quittés, mais j'ai de nouveau prétexté la migraine, et me revoici dans ma chambre, mon ïoby-noir à mes pieds, inquiète de moi, mécontente de tout , humiliée du vilain service que je viens de rendre à ma bellesœur.

Ah I tout ce qu'Alain ne soupçonne pas I Cela me fait méchamment sourire, de penser qu'il ignore tant de moi-même, et tant de sa sœur préférée. Je prends en grii)|)e cet Arriège, où ma vie s'est éclairée si tristement.

r52 CLAUDINE S'EN VA

OÙ riiumanité plus petite et plus serrée se montre toute proche et caricaturale... J'ai usé ramuscmcnt de voir remuer tous ces gens-là. il tléfile, à la laiterie matinale, trop de laideurs replâtrées chez les femmes, de convoitises hesliales chez les hommes, — ou bien de fatigue, car il y paraît de sinistres figures de haccara, tirées et vertes, avec des yeux iujcct<*s. Ces figures-là appartiennent à des corps gourds d'hommes assis toute la nuit sur une cliaise, et Tarthritisme n'ankylose pas seul tant de « cliarnières », comme dit Marthe.

Je n'ai i)lus envie d'entrer dans la salle de gargarisme, ni dassister à la douclie de Maitlie, ni de [)olincr dans le liall. ni de m'é[)an()uir aux Noces de JeainieUe avec Claudine, celte elï'rontée, fulle de Debussy, ayant imaginé par sadisnn* d'aller applaudir (Vt'nétiquement les opéras-comiques les plus poussiéreux. Oue les mêmes heures ramènent les mêmes plaisirs, les mêmes soins, rassemblent les mêmes visages, voilà ce (jue je ne puis

plus supporter. Par la fenêlre, mes yeux fuient constamment vers la déchirure ouverte à l'ouest de la vallée, cassure dans la chaîne sombre qui nous enserre, faille de lumière où brillent de lointaines montagnes voilées d'une poudre de nacre, peintes sur un ciel dont le bleu défaillant et pur est celui même de mes prunelles... C'est parla, maintenant, qu'il me semble que je m'évade... Par là je devine, (ou je suppose, hélas !) une autre vie qui serait la mienne, et non celle de la poupée sans ressort qu'on nomme Annie...

Mon pauvre Toby-noir, que faire de loi? Voilà que nous allons partir pour Bayreulh ! Marthe l'a décidé, d'un entrain qui m'épargne toute discussion. Va, je l'emmènerai, c'est encore le plus simple et le plus honnête. Je t'ai promis de te garder, et j'ai besoin de la présence adorante et muette, de ton ombre courte et carrée près de mon ombre longue. Tu m'aimes assez pour respecter mon sommeil, ma tristesse, mon silence, et je t'aime comme un petit monstre gardien. Une gaîté jeune me revient, à te voir m'escorter, grave, la gueule distendue par une grosse pomme verte que tu portes précieusement tout un jour, — ou gratter d'une griiïe obstinée un dessin du tapis, pour le détacher du fond. Car tu vis, ingénu, entouré de mystères. Mystère des (leurs coloriées sur l'étolîe des

i-\ù CLALDLNE S EN VA

l'aulcuils, — duperie des glaces d'où le giiellc un fantôme de bull, i)oilii de noir, qui le ressemble comme un frère, — piège du rockingcliair, qui se dérobe sous les pâlies... Tu ne i'obslines pas à pénélrer Tinconnaissable, loi. Tu soupires, ou lu rages, ou bien lu souris d'un air embarrassé, el lu reprends la pomme verle màcliouillée.

Moi aussi, il n'y a pas deux mois, je disais : u C'esl ainsi. Mon mailre sait ce qu'il faut. » A présent, je me tourmente et je me fuis. Je me fuis ! Entends ce mol comme il faulFentendre, l)elil cliirii, plein d'une foi que j'ai perdue. 11 vani niieux, cent fois mieux, radoter sur ce (•allier et écouler Calliope el (Uaudine, que m'altarder seule, dangereusement, avec moimême...

Nous ne parlons j)lus que de ce voyage. Callioi)e m'en rebat les oreilles, et se désole de notre départ, à grand renfort de « Dié tout puissant! » et de « i)oulaUi mou ».

Claudine considère toute celle agitation

avec indifférence et gentillesse. Renaud est là, que lui importe le reste? Léon, amer depuis son échec qu'il ne pardonne pas à Calliope, parle trop de son roman, du Bayreuth qu'il veut y décrire, a un Bayreuth considéré sous un angle spécial »...

— C'est un sujet neuf, déclare gravement Maugis qui envoie depuis dix ans, à trois journaux quotidiens, des correspondances bayreuthiennes.

— Un sujet est toujours neuf quand on sait le rajeunir, affirme Léon, doctoral. Bayreuth vu par une femme amoureuse à travers l'hypérestésie des sens que donne la passion satisfaite, — et illégitime î — blaguez, blaguez, ça peut fournir une très bonne copie et vingt éditions I

— Pour le moins, souffle Maugis dans un Ilot de fumée. D'abord, moi, je donne toujours raison au mari d'une jolie femme.

La jolie femme somnole à demi, allongée dans un rocking... Mais ^larlhe ne dorl jamais qu'à la façon des chats.

158 CLALDINE S E.\ VA

Xous cuisons dans le parc ; deux heures, l'heure étouffante et longue ; le café glacé fond dans les lasses, Calliope se meurt doucement, en gémissant comme un ramier. Je jouis du soleil torride, renversée dans un fauteuil de paille, et je ne remue pas même les paupières... A la pension, on m'appelait le lézard... Léon consulte fréquemment sa montre, attentif à ne pas dépasser le temps fixé pour sa récréation. La dépouille de ïohy, qui semhle inhahitée, gît sur le sable fin.

— Tu emmènes ce chien? soupire Marthe faiblement.

— Certainement, c'est un si honnête garçon !

— Je n'aime pas beaucoup les honnêtes garçons, même en voyage.

— Alors, tu monteras dans un autre com- ])ar(inient.

Ayant répondu cela, je m'émerveille en silence de moi-même. Le mois dernier, j'aurais répondu : <» Alors, je monterai dans un aulre coinpartinuMil ».

Marthe ne réplique rien et semble dormir. Au bout d'un instant, elle ouvre tout à fait ses yeux vigilants :

— Dites donc, vous autres, vous ne trouvez pas qu'Annie est changée?

— lieu... mâchonne Maugis, très vague.

— Vous croyez? demande Calliope, conciliante.

— Peut-être... hésite Léon.

— J'ai plaisir à constater que vous êtes tous de mon avis, raille ma belle-sœur. Je ne vous surprendrai donc pas en disant qu'Annie marche plus vite, courbe moins les épaules, regarde moins à terre et parle presque comme une personne naturelle. C'est Alain qui va trouver du changement!

(Gênée, je me lève) :

— C'est ton activité, Marthe, qui me galvanise. Alain n'en sera pas aussi surpris que lu le penses. Il m'a toujours prédit que tu aurais une excellente influence sur moi. Je vous demande pardon, mais je rentre écrire...

— Je vous suis, dit Calliope.

IGO CLAUniM-: S'EN VA

KiïectivemeiU, elle me suit, sans autre encouragement de ma |)art. Elle passe sous mon bras mince son bras potelé.

— Annie, j'ai un très grand service à vous demander.

Bon Dieu, quelle figure séduisante I Entre les cils en pointes d'épées, les yeux la/.uli luisent, fixes, suppliants, et la bouche en arc tendu s'enlr'ouvre prèle, dirait-on, à toutes les conlidences... Avec Caliiope, il faut s'altendre à tout.

— Dites, ma chère, vous savez bien que s'il est en mon pouvoir...

(Nous sommes dans ma chambre. VA\c me prend les mains, avec une mimique outrée d'actrice ilalienue.)

— Oh ! oui, n'est-ce pas?Vousètes uui^ (cllemenl purel C'est ce qui m'a décidée. I am... perdue, si vous me refuseriez I Mais vous voudrez vous intéresser ])ourmoi...

Elle roule en lampou un |)elil mouchoir de denlelle et s'essuie les cil>. Ils soni secs. Je ne me sens pas à mon aise.

Très posée à présent, elle manie les cent fétiches baroques qui clique tent à sa chaîne (Claudine dit de Calliope qu'elle marche avec un bruit de petit chien) et regarde le tapis. Je crois qu'elle murmure quelque chose pour elle-même...

— C'est prière à la Lune, explique-t-elle. Annie, portez-moi un secours. J'ai besoin d'une lettre.

— Une lettre?

— Oui. Une lettre... épigraphion. Une lettre bien, que vous dicterez.

— Mais pour qui?

— Pour... pour... un ami du coHir.

— Oh!

Calliope étend un bras tragique :

— Je jure, par serment, sur tète de mes parents qui sont morts, que c'estami du conir seulement I

(Je ne réponds pas tout de suite. Je voudrais savoir...)

— Mais, ma chère, quel besoin ave/-\nus de moi j)oui' cela?

Elle se lord les mains avec un visage 1res calme :

— Comprenez ! Un ami du cœur, que j'aime, oh! oui. j'aime, par serment, Annie! Mais... mais je le connais pas trop.

— Hein?

— Si. Il veutm'épouser. Il rcrit lettres qui sont jia.ssionnelles, et je answer... réponds 1res peu, pourquoi... })arce que je sais pas très ])ien écrire.

— Qu'est-ce que vous racontez là?

— La vérité, par serment! Je parle... deux, Ire, quatre, five, langages, assez pour voyager. Mais je n'écris pas. Français surtout, si compliqué, si... je ne trouve pas le mot... Mon ami me croil... instruite, unique, femme universelle, et je voudrais lanl paraître comme il croit ! Sans ça... comme vous dites, en France, vous?... l'a (faire est dans un seau.

Elle [)eine, rougi (, pétrit son petit mouchoir, jette tout son fluide. Je réfléchis, très froide :

— Dites-moi, ma chère, sur qui comptiez-

VOUS avant moi? Car enfin, je ne suis pas la première...

Elle hausse Tépaule rageusement :

— Un tout petit de mon pays, qui écrivait bien. 11 était... amoreux de moi. Et je copiais sa correspondance... mais à l'autre genre, vous entendez.

Cette scélératesse paisible, au lieu de m'indigner, me donne le fou-rire. C'est plus fort que moi, je ne puis prendre Calliope au sérieux, même dans le mal. Elle m'a désarmée. J'ouvre mon buvard.

— Mettez- vous là, Calliope, nous allons essayer. Quoique... vous ne saurez jamais combien cela m'est étrange d'écrire une lettre d'amour... Voyons. Que dois-je-dire?

— Tout î s'écrie-t-elle avec une passion reconnaissante. Que je l'aime I... Qu'il est loin î... Que ma vie est sans parfum, et que je décoloris... Enfiu, tout ce ([u'on dit à l'halulude.

(...Que je l'aime... qu'il est loin... Jai déjà traité le sujet, mais avec si peu de succès...)

iO't CLAUDINE S EN VA

Accoudée près de Calliope, les yeux sur sa main brillante de bagues, je dicte comme en songe...

— Mon ami si cher...

— Trop froid, inlerrompt Calliope. Je vais écrire « Mon àme sur la mer î »

— Comme vous voudrez... « Mon àme sur la mer »... Je ne puis pas ainsi, Calliope. Donnez-moi la plume, vous recopierez, vous modifierez après.

Et j'écris, enfiévrée :

a Mon àme sur la mer, vous m'avez laissée comme une maison sans niailre où brûle encore une lumière oubliée. La lumière brûlera jus(]u'au boni, et les passants croiront que la maison est habitée, mais la flamme va baisser dans une heure et mourir... à moins (ju'une auli'c main ne lui rende l'éclat et la force...

— l\is (;a, pas ça ! intervient (lalliope })en('hée sur mon épaule. Pas bon, u l'autre main !... » l'écrivez « la même main ».

Mais je n'écris {ilus rien. Le front sur la

table, au creux de mon bras replié, je pleure brusquement, avec le dépit de ne pouvoir cacher mes larmes... Le jeu a mal fini. La bonne petite Calliope comprend — un peu de travers — et m'entoure de ses bras, de son parfum fort, de doléances, d'exclamations désolées :

— Chérie ! Psychi mou ! Que je suis mauvaise ! J'ai pas pensé que vous étiez seule î Donnez, c'est fini, je veux plus. Et d'ailleurs, c'est assez. Le commencé, bon pour varier dessus; je mettrai palazzo au lieu de maison et je chercherai dans romans français pour le reste...

— Je vous demande pardon, ma petite amie. Ce temps d'orage m'a mis les nerfs en triste état.

— Nerfs ! ah ! s'il n'y avait que nerfs ! dit Calliope sentencieuse, les yeux au plafond. Mais...

Son geste cynique et simple complète si singulièrement sa phrase que malgré moi, je souris. Elle rit.

— Oui, hein? Addio, many Ihanks, et pardonnez-moi. J'emporte commencement de la lettre. Soyez avec votre courage.

Déjà dehors, elle rouvre la porte et passe sa tête de déesse malicieuse :

— Et même, je copierai deux fois. Parce que j'ai un autre ami.

Encore dans le parc î

— « En tant que salines et sulfureuses, les eaux cFArriège sont indiquées dans les maladies chroniques de la peau... »

Claudine lit tout haut le petit panégyrique, broché sous couverture séduisante, qu'offre aux baigneurs l'établissement thermal. Nous écoutons, pour la dernière fois, le triste orchestre qui joue tout le temps fortissimo, avec une rigueur morne et sans nuances. Entre une Sélection des Dragons de Yillars et une Marche à! \.vT[idi\\àQ dePolignac, Claudine nous initie, malgré nous et non sans commentaires, aux vertus delà source sulfureuse. Sa diction est châtiée, son ton docte, son calme imperturbable.

Sa chatte blanche, en laisse, dort sur une

168 CLAI'DIM-: S i:.\ VA

chaise de paille « une chaise qui coûte doux sous, comme pour une personne » a réclamé Claudine « et pas une chaise en fer, parce que Fanchette a le derrière frileux! »

— On va jouer à un jeu! s'écrie-t-elle, inspirée.

— Je me méfie un peu, dit son mari aux yeux tendres. Il fume des cigarettes égyptiennes odorantes, silencieux le i)lus souvenl, détaclié comme s'il avait mis toute sa vie en celle qu'il nomme « son enfant chérie »...

— Tn jeu très joli ! Je vais deviner, sur vos figures, les maladies que vous soignez ici, et quand je me tromperai, je donnerai un gage.

— Donnez-m'en un tout de suite, crie Marthe. Je me [)orte comme un chaiine.

— Moi aussi, grogne Maugis congestionné, le panama raljattu jusqu'aux moustaches.

— Moi aussi, fait Heiuuul, doucement.

— Et moi donc! soupire Léon, [)àle et fatigué.

(Uaudine, toute jolie sous une capeline î)lanclie, nouée sous le menton par des brides

de tulle blanc, nous menace d'un doigt pointu.

— Attends, marche, bouge pas I Vous allez voir qu'ils sont tous venus ici pour leur plaisir..., comme moi î

Elle reprend son petitlivre, et distribue ses diagnostics comme autant de bouquets :

— Marthe, à vous « l'acné et l'eczéma » î A vous, Renaud, la.. . voyons... ah! la « furonculose ». C'est joli, pas? On dirait un nom de fleur. Je devine cliez Annie ce l'érysipèle à poussée intermittente », et chez Léon, (( l'anémie scrofuleuse »...

— ... Merci, très peu pour lui, interrompt Renaud qui voit mon beau-frère en train de sourire jaune.

— ... et chez Maugis... chez Maugis... bon sang, je ne trouve plus rien... ah! je le tiens I Chez Maugis, dis-je... « l'herpès récidivant des parties génitales ».

Une explosion de rires! Marthe montre toutes ses dénis et poulfe eflVonlément vers Maugis furieux, qui relève son panama pour invectiver l'inconvenante petite femme. Rc-

iiaud essaie sans conviction d'imposer silence, parce que loul un groupe honnête, derrière nous, vient de fuir à grand fracas scandalisé de chaises qu'on renverse.

— Faites pas attention, jette Claudine, ceux-là qui s'en vont (elle reprend sahrochure) c'est des jaloux, des petites maladies de rien du loul, des... « métrites chroniques », de mesquins « catarrhes de l'oreille » ou de méchantes « leucorrhées » d'un sou!

— Mais, vous-même, petite poison, éclate Maugis, qu'est-ce que vous êtes venue fiche ici, hormis emhêter les gens tranquilles?

— Chut!... (elle se penche mystéiicuse et importante) ne le dites à personne, je viens soigner Fanchette qui a la même maladie que vous.

Bayreuth.

La pluie, la pluie... Le ciel fond en pluie, et le ciel, ici, c'est du charbon. Si je m'appuie au rebord de la fenêtre, mes mains et mes coudes sont marqués de noir. La même poudre noire, impalpable, neige in visiblement sur ma robe de serge blanche, et si je caresse distraitement ma joue du plat de ma main, j'y écrase en traînées un charbon ténu et collant... Surle volant de ma jupe, des gouttes de pluie ont séché en petites lunes grises. Léonie brosse longuement mes vêtements et ceux de Marthe, d'un air allègre de gendarme sentimental. « Ça lui rappelle son pays natal, Saint-Ltienne » proclame- t-elle.

Vers l'ouest, le ciel jaunit. PiUit-ètrc la pluie va-t-elle cesser, et vcriai-je Cayreuth

autrement qu a travers ce voile fin et sans plis, auliement aussi qu'à travers le trouble cristal de mes larmes.

Car, dès mon arrivée, je fondis en eau, comme les nuages. J'écrirai ici, avec un peu de honte, le puéril motif d'une telle crise de désolation...

A Schnabelweide, où nous quittions la ligue de Nurnberg-Carlsbad, le train, hàtifet distrait plus qu'il n'est accoutumé en Allemagne, emporta mon nécessaire de toilette et ma malle vers l'Autriche, de sorte que je me trouvai — après quinze heures de route et toute poissée de ce charbon allemand qui sent le sucre et Tiodoforme — sans une éponge, sans un mouchoir de rechange, sans un peigne, sans... tout ce dont je ne puis me passer. Ce coup me démoralisa, et tandis que Léon et Maugis couraient aux renseignements, je me mis à pleurer, debout sur le quai de la gare, à pleurer de grosses larmes qui ru-ait^nt de petites boules dans la poussière.

— Cette Annie, murmurait Claudine avec

philosophie, comme elle a le tempérament marécageux î

Si bien que mon arrivée dans la « Ville Sainte » fut pitoyable et ridicule. Le snobisme de Marthe s'extasia en vain devant les cartes postales , les Graals en verre rouge , les chromos, les bois sculptés, les dessous de plats, les cruches à bière, le tout à Timas^e du dieu Wagner: Claudine même, mal peignée, le canotier sur l'oreille, m'arracha à peine un sourire, quand, sur la place de la Gare, elle me brandit sous le nez une saucisse fumante qu'elle tenait à pleine main.

— J'ai acheté ea, criait-elle, c'est une espèce de facteur des postes qui les vend. Oui, Renaud, un facteur.' 11 a des saucisses chaudes dans sa boîte en cuir bouilli, et il les pèche avec une fourche, comme des serpents. Vous n'avez pas besoin de faire la lippe, Marthe, c'est délicieux! J'en enverrai à Mélie, je lui dirai que ça s'appelle un \\'agnerNvurst...

Elle s'en fut dansante, tirant son doux maii vers une conditorei peinte en lilas, pour

manuel' de la crème fouettée avec sa saii

cisse..

Grâce au zèle de Léon, éperonné par Marthe, grâce au polyglotlisme de Maugis, qui i)arle autant de dialectes allemands qu'il y a de tribus dans Israël, et qui dompta, d'une phrase parfaitement inintelligible pour moi, l'apathie souriante des employés, je récupérai mes valises, à l'heure même où CLaudine, émue de mon dénûment, m'envoyait une de ses chemises de linon, courte à faire rougir, et une petite culotte de soie japonaise semée de lunes jaunes, avec ce mot : « Picnez toujours ça, Annie, quand ce ne serait que pour essuyer vos larmes, et souvenez-vous que je suis un type dans le genre de saint Martin. Et encore, saint Martin eiil-il donné son panlalon? »

Jallonds, sans hàlc, l'heure du déjeuner, la fin delà pluie. Un i)eu do blou vogue entre deux nuages gras, et disparaît. Ma fenêtre

donne sur l'Opernstrasse, au-dessus d'un trottoir de planches qui cache une eau fétide. L'escalier sentie chou. Mon étrange lit-cercueil s'emboîte, durant le jour, sous un couvercle tendu d'étoffe à ramages. Le premier drap se boutonne au couvre-pieds, et mon matelas est fait de trois morceaux, comme les chaises longues du grand siècle... Non, décidément non, je ne sens point de fièvre sacrée. J'envie Marthe, qui, dès la gare, pétillait d'un enthousiasme de convention, et respirait déjà ce que son mari appelle, en style pompeux « la ferveur de tous les peuples venus pour adorer l'homme qui fut plus grand qu'un homme .. » Derrière la cloison, j'entends cette néophyte se débattre rageusement parmi ses nuilles, vider d'un coup les tout petits brocs d'eau chaude. La voix de Léon m'arrive en bourdonnement. Le mutisme de Marthe ne me semble point de bon augure. Et je ne suis qu'à moitié surprise de l'entendre s'écrier, de ce ton aigu, si peu... .ALarie-Antoinette : — Zut î Quel sale patelin !

Une seule douceur m'apaise, m'immobilise devant celle fenêlre, à ce guéridon d'acajou mal calé : celle de me sentir 1res loin, hors d'alleinte... Combien y a-l-il de temps qu'Alain est parti? Cn mois, un an? je ne sais plus. Je cherche en moi son image reculée, je tends parfois l'oreille, comme au bruit de son pas... Est-ce que je Taltends, ou bien si je le crains? Souvent je me retourne vivement, avec l'impression qu'il est là, qu'il va poser sa forte main sur mon épaule, et mon épaule cède pour la recevoir... Cela est bref comme un avertissement, .le sjiis bien que, s'il revenait, il serait de nouveau mon mailre, et mon cou ploie (h)ucemenl sous le joug encore récent, comme mon doigt garde l'anneau qu'Alain y mil le jour de notre mariage, l'anneau nieurlrissant, un peu trop étroit.

Comme nous sommes mornes, Ions les trois, dans celle Restauration^ pour des gens en voyage d'agrémenlî Je sais bien que la nouveaulé du lieu, le maigre éclairage de gaz halelanl, le venl froid sous la lenle mal joinle, ne m'incilenl pas, personnellement, à la gaîté, — mais Marthe et son mari ont le même air perdu et gêné. Marthe regarde son poulet à la compote de poires et grignote du pain. Léon prend des notes. Sur quoi? L'endroit est plutôt quelconque. Ce restaurant Baierlein qui lire sa vogue d'une terrasse en coin qu'abrite une tente rayée, me paraît assez ressemblant à celui d'Arriège, compotes en plus. Davantage d'Anglaises à table, peutêtre, et des petits cruchons bruns de Sellz- Nvasser. Que d'Anglaises! Et que me parle-

d78 CLAUDIM: S'EN VA

t-on de leur réserve gourmée? Elles arrivent, me dit Léon, de Parsifal. Rouges, le cliaj)eau mal remis, des cheveux admirables noués en corde disgracieuse, ellescrient, pleurent leurs souvenirs, lèvent les bras, et mangent sans relâche. Je les regarde, moi qui n'ai pas faim, moi qui ne pleure pas, moi qui croise friknisement les mains dans mes manches larges avec l'espoir dégoûté de Tivrognc : « Est-ce que je serai comme cela dimanche? >) A dire vrai, je me le souhaite.

Marthe, silencieuse, toise les dîneurs de ses yeux insolents. Elle doit trouver que ça manque de chapeaux. Mon beau-frère conliiuie à prendre des notes. Tant de noies! On le regarde. Moi aussi, je le regarde. Comme il a l'air Français!

Avec un tailleur anglais, un bottier suédois, un chapelier américain, ce joli homme réalise le type français dans toute sa correction incolore. La douceur menue des gestes tro[) fi'équents, la juste proportion des traits d'un visage régulier et dénué de caractère,

cela suffit-il à dénoncer en lui le Françaistype, sans grandes qualités, et sans grands défauts?

Marthe, brusque, me tire de ma rêverie etlinologique.

— Xe parlez pas tous à la fois, s'il vous plaît. Vrai, ce qu'on se rase, ici. Il n'y a pas une autre usine encore plus folâtre?

— Si, ditLéon qui consulte son Baedecker. Le restaurant de Berlin. C'est plus chic, plus français, mais moins couleur locale.

— Tant pis pour la couleur locale. Je viens pour ^^'agner et pas pour Bayreutli. Alors nous irons demain au Berlin...

— ... Nous paierons dix marks une truite au bleu...

— Et encore quoi? Maugis est là pour... pour une addition... ou deux.

(Je me décide à intervenir) :

— Mais, Marthe, ça me ^^ne, moi, de me faire inviter par Maugis...

— Eh bien, ma chère, pendant ce tempslà, tu iras au Du val...

180 CLAl'DIXl- Si:X VA

(Léon, ennuyé, pose son crayon) :

— Voyons, Marllie, que vous êles cassante î D'abord, il n'y a pas de Bouillon Duval...

(Très nerveuse, Marthe jelle un rire aigre) :

— Ah! ce Léon! il n'y a que lui pour avoir des mots de situation... Allons, Annie, ne fais pas la martyre. C'est ce poulet aux poires qui m'a mise hors de moi... Venezvous, tous les deux? Je suis vannée, je rentre.

Elle ramasse, d'un geste maussade, sa jupe traînante et floconneuse, et balayant la terrasse d'un regard de dédain :

— C'est égal, quand on aura un petit Bayreulh à Paris, ce que ce sera plus chic, mes enfants... et plus couru !

Ce qu'a été cette première nuit... il vaut mieux n'en point parler. Tapie au milieu du dur matelas, hérissée au contact des draps de coton, je respirais avec crainte le relent —

CLAUDINE S'EN VA J8l

imaginaire? — de chou qui filtrait sous les portes, par les fenêtres, à travers les murs. Je finis par vaporiser tout un flacon d'oMllet blanc dans mon lit, et je me dispersai dans un sommeil illustré de rêves voluptueux et ridicules, — toutes les pages d'un mauvais livre un peu caricatural — une débauche en costumes Louis-Philippe : Alain, en nankin, et plus entreprenant qu'il ne le fut jamais. Moi, en organdi, plus révoltée que je ne le songeai jamais... Mais aussi ce pantalon à pont rendait tout consentement impossible...

Le hasard des places, achetées presque au dernier moment, m'a séparée de Marthe et de Léon. Je m'en félicite sans le dire. Debout dans la sourde lumière des lampes rondes en collier rompu autour de la salle, j'analyse avec précaution l'odeur de caoutchouc brûlé et de cave moisie. La laideur grise du temple ne me choque pas. Tout cela — et la scène basse, et Tabime noir d'où jaillira la musique — trop décrit, me semble à peine nouveau. J'attends. Dehors, la seconde fanfare sonne (l'appel de Donner, je crois). Des étrangères retirent leur épingle à chapeau, d'un geste blasé et familier. Je les imite. Comme elles, je regarde vaguement la Flirstenloge où paradent des ombres noires, où se penchent de grands fronts dénudés... Cela n'a |)()inl d'in-

lérôt. Il fcuil attendre encore un pou, que la dernière porte matelassée se soit ouverte une dernière fois, l'abattant un petit volet de jour bleu, que la dernière vieille lady ait toussé une bonne fois, qu'enfin le 7ni bémol monte de Tabîme et gronde en moi, comme une bête cacbée...

— l]videmment, c'est très beau, décrète Marthe. Mais ça manque d'enlr'acles.

Je frémis encore, et je cache mon émotion comme un désir sensuel. Aussi réponds-jc simplement que ça ne m'a pas paru très long. Mais ma belle-sœur, qui inaugui'e en vain une robe orangée, de la même nuance que ses cheveux, prise peu ce ^ prologue-féerie ».

— Les enlr'actes, ici, ma clièro, ça fait partie du théâtre. Une chose à voir ; demande à tous les habitués. On y mange, on s'y rencontre, on échange longuement ses impres-

sions... Le coup d'œil ^st à peu près unique. N'est-ce pas, Maugis ?

Le grossier personnage lève imperceptiblement ses lourdes épaules :

— « Unique », c'est le mot que je cherchais. N'empêche qu'ils n'ont pas la trouille de servir ici, en lieu et place de bière blonde, cette f... ichue lavasse à l'encaustique. Venir à Bayreuth pour boire ça, c'est à se les rouler dans la farine !

Ecroulé, débraillé, je cherche en vain sur lui la marque réhabilitante du fanatisme. Maugis est un de ceux qui ont « découvert » Wa^rner en France. Il Fa imposé d'année en

pof

année, par des chroniques têtues, où le scepticisme déboutonné côtoie étrangement un lyrisme d'alcoolique. Je sais que Léon méprise son vocabulaire ballonné et canaille et que Maugis traite Léon « d'homme du monde »... Ils s'entendent à merveille pour le reste, — surtout depuis deux mois.

Perdue dans cette salle énorme de la Restauration du théâtre, je me sens si loin... ce

n'est pas assez dire, si... séparée de tout î Le démon de la musique m'habite encore, la plainte des ondines pleure en moi, et lutte avec l'assourdissant cliquetis de vaisselle et de fourchettes. Des serveurs aiïolés, en habits noirs positivement raidis de graisse, courent les mains chargées, et la mousse rosaire des bocks se verse dans le jus des viandes...

— Comme si ce n'était pas assez de leur c( gemischtes- compote », grogne Marthe pleine de rancune. Ce Loge était particulièrement médiocre, n'est-ce pas, Maugis?

— Pas parliculièrement, oh! non, repart celui-ci avec des mines d'indulgence bouffonne. Je l'ai entendu il y a dix-sept ans dans le même rôle, et je le trouve indiscutablement meilleur aujourd'hui.

Marthe n'écoute pas. Elle braque ses yeux, puis son face-à-main, vers le fond de la salle :

— Mais... mais parfaitement, c'est elle!

— Oui, elle?

— La Chessenet, donc I Avec des gens que

je ne connais pas. Là, tout au fond, la table contre le mur.

Péniblement remuée, comme tirée en arrière vers ma vie ancienne, j'explore avec crainte l'échiquier des tables : ce chignon d'un blond pâle et rose, c'est bien celui de Yalentine Chessenet.

— Dieu , quel ennui I soupiré-je découragée.

Marthe baisse son face -à-main pour me dévisager :

— Qu'est-ce que ça peut te faire? Tu ne crains pas, ici, qu'elle te repige ton Alain?

(Je me cabre légèrement.)

— Repiger? cela veut bien dire « piger une deuxième fois )^ et je ne sache pas...

— On ne dit [)as « sacher » on dit « sacquer » explique Maugis, bienveillant et pâteux.

Marthe se lait, serre la bouche et m'observe en coin. Ma fourchette tremble un peu dans ma main. Léon mordille son crayon d'or, jette autour de lui un œil de reporter. Brusque,

violeiUe, l'envie me monte de prendre ce moliasse par la nuque et de frapper contre la table sa jolie figure sans énergie... Puis mon sang soulevé retombe, et je demeure étonnée d'un si ridicule transport... La musique ne me vaut rien, je crois.

La vue vie celle Chessenet m'a ramenée vers Alain, que je vois, — l'instant d'un éclair, — sans vie, endormi et blanc comme un mort...

La maîlresse de mon mari I... Si elle avait été la maîlresse de mon mari I... Depuis deux heures je me répète cela, sans en pouvoir tirer une image bien précise. Je ne puis évoquer le souvenir de M™^ Chessenet autrement qu'en costume de soirée, ou en tenue de concert élégant, coiiToe d'un de ces chapeaux trop petits dont elle essaie de se créer un genre bien à elle... le genre Chessenet! Pourtant, si elle a été la maitresse de... elle a du laisser tomber sa robe étroite, enlever délicatement ce chapeau trop petit... Mais

ma tête fatiguée n'invente pas plus loin. Et puis, je ne me figure pas non plus Alain faisant, comme on dit, la cour à une femme. 11 ne m'a pas faitla cour, à moi. Il ne fut jamais suppliant, pressant, inquiet, jaloux. Il m'a donné... une cage. Cela m'a suffi si longtemps...

Sa maîtresse ! Comment cette idée ne m'inspire-t-elle pas contre mon mari plus de rancune désolée? Est-ce que je ne l'aimerais plus du tout ?

Je ne peux plus, je suis fatiguée. Quittons tout cela. Songe, Annie, que tu es maintenant seule et libre, pour des semaines encore... Libre ! le sino;ulier mot... Il v a des oiseaux qui se croient libres, parce qu'ils sautillent hors de la cage. Seulement, ils ont l'aile rognée.

— Comment, lu es encore couchée ?

Toute prête, j'entrais chez Marthe, pour lui

demander de visiter un peu Bayreuth le matin; je la trouve encore au lit, potelée et blanche dans ses cheveux roux. A mon entrée, elle tourne d'un brusque saut de carpe sa croupe ronde sous les draps. Elle baille, elle s'étire... Elle couche avec toutes ses bagues... Elle me jette, sous les sourcils froncés, un rapide regard gris :

— Tu sens déjà la rue ! Où vas-tu?

— Nulle part, je voulais me promener seulement. Tu es soulîrante?

— Mal dormi, migraine, (lemme...

— Tant pis pour moi. .rii'ai toute soulc. Je sors après une poignée de main à ce

pauvre Léon, qui n'a i)as (juillé son guéridon

102 r.LArui.xi: si:n va

d'acajou — aussi laid que le mien — où il dépêche, avant le grand déjeuner, ses soixante lignes...

Toute seule dans la rue ! Je n'oserai rien acheter, je parle trop mal l'allemand. Je regarderai. Voilà déjà un magasin modernstyle qui est tout un monde — un monde wagnérien. Les Filles du Rhin, pour la photographie, se sont enlacées épaule à épaule... trois affreuses commères, dont l'une louche, et coiffées « en fleurs >> comme ma cuisinière luxembourgeoise à son jour de sortie... Au bord du cadre pyrogravé; sinuent des algues... ou des lombrics. Le tout : dix marks. C'est donné.

Pourquoi tant de portraits de Siegfried Wagner? Et de lui seul? Les autres enfants du u feu à Cosima », comme l'appelle Maugis, sont cependant moins vilains que ce jeune liomme au ne/, caricatural et débonnaire. Que Siegfried conduise l'orchestre, et même le conduise assez mal, cela ne constitue pas une

CLAUDLXE S EX VA 193

excuse suffisante... L'odeur de chou persiste... Ces rues n'ont aucun caractère et j'hésite, en haut de FOpernstrasse, à tourner vers la droite ou vers la gauche...

« L'enfant perdu que sa mère abandonne Trouve toujours un asile au saint lieu... »

chante derrière moi une voix d'oiseau effronté.

— Claudine!... Oui, je ne sais où aller. J'ai si peu l'habitude de sortir seule.

— C'est pas comme moi. A douze ans, je trottais tel un petit lapin..., à quoi je ressemblais , d'ailleurs, par la blancheur du derrière.

Le... postérieur tient vraiment une place excessive dans la conversation de Claudine î 11 ne s'en faut guère que de cela qu'elle me plaise tout à fait.

Je songe, en marchant auprès de cette libre créature, qu'Alain me permettait de voir chez elles des femmes douteuses, pas môme douteuses ! comme cette Chessenet, comme la Rose-Chou, qui s'assure, avant.

194 claudi.m: sex va

que ses amants sont « nés », et qu'il me défendait Claudine, qui est charmante, qui adore son mari et ne le cache pas. N'avais-je pas plus à perdre auprès de celles-là que de celle-ci?...

— Au fait, Claudine, je m'étonne de vous rencontrer sans Renaud, et sans Fanchette.

— Fanchette dort, et d'ailleurs la poussière de charbon lui noircit les pâlies. Mon Renaud travaille à sa Revue diplomatirjue, où il engueule Delcassé à l'instar du i)oisson pourri. Alors, je suis sortie pour ne pas le déranger, d'autant plus que j'ai le verligo. ce matin.

— Ah î vous avez le...

— Levertigo, oui. Mais vous-même, Annie, en voilà des façons de petite indépendante, toute seule dans une ville étrangère, sans gouvernante! Et votre rouleau de cuir? Et le carton à dessins?

Elle me taquine, drolette dans sa jupe écourlée, son canotier en grosse paille penché sur le nez, les cheveux courts eu boucles

CLAUDINE S'EN VA 19d

rondes, son visage triangulaire tout brun sur la chemisette blanche en soie chinoise. Ses beaux yeux presque jaunes l'éclairent toute, comme des feux allumés en plein champ.

— Marthe se repose, réponds-je enfm. Elle est fatiguée.

— De quoi ? de se faire peloter par Maugis? Oh ! qu'est-ce que j'ai dit? se reprend-elle, la main hypocritement à plat sur la bouche, comme pour renfoncer la phrase imprudente...

— Vous croyez?... Vous croyez qu'elle... qu'il lui fait ce que vous dites?

(Ma voix a tremblé, Claudine ne m'apprendra rien. Sotte que je suis ! Elle secoue les épaules et tourne sur un piedj :

— Ah ! bien î si vous écoutez tout ce que je dis!... Marthe est comme un tas de femmes que je connais, ça l'amuse qu'on la viole un peu devant tout le monde. En lête à tète, c'est autre chose. Allez, elles n'en sont [)as plus malhonnêtes pour ça.

Un si beau raisonnement ne me convainc

190 CLAUDINE S'KN VA

pas. « Devant tout le monde » c'est déjà trop...

Je marche pensivement à côté de Claudine. Nous croisons des Anglaises — encore ! — et des Américaines, en dentelle et en soie, dès dix heures du matin. On regarde beaucoup ma compagne. Elle s'en aperçoit et rend coup d'œil pour coup d'oMl avec un apl«)nil) indifférent. Une seule fois, elle se retourne vivement, cl me tire par la manche :

— La jolie femme! Vous avez vu? cette blonde, avec des yeux couleur café brûlé?

— Non, je n'ai pas fait attention.

— Petite gourde, vaî Où allons-nous?

— Je n'allais nulle part. Je voulais voir un peu la ville.

— La ville? pas la peine. C'est rien que des cartes postales, et le reste en hôtels. Venez, je sais un joli jardin : on se mettra assis par terre...

Sans force devant sa volonté turbulente, je mesure mon pas sur son pas vif et long. Nous

suivons une laide rue, nous dépassons le Schwarzes Ross, puis une grande place déserte, provinciale, agréable et triste, lilleuls et statues...

— Qu'est-ce que c'est, cette place, Claudine?

— Ça ? je ne sais pas. La place de la Margrave. Quand je ne suis pas sûre, je baptise toujours : de la Margrave. Venez, Annie, nous arrivons.

Une petite porte, au coin de la grande place, ouvre un jardin fleuri et bien ordonné, bientôt élargi en parc, un parc un peu négligé, qui pourrait aboutir à quelque château engourdi et frais d'une province de France...

— Ce parc, c'est... ?

— Le parc de la Margrave ! affirme Claudine avec aplomb. Et voici encore un banc de la Margrave, un soldat de la Margrave, une nounou de la Margrave... C'est vert, i)as?ça repose. On croirait Montigny... en beaucoup moins bien.

Nous nous asseyons côte à côle sur la [)ierre adoucie d'un vieux banc.

— Vous aimez votre Mon tign y? un beau pays?

Les yeux jaunes de Claudine s'allument, puis se noient, elle tend les bras d'un geste d'enfant...

— Un beau pays? J'y suis lieureuse comme une plante dans la baie, comme un lézard sur son mur, comme... je ne sais pas, moi. Il y a des jours où je ne rentre pas entre le matin et la nuit... où nous ne rentrons pas, corriget-elle. J'ai appris à Renaud à connaître combien ce j)ays est beau. 11 me suit.

Sa tendresse vibrante pour son mari me jette, une fois de plus, dans une mélancolie tout près des pleurs :

— Il vous suit... oui, toujours!

— Mais je le suis aussi, fait Claudine, sur- })rise. Voilà, nous nous suivons... sans nous ressembler.

Je penclie la léte, je gratte le sable du bout de mon en-cas :

— Comme vous vous aimez î

— Oui, répond-elle simplement. C'est comme une maladie.

CLACDINE SEX VA 199

Elle rêve im moment, puis ramène ses yeux vers moi.

— Et vous? interroge-t-elle brusquement.

(Je tressaille) :

— Et moi... quoi?

— Vous ne Taimez pas, votre mari?

— Alain? Mais si, naturellement...

Je me recule, mal h Taise. Claudine se rapproche, impétueuse :

— Ah? a naturellement? » Ben, si vous Taimez naturellement, je sais ce que ça veut dire! D'ailleurs...

Je voudrais Tarrêter, mais j'arrêterais plus facilement une ponette emballée !

— D'ailleurs, je vous ai vus souvent ensemble. Il a l'air d'un bâton, et vous d'un mouchoir mouillé. C'est un maladroit, un nigaud, un brutal...

(Je me gare du geste comme devant un poing levé...)

— ... Oui, un brutal! on lui a donné une femme, à ce rouquin-là, mais pas avec la manière de s'en servir, ra sautei-ait aux veux

d'un enfant de sept mois î « Annie, on ne fait pas ci... ce n'est pas l'usage. Annie, on ne fait pas ça... » Moi, à la troisième fois, je lui aurais répondu : « Et si je vous fais cocu, ça sera- 1- y la mode? »

J'éclate, à la fois, de rire et de larmes, lanl elle a lîincé le mot avec une furie comique. La singulière créature ! Elle s'est enflammée au point d'enlever son chapeau, et secoue ses cheveux courts pour se rafraîchir.

Je ne sais comment me reprendre. J'ai encore envie de pleurer, el plus du tout envie de rire. Claudine se tourne vers moi, avec une figure sévère qui la fait ressembler à sa chatte :

— 11 n'y a pas de quoi rire! Il n'y a pas non [>lus de quoi pleurer! Vous èles une petite gnolle, un joli chilîon, une loque de soie, el vous n'avez pas d'excuse, puisque vous n'aime/, pas votre mari.

— Je n'aime pas mon...

— Xon, vous n'aimez j)crs()nne!

Son expression change. Elle se fait plus sérieuse :

— Car vous n'avez pas d'amant. Un amour, même défendu, vous eût fait fleurir, branche souple et sans fleurs, vous eût embrasée, gracieux sarment d'hiver dont la sève dort encore en terre. Votre mari ! mais si vous l'aviez aimé, au beau sens du mot, aimé comme j'aime! dit-elle — ses mains fines ramenées sur la poitrine avec une force et un orgueil extraordinaires — vous l'auriez suivi sur la terre et sur la mer, sous les cou[)s et les caresses, vous l'auriez suivi comme son ombre et comme son amel.. Quand on aime dune certaine manière, reprend-elle plus bas, les trahisons elles-mêmes deviennent sans importance...

J'écoute, tendue vers elle, vers sa voix révélatrice de petite prophétesse, j'écoule avec une désolation passionnée, les yeux sur les siens qui regardent loin. Elle s'apaise et sourit comme si elle m'apercevait seulement.

— Annie, il y a dans les champs, chez nous, une graminéc fragile qui vous ressemble, à tige mince, avec une lourde chevehire de

graines qui la courbe toute. Elle a un joli nom que je vous donne quand je pense à vous : « la mélique penchée ». Klle tremble au vent, elle a peur; elle ne se redresse que lorsque ses grains sont vides...

(Son bras affectueux entoure mon cou.)

— Mélique penchée, que vous êtes charmante, et quel dommage I Je n'ai pas vu de femme, depuis... depuis longtemps, qui vous valut. Hegardez-moi, fleurs de chicorée, yeux plus cillés qu'une source dans l'herbe noire, Annie à l'odeur de rose...

Toute brisée de chagrin, toute amollie de tendresse, j'appuie ma tète à son épaule, je lève vers elle mes cils encore mouillés. Elle penche son visage et m'éblouit de ses yeux fauves, si dominateurs soudain que je ferme les miens, accablée...

Mais le bias affectueux se dérobe, me laisse chancelante... Claudine a sauté sur ses pieds. Elle s'éliie (mi arc, frotte ses tempes d'une main rude...

— Trop fort ! murmure- l-elle. Lu peu

plus... Et moi qui ai tant promis à Renaud...

— Promis quoi?... demandé-je, encore égarée.

(Claudine rit à mon nez d'un drôle d'air, montrant ses dents courtes.)

— De ... de... d'être rentrée à onze heures, mon petit. Applettez, nous arriverons un peu juste.

Le premier acte de Parsifal^ qui vient de finir, nous rend au grand jour désenchantant. Pendant les trois journées qui ont suivi RheingolcL ces longs entr'actes, qui font la joie de Marthe et Léon, ont toujours coupé, de la manière la plus inopportune et la plus choquante, mon illusion ou mon ivresse. Quitter Brunnhilde abandonnée et menaçante, pour retrouver ma belle-sœur fanfreluchée, la tatillonnerie de Léon, la soif inextinguible de Maugis, la nuque décolorée de Valentine Chessenet, et les « Ach î » et les « Colossal! » et les « Sublime! » et le lot d'exclamations polyglottes prodiguées par tant de fanatiques sans discrétion, non, non!

— Je voudrais un théâtre pour moi toute seule, avoué-je à Maugis.

— Voui. répond-il, quittant une minute la

paille de son grog bouillanl, vaut mieux entendre ça que d'être cul-de-jalle. Vous êtes un type dans le genre de Louis de Bavière. Voyez où l'a conduit cette fantaisie malsaine : il est mort après avoir construit des résidences d'un style qui n'a de nom que dans la plus départementale pâtisserie ! Méditez sur ce triste résultat des mauvaises liabitudes solitaires.

Je sursaute î Je laisse là cet alcoolique, et refusant la trop grosse glace au citron que me tend Claudine, je vais m'adosser contre un pilier du péristyle, face au soleil bas. Les nuages rapides se hâtent vers l'est, et leur ombre est tout de suite froide. Sur Bayreutli, les fumées noires des usines se replient, lourdes, jusqu'à ce qu'un vent plus vigoureux les boive, d'un souflle.

Un groupe de Françaises, — corsets droits qui écrasent les hanches, jupes trop longues rejetées en arrière et plaquées en avant — parle haut et i)ointu, l'esprit très libre et loin de la musique souveraine, avec cette

agitation froide qui les fait charmantes une minute et agaçantes au bout d'un quart d'heure. Ce sont de jolies créatures. Même sans les entendre, on les devine d'une race faible et nerveuse, méprisantes et sans volonté durable, si différentes, par exemple, de cette Anglaise rousse et calme, qu'elles épluchent du haut en bas et qui les ignore, assise sur un degré du perron, montrant ses grands pieds mal chaussés avec une tranquillité pudique... A mon tour, elles me regardent et chuchotent.

La plus renseignée explique : « Je crois que c'est une jeune veuve, qui vient ici à chaque festival pour un ténor de la Maison... o Je souris à cette imagination agile et calomniatrice, et m'écarte vers Marthe qui, animée, blanche et mauve, appuyée à l'ombrelle haute, parade dans sa grâce la plus trianon, reconnaît des Parisiens, lance des bonjours, inventorie des chapeaux... VA toujours cet odieux Maugis qui frôle sa jupe î Je préfère rebrousser chemin vers Claudine.

208 CLAUDLXt: S'EN VA

Mais Claudine bavarde ferme — un énorme gâteau bourré de crème entre ses doigts dégantés — avec une étrange petite créature... Ce brun visage égyptien, où la bouche et les yeux semblent tracés de deux coups de pinceau parallèles, encadré de boucles rondes et dansantes comme celles d'une petite fille de 1828, mais... mais c'est M"*-' Polaire? Tout de même, Polaire à Bayrcuth, ceci passe l'invraisemblable I

Souples, bougeantes, au bord du front, dans la raie, un petit nœud de ruban — blanc pour Polaire, noir pour Claudine — les gens qui les contemplent avidement les déclarent pareilles. Je ne trouve pas : les cheveux de Claudine moutonnent moins sages, plus garçonniers; ses regards, qui n'évoquent pas l'Orient comme les yeux de Polaire, — ces admirables yeux de fellaliinc, — ses regards ont plus d'ombre, plusde défiance... et plus de servage. N'importe, elles se ressemblent. Passant derrière elles, Renaud caresse avec une tendresse amusée , vite , leurs deux toisons

courtes; puis, riant de mon regard stupéfait:

— Mais oui, x\nnie, parfaitement, c'est Polaire, notre petite Lily.

— Leur Tiger Lily, complète Maugis, qui nasille et mime un cake-walk avec d'extravagants déhanchements de minstrel, dont j'ai honte de rire :

She draws de niggers like a crowd of flies, She is ma sweetest one, ma baby Tiger Lily !

Me voilà bien renseignée !

Insensiblement, je me suis trop approchée des deux amies, curieuse... Claudine m'a vue. Un geste impérieux m'appelle. Très embarrassée de moi-même, je me trouve devant cette petite actrice qui me legarde à peine, tout occupée à se tenir sur un pied, à jeter en arrière ses cheveux bruns aux reflets fauves, à expliquer fiévreusement je ne sais quoi, avec une voix de gorge prenante et pinçante :

— Vous comprenez, Claudine, si je veux faire du théâtre sérieux, il faut que je con-

naisse tout le théàlre sérieux d'avant moi. Alors, je suis venue à Béreulh pour m'instruire.

— C'était votre devoir, approuve fermement Claudine dont les yeux havane expriment la jubilation.

— On m'a logée tout au bout de la ville, au diable, là-bas, à la Cabane Bambou...

( « A la Cabane Bambou ! » Quel singulier nom d'hôtel! Claudine voit mon ahurissement, et me renseigne, avec une bonté angélique) :

— C'est le bambou de la Margrave.

— Ça ne fait rien, continue Polaire, je ne regrette pas mon voyage, quoique!... vous savez, chez Madame Marchand, c'était autrement monté qu'ici, et puis, leur ^^'agner, y a pas de quoi se taper le derrière par terre! .. Tant qu'à sa musique, je m'en bats l'œil et le flanc droit, de hi patrouille!

— ... Comme s'exprime Annie, glisse Claudine en me regardant.

— Ail? Madame dit ca aussi? Knchantée de

la rencontre... Qu'est-ce que je disais donc? Ah! oui. Moi, ça fait déjà deux fois que je viens à Parsifal, pour m'assurer qu'il y a du sale monde partout. Vous avez vu, Kundry, ce bandeau qu'elle a autour du front, et puis les fleurs, et puis le voile qui pend? Eh bien, c'est juste la coiffure que Landolf m'avait inventée pour le Wintergarten de Berlin, Tannée que je me suis tant barbée à chanter le « petit Cohn! »

Polaire triomphe et souffle un instant, oscillante sur ses talons hauts, sur sa taille anormale qu'elle pourrait ceindre d'un faux col.

— Vous devriez réclamer, conseille Claudine avec chaleur.

Polaire tressaille comme un faon et repart :

— Jamais, c'est au-dessous de moi... (ses beaux yeux s'assombrissent). Moi, je ne suis pas une femme comme les autres. Et puis quoi? Réclamer à ces Boches? oh! là là... ousqu'est ma brosse à reluire? Et puis, je n'en finirais pas. Encore dans leur Parsjfal^

tenez, au trois, quand le bouffi trompe dans Teau et que le gonze poilu est en train de Tarroser. eh bien, la pose du type, les mains jointes à plat et le corps de trois-quarls c'est mon geste de la C/ianson des Birbes, qu'il m'a chipé. On peut le dire, que je soutVreî Et tout mon coté, Cdaudine. droit, de corset, que les baleines sont cassées î

J'étudie son séduisant visage, d'une mobilité cinématographique, qui exprime tour à tour Texallation, la révolte, une férocité nègre, une mélancolie énigma tique, ombres qu'éparpille un rire brusque et secoué, tandis que Polaire lève son menton aigu comme un chien qui hurle à la lune. l\iis elle nous plante là, sur un adieu enfantin et sérieux de petite tille bien élevée.

Je suis des yeux, un moment, sa démarche vive , son adresse à se fauliler entre les groupes, avec un tour de reins preste, des cassures de gestes qui font songer à celles de sa syntaxe, une inclinaison de bète savante marchant sur ses pattes de derrière...

— Quarante-deux de taille I songe Claudine. C'est une pointure de soulier, non pas de ceinture.

— Mon enfant?

— Elle vous ressemble, n'est-ce pas?

— Plus encore que vous ne croyez!

— Connment?

— Hé oui, depuis queje l'ai vue au théâtre, je me vois en elle; ses rires énervés, ses pieds dansants, son insolence écolière sont de Claudine à Montigny, et j'envie sur elle mon enfance déjà lointaine.

— Lointaine, oh, Claudine!

(Elle n'écoute pas ma protestation sincère, elle parle pour elle-même, sans plus songer à moi):

— C'est bien ainsi que je sautai à la figure maquillée de mon cousin Marcel... Ce regard de Polaire, levé et buveur, ne Feus-je pas vers mon cher et indulgent mari?... Ne m'offrisje pas de cette sorte, petite poupée raidie d'amour, les bras écartés, au Renaud qui ne

voulait pas me prendre?... Hé bien quoi, me voilà toute envornée, ma pure parole! Qu'estce que vous me demandiez, ma jolie?

— Je vous demandais... si ça ne vous fait rien de parler avec M"^ Polaire en public.

— Non, pourquoi?

— Parce que... je vous dis cela en amie tout à fait... je sais que vos relations avec elle ont fait un peu jaser cet biver.

— Un peu, vous êtes modérée, Annie!

Qu'est-ce que vous voulez, ma pauvre gobette, ces dames ont raison. Polaire ne sait pas les usages du monde : elle n'a jamais qu'un amant à la fois...

— Annie?... Annie, je te parle î

— Oui, oui, j'entends ! dis-jeen sursaut.

— De quoi est-ce que je viens de te parler?

Sous l'œil inquisiteur de ma belle-sœur, je me trouble et je détourne la tête.

— Je ne sais pas, Marlbe.

Elle hausse ses épaules, presque visibles en rose sous un corsage de dentelle blanche à emmanchures basses. Un corsage d'une indécence folle, — mais, puisqu'il est montant, Marthe se montre ainsi dans la rue, très à Taise, calme sous le regard des hommes. Elle me gêne.

Armée d'un vaporisateur, elle parfume à l'excès sa chevelure d'un rouge-rose, l^es beaux cheveux, vivants et indociles comme elle-même !

— Assez, Marthe, assez, tu sens trop bon.

— Jamais trop! Moi, d'abord, j'ai toujours peur qu'on dise que je sens la rousse! Maintenant que tu es descendue de ton nuage, je recommence : Nous dînons ce soir à Berlin, — au restaurant de Berlin, grande bête!... C'est Maugis qui nous rince.

— Encore!

Le mot est parti malgré moi, non sans que Marthe Tait croisé d'un regard aussi pointu qu'un coup de corne. Plus brave que moi, elle prend l'offensive :

— Quoi, « encore! » dirait-on pas que nous vivons aux crochets de Maugis? C'est son tour, nous l'avons invité avant-hier.

— Et hier soir?

— Hier soir? c'est autre chose; il voulait nous montrer Sammet, gargote historique.

D'ailleurs, ce n'était pas mangeable, dans celte boîtc-là, de la viande dure et du poisson mou ; il nous devait bien un dédommagement.

— A vous, peut-être, mais pas à moi.

— C'est un homme bien élevé, il ne nous sépare pas.

— Bien élevé... j'aimerais autant que cette lois-ci il se montrât élevé... comme les autres jours.

Marthe peigne sa nuque à petits coups de lissoir rageurs.

— Charmant ! c'est de la bonne ironie. Décidément tu te formes. C'est la fréquentation de Claudine?

Elle a accentué sa phrase avec tant d'acidité que je frémis comme si elle m'eût effleurée du bout des ongles...

— J'ai moins à perdre à fréquenter Claudine, que toi avoir Maugis si souvent.

Elle se retourne sur moi, son chignon en casque la coifTe d'une flamme tordue.

— Des conseils? Tu as un rude culot! Oui, un rude culot de te mêler de me guider, de fouiner dans mes affaires!... J'ai un mari pour ça, tu sais? Et je m'étonne que tu oses trouver mauvais ce que Léon accej)te comme parfaitement correct!

— Je t'en prie, Marlhe...

— Assez, hein ? et que ça ne tarrive plus ! Monsieur Maugis est au fond, un ami très dévoué.

— Marlhe, je te supplie de ne pas continuer. Injurie-moi si tu veux, mais ne pose pas « Monsieur Maugis » en ami parfailement dévoué etcorrecl, ni Léon en mari-îirhiho.... c'est me croire par trop niaise 1 . . .

Elle ne s'attendait pas à cette conclusion. Elle relient son souffle précipité. Elle lutte un long instant contre elle-même, silencieusement, durement, et se maîtrise enfin avec une puissance qui me prouve la fréquence de telles crises.

— Allons, allons, Annie... n'abuse pas de moi. Tu sais quelle soupe au lail je fais, el je crois que lu me taquines exprès...

Elle sourit, les coins de sa boucln^ encore tremblants :

— Tu viens dîner avec nous, n'csl-ce pas ?

J'hésite encore. Elle me prend la laille,

GLALDIXE S EX VA 219

adroite et caressante comme lorsqu'elle voulait dérider Alain :

— Tu dois cela à ma réputation. Songe donc, on .pourra croire, en nous voyant tous quatre, que c'est à toi que Maugis fait la

cour !

Nous revoilà bonnes amies, mais je sens notre amitié qui craque comme une gelée blanche au soleil. Je suis très fatiguée. Celte petite scène a décidé la grande migraine, suspendue et menaçante depuis hier, à s'abattre sur ma pauvre tête. N'importe, je ne me sens pas mécontente. Il y a un mois seulement, je n'aurais pas eu le courage de dire à Marthe la moitié de ce que je pensais...

La voiture nous emporte vers le Vaisseau Fantôme sans que j'ouvre la bouche, abêtie et le doigt sur la tempe. Léon s'apitoie :

— Migraine, Annie?

— Migraine, hélas.

Il hoclie la tète et me considère de ses doux yeux d'animal. Moi aussi, depuis ([uel-

220 CLAUDINE Sl-.\ VA

que temps, j'ai grande pitié de lui. Si Marthe j)orte les culottes, il pourrait bien, lui, porter... Claudine dirait le mot tout à trac. Ma belle-sœur, paisible à ma droite, s'enfarine les joues pour lutter contre la chaleur.

— Nous ne verrons pas Maugis, là-liaiil. reprend mon beau-frère, il garde la chambre.

— Ah: tail Marlhe indillerente.

(Sa Icvre s'est crispée comme pour retenir un sourire. ]*ourquoi?i

— Il est malade ?demandé-je. Peul-(Mre un \)vn li'op de grogs hier soir?

— Xon. .Mais il traite le Vaisseau-Fantôme de « cochonnerie sentf/mentale, de raclure italo-allemande » et tous les interprètes de « pieds mal lavés ». Je vous prie de croire. Annit\ que je ra])porte là ses paroles expresses, il ajoute, d'ailleurs, que la seule pensée du pécheur Daland. i)ère de Senta, lui donne grand mal au venli'c.

— C/csl un genre de critique un peu i>articuliei', dis-je sans aménité.

Marthe regarde ailleurs et ne semble pas

désireuse de poursuivre la conversation. A notre gauche, les landaus vides redescendent au grand trot, dans un flot de poussière, et nous montons presque au pas, engrenés dans la file... Ce théâtre de hriques (c'est vrai, Claudine a raison, il ressemble à un gazomètre), la foule claire qui l'entoure, la haie d'indigènes bêtement ricaneurs, tout ce décor, vu quatre fois seulement, mais invariable, j'éprouve, à le retrouver, l'impatience presque physique qui me saisissait certains jours, à Paris, en regardant de ma chambre l'horizon court et intolérablement connu. Mais, dans ce temps-là, j'avais des nerfs moins exigeants, un maître attentif à m'anémier, la pensée craintive et les yeux bas.

Je n'avouerai qu'à moi-même, à ces feuillets inutiles, mon désenchantement de Bayreuth. 11 n'y a pas assez loin d'un entr'acte de Parsifal à un thé parisien, à un cinq heures chez ma belle-sœur Marthe, ou chez cette abominable Yalentine Chessenet. Les mêmes ragots, la môme fougue de potins et de médi-

222 clalulnl: s i:n va

sance, voire de calomnie; le même papolage, qui s'amuse de toilettes . de compositeurs avancés, de gourmandise et d'indécence.

De nouveau, j'asi)ire àm'en aller. A Arriège, je regardais la faille de lumière entre deux cimes; ici, j'accompagne d un regard perdu la fui le des fumées vers l'est... Où tuirai-je le trop j)areil. le trop connu, le médiocre, le méchant .M*eut-èti"e aurais-je dii, comme le disait Claudine, accompagner Alain, malgré lui? Mais non, car j'eusse retrouvé avec lui, en lui, tout ce que je fuis à présent... Hélas ! la migraineest une triste et lucide conseillère, et je l'écoute plus que je ne fais le Hollandais vohfiii... L'éther, l'oubli, l'évanouissement frais... cela seul matlire... Un mark, dans la main du vieil <> ouvreur », achète ma liberté, autorise ma fuite silencieuse... << ('/est une dame malade... »

Je cours, je monte en voiture, je sui> dans ma chambre où Toby dort tendrement sur mes pantoufles, et s'écrie de tendresse en me revovant si tôt. Il m'aime, luil... Moi aussi,

CLACDIXE S'EN VA 223

je maime. Je me regarde mieux, à présent. Isolée de cet homme blanc dont la peau brillante me faisait si noire, je me trouve plus jolie, et toute pareille, ainsi que l'a dit Marthe, à une jarre élancée de grès fin, où trempent et fleurissent deux corolles bleues de chicorée sauvage. Claudine parlait ainsi comme on songe tout haut... « Fleurs bleues, regardez-moi, yeux plus cillés qu'une source dans l'herbe noire... » mais son bras ami s'est dérobé...

Enfin, enfin, quasi dévêtue, à plat ventre sur le lit fermé, et le divin flacon sous met narines... Tout de suite, l'envolement, la piqûre fraîche de gouttelettes d'eau imaginaires sur toute ma peau; puis le bras du méchant forgeron qui se ralentit... Mais je veille à présent, du fond de ma demi-ivresse, je ne veux pas le sommeil, la syncope dont on sort écœurée, je ne veux du petit génie del'éther, rusé consolateur au sourire équivoque et doux, que le battement d'ailes en éventail, que l'escarpolette émouvante qui me balance

avec mon lit... Car un autre démon attend, et déjà il m'enserre, consentante, un démon fait à mon image, qui a des mains multi[)les dont Tune me caresse jusqu'au martyre, cependant qu'une autre feuillette devant moi un livre fou où sont peints des passants rapides qui me possèdent... Ils ont la figure de Claudine, les yeux nonchalants de Renaud, d'un bleu-noir si poignant, le corps éclatant de Marthe gémissante sous la douche, — la forme, enfin, de ce garçon blanc et roux qui incarna mon premier rêve, le garçon de treize ans, nu sous le maillot de laine. Kt j'entends leur souffie précipité , qui semble exhalé de ma gorge plaintive...

L'aboiement rageur et bref du petit chien m'éveille, honteuse, ghacée ; je tâtonne pour trouver ma montre. l>ah ! ils ne me cliercherontguère là-haut, prèsdu « ga/omètre »... Us s'occupent de tant de choses, et si peu de moi... Mon égarement, mon sommeil brusque

de femme enivrée n'ont pas duré plus d'une heure. J'aurais cru bien plus! « Tais-toi, tais-toi donc, Toby, j'ai les oreilles si fragiles en ce moment... »

11 se tait à regret, pose son nez carré sur ses paltes, et gonfle ses bajoues trop longues en aboyant encore à l'intérieur. Bon petit gardien, petit ami noir,je t'emmènerai partout... 11 écoute, j'écoute aussi; une porte se referme dans la chambre voisine, celle de Marthe. La toute prévenante ^P*" Meider sans doute, qui vient « rancher », ouvrir les petites boites d'argent, étirer les journaux illustrés de Paris, jetés en boule dans la corbeille.

(Hier, en traversant le vestibule, j'ai surpris dans la cuisine quatre petites Meider, en tabliers à bretelles, qui lissaient d'une main soigneuse et sale une Vie en Rose chiffonnée. Elles y apprendront le français, les quatre petites Meider, et autre chose aussi.)

Non, ce n'est pas M"^*^ Meider. On [)arle français... Mais c'est Marthe! Marthe ([ui vient prendre de mes nouvelles : je n'atten-

dais pas d'elle une sollicitude si dévouée. iMarthe et une voix d'iiomme. Léon? non.

A demi rhabillée, assise sur mon lit les jambes pendantes, je tâche d'entendre, sans y parvenir. L'éther bourdonne encore, d'une aile alcnlie, dans mes oreilles...

Mon chignon tombe. Une épingle d'écaillé glisse sur ma nuque, fi'oide et douce comme un ])elit serpent. A quoi ressemblé-je, avec ce corsage ouvert, ces jupes remontées qui laissent voir ma peau sombre, ces pieds tout chaussés?... La glace verdàtre réfléchit mon image en désordre, bouche pâlie, yeux d'eau lVoi(l(^ lires vers les tempes, cernés d'un mauve meurtri... Au lieu de détourner la tête, je m'envoie un sourire de fatigue acceptée, un sourire déjeune mariée molestée et reconnaissante... Mais qui donc parle dans la chambre de Marlhe?

Ce murmure qui ne cesse pas, ponctué d'un rire tranchant ou d'une exchimalion de ma belle-sœur... Lue étrange conversation à coup sûr.

Soudain, un cri! Une voix d'homme profère un juron, puis la voix de Marthe irritée : <( Tu ne pouvais pas caler ton pied? Un peu plus, je me blessais ! »

Bouleversée, je referme ma chemisette avec des mains qui tremblent, j'abats mes jupes comme si Ton m'avait surprise. Mes doigts maladroits enfoncent dans mes cheveux, dix fois, la même fourche inutile... Qui donc est là derrière, mon Dieu! Marthe dit toujours « vous » à son mari.

Plus rieu. Que faire? Si Y homme avait fait du mal à Marthe? Ah! je voudrais, je voudrais qu'il ne lui eût fait que du mal, que ce fût un voleur, un rôdeur armé d'un couteau — tant je devine des choses plus laides qu'un crime, derrière cette porte ! Je veux voir, je veux savoir...

J'ai saisi le loquet. J'ouvre, je pousse le battant de toutes mes forces, un bras devant le visage comme si je craignais un coup...

J'aperçois, sans comprendre tout de suite, le dos laiteux de Marthe, ses épaules rondes

jaillies de la chemise. Je vois aussi ses petits pieds vernis, qui pointent à droite et à gauche, écartés comme ceux d'un homme qui monte sans étriers... Elle est. elle est... assise sur les genoux de Maugis, de Maugis, rouge, affalé sur une chaise, et tout hahillé, je crois... Marthe crie, bondit, saute à terre et démasque le désordre de l'affreux individu. Une espèce de plainte — sanglot? nausée? — m'échappe ; et je détourne les yeux sur ma belle-sœur.

Campée, debout devant moi, en pantalon de linon à jambes larges et juponnées, elle évoque irrésistiblement, sous son chignon roux qui oscille, l'idée d'une clownesse débraillée de mi-carême. Mais quelle tragique clownesse, plus pfde que la farine traditionnelle, les yeux agrandis et meurtriers I... Je reste là sans pouvoir parler.

La voix de Maugis s'élève, ignoblement gouailleuse :

— Dis donc, Marthe, maintenant que la mome nous a zieutés, si qu'on finirait

celte petite fête... Qu'est-ce qu'on risque?

D'un coup de tête bref, elle lui indique la

porte, puis marche sur moi et me pousse

dans ma chambre, si brutale que je chancelle.

— Qu'est-ce que tu fais là? Tu nous as suivis ?

— Ah ! Dieu non I

— Tu mens !

(Je me redresse, j'ose la regarder mieux).

— Non, je ne mens pas. J'avais la migraine, je suis rentrée, j'ai donné quelque chose à l'homme de la porte pour qu'il me laisse passer, je...

Marthe rit, comme si elle avait le hoquet, sans ouvrir la bouche.

— Ah! tu le pratiques aussi, le mark à l'homme de la porte? Tu es mûre pour le grand coup, Alain n'a qu'à bien se tenir... J'admets ta migraine, mais qu'est-ce que tu venais fiche dans ma chambre ? Penses-tu que j'allais t'inviler en voyeuse?

Comme c'est brave, une femme ! Celle-ci a retrouvé son élément, sa crànerie de pélro-

leiise sur la barricade. Les poings à la laille, elle braverait une armée, avec la même pâleur, les mêmes yeux insoutenables...

— Parleras-tu? Qu'est-ce que lu allends pour aller raconter à Léon qu'il est cocu?

(Je rougis à cause du mol, et à cause du soupçon).

— Je n'irai pas, Marthe. ïu le sais bieu. Elle me regarde un moment, les sourcils

liauls :

— De la grandeur d'àme? Non. Ça ne preud pas. Un truc, plulùl, pour me tenir en main, pendant le reste de ma vie? Kcnlrc ca. J'iiais plulùl lui dire moi-même, à l'autre idioi:

Je fais un geste d'impatience lasseï :

— Tu ne me comprends pas. Ce n'est pas seulement le... la... chose elle-même qui me... qui me choque, c'est l'individu que tu as choisi... oh î Marthe, cet homme qui sent le bar. qui le traite comme une femme à loul le monde, cet homme loul habillé, comme ça...

Blessée, elle se mord la lèvre. Puis elle

CLAUDLXE S EX VA 231

hausse les épaules, avec une triste amertume.

— Oui, oui. Tu es encore une de ces nigaudes pour qui l'adultère — un mot poncif qui te plaît, hein? — doit se cacher dans les fleurs, et s'ennoblir par la passion, la beauté des deux amants, leur oubli du monde... Ah î là, là. ma pauvre fille, garde tes illusions ! Moi. je garde mes embêtements... et mes goûts aussi. Cet individu, comme tu rappelles, possède, entre autres qualités, un portefeuille complaisant, un genre d'esprit crapuleux qui me convient assez, et le tact d'ignorer la jalousie. 11 sent le bar? C'est possible; j'aime encore mieux cette odeur-là que celle de Léon qui sent le veau froid.

Comme fatiguée tout à coup, elle se laisse tomber sur une chaise :

— Tout le monde n'a pas la chance de coucher avec Alain, ma chère amie. C'est en somme un privilège réservé à un petit nombre de personnes... que j'envie modérément.

(Qu'est-ce qu'elle va dire? Elle me jette un méchant sourire avant d'ajouter; :

— D'ailleurs, sans vouloir lui faire de torl, ça doit être un fichu amant que mon délicieux frère. « Toc-toc, ça y est... Jusqu'au revoir, chère Madame. » Hein?

Les larmes aux yeux, je détourne la tête. Marthe agrafe rapidement sa robe, épingle son chapeau, et continue de parler, sèche et fiévreuse :

— ... Aussi, je ne comi)rends pas que Yalentine Chessenet s'en soit loquée si longtemps, elle qui se connaît en hommes...

C'est bien ce nom que je pressentais. Mais, moi aussi, je suis brave à ma manière; sans bouger, j'attends la fin.

Ma belle-sœur met ses gants, saisit son ombrelle, ouvre la poiie :

— Dix-huit mois, ma chère, dix-huit mois de correspondance et d'entrevues régulières. Deux fois par semaine, c'était réglé comme une leçon de piano.

Je caresse le pelit bull, d'une main loulc froide, l'air indilï'érent. Marthe baisse hi voilette de son chapeau couvcit de roses, lèche

sur ses lèvres le superflu de pommade-raisin, et me guette dans la glace. Ah î Elle ne verra rien !

— Il y a longtemps, Marlhe? J'en ai bien entendu parler, mais jamais d'une façon très précise.

— Longtemps? Oui, assez longtemps. C'est rompu depuis la dernière Xoël... dit-on. Huit mois, bientôt, c'est de l'histoire ancienne. Adieu, grande àme !

Elle claque la porte. Elle se dit à coup sûr : — « J'ai bien riposté. Un beau coup! Qu'Annie parle à présent si elle veut. Je me suis vengée d'avance. » Elle ne sait pas qu'en pensant tuer quelqu'un, elle frappait sur un vêtement vide.

L'abattement, la courbature, — la honte et la brûlure de ce que j'ai vu, — l'incertitude où je suis de ce qu'il faut décider, — tout cela s'emmêle et me fatigue à l'extrême. Du moins, je sens clairement l'impossibilité de revoir Marthe tous es jours, à toute heure,

234 CLALDLNE S EN VA

sans revoir, à côté de sa grâce insolente, l'odieuse face de ce gros homme violacé, presque tout vêtu, et qui n'a pas eu pour, qui ne s'est pas irrité, qui ne s'est pas arrêté... Cette image encore me répugne moins que la dégoûtante certitude qui s'impose à mon esprit : assurément, Maugis, à mon irruption dans la chambre, ne ressenlll point de déplaisir, au contraire... L'horreur I riioi'reuri Est-ce cela, l'adultère, et faut-il croire que ce qu'ils faisaient ressemble à l'amour? La caresse monotone et brève d'Alain me salissait moins que ceci, et, Dieu merci, si je devais choisir... Mais je ne veux pas choisir.

Je ne veux pas non ])lus rester ici. Je n'entendrai pas Tris/((/i. je ne verrai ])lus Claudine... Adieu, Claudine, qui vous dérobez! Car, depuis l'heure agitée où elle devina une grande part de mon angoisse, Theure trouble où je me sentis si près de l'aimer, Claudine fuit les occasions de me parlei' seule à seule, et me sourit i\o loin ('(Miuik^ à un pays regretté.

Allons, cherchons nne autre route ! La saison s'avance. Pour la première fois, je songe que bientôt Alain s'embarquera sur le bateau du retour, et je Fimagine, enfantinement, chargé de gros sacs d'or, de For rouge comme ses cheveux...

Une phrase de sa dernière lettre me revient en mémoire : « J'ai constaté, ma chère Annie, que le type de certaines femmes de ce pays se rapproche du vôtre. Les plus agréables ont, comme vous, de lourds et longs cheveux noirs, les cils beaux et fournis, le teint brun, uni, et ce même goût de Foisiveté et de la songerie vaine. Mais ce climat-ci explique et excuse leurs penchants. Peut-être que de vivre ici eut changé bien des choses entre nous... »

Quoi ! cet esprit net et positif s'embrumerait aussi? Confusément, il penserait à corriger, à modifier notre... notre « emploi-dutemps »? De grâce, assez de changements, assez de surprises, de déceptions! Je suis lasse, avant de recommencer ma vie. Un coin propre, silencieux, des visages nouveaux der-

236 CLALDIXE S'IlN VA

rière lesquels j'ignore loiit, — je ne demande rien, rien de plus !

Péniblement je me lève, à la recherche de ma femme de chambre... Dans la cuisine, entourée des quatre peliles Meider extasiées, elle leur chante, d'une forte voix de baryton :

Je vous aimeu... d'à... mour...

Jeu lève nui... t'et... jour...

— Léonie, c'est pour mes bagages, je pars tout à l'heure.

Elle me suit sans répondre, ébahie. Les petites Meider ne connaîtront jamais la tin de la valse française...

Revèche, elle plonge dans ma malle.

— Est-ce que je dois faire la malle de M'"^ Léon aussi ?

— Non, non, je pars seule, avec vous et Toby. (Et j'ajoute, embarrassée) : « .l'ai reçu une dépêche. »

Le dos de Léonie n'en croit pas un mot.

— Vous vous feie/ conduire à la iiare avec

les colis, dès que vous serez prêle. Je vous rejoindrai avec le chien.

J'ai si peur qu'ils ne rentrent! Je consulte ma montre à chaque instant. Bénis soient, pour un jour, ces spectacles interminables î Ils assurent ma fuite.

J'ai payé ma note sans regarder, laissant un pourboire très fort (je ne connais pas les habitudes), qui fait sauter de joie les quatre petites filles en tabliers à bretelles. On n'est pas fier en Franconie !

Enfin, me voilà seule avec Toby colleté de cuir et de poil de blaireau pour le voyage. Sa petite figure noire suit mes mouvements, il comprend et il attend, sa laisse d'acier traînante sur le tapis. Encore un quart d'heure. Vite, à l'adresse de Marthe, un mot sous enveloppe : « Je pars pour Paris. Explique à Léon ce que tu voudras ».

J'ai le cœur serré, d'être si seule au monde... Je voudrais laisser un adieu phis tendre que cehii-h'i... mais à (iiii ?... je crois que j'ai trouvé :

238 r,LAL'DIXE S^EX VA

« Ma chère Claudine,

« Quelque chose crinatlendu me force à partir tout de suite. C/est un dé[)art très pénihle, très [)récipité. Mais n'aîle/ pas supposer un accident, survenu à Alain, ou à Marthe, ou à moi. Je pars parce que tout me pèse ici ; Bayrcuth n'est pas assez loin d'Arriège, ni Arriège assez loin de IVuis, où je rentre.

« Vous m'avez fait voir trop clairement que là où ne commande pas le grand îimour, il n'y a que médiocrité ou détresse. Je ne sais pas encore quel remède j'y trouverai ; je pai's pour changer, et pour attendre.

« Peut-être auriez-vous su me retenir, vous qui rayonnez la foi et la tendresse. Mais depuis le jardin île \\\ Margrave, vous ne semblez plus le vouloir. Sans doute nous avez raison. Il est juste (puî vous gardiez pour Renaud, (ouïe eiilière, la flainuie dont vous m'avez un iuslaiil (M-lairée.

(( Du moins, écrivez-moi une lettre, une seule lettre. Réconfortez-moi et dites-moi, même en mentant, que ma misère morale n'est pas sans recours. Car je songe au retour d'Alain, avec une si trouble appréhension, que l'espoir même ne m'y est plus clair.

« Adieu, conseillez-moi. Souffrez que j'appuie une minute, en pensée, ma tête à votre épaule, comme dans le jardin de la Margrave.

Annie. »

Onze heures du matin. L'arrivée. Le Paris sec et triste cFune (in dé té. L'estomac creux, le cœur malade, il me semble revenir de l'autre côté du monde, avec l'envie de me coucher là et de dormir. Laissant Léonie lutter contre la douane, je m'enfuis en (iacre vers la maison...

L'arrêt de ma voiture amène sur le seuil de l'hôtel le concierge sans livrée, en manches de chemise, et sa femme — ma cuisinière — dont les joues couperosées se marbrent de rouge et de blanc — le lis distraitement sur leurs plates ligures la surprise, l'embarras, une dignité froissée de serviteurs corrects envers qui on n'agit pas correctement...

— C'est Madame I... mais nous n'avons pas reçu la dépêche de Madame !...

— C'est que je n'en ai [)as envoyé.

— Ahl je disais aussi... Monsieur n'est pas avec Madame ?

— Apparemment non. Vous me ferez déjeuner aussitôt que possible. N'importe quoi, des œufs, une côtelette... Léonie me suit avec la malle.

Je monte lentement les degrés de l'escalier, suivie du concierge qui a endossé précipitamment une tunique verte aux boutons ternis... Je regarde, dépaysée, ce petit hôtel, qu'Alain a voulu acheter... Je n'y tenais pas. moi. Mais on ne m"a pas demandé mon avis... Je pensais pourtant (lu'au-dessousd'un certain prix, le petit hôtel est plus banal ol plus inconfortable qu'un appartement...

Que m'importe tout cela, à j)résent? Je me sens indifférente comme une voyageuse. On a posé des doigts sales sur la |)orte blanche de ma chambre à coucher... L'ampoule électrique du corridor est fêlée... I^oussée par l'habitude ancienne, j'ouvre ia bouche pour dire qu'on répare, (ju'on lave... l\iis, je me ravise cl me détourne.

Un peu de douceur, un peu de lâcheté me détendent, quand jouvremachambre blanche et jaune... Sur ce petit bureau laqué, où la poussière paraît peu, j'ai écrit les premières lignes de mon cahier... Dans ce grand lit plat, où mon corps creuse à peine son poids léger, j'ai rêvé migraine, crainte, résignation, ombre brève d'amour, volupté incomplète... Qu'y rêverai-je à présent, dépouillée de ma peur, de ma résignation, et de l'ombre même de l'amour? C'est une chose extraordinaire ([u'une créature aussi faible que moi, aussi penchante vers tout appui moral et physique, se trouve seule, on ne sait comment, sans en périr aussitôt comme un volubilis désenlacé. Peut-être qu'on ne finit pas ainsi... si vite... Machinalement, je viens me mirer au-dessus de la cheminée.

Sans étonnement, j'eusse vu apparaître dans la glace une Annie consumée, diminuée, les épaules plus étroites, la taille plus molle encore qu'avant l'été... Mon image me surprend, et je m'accoude à l'étudier do près.

244 CLAl DI.Ni: SEN VA

Les cheveux sombres, feutrés par une nuit en wagon, encadrent d'une marge brutale Fovale toujours mince d'une ligure brune. Mais ce pli de fatigue, aux coins des Jèvres, ne modifie pas seul la ligne de la bouche, une bouche plus ferme, moins implorante qu'autrefois... Les yeux, eux. regardent plus droit, portent, sans faiblir à tout instant, l'auvent soyeux des cils, a Fleurs de chicorée sauvage », mes yeux si clairs, mon unique beauté véritable, je ne pourrai plus vous regarder sans pensera Claudine qui. penchée sur eux, disait par taquinerie : « Annie, ou voit jusque de Tautre coté, tant ils sont clairs ». Hélas î c'était vrai. Clairs, comme un flacon vide. Attendrie par ce souvenir, vaguement enivrée par la nouveauté démon image. j'incline la tête, je pose mes lèvres sur ma main dégantée...

— Je dois t'y défaire la malle de Madame? Léonie, essouftlée, mesure d'un (imI hostile

cette chambre qu'il faudra a faire à fond »...

— .le ne sais j)as, Léonie... .rallends une

lettre... Xe sortez que les robes et les japons de soie, le reste ne presse pas...

— Bien, Madame. Voilà justement une lettre de Monsieur que le portier allait renvoyer en Allemagne.

D'une main brusque, je prends la lettre inattendue. Pour la lire seule, je m'en vais dans le cabinet d'Alain, où je pousse moimême les persiennes.

« Ma chère Annie,

« C'est un mari très fatigué qui vous écrit. Rassurez-vous; j'ai dit : fatigué, et non malade. Il a fallu batailler; je vous ai déjà informée des difficultés de convertir en argent ce qui était en taureaux, et vous les redirai de façon détaillée. Je suis tout au plaisir de m'en être tiré honorablement et d'en rapporter une belle somme. Vous me saurez gré, Annie, d'un voyage qui me permet d'augmenter le train de notre maison, et de vous offrir une fourrure de zibeline aussi belle que celle de

2i6 CLAi DINE S'EN VA

Madame... VOUS savez qui je veux dire?... ma sœur la nomme, trop librement : « la Ciiessenet ».

<v Le soleil esl pesant à celle heure, el j'en profite pour mettre à jour ma correspondance. Dans la cour de la maison, une lille est assise, qui coud ou fait semblant de coudre. Il y a vraiment une ressemblance assez sin«;ulière, el que j'ai remarquée tant de l'ois, entre sa silhouelte immobile, penchée, au chii;non noué sur la nuque, — et la votre, Annie. La fleur rouge est en plus ici, et le petit chàle jaune aussi. N'importe, cela m'occupe et fait dévier ma pensée vers vous, et vers mon retou r qui n'est plus qu'une affaire de jours... »

De jours ! C'est vrai, il y a longtemps déjà... De jours! Je finissais par croire qu'il ne reviendrait pas. il va revenir, il va (luiller la terre lointaine, la fille brune qui me ressemble et qu'il appelle peul-ôtre Annie, les nuits d'orage... Il va revenir et je n'ai pas encore décidé mon sort, pris courage contre moi-môme el conlre lui !

Sans ramasser la leltre glissée à terre, je songe en regardant autour de moi. Ce cabinet de travail, qui sert de fumoir, n'a pas gardé l'empreinte de son maître. Rien n'y traine, et rien n'y charme. La verdure déclouée pour l'été laisse un grand panneau de mur blanc, non tendu. Je suis bien mal ici, je ne resterai pas à Paris...

— Léonie !

Le bon gendarme accourt, une jupe pendue à chaque index.

-r- Léonie. je veux partir demain pour Casamène.

— Four Casamène ? Oh : ma foi. non.

— Comment, non ?

— Madame n'a pas écrit à la jardinière, la maison est fermée et pas nettoyée, les provisions pas faites. Et puis il me faudrait l)ien deux jours pour les choses qu'on a besoin ici, les jupes de toujours de Madame ont La doublure abîmée, la robe en linon blanc qu'on n'a pas trouvé de teinturier pour elle en Allemagne : le jupon qui va avec, sa don-

248 claidim: s'kn va

telle il laiil qu'on la remplace, et encore... Je ferme mes oreilles à deux mains, la syntaxe de Léonie m'impressionne.

— Assez, assez 1 Vous avez deux jours pour tout cela. Seulement, écrivez vous-même à la jardinière que... (j'hésite un moment...) que je n'amène que vous. Elle fera la cuisine.

— l)ien, Madame.

Léonie sort d'un pas diiine. Je l'aurai froissée une fois déplus. Il faut tant d'égards envers les subalternes I Tous les domestiques qui ont passé dans cette maison ont été de vraies sensitives, des sensitives grognon, qui ressentaient vivementles nuances de l'humeur d'aulrui et le laissaient paraître sur leurs visages, on l'absence d'Alain.

Je pars demain. Il est temps, ma patience s'use. Tout ce décor de ma vie conjugale me devient intolérable, même le salon Louis XV où j'attendais le vendredi, docile cl hnniliée, le coup de sonnette de la première visiteuse. J'exagère : en ce temps-là, (pii recule étran-

clai;l>+ne s'e.x va 249

gement, j'étais plus docile qu'liorriliée, et presque heureuse, d'un bonheur incolore, peureux. Errante aujourd'hui, démoralisée et pourtant plus têtue, enflammée parfois de mes caresses et de ma rêverie, mon sort estil meilleur? C'est un problème bien ardu pour une cervelle aussi fatiguée.

Je ne laisse guère de moi dans ce petit hôtel, étroit et haut comme une tour. Alain n'a pas voulu des meubles de grand'mère Lajarrisse, ils sont demeurés à Casamène. Quelques livres, deux ou trois portraits d'Annie — le reste appartient à mon mari. Je lui ai donné, il y a trois ans, ce petit bureau anglais, qu'il a gardé miséricordieusement dans son cabinet de travail. Qu'y a-t-il serré? Je lire, indiscrète, la poignée de cuivre du tiroir, qui résiste. Ln homme d'ordre ferme ses tiroirs en parlant pour un si long voyage. En regardant de plus près, je découvre, scellé minuscule, une petite bande de l)au(lruche gommée, à peu près invisible...

2"d0 CLAUDINE SEN VA

Pesle ! mon mari montre une confiance relative en son personnel. Mais une précaution aussi dissimulée vise-t-elle seulement le valet (le chambre?... Brusquement, la venimeuse ligure de Marllic m'apparait : (( l)i\-liuit mois, ma chèi*e, dix-huit mois de correspondance suivie, de rendez-vous réguliei's... »

J'aimerais assez connaître* le style de Valentine Chessenet. ^'on |)as, grand Dieu, qu'une jalousie pliysique m'étreigne, que la lièvre pousse ma main... C'est simplement, qu'au point où j'en suis venue, les scrupules me semblent un luxe ridicule.

... Les petites clefs de mon Irousscau échouent l'une après l'autre sur la serrure anglaise, (^ela m'ennuie de recourir à quelqu'un. Je cherche... Cette règle plate, en l'ei' poli, sur la table à écrire... Oui, en faisant levier sous le tiroir... Que c'est (hir ! J'ai chaud, et l'ongle de mon pouce est cassé, un petit ongle rose si soigné au bout de ma main brune... Oh! quel craquement! Si les (h)mestiques entraient, croyant à un accident?

J'écoute une minute, eiïrayée. Les cambrioleurs doivent mourir fréquemment de maladies de cœur...

Le bois de frêne clair a éclaté. Encore un peu de travail et le tablier du joli meuble, fendu, éventré, tombe, suivi d'une avalanclie de papiers.

Me voilà interdite comme une petite ilUe qui a renversé une boîte de dragées! Par où commencerai-je? Ce ne sera pas long; cbaque petite liasse, métbodiquement serrée d'un caoutcbouc, porte une suscription :

Voici Factures acquittées^ voici Tïlres de propriété, voici Pièces relatives au procès des terrains (quels terrains?) puis Reçus de Marthe (ah?) Lettres de Marthe, Lettres d'Annie (trois en tout), Lettres d'Andrée (mais quelle Andrée?) Lettres... Lettres... Lettres... ah I enfin : Lettres de Valent...

Je vais doucement tourner la clef de la porte, puis, assise sur le tapis, j'éparpille au creux de mes genoux la liasse assez copieuse.

« Mon rouquin d'amour... », « Mon petit

252 CLAUDINK S'EN VA

homme blanc » (elle aussi !; « Cher ami... », « Monsieur », <( Méchant gosse... », « Sale lâcheur. . . », « Ma cafetière en cuivre rouge. . . » Les appellations varient, certes, plus que le fond des lettres. L'idylle est complète, pourtant. On peut chronologiquement la suivre, depuis le petit bleu : « J'ai fait une galfe en me donnant si vite... » jusqu'au <( Je fei*ai tout pour te ravoir, j'ii'ai plulùl te cliei'chor che/ ta petite oie noire... >

En marge ou au verso de toutes les lettres, la raide ('crituro d'Alain a noté : « Heçu le... Hé|)ondu le... par léh'gramme fermé. » Je l'aurais reconnu à ce trait. Ah ! e//e peut bien l'appeler rouquin d'amour, ou mimi bhnic, ou théière... cafetière, je ne sais plus... c'est toujouis le même homme !

Qu'est-ce qu'il faut faire de tout cela, à présent? Lnvoyer le pacjuct de lettres sous pli cacheté, à l'ailressc d'Alain écrite de ma main?On procède ainsi dans les romans. Mais il croirait que je l'aime cikih-c. que je suis

CLAUDINE SEX VA 2o3

jalouse. Xon. Je laisse tous les papiers à terre, au pied du meuble cambriolé, avec la règle plate, et le trousseau de mes petites clés. Ce saccage met un réjouissant désordre dans la pièce sans àme. Emportons les Lettres d'Annie... Là, c'est fini... La figure d'Alain, quand il reviendra !

Une enveloppe bleue s'accote à ma tasse sur le plateau du petit déjeuner. Au timbre bavarois, moins qu'à l'écriture grasse et ronde, j'avais deviné la réponse de Claudine. Elle me répond vite ; elle a pitié... Son écriture lui ressemble, sensuelle, vive, droite, et d'où s'élancent des boucles courtes et uracieuses, des barres de T renflées, despotiques...

« Ma douce Annie,

« Je ne verrai donc plus, de longtemps, les yeux uniques que vous cacbez si souvent sous vos cils, comme un jardin derrière une grille, car il me semble que vous voilà partie ))our un grand voyage... Et (juelle idée avez-vous de me demander un itinéraire? Je ne suis ni

256 CLAUDL\E S'E.X VA

r Agence Cook, ni Paul Bourget. Enfin, nous verrons ça tout à Tlieure, je veux vous dire d\abord le plus pressé, qui est banal comme un fait divers.

(( Dans la journée qui suivit votre départ, je ne rencontrai pas le ménage Léon à Tristan. Yolre beau-frère, ce n'est rien, mais Marthe manquant les entr'actes de Tristan, les plus sensationnels après ceux de Parslfal! Nous rentrons du théâtre comme d'habitude, à pied, moi pendue au bras de mon cher grand, et nous songeons tous deux à faire un petit détour pour prendre des nouvelles de Marthe... Horreur I l'honnête maison Meider ouverte à tout venant, quatre petites filles en tabliers roses qui courent comme des rats, Marthe, enfin, dont j'entrevois le fanal rouge en racines droites et qui nous claque la porte au nez pour nous empêcher d'entrer... Renaud parlemente avec une bonne, écoute ce qu'elle gémit en bavarois ponctué de Yo! et m'emmène, si étonné, qu'il avait presque l'air bêle... J'exagère.

CLAL'DLXE SEN VA 257

(( Savez-vous quoi, Annie? Léon venait de s'empoisonner, comme une modiste plaquée! 11 avait bu du laudanum, et d'un tel cœur, qu'il s'était collé une indigestion monstre! Vous allez penser tout de suite que le suicide de Liane hantât ce cerveau éminemment parisien? Pas du tout. Au cours d'une scène vive, Marthe très énervée — la chronique ne dit pas pourquoi — avait traité son époux de a cocu » avec tant de fréquence et de conviction que le malheureux n'avait plus douté de ce qu'on appelle, en style de re|)orter, « l'étendue de son malheur )>.

(( Va \)0{\v étendue.

(( Le lendemain, je tente une reconnaissance, toute seule : Marthe me reçoit, épouse modèle, et me raconte la « fatale erreur », se lève dix fois pour courir auprès du cher malade... Maugis n'était pas là, parce qu'une dépêche urgente l'avait appelé à Béziers la veille au soir. C'est curieux tout de même, Annie, ce qu'on voit de départs urgents dans la colonie française de Bavreuth !...

« Rassurez-vous vite, enfant craintive, le suicidé va bien ; Marthe le soigne comme un cheval qui doit courir le Grand-Prix. Sous peu de jours, il sera en état de reprendre son travail, à raison de 80 lignes quotidiennes au lieu de 60, pour rattraper le temps perdu. Votrebelle-sœurest une femme très intelligente et qui comprend à merveille que la situation de femme mariée est de beaucoup supérieure à celle de la femme divorcée, ou à certains veuvages, même lucratifs.

a Vous voilà au courant. Parlons de vous. De vous , embarrassante petite créature, si lente à se connaître elle-même, si prompte, le jour venu, à s'enfuir, silencieuse et coitVée de noir, comme une hirondelle qui émigré.

« Vous partez, et votre fuite et votre lettre sont comme un reproche pour moi. Que je vous regrette, Annie à l'odeur de rose! Il ne faut pas m'en vouloir, .le ne suis qu'une pauvre bête amoureuse de la beauté, de la faiblesse, de la confiance, et j'ai bien du mal à comprendre que, lorsqu'une petite àme.

comme la vôtre, s'appuie sur la mienne, qu'une bouche entr'ouverte, comme la vôtre, défaille vers la mienne, je ne doive pas les embellir encore, l'une et l'autre, d'un baiser. Je ne le comprends pas très bien, vous dis-je, quoiqu'on me l'ait expliqué.

«• On a du, Annie, vous parler de moi, et d'une amie que j'aimai trop simplement, trop entièrement^ C'était une fille méchante et séduisante, cette Rézi, qui voulut mettre entre Renaud et moi sa grâce blonde et dévêtue, et se donner le littéraire plaisir de nous trahir tous les deux... A cause d'elle, j'ai promis à Renaud — et à Claudine aussi — d'oublier qu'il peut y avoir de jolies créatures faibles et tentantes, qu'un geste de moi pourrait enchanter et asservir...

« Vous partez, et je vous devine toute en désordre. J'espère, pour vous et pour lui, que votre mari ne va pas revenir tout de suite. Vous n'êtes encore ni assez clairvoyante, ni

' Voir Claudine en ménarje.

260 CLAL'DlMi: S I-X VA

assez résignée. Que vous uaimic/ pas, c'est un malheur, un malheur calme et gris, oui, Annie, un malheur ordinaire. Mais songez que vous pourriez aimer sans retour, aimer et être trompée... C'est le seul grand malheur, le malheur pour lequel on tue. on brûle, on anéantit... Et on a rudement raison ! Ainsi, moi, si jamais... l^irdonnez-moi. Annie, j'allais oublier qu'il s'agit ici uniquement de vous. Luc amoureuse a bien de la |>eine à cacher son égoïsme.

a Conseillez-moi ! » su|)pliez-vous. Comme c'est commode ! Je vous sens prête à diverses sottises, que vous accompliriez doucement, avec une mollesse entêtée, avec celte grâce de jeune tille qui donne tant d'incei'titude et de charme à tous vos g<^sl(^>. ^imuMise Annie.

« Je ne peux ponrlaul pas, bon sang! vous dire tout à trac : « On ne vil pas avec un homme ([u'on n'aime jtas, c'esl de la ciK-honnerie » bien que celte opinii)n ne dill'ère pas sensiblement de ma vraie pensée. Mais je

clai:dl\e s'ex va 261

puis, du moins, vous raconterce que j'ai fait :

« Munie d'un gros chagrin, et d'un petit bagage, je suis rentrée dans mon terrier natal. Pour y mourir? Pour y guérir? je n'en savais rien en partant. La divine solitude, les arbres apaisants, la nuit bleue et conseillère, la paix des animaux sauvages m'ont détournée d'un dessein irréparable, m'ont reconduite doucement au pays d'où je venais, — au bonheur...

'( Ma chère Annie, vous pouvez toujours essayer.

" Adieu. Ne m'écrivez pas, si ce n'est pour m'annoncerque le traitement opère. Car j'aurais trop de regret de n'en pouvoir connaître un autre.

'< Je baise, des cils au menton, tout votre visage qui a la forme fuselée et presque la nuance d'une aveline mûre. De si loin, les baisers perdent leur poison, et je puis poursuivre une minute, sans remords, notre rêve

du Jardin de la Margrave.

Claudine m'a trompée. Je suis injuste : elle s'est trompée. La « cure de campagne » n'est pas une panacée, et puis on guérit malaisément le malade qui n'a pas la foi.

Aux premières pages de ce journal (Toby, que je te prenne encore, l'œil saillant et l'oreille lîère, à le traîner par un coin, comme le cadavre d'un ennemi !) aux premières pages de ce journal sans fin ni commencement, perverti et timide, hésitant et révolté , et tout pareil à moi-même, je lis ces mots : « le fardeau de vivre seule... » Annie ignorante l Que pèse-t-il, ce fardeau-là, auprès de la chaîne que j'ai, quatre ans et sans repos, portée, et qu'il faudrait reprendre pour la vie? Mais je ne veux pas la reprendre. Ce

n'est pas que la liberté même se révèle si tentante, et je n'en veux pour preuve que ma fièvre à changer de place, Tamère sensibilité qui mire ma solitude à toutes ces solitudes du ciel, des champs, des Apres rochers gris, dont les coupures fraîches sont rouges... Mais choisir son mal... d'aucuns feraient de cela leur idéal de bonheur...

Hélas, oui! A peine arrivée, je veux repartir. Casamène est à moi. pourtant. Ah\is j'y ai trop vécu à côté d'Alain. Dans le bosquet romantique, sous le couvert de la <^ petite foret » — un taillis modeste que j'avais baptisé de ce nom démesuré — au fond du hangar sombre, où des outils empalés de rouille font songer à quelque chambre des tortures nurembergeoise, dans tous les recoins de ce domaine démodé, je retrouverais sans peine les marques et les dégradations de nos jeux d'autrefois. Près du ravin, un marronnier porte encore sur son écorce, en ceinture pleine d'ampoules, la li'ace cruelle dun fil

CrXUDINE S'EN VA 265

de fer dont l'enserra Alain, il y a... il y a peut-être douze ans. Là, mon sévère compagnon fut OEil-de-Serpent, chef d'une Iribu de Peaux-Rouges, et moi sa petite squaw domestiquée, attentive au feu de pommes de pin. Il s'amusait très fort, presque toujours sérieux et grondeur, d'une raideur qui faisait partie du jeu.

Il n'a jamais aimé Casamène. Mon futile grand'père décora ces quelques hectares d'un peu plus de pittoresque qu'il n'était nécessaire : un ravin, bien entendu sauvage, deux collines, une combe, une grotte, un point de vue, une grande allée pour la perspective, des arbustes exotiques, une voie empierrée pour les voitures, tortueuse assez pour que l'on croie parcourir des kilomètres sur ses terres... Tout cela, disait Alain, d'un lidicule achevé. C'est bien possible. J'y vois surtout, à présent, une poignante tristesse de jardin abandonné, et sous ce soleil blanc comme un soleil d'octobre, une fcrlilité funèbre de cimetière...

a Les arbres apaisants... I » Ah! Claudine, je sangloterais si je ne me sentais si elfarée, si pétriliée de solitude. Les pauvres arbres, ceux-ci, ne connaissent la paix, ni ne la donnent. Beau chêne tordu, géant aux pieds enchaînés, depuis combien d'années tends-tu vers le ciel les branchages tremblants comme des mains ? Quel eiïort vers la liberté l'a versé sous le vent, puis redressé en coudes pénibles? Tout autour de toi, tes enfants nains et diiïormes implorent déjà, liés par la terre, bafoués du vent cruel qui fi\tiguc leur croissance...

D'autres créatures prisonnières, comme ce bouleau argenté, se résignent. Ce lin mélè/e aussi, mais il pleure et défaille, noyé sous ses cheveux de soie, et j'entends, de ma fenêtre, son chant aigu sous les rafales... Oh 1 tristesse des plantes immobiles et tourmentées, se peut-il qu'en vous une Ame pliante et incertaine ait jamais puisé la paix et l'oubli î... Ce n'est pas là, Claudine, c'est en vous seule que brillait la force, le bondisscment

des bêtes heureuses, la joie qui aveugle et colore à la fois !

Il pleut, et tout en est pire. J'allume tôt la lampe, et je m'enferme, à peine rassurée par les lourds volets pleins, par le bavardage à pleine voix de Léonie avec la pelile de la jardinière. Le feu craque, — il faut du feu déjà — les boiseries aussi. Quand la flamme se tait, le silence bourdonnant emplit mes oreilles. Les pattes onglées d\m rat courent distinctement entre les lames des plafonds, et Toby, mon unique petit gardien noir, lève une tête féroce vers cet ennemi inaccessible. . . Pour Dieu, Toby, n'aboie pas ! Si tu aboies, le silence fracassé va tomber en éclats sur ma tête, comme les plâtras d'une maison trop ancienne...

Je n'ose plus me coucher. Je prolonge ma veillée devant le feu mourant, jusqu'au bout de la lampe, j'écoute les frôlements veloutés, l'haleine du vent qui pousse les feuilles sur le gravier, tous les pas des bêtes menues que

je ne connais pas. Je touche, pour me donner courage, la lame large d'un couteau de chasse, et le froid de Tacier, au lieu de me rassurer, m'etîraie davantage.

Quelle sotte peur! Les meuhles amis ne me connaissent-ils plus? Si, mais ils savent que je les quitterai, ils ne m'ahritent pas. Vieux piano aux moulures cannelées, je t'ai fatigué de mes gammes. « Plus de nerf, ma petite Annie, plus de nerf! » Déjà! Ce portrait de polytechnicien à taille de guêpe, d'après un daguerréotype, c'est mon grandpère. Il creusa des puits au sommet de la montagne, entreprit une culture de trulîes, tenta d'éclairer le fond de la mer « à l'aide d'huile de haleine hrùlant en vases transparents hermétiquement clos » (!) : bref il ruina sa femme et sa iille, l'àme légère et sans remords, adoré des siens. La jolie taille que la sienne, si l'image est sincère! Une femme d'aujourd'hui î)ourrait l'envier. Un beau front chimérique, des yeux curieux d'en fan 1. de ]»elites mains gantées de

blanc... C'est tout ce que je sais de lui.

Au-dessus du piauo, au mur, uue mauvaise photographie de mon père; je ne l'ai connu que vieux et aveugle. Un homme distingué en favoris blancs — comment suis-je la fdle dun être aussi... quelconque?

De ma mère, rien. Pas un portrait, pas une lettre. Grand'mère Lajarrisse refusait de me parler d'elle et me recommandait seulement : (( Prie pour elle , mon enfant. Demande à Dieu miséricorde pour tous les disparus, les exilés, pour les morts... » Il est bien temps, vraiment, d'aller m'inquiéter de ma mère I Qu'elle reste, pour moi, ce que je l'imaginai toujours : une jolie créature triste, qui est partie?ou qui s'est tuée? J'en ai plus de pitié que de souci.

Deux lettres m'arrivent ! Il y a là de quoi m'inquiéter deux fois. Dieu merci, Tune, énorme, est de Claudine, et l'autre d'Alain. Et puis, je me sens, ce matin, plus forte et plus alerte, calmée par l'heure fraîche — car le coucou de la cuisine a chanté huit fois ses deux notes de crapaud — par l'odorant thé bouillant qui fume dans ma tasse bleue, par l'appétit délirant de Toby, qui saute et pleure pointu, durant que je m'attarde. Je respire un air mobile et léger, un air de fête et de départ; c'est ma manière à moi, oui, Claudine, de goûter la paix des champs, que de rêver au son des grelots sur la route... Je serais une jeune femme de dix-huit cent... trente et quelques. Une créole, n'est-ce pas? Elles furent à la mode dans ce temps-là. In mariage mal-

heureux, renlèvement, le costume incommode et fragile, les brodequins lacés que blessent les cailloux, la chaise lourde, les postiers fumants... quoi encore? l'essieu qui se brise, les surprises, la rencontre providentielle... Tout le joli, le ridicule, le sentimental de nos grand'mères...

Dans l'enveloppe au timbre français, (}uelques lignes seulement de Claudine, qui m'envoie d'innombrables feuillets d'une écriture inconnue... J'eusse préféré le contraire.

(( Ma chère petite Annie, je ne sais où vous trouver. Que ceci vous parvienne et vous dise seulement que Marthe, à l*aris, explique votre fugue en peu de mots : « Ma bellesœur soigne en ])rovince une grossesse difficile. )) C'est la grâce que je vous souhaite! Tout en serait peut-être plus simple ?... Sachez encore que Léon et sa femme me semblent en parfaite santé et en parfait accord. Pour elfacer de votre imagination inquiète toute impression dramatique, voici une lettre,

un volume, que m'envoie Maugis, de Béziei^^^ Lisez ces goujateries alambiquées, Annie, ef' souriez, fût-ce de mépris et d'indifférence.

« Adieu, je voulais vous rassurer, vous avertir. Cela seulement... et savoir quelque chose de vous, car je n'y puis tenir : je crains tout pour vous... hors moi-même. J'avais dit : « Ne m'écrivez pas, si le remède échoue. » Il s'agit bien de remède! Je veux tout savoir de vous, de vous à qui j'ai, si proprement, renoncé. Un mot, une image, une dépêche, un signe... Faites-en ma récompense, Annie. Guérie, ou malade, ou « perdue » comme on dit, ou bien même... ce que dit Marthe... Bouac! non, pas cela! Demeurez l'amphore, étroite et grêle, que deux bras refermés peuvent aisément étreindre.

« Votre

C'est tout! Oui, c'est tout. La tendre inquiétude de Claudine même ne me satisfait pas. Quand on n'a rien à soi, comme moi, on

lie» ère tout d'autrui... Je répugne à toucher 0^ norme lettre de Maugis, toutes ces pages ^ue durent poisser ses mains d'ivrogne...

Salut, la môme Claudine, collez de ma [)art un bécot au Renaud d'attaque avec lequel, souventes fois, vous forniquez . Vous n'êtes pas assez poires, l'un ni l'autre, pour supposer un seul instant que je m'excuse de n'avoir pu, dans la bousculade d'un départ opportun, vous barber dune correcte visite p. p. c. Et vous avez bougrement raison de ne pas le supposer; bon pour les gigolos de la « gomme » ces soucis d' « étiquette n — c'est un mot — , mais moi. je me fiche des convenances envers quiconque, comme votre beau-fils Marcel d'une moukère anioureuse, et, particulièrement, je consens à être changé en pissotière si l'idée me vient jamais de faire des magnes avec vous et votre mec cosleau que je considère tellement comme des potraux (jueje voudrais pouvoir vous offrir sur l'allée des i(/i'//i, au IJois boulonnais, un petit hùlel avec salun à l'anglaise, watcr-closet Louis XV, lit pour trois personnes, etc., etc.

Mon honorée de ce jour tend seulement à vous notifier que je compte sur vous, formelle-

ment, pour me tuyauter, au petit fer, sur les événements échus à Bayreuth, ville et théâtre, depuis que je quittai ce séjour enfumé : j'ai promis pour la fin du mois à une feuille, dont le caissier possède mon estime, le Journal cfun pèlerin à Wagnéropolis — titre assuré contre l'incendie — cependant que d'autres canards, dont je ne méprise point les pépettes, réclament mes avis éclairés sur les représentations de Béziers. Or, faute d'un service de tramways reliant les Folies-Gosima et les Arènes, il m'est difficile de faire la navette, dans la même journée, entre la hoîte à musique bavaroise et le cirque languedocien, ainsi que j'ai coutume, chaque dimanche, à Paris, entre le Chàtelet où Colonne révèle la Damnation de Faust et le Nouveau-Théâtre où les concertos de Beethoven sont siffles comme insuffisamment musicaux par un quarteron de va-de-la-gueule haut perchés.

Doncques, il urge que vous me fournissiez, les aminches, de quoi satisfaire les fervents du Hiny ; vous me direz si c'est toujours le môme cochon qui, sous le pseudonyme de Siegmund, râle le Ein Schwert rcrhiess mir..., répondant au So fjruss ich (lie Burcj... du noble borgne; vous m'apprendrez si ce jeanfoutre de Siegfried Wagner se décide à faire partir les trombones qui doivent mugir la

malédiction d'Alberich quand le marlou à Briinnhild sort de son bateau pour en monter un à Gunther. Dans le même temps, j'assouvirai avec mes notes personnelles la curiosité de ceusses qui s'intéressent au département vinicole d'où je vous écris — des « Iléraultomanes » quoi! La flemme de Renaud m'est connue, mais il se déchargera sur vous, de tout soin, ô Claudine, qui savez tenir une plume comme si vous n'aviez pas eu d'autre occupation depuis votre naissance. A ces causes, vous allez m'expédier. chaste créature, un bon topo tout fait, trude de potins et farci de rosseries; moi, pas dur, je me contenterai de le recopier — non, je ne le recoj)ierai môme pas — de le signer et d'en palper le montant. En retour, coureuse, je m'engage à ne plus vous taquiner avec vos vieilles histoires... Hczl des temps mérov'uu/ieiis... et je vous promets une gratitude émue, contenue dans un sac de ces fondants plutôt dégueulasses pour lesquels vous avouez un goût crapuleux. Ça colle ? Bon, je vous savais bien des poteaux auxquels nul bon sentiment nesléivsin^er... ni/ti/a/ic/uffn pn/cd//... T'es rance !

.le vous revaudrai ça, d'ailleurs. Et tenez, tout de suite, je veux vous envoyer à travers la bobine des détails sur mon séjour ici, détails

fichtrement précieux pour Renaud le jour où, Bibi ayant restitué son àme au folâtre Démiurge, l'homme aimé, entre autres, de Claudine, consacrera une étude à la fois biographique, copieuse et définitive, à « notre reofretté Mausfis » musicographe défunt.

Je suis donc venu de Bayreuth à Béziers. en brûlant Paris, comme un simple communard (à cause de quoi j'espère qu'on m'octroiera quelque jour une de ces trésoreries générales où se prélassent les anciens pétroleurs de 71). Béziers, c'est la deuxième personne (à moi, les génitifs en cascade) du pluriel de l'imparfait f/*^ l'indicatif. du verbe le plus sympathique de notre belle langue française; c'est aussi une sous-préfecture qui abuse de ce qu'elle est perchée sur une colline pour prendre des airs prétentieux de vieille ville forte. Au vrai, c'est un repaire de marchands de vins, et les foudres qu'on y rencontre ne sont point de guerre : c'est aussi, comme l'imprime un journaleux du cru, ou, du moins, ça se croit une « cilé amoureuse des arts » depuis qu'un indigène, longuement dénouimé Gastelbon de Beauxhotes, s'avisa d'en faire, pour ainsi parler, un centre de décentralisation artistique, à seule fin d'utiliser les Arènes, les fameuses Arènes, mornes comme l'œil d'un coursier qui se con-

forme à sa Irisle pensée, silencieuses comme un conrart, du centre gauche, depuis qu'un entrepreneur téméraire, s'étant avisé d'y donner des courses de taureaux, s'était vu mettre en faillite en moins "de temps qu'il ne faut à un politicien pour violer sa parole d'honneur.

Or, cette vieille paillarde de Providence, qui est toujours là pour un coup, avait lié d'amitié le Gastelhon de ce que j'ai dit avec notre Saint- Saëns national : du commerce de ces deux grands hommes, hien faits pour se pénétrer l'un l'autre, le projet naquit de créer un Bayreulh français, qui serait Béziers, avec 1° dans le rôle de Wagner, Sainl-Saëns, et 2" dans celui de Louis de Bavière, Gastelhon, le Mécène à faire.

Ce projet, les hongres le mirent à exécution et m'ohligent ainsi, pâle victime du devoir professionnel, à houH'er des centaines de kilomètres de voie ferrée pour ouïr leurs confections; je leur jiardonnai. lan |)assé, })arce qu'ils laissèrent Ilérold-Lorrain-Fauré produire un Promct/u'c qui avait de l'allure ; mais ils nous insinuent, cette fois, dans le loiidemenl, une Pari/sdtis telle que je me propose d"ac(]uérir une chienne exprès pour leur en garder un chien. Ah ! chaleur!

Je dis hien : « chaleur ». Quand je déharquai. la veille de la premii're, dans la ville natale de

cet autre emmielleur, Yiennet, le thermomètre marquait 3o degrés au-dessus de zéro — une paille ! Je dis bien encore : « une paille » ; j'en demandai une dans un café, sur la molesquine gluante duquel je m'affalai, une paille avec une menthe (liquide que j'élus, je le jure, pour ses vertus rafraîchissantes et non pour ses propriétés aphrodisiaques).

Excellente, la menthe du Café de... Allons, bon, j'ai tant souffert de la chaleur que je ne suis pas fichu de me rappeler son nom (Fille de la chaleur. Amnésie, Amnésie !) Du reste, vouloir retrouver un café dans cette ville, c'est vouloir retrouver une faute de français dans un roman du cocu de Marthe, chaque maison est un estaminet et, 3 kilomètres avant d'arriver à Béziers, une schlinguolrouillotante senleur de vermouth et d'absinthe vous saute à la gorge, dénonçant l'approche d'Aperitivopolis.

Tout d'abord, je dus repousser les assauts de deux sous-offs en retraite, deux grognards astucieux, qui se ressemblaient comme deux gouttes militaires, et prétendaient m' (^ intéresser » à leurs parties de billard. Penses-tu î Je les envoyai dinguer avec la mai'stria d'un qui connaît les trucs de filous traduits par Mardrus en

pi

ose franjrée d'or dans Ali-Haha rt les Caram-

holeiit'^ el, vu que je me sentais idiot comme un couplet Ijôlé par Rachel Launay je résolus — siniilia similibus curantur — de parcourir les gazettes locales que m'odrait une jeune barmaid aux yeux de vice ; en les feuilles de joie prêtées par cette fîUe à soda, je piireai, sur la représentation du lendemain, des informations pleines de promesses juteuses, celle-ci, d'abord, que « les dames des chœurs étaient en possession de leurs parties » — ce que ne sauraient dire leurs collègues de la chapelle Sixtine — ; que Ptiri/sdtis coûtait, à monter, 2o0 balles et qu'on y employait 150 000 figurants (ou le contraire); que Torchestralion pour les musiques d'harmonie était de M. Eustace lui-même, chef de génie, je veux dire (hf génie, et qu'enfin, à côté de Laparcerie au torse ondulant, il nous serait donné d'ouïr ces artistes illustres dans les deux mondes qui se nomment Decœur, Brille, Duparc. Fonteney, — tout ça à la fois ! Vous pensez si je jubilais : traverser la France de haut en bas pour retrouver la troupe de l'Odéon, (^a valait vraiment le voyage.

Et comme les bonheurs vont par troupe, voici que dans le temps môme où j'essayais de digérer ces révélations pimentées, m'apparurent quelques échantillons du Tout-Paris, peu nom-

breux, mais quels! le dessus du panier... à salade.

Privée de son habituel chamelier-servant (Annie soit qui mal y pense), la chlorotique Ghessenet avait élu un beau brun, Tex-souteneurcuisinier de la comtesse Tépion, et près de ce maquereau à la maître d'hôtel, elle semblait fade et glabre plus que jamais : inodore, incolore et sans sapeur.

Miss Tryphé, très occupée par son grand travail de statistique : le Trust des chais, songeait à quitter Béziers au plus tôt pour retrouver son cher hôtel des Boutï'e-Parisiennes.

A côté d'elle piontifîait tante Laure, vieille « chaussette bleue » morphinomane, la providence des petits télégraphistes qu'elle })rotège, pneu ou prou.

Enfin, essentiel, culminait Jean de Katorzeur, vous savez, ce Serbe à gueule de palefrenier ang-lais, jadis rédacteur, en langue belge, d'une feuille de chantage bien parisienne, chochotte qui se dit impérialiste pour justifier ses mœurs à la Gambacérès. Depuis que je le menaçai de lui boucher son gagne-pain avec le bout de ma bottine, il m'accable de prévenances — sans doute j)our assurer ses derrières, et je l'écoute volontiers, car il y a souvent d'utiles indications à

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