‹ Clavijo. Avec une préfChapitre 30 sur 38 · COPIE DE LA LETTRE DONT J AI L ORIGINAL · texte numérisé non relu

COPIE DE LA LETTRE DONT J AI L ORIGINAL

Voicij Monsieur, l'indigne billet qui s'est répandu dans le public, tant à la cour qu'à la ville : mon honneur y est outragé de la manière la plus sanglante, et je n'ose pas voir même la lumière tandis qu'on aura de si basses idées de mon caractère et de mon honneur. Je vous prie. Monsieur, très instamment, de faire voir le billet que j'ai signé et d'en donner des copies. En attendant quelc monde se désabuse, pendant quelques jours il n'est pas convenable de nous voir : au contraire, cela pourrait produire un mauvais effet;

et l'on croirait que ce nmlheureux papier est le véritable, et que celui qui paraîtrait à sa place n'était qu'une coniposition faite après coup. Imaginez, Monsieur, dans quelle désolation doit me mettre un pareil outrage, et croyez-moi. Monsieur, votre, etc.

Signé : Ci.avijo.

Il avait joint à sa lettre une déclaration fausse, gigantesque, abominable, et qui était tout entière de son écriture.

Je pris un peu d'humeur de la conclusion que tirait Clavijo de cet indigne papier; je courus lui en faire les plus tendres reproches; je le trouvai couché. Partie de ses effets étant restée chez M. Portuguès, je lui envoyai sur-le-champ du linge de toute espèce à changer, et, pour le consoler du chagrin où cet écrit fabriqué paraissait le plonger, je lui promis qu'à son rétablissement je le mènerais partout avec moi comme mon frère et comme un homme honorable, en l'assurant que je voyais dans les dispositions de tout le monde qu'on se plairait à m'en croire à ma parole.

Nous convînmes de tous les préparatifs de

mariage de ma sœur; et le lendemain plusieurs de ses amis me menèrent, à son invitation, chez le grand vicaire, chez le notaire apostolique, etc. Cela fait, je revins chez lui très content : « Mon ami, lui dis-je en l'embrassant, l'état où nous sommes à l'égard l'un de l'autre me permet de prendre quelques libertés avec vous; si vous n'êtes pas en argent comptant, vous ferez fort bien d'accepter ma bourse dans laquelle j'ai mis cent quadruples cordonnés et autres pièces d'or, le tout valant environ neuf mille livres argent de France, sur quoi vous enverrez vingt-cinq quadruples à ma sœur pour avoir des rubans; et voici des bijoux et des dentelles de France : si vous voulez lui en faire présent, elle les recevra de votre main plus agréablement encore que de la mienne. »

Mon ami accepta les bijoux et dentelles, ayant de la peine à croire, dit-il, qu'on en trouvât d'aussi bon goût à Madrid; mais, quelques instances que je lui fisse, il refusa l'argent, que je remportai.

Le lendemain, jour de l'Ascension, un valet métis ou quart d'Espagnol indien, que j'avais pris à Rayonne, et qui la veille avait été me

chercher do l'or cordonné ciiez mon banquier, me vola mes cent quadruples, ma bourse, toutes les pièces d'argenterie de mon nécessaire qui n'étaient pas apparentes, un carton de dentelles à mon usage, tous mes bas de soie et quelques vestes d'étoffe d'or, le tout valant à peu près quinze mille francs, et prit la fuite.

Je fus sur-le-champ chez le commandant de Madrid faire ma plainte et je demeurai un peu surpris de l'air glacé dont elle fut accueillie. On sera moins étonné dans un moment que je ne le fus alors moi-même; l'énigme va bientôt se dérouler.

Cet accident ne m'empêcha pas de donner tous mes soins à mon ami malade; je lui reprochai doucement ma perte, en lui disant que, s'il eût accepté mes offres la veille au soir, il m'eût fait grand plaisir et m'eût empêché d'être volé. Mon ami m'assura que ce petit malheur était irréparable, parce que ce valet, qui avait sûrement pris la route de Cadix, serait parti avec la flotte avant qu'on l'eût attrapé. J'en écrivis à M. l'ambassadeur et ne m'en occupai plus.

Les jours suivants se passèrent en soins assidus de ma part et en témoignages de la plus tendre

reconnaissance de celle de Clavijo. Mais le 5 juin, étant venu pour le voir à l'ordinaire au quartier des Invalides, j'appris avec surprise que mon ami avait encore brusquement délogé.

Changer de gîte une seconde fois sans m'en donner avis me parut, je l'avoue, très extraordinaire. Je le fis chercher dans tous les hôtels garnis de Madrid, et, l'ayant enfin trouvé rue Saint-Louis, je lui témoignai mon étonnement avec un peu moins de douceur que la première fois; mais il m'avoua qu'ayant été instruit qu'on avait reproché à son ami de partager avec un étranger un logement de quartier que le roi ne lui donnait que pour lui seul, sans consulter l'embarras, ni sa santé, ni l'heure indue, il avait cru devoir quitter à l'instant l'appartement de son ami. Il fallut bien approuver sa délicatesse; mais je le grondai obligeamment de n'être pas venu prendre un logement dans la maison de ma sœur; je voulais même l'y conduire à l'instant. Il me serra les mains avec reconnaissance et m'objecta que, venant de prendre médecine, il ne s'exposerait pas à sortir de chez lui, cet usage étant celui de tous les Espagnols.

Le lendemain il refusa, sous le même prétexte, mes offres réitérées de venir chez ma sœur. Alors nos amis commencèrent à secouer la tête, à concevoir des soupçons; mais ils me paraissaient encore plus absurdes que malhonnêtes. A quoi bon des feintes avec moi? Le contrat était fait; il ne put être signé de plusieurs jours à cause de ces impatientantes purgeries : en Espagne, me disait-on, tout acte est nul lorsqu'il se trouve daté du jour qu'un des contractants a pris médecine : chaque pays, chaque usage.

Ma sœur tremblait de nouveau : c'était par de semblables délais que cet homme les avait déjà deux fois conduites à des dénouements affreux. Je lui imposais silence avec amertume; cependant le soupçon se glissait dans mon cœur. Pour m'en délivrer tout à fait, le 7 juin, jour pris enfin pour signer le contrat, j'envoyai chercher d'autorité le notaire apostolique.

Mais quelle fut ma surprise lorsque cet homme me dit qu'il allait faire signer au seigneur Clavijo une déclaration bien contraire à mes vues; qu'il avait reçu la veille une opposition au mariage de ma sœur par une jeune personne qui prétendait avoir une promesse de

Clavijo, datée de lySS, de neuf années avant l'époque où nous étions, 1764.

Je m'informe vite du nom de l'opposante. Le notaire m'apprend que c'était una diicna (fille de chambre!. Humilié, furieux, je cours chez l'indigne Clavijo.

« Cette promesse de mariage vient de vous, lui dis-je : elle a été fabriquée hier. Vous êtes un homme abominable, auquel je ne voudrais pas donner ma sœur pour les trésors de l'Inde. Mais ce soir je pars pour Aranjuez : je rends compte à M. de Grimaldi de votre infamie; et, loin de m'opposer pour ma sœur à la prétention de votre duena , je demande pour unique vengeance qu'on vous la fasse épouser sur-le-champ. Je lui servirai de père, je lui payerai sa dot, et lui prodiguerai tous mes secours pour qu'elle vous poursuive jusqu'à l'autel. Alors, pris dans votre propre piège, vous serez déshonoré, et je serai vengé.

— Mon cher frère, mon ami, me dit-il, suspendez vos ressentiments et votre voyage jusqu'à demain; je n'ai nulle part à cette noirceur. A la vérité, dans un délire amoureux, je fis cette promesse autrefois à la duena de madame Por-

tuguès, qui était jolie, mais qui depuis notre rupture ne m'en a jamais reparlé. Ce sont les ennemis de dona Maria, votre sœur, qui font agir cette fille; mais croyez, mon ami, que le désistement de la malheureuse est l'affaire de quelques pistoles d'or. Je vous conduirai ce soir chez un célèbre avocat, que j'engagerai même à vous accompagner à Aranjuez, et nous aviserons ensemble, avant que vous partiez, aux moyens de parer à ce nouvel obstacle, beaucoup moins important que votre vivacité ne vous le fait craindre. Mettez-moi aux pieds de dona Maria, votfe sœur, que je fais vœu d'aimer toute ma vie, ainsi que vous, et ne manquez pas de vous rendre ici ce soir à huit heures précises. »

L'amertume était dans mon cœur et l'indécision dans ma tête. Je n'écoutais pourtant pas encore les pronostics affreux que l'on répandait : il était possible que j'eusse été joué par un fripon ; mais quel était son but? Ne pouvant le deviner, n'en voyant même aucun qui fût raisonnable, je suspendais mon jugement, quoique l'effroi eût déjà gagné tout ce qui m'environnait. Je me rends à huit heures chez cet étrange mortel, accompagné des sieurs Perrier et Durand.

A peine étions-nous descendus de voiture que la maîtresse de la maison vint au-devant de nous et me dit : « Le seigneur Clavijo est délogé depuis une heure, on ignore où il est allé. »

Frappé de cette nouvelle et voulant en douter encore, je monte h la chambre qu'il avait occupée; je ne trouve plus aucun de ses effets : mon cœur se serra de nouveau. De retour chez moi, j'envoyai six personnes courir toute la ville pour me découvrir le traître, à quelque prix que ce fût; mais, convaincu de sa trahison, je m'écriais encore : « A quoi bon ces noirceurs ? » Je n'y concevois rien, lorsqu'un courrier de M. l'ambassadeur, arrivant d'Aranjuez, me remit une lettre de Son Excellence, en me disant qu'elle était très pressée. Je l'ai conservée et vais la transcrire ici.

LETTRE DE l'aMBASSADEUR DE FRANCE, DONT

j'ai l'original.

A Aranjuez, le 7 juin 1764.

Monsieur de Kobiou, Monsieur, commandant de Madrid, vient de passer chez moi pour n\ apprendre que le sieur Clavijo s'était retiré dans un quartier des Invalides, et avait déclaré qu'il y

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prenait asile contre les violences quil craignait de votre part, attendu que vous l'aviez forcé dans sa propre maison, il y a quelques jours, le pistolet sur la gorge, à signer un billet par lequel il s'était engagé à épouser mademoiselle votre sœur. // serait inutile que je vous communiquasse ici ce que je pense sur un aussi mauvais procédé. Mais vous concevez aisément que, quelque honnête et droite qu'ait été votre conduite dans cette affaire, on pourrait y donner une tournure dont les conséquences seraient aussi désagréables que fâcheuses pour vous. Ainsi je vous conseille de demeurer entièrement tranquille en paroles, en écrits et en actions, jusqu'à ce que je vous aie vu, ou ici, si vous y venez promptement, ou à Madrid, oïl je retournerai le 12.

J'ai Vhonneur d'être, avec une parfaite consi^ dération, Monsieur, votre, etc.

Signé : Ossun.

Cette nouvelle fut un coup de foudre pour moi. Quoi! cet homme qui depuis quinze jours me pressait dans ses bras! ce monstre qui m'avait écrit dix lettres pleines de tendresse, m'avait sollicité publiquement de lui donner ma sœur,

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était venu dix fois manger chez elle à la face de tout Madrid ! il avait fait une plainte au criminel contre moi pour cause de violence et me poursuivait sourdement! Je ne me connaissais plus.

Un officier des gardes wallonnes entre à l'instant et me dit : « Monsieur de Beaumarchais, vous n'avez pas un moment à perdre : sauvezvous, ou demain matin vous serez arrêté dans votre lit; l'ordre est donné, je viens vous en prévenir; votre homme est un monstre, il a soulevé contre vous tous les esprits, et vous a conduit de promesse en promesse pour se rendre votre accusateur public. Fuyez, fuyez à l'instant, ou, renfermé dans un cachot, vous n'avez plus ni protection ni défense.

— « Moi, fuir ! me sauver ! plutôt périr ! Ne me parlez plus, mes amis, ayez-moi seulement une voiture de route à six mules, pour demain quatre heures du matin, et laissez-moi me recueillir jusqu'à mon départ pour Aranjuez. )>

Je me renfermai : j'avais l'esprit troublé, le cœur dans un étau;rien ne pouvait calmer cette agitation. Je me jetai dans un fauteuil, où je restai près de deux heures dans un vide absolu d'idées et de résolutions.

Ce repos fatigant m'ayant enfin rendu à moimême, je me rappelai que cet homme, depuis la date de sa plainte pour fait de violence, s'était promené publiquement avec moi dans mon carrosse, m'avait écrit dix lettres tendres, m'avait chargé spécialement de sa demande auprès du ministre devant vingt personnes. Je me jette à mon bureau; j'y broche, avec toute la rapidité d'un homme en pleine fièvre, le journal exact de ma conduite depuis mon arrivée à Madrid : noms, dates, discours, tout se peint à ma mémoire, tout est fixé sous ma plume. J'écrivais encore à cinq heures du matin, lorsqu'on m'avertit que ma voiture m'attend et que l'inquiétude de mes amis ne leur permet pas de me laisser plus longtemps à moi-même. Je monte en carrosse sans m'informer si quelqu'un me suit, sans savoir si j'étais présentable : une espèce d'ivresse me rendait sourd à tout ce qui n'était pas mon objet; mais on avait pourvu, sans me le dire, au nécessaire de mon voyage. Quelques amis m'offrent de m'accompagner. « Je veux être seul, leur dis-je; je n'ai pas trop de douze heures de solitude pour calmer mes sens. » Et je partis pour Aranjuez.

M. l'ambassadeur était au palais quand j'arrivai au Sitio real; je ne le vis qu'à onze heures du soir, à son retour. « Vous avez bien fait de venir sur-le-champ, me dit-il : je n'étais rien moins que tranquille sur vous; depuis quinze jours votre homme a gagné toutes les avenues du palais. Sans moi vous étiez perdu, arrêté, et peut-être conduit au Présidio '. J'ai couru chez M. de Grimaldi. « Je réponds, lui ai-je dit, de « la sagesse et de la bonne conduite de M. de « Beaumarchais en toute affaire, comme de la (( mienne propre. C'est un homme d'honneur, « qui n'a fait que ce que vous et moi eussions « fait à sa place; je l'ai suivi depuis son arrivée. ({ Faites retirer l'ordre de l'arrêter, je vous prie : « ceci est le comble de l'atrocité de la part (( de son adversaire. — Je vous crois, m'a « répondu M. de Grimaldi; mais je ne suis k « maître que de suspendre un moment^ tout le « monde est armé contre lui : quil parte à l'in- « stant pour la France; on fermera les yeux sur « sa fuite. »

I. Prison perpétuelle à Oran ou Ceuta, sur les côtes d'Afrique.

a Ainsi, Monsieur, partez; il ny a pas un moment à perdre; on vous enverra vos effets en France; vous avez six mules à vos ordres. A tout prix, dès demain matin reprenez la route de France; je ne pourrais vous servir contre des ordres si précis, et je serais désolé qu'il vous arrivât malheur en ce pays. Partez. »

En l'écoutant je ne pleurais pas; mais par intervalles il me tombait des yeux de grosses gouttes d'eau que le resserrement universel y amassait. J'étais stupide et muet. M. l'ambassadeur, attendri, plein de bonté, prévenant toutes mes objections par l'aveu libre et franc que j'avais raison, ne m'en disait pas moins qu'il fallait céder à la nécessité et fuir un malheur certain.

a Et de quoi me punirait-on. Monsieur, puisque vous-même convenez que j'ai raison sur tous les points? Le roi fera-t-il arrêter un homme innocent et grièvement outragé? Comment imaginer que celui qui peut tout préférera le mal quand il connaît le bien? — Eh! Monsieur, l'ordre du roi s'obtient, s'exécute, et le mal est fait avant qu'on soit détrompé. Les rois sont justes; mais on intrigue autour d'eux sans qu'ils le sachent, et de vils intérêts, des ressentiments

qu'on n'ose avouer, n'en sontpas moins souvent la source de tout le mal qui se fait. Partez, Monsieur. Une fois arrêté, personne ici ne prenant intérêt à vous, on finirait par conclure que, puisqu'on vous punit, il se peut que vous ayez tort; et bientôt d'autres événements feraient oublier le vôtre : car la légèreté du public est partout un des plus fermes appuis de l'injustice. Partez, vous dis-je, partez. — Mais, Monsieur, dans l'état où je suis, oij voulez-vous que j'aille ? — Votre tête se trouble à l'excès, monsieur de Beaumarchais. Évitez un mal présent, et songez que vous ne rencontrerez peut-être pas deux fois en votre vie l'occasion de placer des réflexions si douloureuses pour l'humanité : vous ne serez peut-être jamais indignement outragé par un homme plus puissant que vous; vous ne courrez peut-être jamais une seconde fois le risque d'aller en prison pour avoir été, contre un fou, prudent, ferme et raisonnable; ou, si un pareil malheur vous arrivait en France, un homme au milieu de sa patrie a mille moyens de faire valoir son droit, qui lui manquent ailleurs. On traite moins bien un étranger sans appui qu'un citoyen domicilié, qu'un père de famille, comme vous

l'êtes, au milieu de tous ses parents. — Eh! Monsieur, que diront les miens? Que penseront en France mes augustes protectrices, qui, m'ayant vu constamment persécuté autour d'elles, ont pu juger au moins que je ne méritais pas le mal qu'on disait de moi? Elles croiront que mon honnêteté n'était qu'un masque, tombé à la première occasion que j'ai cru trouver de mal faire impunément. — Allez, Monsieur; j'écrirai en France, et l'on m'en croira sur ma parole. — Et ma sœur. Monsieur! ma malheureuse sœur ! ma sœur qui n'est pas plus coupable que moi? — Songez à vous, l'on pourvoira au reste. — Ah! dieux! dieux! Ce serait là le fruit de mon voyage en Espagne ! » Mais partez^ partez, était le mot dont M. d'Ossun ne sortait plus. Si j'avais besoin d'argent, il m'en offrait avec toute la générosité de son caractère. « Monsieur, j''en ai : mille louis dans ma bourse et deux cent mille francs dans mon portefeuille me donneront le moyen de poursuivre un si sanglant outrage. — Non, Monsieur, je n'y consens pas : vous m'êtes recommandé; partez, je vous en prie, je vous le conseille, et j'irai plus loin même, s'il le faut. — Je ne vous entends plus. Monsieur,

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pardon, je ne vous entends plus. » Et, dans le trouble où j'étais, je courus m'enfoncer dans les allées sombres du parc d'Aranjuez. J'y passai la nuit dans une agitation inexprimable.

Le lendemain matin^ bien raffermi, bien obstiné, bien résolu de périr ou d'être vengé, je vais au lever de M. de Grimaldi, ministre d'État. J'attendais dans son salon , lorsque j'entendis prononcer plusieurs fois le nom de M. Whal. Cet homme respectable, qui n'avait quitté le ministère que pour mettre un intervalle de repos entre la vie et la mort, était logé dans la maison de M. de Grimaldi. Je l'apprends, et sur-lechamp je me fais annoncer chez lui, comme un étranger qui a les choses les plus importantes à lui communiquer. Il me fait entrer, et, la plus noble figure rassurant mon cœur agité : « Monsieur, lui dis-je, je n'ai point d'autre titre à vos bienfaits que celui d'être Français et outragé : vous êtes né vous-même en France, où vous eûtes du service; depuis, vous avez passé dans ce pays par tous les grades de l'illustration militaire et politique; mais tous ces titres me donnent moins la confiance de recourir à vo^us que la véritable grandeur avec laquelle vous avez remis volon-

tairement au roi le dangereux ministère des Indes, dont vous êtes sorti les mains pures, lorsqu'un autre eût pu y entasser des milliards. Avec l'estime de la nation, vous êtes resté l'ami du roi : c'est le nom dont il vous honore sans cesse. Eh bien! Monsieur, il vous reste une belle action à faire; elle est digne de vous, et c'est un Français au désespoir qui compte sur le secours d'un homme aussi vertueux.

— Vous êtes Français, Monsieur, me dit-il, c'est un beau titre auprès de moi : j'ai toujours chéri la France, et voudrais pouvoir reconnaître en vous tous les bons traitements que j'y ai reçus. Mais vous tremblez, votre âme est hors d'elle, asseyez-vous et dites-moi vos peines; elles sont affreuses, sans doute, si elles égalent le trouble où je vous vois. » Il défend à l'instant sa porte; et moi, dans un état inexprimable de crainte et d'espérance, je lui demande la permission de lire le journal exact de ma conduite depuis le jour de mon arrivée à Madrid : «Vous y suivrez mieux, Monsieur, le fil des événements, que dans une narration désordonnée que j'entreprendrais vainement de vous faire. »

Je lus mon Mémoire. M. Whal me calmait

de temps en temps, en me recommandant de lire moins vite pour qu'il m'entendît mieux, et m' assurant qu'il prenait le plus vif intérêt à ma narration. A mesure que les événements passaient, je lui mettais à la main les écrits, les lettres, toutes les pièces justificatives. Mais, lorsque je vins à la plainte criminelle, à l'ordre de me mettre au cachot, suspendu seulement par M. de Grimaldi, à la prière de notre ambassadeur; au conseil qu'il m'avait donné de partir, auquel je ne lui cachais pas que je résistais, déterminé à périr ou à obtenir justice du roi, il fait un cri, se lève, et, m''embrassant tendrement : « Sans doute, le roi vous fera justice, et vous avez raison d'y compter. M. l'ambassadeur, malgré sa bonté pour vous, est forcé de consulter ici la prudence de son état; mais moi je vais servir votre vengeance de toute l'influence du mien. Non, Monsieur, il ne sera pas dit qu'un brave Français ait quitté sa patrie, ses protecteurs, ses affaires, ses plaisirs, qu'il ait fait quatre cents lieues pour secourir une sœur honnête et malheureuse, et qu'en fuyant de ce pays il remporte dans son cœur, de la généreuse nation espagnole, l'abominable idée que les étrangers n'obtiennent chez

elle aucune justice. Je vous servirai de père en cette occasion comme vous en avez servi à votre sœur. C'est moi qui ai donné au roi ce Clavijo, Je suis coupable de tous ses crimes. Eh ! dieux, que les gens en place sont malheureux de ne pouvoir scruter avec assez de soin tous les hommes qu'ils emploient, et de s'entourer, sans le savoir, de fripons dont les infamies leur sont trop souvent imputées! Ceci, Monsieur, est d'autant plus important pour moi que ce Clavijo , ayant commencé par faire une espèce de feuille ou gazette, et se trouvant, par ses fonctions, rapproché du ministère, eût pu parvenir un jour à des emplois plus considérables, et moi je n'aurais fait présent à mon roi que d'un scélérat. On excuse un ministre de s'être trompé sur le choix d'un indigne sujet; mais, sitôt qu'il le voit marqué du sceau de la réprobation publique, il se doit à lui-même de le chasser à l'instant. J'en vais donner l'exemple à tous les ministres qui me suivront. »

Il sonne. Il fait mettre des chevaux, il me conduit au palais. En attendant M. de Grimaldi, qu'il avait fait prévenir, ce généreux protecteur entre chez le roi, s'accuse du crime de mon lâche

adversaire, a la générosité d'en demander pardon. Il avait sollicité son avancement avec ardeur, il met plus d'ardeur encore à solliciter sa chute. M. de Grimaldi arrive, les deux ministres me font entrer, je me prosterne : « Lisez votre Mémoire, me dit M. Whal avec chaleur, il n'y a pas d'âme honnête qui n'en doive être touchée comme je l'ai été moi-même. » J'avais le cœur élevé à sa plus haute région; je le sentais battre avec force dans ma poitrine, et, me livrant à ce qu'on pourrait appeler l'éloquence du moment, je rendis avec force et rapidité tout ce qu'on vient de lire. Alors le roi, suffisamment instruit, ordonna que Clavijo perdît son emploi et fût à jamais chassé de ses bureaux.

Ames honnêtes et sensibles, croyez-vous qu'il y eût des expressions pour l'état où je me trouvais? Je balbutiais les mots de respect, de reconnaissance, et cette âme entraînée naguère presque au degré de la férocité contre son ennemi, passant à l'extrémité opposée, alla jusqu'à bénir le malheureux dont la noirceur lui avait procuré le noble et précieux avantage qu'il venait d'obtenir aux pieds du trône.

Pour comble de bontés, le monarque envoya

chez M. l'ambassadeur de France, où je dînais, donner l'ordre au Français à qui il venait de rendre une justice si éclatante, de lui faire parvenir le journal exact de ce qui avait été lu et jugé au palais. M. l'ambassadeur, aussi touché que moi, me donna trois de ses secrétaires qui, de leur part, y mettant une bienveillance patriotique, copièrent en peu d'heures mon journal avec les pièces justificatives, et le tout fut porté par M. l'ambassadeur au roi, qui ne dédaigna pas de dire qu'il garderait cet ouvrage, et même de s'informer avec bonté si le Français était satisfait.

Telle est la justice que j'ai obtenue en Espagne dans une querelle où j'étais en quelque façon l'agresseur. Mon cœur se serre en pensant que depuis, en France, étant offensé... Telles sont les preuves authentiques et respectables sur lesquelles s'appuie le compte exact que l'animosité vient de me forcer de rendre de ma conduite en cette occasion, l'une des plus importantes de ma vie. J'ai osé nommer, sans leur aveu , le prince magnanime qui s'est plu à me faire justice, les généreux ministres qui y ont coopéré, le très respecté marquis d'Ossun,

notre ambassadeur, mon inestimable protecteur M. Whal, et toutes les personnes qui ont contribué à ma justification.

Au milieu d'une nation étrangère, je n'ai rencontré que grandeur, générosité, noble intérêt, service ardent, justice éclatante, et je n'aurais pas attendu dix ans à publier la reconnaissance que je garderai toute ma vie à la généreuse nation espagnole si j'avais pu la faire éclater sans y mêler le récit d'un événement personnel qui ne pouvait intéresser que mes parents et moi.

Je revins à Madrid, où tous les Français s'empressèrent de renouveler à ma pauvre sœur les témoignages de leur ancienne amitié. A la nouvelle de la perte de son emploi, qui se répandit partout, mon lâche ennemi, certain d'être arrêté, se sauva chez les capucins, d'où il m'écrivit une longue lettre pour implorer ma commisération. Il avait raison d'y compter, je ne le haïssais plus; je n'ai même jamais haï personne. Mais, dans cette lettre, ce qui m'élonna davantage fut l'assurance avec laquelle il se tait sur sa plainte criminelle contre moi, se flattant apparemment que je l'ignorais encore. Il s'y défend seulement d'avoir provoqué l'opposition de la duena, à

laquelle il attribue mon ressentiment. Voici sa lettre avec ma réponse en marge, telle que je la lui envoyai :

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