I. L'ancien palais des rois d'Espagne à Madrid
leux que vous, Monsieur, sans voir mon ambassadeur, sans parler à personne ici, je prends ma sœur mourante entre mes bras, je la mets dans ma voiture, et je m'en retourne en France avec elle. Si, au contraire, le sort vous favorise, tout est dit pour moi; je fais mon testament avant de partir; vous aurez eu tous les avantages sur nous : permis à vous alors de rire à nos dépens. Faites monter le déjeuner. »
Je sonne librement : un laquais entre, apporte le chocolat. Pendant que je prends ma tasse, mon homme, absorbé, se promène en silence, rêve profondément, prend son parti tout de suite et me dit :
« Monsieur de Beaumarchais, écoutez-moi.
Rien au monde ne peut excuser ma conduite envers mademoiselle votre sœur. L'ambition m'a perdu; mais, si j'eusse prévu que dona Maria eût un frère comme vous, loin de la regarder comme une étrangère isolée, j'aurais conclu que les plus grands avantages devaient suivre notre union. Vous venez de me pénétrer de la plus haute estime, et je me mets à vos pieds pour vous supplier de travailler à réparer, s'il est possible, tous les maux que j'ai faits à votre sœur.
Rendez-la-moi, Monsieur, et je me croirai trop heureux d'obtenir de vous ma femme et le pardon de tous mes crimes. — Il n'est plus temps, ma sœur ne vous aime plus : faites seulement la déclaration, c'est tout ce que j'exige de vous; et trouvez bon, après, qu'en ennemi déclaré je venge ma sœur au gré de son ressentiment. )>
Il fit beaucoup de façons, et sur le style dont je l'exigeais, et sur ce que je voulais qu'elle fût toute de sa main, et sur ce que j'insistais à ce que les domestiques fussent présents pendant qu'il écrirait; mais, comme l'alternative était pressante et qu'il lui restait encore je ne sais quel espoir de ramener une femme qui l'avait aimé, sa fierté se soumit à écrire la déclaration suivante, que je lui dictai en me promenant dans l'espèce de galerie où nous étions :
DÉCLARATION DONT j'aI l'oRIGINAL.
Je, soussigné, Joseph Clavijo, garde d'une des archives de la couronne, reconnais qu'après avoir été reçu avec bonté dans la maison de madame
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Guilberl, j'ai trompé mademoiselle Caron, sa sœur, par la promesse d'honneur, mille fois réitérée, de l'épouser, à laquelle j'ai manqué sans qu'aucune faute ou faiblesse de sa part ait pu servir de prétexte ou d'excuse à mon manque de foi; qu'au contraire, la sagesse de cette demoiselle, pour qui j'ai le plus profond respect, a toujours été pure et sans tache. Je reconnais que, par ma conduite, la légèreté de mes discours et par l'interprétation qu'on a pu y donner, j'ai ouvertement outragé cette vertueuse demoiselle, à laquelle je demande pardon par cet écrit, fait librement et de ma pleine liberté, quoique je me reconnaisse tout à fait indigne de l'obtenir; lui promettant toute autre espèce de réparation qu'elle pourra désirer, si celle-ci ne lui convient pas. Fait à Madrid, et écrit tout de ma main, en présence de son frère, le 19 mai 1764.
Signé : Joseph Clavijo.
Je prends le papier, et lui dis en le quittant : « Je ne suis point un lâche ennemi, Monsieur; c'est sans ménagement c|ue je vais venger ma sœur, je vous en ai prévenu. Tenez-vous bien
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pour averti de l'usage cruel que je vais faire de l'arme que vous m'avez fournie. — Monsieur, je crois parler au plus offensé, mais au plus généreux des hommes : avant de me diffamer, accordez-moi le moment de tenter un effort pour ramener encore une fois dona Maria; c'est dans cet unique espoir que j'ai écrit la réparation que vous emportez; mais, avant de me présenter, j'ai résolu de charger quelqu'un de plaider ma cause auprès d'elle, et ce quelqu'un, c'est vous, — Je n'en ferai rien. — Au moins vous lui direz le repentir amer que vous avez aperçu en moi. Je borne à cela toutes mes sollicitations. A votre refus, je chargerai quelque autre de me mettre à ses pieds, » Je le lui promis.
Le retour de mon ami chez ma sœur avait porté l'alarme dans tous les esprits. En arrivant, je trouvai les femmes éplorées et les hommes très inquiets; mais, au compte que je rendis de ma séance, à la vue de la déclaration, les cris de joie, les embrassements, succédèrent aux larmes; chacun ouvrait un avis différent : les uns opinaient à perdre Clavijo, les autres penchaient à lui pardonner; d'autres s'en rapportaient à ma
prudence, et tout le monde parlait à la fois. Mais ma sœur de s'écrier : Non, jamais, jamais je n'en entendrai parler! Courez, mon frère, à Aranjuez; allez voir M. V ambassadeur, et, dans tout ceci, gouvernez-vous par ses conseils.
Avant de partir pour la cour, j'écrivis à Clavijo que ma sœur n'avait pas voulu entendre un seul mot en sa faveur, et que je m'en tenais au projet de la venger et de le perdre. Il me fit prier de le voir avant mon départ, et je me rendis librement chez lui. Après mille imprécations contre lui-même, toutes ses prières se bornèrent à obtenir de moi qu'il allât pendant mon absence, avec un ami commun, parler à ma sœur aînée, et que je ne rendisse son déshonneur public qu'à mon retour, s'il n'avait pas obtenu son pardon. Je partis pour Aranjuez.
M. le marquis d'Ossun, notre ambassadeur, aussi respectable qu'obligeant, après m'avoir marqué tout l'intérêt qu'il prenait à moi, en faveur des augustes recommandations qui lui étaient parvenues de France, me dit : « La première preuve de mon amitié, Monsieur, est de vous prévenir que votre voyage en Espagne est de la dernière inutilité quant à l'objet de venger votre
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sœur : l'homme qui l'a insultée deux fois par sa retraite inopinée n'eût jamais osé se rendre aussi coupable s'il ne se fut pas cru puissamment soutenu. Quel est votre dessein? Espérez-vous lui faire épouser votre sœur? — Non, Monsieur, je ne le veux pas; mais je prétends le déshonorer. — Et comment ? » Je lui fis le récit de mon entrevue avec Clavijo, qu'il ne crut qu'en lisant son écrit que je lui présentai.
«Eh bien! Monsieur, me dit cet homme respectable, un peu étonné de mon action, je change d'avis à l'instant. Celui qui a tellement avancé les affaires en deux heures est fait pour les terminer heureusement. L'ambition avait éloigné Clavijo de mademoiselle votre sœur; Tambition, la terreur ou l'amour le lui ramènent. Mais, à quelque titre qu'il revienne, le moins d'éclat qu'on puisse faire en pareille occasion est toujours le mieux. Je ne vous cache pas que cet homme est fait pour aller loin; et, sous ce point de vue, c'est peut-être un parti très avantageux. A votre place, je vaincrais ma sœur sur ses répugnances, et, profitant du repentir de Clavijo, je les marierais promptement. — Comment, Monsieur, un lâche? — Il n'est un lâche que
s'il ne revient pas de bonne foi; mais, ce point accordé, ce n'est qu'un amant repentant. Au reste, voilà mon avis, je vous invite à le suivre, et même je vous en saurai gré, par des considérations que je ne puis vous expliquer. »
Je revins à Madrid un peu troublé des conseils de M. le marquis d'Ossun. A mon arrivée, j'appris qâe Clavijo était venu, accompagné de quelques amis communs, se jeter aux pieds de mes sœurs; que la plus jeune, à son arrivée, s'était enfuie dans sa chambre et n'avait plus voulu reparaître; et l'on me dit qu'il avait conçu beaucoup d'espérance de cette colère fugitive. J'en conclus à mon tour qu'il connaissait bien les femmes, douces et sensibles créatures, qu'un peu d'audace, mêlée de repentir, trouble à coup sûr étrangement, mais dont le cœur ému n'en reste pas moins disposé en faveur de l'humble audacieux qui gémit à leurs pieds.
Depuis mon retour d'Aranjuez, ce Clavijo désira me voir tous les jours, me rechercha, m'enchanta par son esprit, ses connaissances, et surtout par la noble confiance qu'il paraissait avoir en ma médiation. Je le servais de bonne foi; nos amis se joignent à înoi; mais le profond
respect que ma pauvre sœur paraissait avoir pour mes décisions me rendait très circonspect à son égard : c'était son bonheur et non sa fortune que je désirais; c'était son cœur et non sa main que je voulais forcer.
Le 2 5 mai, Clavijo se retira brusquement du logis de M. Porluguès, et fut se réfugier au quartier des Invalides, chez un officier de sa connaissance. Cette retraite précipitée ne m'inspira d'abord aucun ombrage, quoiqu'elle me parût singulière. Je courus au quartier; il allégua pour motif de cette retraite que, M. Portuguès étant un des plus opposés à son mariage, il comptait me donner la plus haute preuve de la sincérité de son retour en quittant la maison d'un si puissant ennemi de ma sœur. Cela me parut si probable et si délicat que je lui sus un gré infini de sa retraite aux Invalides. Le 26 mai, j'en reçus la lettre suivante :
COPIE DE LA LETTRE DE CLAVIJO DONT j'aI
l'original.
Je me suis expliqué. Monsieur, d'une manière très précise, sur la ferme intention où je suis dt
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réparer les chagrins que j'ai causés involontairement à mademoiselle Caron; je lui offre de nouveau de Vépouscr, si les malentendus passés ne lui ont pas donné trop d'éloignenicnt pour moi. Mes propositions sont très sincères. Toute ma conduite et mes démarches tendent uniquement à regagner son cœur, et mon bonheur dépendra du succès de mes soins : je prends donc la liberté de vous sommer de la parole que vous m'avez donnée de vous rendre le médiateur de cette heureuse réconciliation. Je sais qu'un galant homme s'honore en s'humiliant devant une femme qu'il a offensée^ et que tel qui croit s'avilir en demandant excuse à un homme a bonne grâce de reconnaître ses torts aux yeux d'une personne de Vautre sexe. C'est donc en connaissance de cause que j'agis dans toute cette affaire. L'assurance libre et franche que je vous ai donnée, Monsieur, et la démarche que j'ai faite pendant votre voyage d'Aranjuez auprès de mademoiselle votre saur, peuvent me faire un certain tort dans Vesprit des personnes qui ignorent la pureté de mes intentions^ niais j'espère que, par un exposé fidèle de la vérité, vous me ferez la grâce d'instruire convenablement tous ceux que l'ignorance ou la malignité ont fait
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tomber dans l'erreur a nion égard. S'il m'était possible de quitter Madrid sans un ordre exprès de mon chef, je partirais sur-le-champ pour aller à Aranjuez lui demander son approbation ^ mais j'attends encore de votre amitié que vous prendrez le soin vous-même de lui faire part des vues légitimes et honnêtes que j'ai sur mademoiselle votre sœur, et dont cette lettre vous réitère l'assurance ; la promptitude de cette démarche est, selon mon coeur, la plus grande marque que vous puissiez me donner du retour que je vous demande pour l'estime parfaite et le véritable attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre, etc.
Signé : Clavijo.
26 mai I 764.
A la lecture de cette lettre, que je faisais devant mes sœurs, la plus jeune fondit en larmes. Je l'embrassai de toute mon âme : « Eh bien ! mon enfant ! tu Taimes encore, tu es bien honteuse, n'est-ce pas? je le vois. Mais, va! tu n'en es pas moins une honnête, une excellente fille, et, puisque ton ressentiment tire à sa fin, laisse-le s'éteindre dans les larmes du pardon : elles sont
bien douces après celles de la colère. C'est un monstre, ajoutai-je en riant, que ce Clavijo, comme la plupart des hommes; mais, mon enfant, tel qu'il est, je me joins à M. le marquis d'Ossun pour te conseiller de lui pardonner. J'aimerais mieux pour lui qu'il se fùi battu, j'aime mieux pour toi qu'il ne l'ait pas fait. »
Mon bavardage la fit sourire au milieu de ses larmes, et je pris ce charmant conflit pour un consentement tacite aux vues de M. l'ambassadeur. Je courus chercher mon homme, à qui je dis bien qu'il était cent fois plus heureux qu'il ne le méritait : il en convint avec une bonne foi qui finit par nous charmer tous; il arriva tremblant chez ma sœur. On enveloppa la pauvre troublée, qui, rougissant, moitié honte et moitié plaisir, laissa échapper enfin, avec un soupir, son consentement à tout ce que nous allions faire pour l'enchaîner de nouveau.
Dans son enchantement, Clavijo prit la clef de mon secrétaire et fut écrire le papier suivant, qu'il signa et qu'il apporta, le genou en terre, à signer à sa maîtresse, devant MM. Laugier, secrétaire d'ambassade de Pologne; Gazan, consul d'Espagne à Bajonne; Devignes, chanoine
de Perpignan; Durocher, premier chirurgien de la reine mère; Durand et Périer, négociants français; Don Firmin de Salsedo, contador de la trésorerie du roi; de Bievardi, gentilhomme italien; Boca, officier des gardes flamandes, et autres. Chacun joignit ses instances aux miennes, et l'on arracha par-dessus le consentement verbal la signature de ma pauvre sœur, qui, ne sachant plus où mettre sa tête, de confusion, vint se jeter dans mes bras en pleurant^ et m'assurant tout bas qu'en vérité j'étais un homme dur et sans pitié pour elle.
COPIE EXACTE DE L ECRIT DE LA MAIN DE CLAVIJO, SIGNÉ DE LUI ET DE MA SŒUR, DONT j'aI l'o- RIGINAL.
Nous, soussignés, Joseph Clavijo et Marie- Louise Caron, avons renouvelé par ce présent écrit les promesses mille et mille fois réitérées que nous nous sommes faites de n'être jamais Vun quà l'autre; et nous nous engageons de sanctifier ces promesses par le sacrement de mariage le plus
tôt qu'il sera possible : en foi de quoi nous avons signé cet écrit entre nous.
Siené : Marie-Louise Caron et Joseph Clavijo.
A Madrid, ce 26 mai 1764.
Tout le monde passa la soirée avec nous dans la joie d'un si heureux changement, et je partis pour Aranjuez à onze heures du soir : car, dans un pays aussi chaud, la nuit est le temps le plus agréable pour voyager.
Je supplie le lecteur de suspendre encore son jugement sur la futilité de ces détails; il verra bientôt s'ils étaient importants.
En arrivant à Aranjuez, je rendis un compte exact à M. l'ambassadeur, qui eut la bonté de donner plus d'éloges à toutes les parties de ma conduite qu'elles n'en méritaient, mais qui me conseilla de ne rien dire à M. de Grimaldi de ce qui s'était passé, de peur de nuire à mon futur beau-frère.
Je me rendis chez ce ministre : il me reçut avec bonté, lut la lettre de Clavijo, donna son consentement au mariage et souhaita toute sorte
de bonheur à ma sœur, en remarquant seulement que don Joseph Clavijo eût pu m'épargner le voyage, la forme usitée en pareil cas étant d'écrire au ministre. Je rejetai tout sur l'empressement que j'avais montré moi-même de venir lui faire ma cour avant le temps où je le prierais de m'honorer de quelques audiences pour l'entretenir d'objets très importants.
A mon retour à Madrid, je trouvai chez moi la lettre suivante du seigneur Clavijo :