‹ Clavijo. Avec une préfChapitre 26 sur 38 · NOTICE XXXI · texte numérisé non relu

NOTICE XXXI

êtres qu^elle écrase dans les engrenages de ses merveilles^ que Clavijo ait plus ou moins à se plaindre de Vécrivain qui a fait de lui un portrait non flatté, mais immorteU

M. DE Lescure.

EPUis douze ou quinze jours, Marin fait courir par la ville une lettre d'un soi-disant ambassadeur adressée à lui, dans laquelle on suppose que j'ai commis, en pays étranger, des crimes dignes du dernier supplice. Les uns mettent la scène en Italie , d'autres la portent en Angleterre; les commis de Marin, les sieurs Adam et Mercier, en racontant ce prétendu délit, ont attesté devant neuf ou dix témoins, qui le certifieront, qu'à son occasion mon procès m'avait été commencé ; que,

si je n'eusse pris promptement la fuite, j'aurais été pendu.

Le fameux Bertrand , en faisant circuler la lettre, prétend qu'elle est signée d'un ambassadeur d'Espagne et de cinq ou six personnes de considération. C'est un triomphe, une joie, une liesse, parmi ces messieurs, qui ne se conçoit pas. Chacun court, s'évertue, se rend chez Marin, qui régale tout l'enfer, taille des plumes empoisonnées, remplit les cornets de fiel, échauffe les esprits par un verre de bitume et met les démons au travail : et de tout cela doit sortir un long et superbe article pour le Mémoire de Marin, qui, à ce sujet, a déjà pris, dit-on, cent rames de papier chez Bougy et les a envoyées à son imprimeur.

Et voilà encore les pauvres honnêtes gens de la ville qui disent, comme à la liste de la portière : « Jamais, jamais Beaumarchais ne se tirera de la lettre d'Espagne. Cela est sans réplique : voilà des faits, des témoignages, des signatures ; on a écrit pour avoir les pièces justificatives; et cette anecdote est .son coup de grâce. »

Mes amis s'inquiètent pour moi, s'agitent,

cherchent la lettre de toute part. Enfin, hier au soir, 12 janvier 1774, on m'en a remis une copie, et je tiens dans mes mains ce chef-d'œuvre. Avant de l'imprimer, j'ai commencé par déposer au greffe de la cour cette copie telle qu'on me l'a remise, et, par ma requête au parlement en réponse à celle de Marin, je supplie la cour d'ordonner qu'il soit informé sur la lettre, ainsi que sur autres faits et gestes du gazetier.

Copie exacte de l'écrit soi-disant envoyé a Marin, et qui m'a été remis de la part d'un

DE SES amis, qui LE CERTIFIERA s'iL EST ENTENDU SUR CE FAIT.

Après toutes les horreurs que le sieur Caron a vomies contre vous, Monsieur, et contre tout le monde, je crois que vous voulez le faire repentir ; il a l'insolence de vous défier de parler : il faut qu*il soit, comme on dit, fou ; cela m'a plus révolté que tout le reste; et, comme en vous vengeant vous nous vengerez aussi, et autant pour punir un scélérat que pour faire plaisir à tant d'offensés, il faut le prendre par ou il ne s'attend

pas; il croit ctrc en sùrdé parce qu'il a pu dans ce pays ici cacher sa méchanceté sous des apparences qui le tireraient toujours de nos reproches; il dit partout quil fera repentir le premier qui l'attaquera dans sa conduite : peut-être a-t-il raison pour ce qui regarde la France; mais, le misérable ! il ne croit pas qu'il y a des gens instruits de ses coquineries en Espagne. Mais moi j'y étais, tous mes amis et mes parents y sont encore, et la preuve est au bout ici. Il avait sa sœur, maîtresse du seigneur Joseph Clavijo, à Madrid, garde des archives de la couronne, mon parent, qui s'en dégoûta par mauvaise conduite. Son frère vint dans l'espérance de faire épouser malgré lui sa saur à mon parent, qui, le 24 mai 1764, rendit une plainte que le sieur Caron, dit Beaumarchais, était venu à six heures du matin, s'était fait introduire sous un faux nom chez M. Portuguès, chef des bureaux d'État, ou il logeait, et qu'ayant fermé la porte et présenté un pistolet, lui avait fait signer une promesse de mariage dans son lit, sous peine de le tuer s'il bronchait; c'est bien pis que ce qu'il dit de M. Goezman. Et, comme chez nous les présents sont une preuve qu'on veut épouser, il s'était fait en même temps donner des bijoux, des

pièces d'or étrangères, enfin pour près de 8^000 livres comme présenis de noces, fails de bon gré : là-dessus il y eut ordre, sur la plainte de mon parent à M. le marquis de Kobiou, commandant de Madrid, de faire mettre le fripon au cachot, qui se sauva chez l'ambassadeur de France ; mais, quand il fallut rendre les bijoux, il dit que son laquais les avait vok\, et garda tout comme un gueux, déshonoré par cette friponnerie ; et puis après, pour rendre au seigneur Clavijo le tour qu'il lui avait joué, il fut chercher une femme de chambre que Clavijo avait entretenue avant sa saur ^ il donne de forgent à cette file pour présenter à la justice des lettres de mon parent^ il prétendit que c'était des promesses de mariage; et, comme on est très rigoureux chez nous sur ce cas, en attendant que tout fût clair, on arrêta mon parent, qui eut bientôt prouvé et fait avouer à la fille que le fripon avait remué cette corde. Enfin, pour couronner tout, il finit par tenir la banque un soir chez l'ambassadeur de Kussie avec des cartes arrangées, et gagna près de cent mille livres la nuit : l'ambassadeur le fît chasser • on se plaignit à M. d'Ossun, qui lui ordonna de sortir d'Espagne vile, où il laissa tout, habit,

b CLAVIJO

linge, pour s'en aller bien vite à cheval: il aurait été pourrir en cachot ^ et ce n'est pas là des contes. Tai écrit pour avoir la preuve et lever la plainte de mon parent qui est publique pour faits de vio' lencc et friponnerie. Il a fait un conte différent du vrai en France ; nmis vous aurez plus de témoins quil n'en faut, parce qu'ayant chez lui le vrai, dans le temps qu'on a fait inventaire chez lui, il a voulu arrache les papiers à la justice, qui les a lus malgré lui, et tous l'ont connu pour ce qu'il est. Faites-en ce [qu'il vous plaira, vous ou M. Coézman. Voilà pour le payer du baptême, qui est une chose très innocente. Une femme qui était son amie, vous entendez, là-bas, veut bien conter les choses comme lui, quand ils en parlent j mais nous avons, Dieu merci, toutes les preuves, les lettres et tout. Il vous dcfîe^ Eh bien! défiez-le de se justifier sur sa coquinerie d'Espagne, sur sa sœur; et, s'il ose parler, comme il ne dira que des mensonges, il sera pris, nous fondrons tous sur lui, comme pour instruire de tout contre un si grand imposteur, et, une fois bien démasqué làdessus, il faut quil s'enfuie tout le reste de sa vie. Il n'y a rien qui vaille ça, et M. Portuguès, et M. Lianos, et M. Pachico, et autres personnes du

CLAVIJO n

conseil du roi, à Madrid, tous amis de nion parent, donneront leur attestation, et on fournira tout au parlement, on peut en être siÀr : s'il n'avait pas été protégé par M. d'Ossun avant que l'ambassadeur sût la vérité, janmis il n'aurait revu le jour. M. d'Ossun s'en est bien repenti après l'affaire du jeu. Il Va écrit aux Dames, c'est la vraie cause secrète qu'elles n'ont plus voulu que le fripon approchât d'elles à Versailles; mais voilà ce qu'on ne dit pas tout haut : encore un petit moment! Je suis, avec bien de l'empressement, et à votre service et celui de tous les honnêtes gens qui sont les ennemis de ce fripon-lct.

Monsieur, Votre très humble et obéissant serviteur.

Voulez-vous m'envoyer votre Mémoire et autres par mon laquais? Je les ferai passer à Madrid par le premier courrier, ça fera plaisir à tout le monde.

Cette misérable lettre n'est point signée, ou parce que l'original lui-même est anonyme, ou parce cju'on n'a pas voulu, en me l'envoyant,

mettre le nom de celui qui l'avait écrite, dans la crainte de mes recherches. Les uns disent qu'elle est d'un ambassadeur, les autres d'un homme venu d'Espagne avec M. le comte d'Aranda; d'autres, qu'elle est signée d'un gentilhomme arrivé depuis peu. Jamais gentilhomme n'a écrit de ce style. Quoi qu'il en soil, en attendant que ce gentilhomme de cuisine ou de gazette fasse venir ses preuves d'Espagne et les fournisse à Marin pour enguirlander son Mémoire, voici ma réponse à la lettre échappée du tripot.

Quelques notions confuses d'une querelle d'éclat que j'eus en 1764, à Madrid, ont fait sans doute espérer à mes ennemis qu'ils pourraient établir une nouvelle diffamation sur cette aventure ignorée en France, et sur laquelle il resterait au moins des soupçons affreux contre moi, de quelque façon que j'entreprisse de m'en justifier après dix ans de silence et à quatre cents lieues de l'endroit de la scène.

Et moi, pressé de relever des faits aussi graves, je vais tout uniment ouvrir les mémoiies de mon voyage d'Espagne en 1764, et donner en 1774, à ce fiagment de ma vie, une publicité qu'il ne devait jamais avoir.

Dans un événement aussi extraordinaire que celui dont je vais rendre compte, tout ne peut être à mon avantage; et, quoi que je fasse, il me sera toujours reproché par les uns d'avoir mis trop de fierté dans ma conduite; par les autres cette fierté sera peut-être appelée arrogance; mais un jour, mieux connu, et toutes mes actions se servant d'appui , l'on finira par trouver que je n'ai mis à celle-ci ni dureté ni arrogance, mais seulement une fermeté d'âme que l'orgueil de bien faire a quelquefois exaltée.

S'il se mêle un peu d'amour-propre à faire le bien, cet amour-propre est de la plus noble espèce. Loin de le regarder comme un mal, et sans nous donner pour meilleurs que nous ne sommes en effet, il faut avouer que le bonheur d'être estimable tient beaucoup à l'honneur d'être estimé. Rois, sujets, grands et petits, tous sont affamés de la considération publique. Heureux celui qui ne l'a jamais perdue ! plus heureux mille fois celui qui , n'ayant pas mérité de la perdre, a pu enfin la recouvrer! C'est à quoi je travaille nuit et jour.

Je remercie mes ennemis de la sévère inquisition qu'ils établissent sur ma vie. Cette liberté

lO CLAV IJO

dans les procès a au moins cela de bon que la crainte d'être diffamé à la première querelle peut retenir dans le devoir nombre de gens dont les principes ne sont pas assez certains. Je rends grâces à ces messieurs des occasions qu'ils me fournissent sans cesse de me justifier; mais je prie le lecteur de se souvenir que, quelque extraordinaire que lui paraisse ce qu'il va lire, ma précédente réponse au comte de La Blache, sur l'incroyable fait des lettres supposées de Mesdames, n'offre rien de plus évident ni de plus respectable que les preuves dont j'appuierai cette étonnante narration.

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