I . En français, le Penseur
amis qu'en les liant avec un homme de votre mérite. »
Je le vis enchanté de ma proposition. Pour mieux connaître à quel homme j'avais affaire, je le laissai longtemps discourir sur les avantages que les diverses nations pouvaient tirer de pareilles correspondances. Il me caressait de l'œil, il avait le ton affectueux, il parlait comme un ange et rayonnait de gloire et de plaisir.
Au milieu de sa joie, il me demande à mon tour quelle affaire me conduisait en Espagne, heureux, disait-il, s'il pouvait m'y être de quelque utilité. ((. J'accepte avec reconnaissance des offres aussi flatteuses, et n'aurai point, Monsieur, de secrets pour vous. »
Alors, voulant le jeter dans un embarras dont la fin seule de mon discours devait le tirer, je lui présentai de nouveau mon ami. « Monsieur, lui dis-je, n'est pas tout à fait étranger à ce que je vais vous dire, et ne sera pas de trop à notre conversation. » Cet exorde le fit regarder mon ami avec beaucoup de curiosité.
« Un négociant français, chargé de famille et d'une fortune assez bornée, avait beaucoup de correspondants en Espagne. Un des plus riches,
passant à Paris il y a neuf ou dix ans, lui fit cette proposition : « Donnez-moi deux de vos « filles, que je les emmène à Madrid : elles s'é- « tabliront chez moi, garçon âgé, sans famille; « elles feront le bonheur de mes vieux jours et « succéderont au plus riche établissement de « l'Espagne. »
« L'aînée, déjà mariée, et une de ses sœurs, lui furent confiées. En faveur de cet établissement, leur père se chargea d'entretenir cette nouvelle maison de Madrid de toutes les marchandises de France qu'on lui demanderait.
« Deux ans après, le correspondant mourut et laissa les Françaises sans aucun bienfait, dans l'embarras de soutenir toutes seules une maison de commerce. Malgré ce peu d'aisance, une bonne conduite et les grâces de leur esprit leur conservèrent une foule d'amis qui s'empressèrent à augmenter leur crédit et leurs affaires. (Ici je vis Clavijo redoubler d'attention.) « A peu près dans ce même temps, un jeune homme, natif des îles Canaries, s'était fait présenter dans la maison. (Toute sa gaieté s'évanouit à ces mots qui le désignaient.) Malgré son peu de fortune, les dames, lui voyant une grande
ardeur pour l'étude delà langue française et des sciences, lui avaient facilité les moyens d'y faire des progrès rapides.
« Plein du désir de se faire connaître, il forme enfin le projet de donner à la ville de Madrid le plaisir, tout nouveau pour la nation, de lire une feuille périodique dans le genre du Spectateur anglais. II reçoit de ses amis des encouragements et des secours de toute nature : on ne doute point qu'une pareille entreprise n'ait le plus grand succès. Alors, animé par l'espérance de réussir à se faire un nom, il ose se proposer ouvertement pour épouser la plus jeune des Françaises.
« Commencez, lui dit l'aînée, par réussir; et, « lorsque quelque emploi, faveur de la cour, « ou tel autre moyen de subsister honorable- « ment, vous aura donné le droit de songer à « ma sœur, si elle vous préfère à d'autres pré- « tendants, je ne vous refuserai pas mon con- « sentement. »
(Il s'agitait étrangement sur son siège en m'écoutant; et moi, sans faire semblant de m'en apercevoir, je poursuivis ainsi :)
« La plus jeune , touchée du mérite de
l'homme qui la recherchait, refuse divers partis avantageux qui s'offraient pour elle, et, préférant d'attendre que celui qui l'aimait depuis quatre ans eût rempli les vues de fortune que tous ses amis osaient espérer pour lui, l'encourage à donner sa première feuille philosophique sous le titre imposant du Pensador.
(Ici je vis mon homme prêt à se trouver mal.)
« L'ouvrage, continuai-jeavec un froid glacé, eut un succès prodigieux; le roi même, amusé de cette charmante production, donna des marques publiques de bienveillance à l'auteur. On lui promit le premier emploi honorable qui vaquerait. Alors il écarta tous les prétendants à sa maîtresse par une recherche absolument publique. Le mariage ne se retardait que par l'attente de l'emploi qu'on avait promis à l'auteur des feuilles. Enfin, au bout de six ans d'attente d'une part, de soins et d'assiduités de l'autre, l'emploi parut, et l'homme s'enfuit.
(Ici l'homme fit un soupir involontaire, et, s'en apercevant lui-même, il en rougit de confusion; je remarquais tout sans cesser de parler.)
« L'affaire avait trop éclaté pour qu'on pût en voir le dénoûment avec indifférence. Les dames
avaient pris une maison capable de contenir deux ménages; les bans étaient publiés. L'outrage indignait tous les amis communs, qui s'employèrent efficacement à venger cette insulte. M. l'ambassadeur de France s'en mêla; mais, lorsque cet homme apprit que les Françaises employaient les protections majeures contre lui, craignant un crédit qui pouvait renverser le sien et détruire en un moment sa fortune naissante, il vint se jeter aux pieds de sa maîtresse irritée. A son tour il employa tous ses amis pour la ramener, et, comme la colère d'une femme trahie n'est presque jamais que de l'amour 'déguisé, tout se raccommoda; les préparatifs d'hymen recommencèrent, les bans se publièrent de nouveau, l'on devait s'épouser dans trois jours. La réconciliation avait fait autant de bruit que la rupture. En partant pour Saint-Hildephonse, où il allait demander à son ministre la permission de se marier : « Mes amis, dit-il, conservez-moi le cœur chan- (( celant de ma maîtresse jusqu'à ce que je re- « vienne du Sitio real, et disposez toutes choses « de façon qu'en arrivant je puisse aller au temple « avec elle. »
Malgré l'horrible état où mon récit le mettait,
incertain encore si je racontais une histoire étrangère à moi , ce Clavijo regardait de temps en temps mon ami, dont le sang-froid ne l'instruisait pas plus que le mien. Ici je renforçai ma voix en le fixant, et je continuai :
« Il revient en effet de la cour le surlendemain; mais, au lieu de conduire sa victime à l'autel, il fait dire à l'infortunée qu'il change d'avis une seconde fois et ne l'épousera point. Les amis, indignés, courent à l'instant chez lui : l'insolent ne garde plus aUcun ménagement et les défie tous de lui nuire, en leur disant que, si les Françaises cherchaient à le tourmenter, elles prissent garde à leur tour qu'il ne les perdît pour toujours dans un pays où elles étaient sans appui.
« A cette nouvelle, la jeune Française tomba dans un état de convulsions qui fit craindre pour sa vie. Au fort de leur désolation, l'aînée écrivit en France l'outrage public qui leur avait été fait : ce récit émut le cœur de leur frère au point que, demandant aussitôt un congé pour venir éclaircir une affaire aussi embrouillée, il n'a fait qu'un saut de Paris à Madrid; et ce frère, c'est moi, qui ai tout quitté, patrie, devoirs, famille, état, plaisirs, pour venir venger en Espagne une sœur
innocente et malheureuse; c'est moi, qui viens, armé du bon droit et de la fermeté, démasquer un traître, écrire en traits de sang son âme sur son visage : et ce traître, c'est vous. »
Qu'on se forme le tableau de cet homme, étonné, stupéfait de ma harangue, à qui la surprise ouvre la bouche et y fait expirer la parole glacée; qu'on voie cette physionomie radieuse, épanouie sous mes éloges, se rembrunir par degrés, ses yeux s'éteindre, ses traits s'allonger, son teint se plomber.
Il voulut balbutier quelques justifications. « Ne m'interrompez pas, Monsieur : vous n'avez rien à me dire, et beaucoup à entendre de moi. Pour commencer, ayez la bonté de déclarer devant monsieur, qui est exprès venu de France avec moi, si, par quelque manque de foi, légèreté, faiblesse, aigreur, ou quelque autre vice que ce soit, ma sœur a mérité le double outrage que vous avez eu la cruauté de lui faire publiquement. — Non, Monsieur, je reconnais dona Maria, votre sœur, pour une demoiselle pleine d'esprit, de grâces et de vertus. — Vous a-t-elle donné quelque sujet de vous plaindre d'elle depuis que vous la connaissez? — Jamais, jamais. — Ehl
2b CLAVIJO
pourquoi donc, monstre que vous êtes, lui dis-je en me levant, avez-vous eu la barbarie de la tramer à la mort, uniquement parce que son cœur vous préférait à dix autres plus honnêtes et plus riches que vous? — Ah! Monsieur, ce sont des instigationSj des conseils. Si vous saviez... — Cela suffît. »
Alors, me retournant vers mon ami : « Vous avez entendu la justification de ma sœur; allez la publier. Ce qui me reste à dire à monsieur n'exige plus de témoins. » Mon ami sort. Clavijo, bien plus étonné, se lève à son tour; je le fais rasseoir. « A présent. Monsieur, que nous sommes seuls, voici quel est mon projet, et j'espère que vous l'approuverez.
« Il convient également à vos arrangements et aux miens que vous n'épousiez pas ma sœur, et vous sentez que je ne viens pas ici faire le personnage d'un frère de comédie qui veut que sa sœur se marie; mais vous avez outragé à plaisir une femme d'honneur, parce que vous l'avez crue sans soutien en pays étranger : ce procédé est celui d'un malhonnête homme et d'un lâche. Vous allez donc commencer par reconnaître de votre main, en pleine liberté.
toutes vos portes ouvertes et vos gens dans cette salle, qui ne nous entendront point parce que nous parlerons français, que vous êtes un homme abominable qui avez trompé, trahi, outragé ma sœur sans aucun sujet ; et, votre déclaration dans mes mains, je pars pour Aranjuèz 011 est mon ambassadeur, je lui montre l'écrit, je le fais ensuite imprimer; après demain la cour et la ville en seront inondées; j'ai des appuis considérables ici, du temps et de l'argent : tout sera employé à vous faire perdre votre place, à vous poursuivre de toute manière et sans relâche, jusqu'à ce que le ressentiment de ma sœur apaisé m'arrête et me dise holà.
— Je ne ferai point une telle déclaration, me dit Clavijo d'une voix altérée. — Je le crois : car peut-être, à votre place, ne la ferais-je pas non plus. Mais voici le revers de la médaille. Ecrivez ou n'écrivez pas : de ce moment je reste avec vous; je ne vous quitte plus; je vais partout où vous irez, jusqu'à ce que, impatienté d'un pareil voisinage, vous soyez venu vous délivrer de moi dernkre Buen-Ketiro '. Si je suis plus heu-