‹ Clebs (volume 2)Chapitre 1 sur 13 · Clebs · texte numérisé non relu

Clebs

Plus de trois semaines s'étoient e'coulées depuis mon arrivée à Stanley -Grove. J 'avois déjà pris l'habitude de parler à cœur ouvert à M. et M""*. Stanley ; Je le faisois avec sensibilité et avec une confiance filiale , et je continuai à le faire sur tous les sujets possibles , à l'exception d'un seul.

Plus je voyois Lucilla, plus je trouvois difïicile de résister à tant de qualités attrayantes ; je ne pouvois me persuader que la prudence ou le devoir exigeassent de moi de garantir mon cœur contre un pareil ensemble de grâces et de vertus touchantes , de celles-là même , ainsi que je l'ai observé ci-devant , dont mon esprit avoit depuis long-temps rêvé la délicieuse idée , et que je voyois enfin se réaliser, sous une forme encore^plus

séduisante que celle dont mon imagination s'ëtoit fait le tableau.

.Je ne me sentis pas le courage de hasarder le bonheur dont je jouissois actuellement, en aspirant trop tôt à un bonheur encore plus parfait 5 je n'osai encore avouer ni aux parens ni à leur fille des sentimens qui , si mes craintes étoient fondées, pouvoient être désapprouvés, et dont l'aveu précoce pourroit renverser tout à coup l'édifice de félicité que mon cœur et non mon imagination venoient d'élever, et que mon goût, mon jugement et mes principes approuvoient également, et contem ploient avec délices.

Le grand critique de l'antiquité , dans son traité sur l'art dramatique , observe que l'introduction d'un nouveau personnage est, après celle d'un nouvel incident, de la plus grande importance.

Mais Aristote a oublié de décider si l'introduction de deux interlocuteurs équivaut à deux incidens. Nous vîmes cette

^49 règle dramatique mise en action par l'arrivée de sir John et lady Belfield, qui , sans être de nouveaux personnages pour le lecteur ni pour l'écrivain , étoient nouveaux pour Stanley-Grove.

Quoique M. Stanîey et sir John Belfield se fussent peu vus depuis leur séparation, leur longue liaison n'en avoit pas souffert. Sir John, qui avoit quelques années de moins que son ami , avoit résidé , depuis son mariage , presque aussi constamment à Londres, que M. Stanley dans sa terre. Mistriss Stanley avoit à la vérité vu , de temps en temps , lady Belfield chez elle , en Cavendish- Square; mais celle-ci n'avoit jamais eu l'occasion de faire connoissance avec les autres individus de Stanley-Grove.

Ces nouveaux hôtes furent reçus avec une affection cordiale , et se mirent aisément au courant des usages de la famille ; usages auxquels ils ne souhaitoient apporter aucun changement, et de l'observation desquels ils espcroient ,

au contraire, tirer parti pour la leur.

Ils furent charmes du contraste intéressant qu'ofFroient les divers caractères de l'aimable jeunesse qu'on leur présenta; cette jeunesse fut de son côté bien satisfaite de la bonté, de l'affabilité et de la gaîté des hôtes de leur père.

Avouerai-je ma propre petilesseîTelle amitié qae j'eusse pour les Belfield, je crains de les avoir vus arriver avec une légère teinte de jalousie. Je sentis qu'en agrandissant le cercle de la famille , ils m'éloigneroient davantage de celle que je désirois si fort contempler de près. En divisant son atteniion, ils m'en ôteroient une portion. Jusque-là, j'avois été le seul étranger; j'allois à présent ne faire qu'une unité dans un plus grand nombre. Je découvris par -là, pour la première fois, que l'amour peut rétrécir le cœur. Je tâchai bien vite de vaincre un sentiment si peu généreux , et d'aller au-devant de ces aimables amis, avec un empressement égal à celui qu'ils ïïiq. té-

moignèrent. Je trouvai qu'un sentiment blâmable , quand on a assez de vertu pour en rougir , dure rarement, et que la honte qu'il excite le bannit bientôt.

Le premier jour se passa en questions et en communications mutuelles. Lady Belfield me dit que l'aimable Fanny , après avoir arrosé de ses larmes la tombe de sa mère , avolt été reçue dans la maisoa de cet ecclésiastique bienveillant qui , avec tant de bonté , lui avoit promis un asile jusqu'au retour à Londres de lady Belfield, époque à laquelle il étoit convenu qu'elle seroit admise dans sa famille; ce digne homme et sa femme ç'étant rendus pleinement cautions de son caractère et de son humeur, et ayant généreusement promis que pendant cette intervalle ils feroient leurs efforts pour hâter les progrès de son instruction, lady Belfield ajouta que toutes les informations qu'elle avoit piises au sujet de Fanny ( que nous appellerons à l'aveuirmiss Stokes),avoient produit le ré-

sultat le plus satisfaisant en te'moignage des principes et des talens de cette jeune personne.

Après dîner, je remarquai que toutes les fois que la porte s'ouvroit , lady Belfîeld y portoit ses regards, dans l'attente de voir enfin paroître les enfans. Son cœur aimant fut désappointé quand elle vit qu'ils ne se présentoient pas, et elle ne put s'empêcher de me dire tout bas ( car j'ëtois assis à côté d'elle ) : « J'ai peur que la piété de nos bons amis n'ait une petite teinte de sévérité ; quant à moi, Je ne vois point de raison pour que la religioq diminue notre amour pour nos enfans, et les prive de leurs amusemens. » Je l'assurai sérieusement que je pensois comme elle; mais je n'eus garde de lui dire combien peu son observation pouvolt s'appliquer à M. et M"^. Stanley. Elle parut bien aise de me voir partager son opinion, et perdit tout espoir de voir les pauvres petits prisonniers ( ce fut le nom qu'elle leur don-

na), «A moins, dit-elle, qu'on ne me permette de les voir au travers de la grille de leur cachot .» Je souris, mais je ne la détrompai pas, et j'affectai de partager sa compassion pour eux. Lorsque les hommes se rendirent ensuite auprès des dames dans le salon, je fus ravi de trouver ladj Belfield assise sur une chaise basse, entourée du groupe joyeux qui jouoit autour d'elle. En me regardant, je vis que tout en souriant elle rougissoit par réminiscence. Elle étoit occupée à faire des questions à l'une des plus âgées, tandis que la plus jeune chantoit assise sur ses genoux. Sir John, avec la bonté et l'affabilité qui lui sont naturelles , se mêloit aux jeux des autres, qui, pleins de santé et de joie, n'en étoient pas moins doux et dociles. Il les amusoit de mille choses riantes. II paroit que luimême ne s'étoitpas abstenu de soupçons à leur sujet.

«Ne sonf-ce pas là de pauvres malheureux prisonniers ? dis-je tout bas un peu

malicieusement à lady Belfield, et ces physionomies de tristesse ne prouventelles pas bien que la religion diminue notre affection pour nos enfans? N'estce pas diminuer leurs plaisirs iunocens , que de les laisser prendre leurs ébats dans un appartement bien aéré, au lieu de les entasser dans une salle à manger , dont l'air est devenu malsain par la fumée des mets, et par le grand nombre de convives? Ne vaudroit-il pas mieux qu'ils vinssent déranger la compagnie , et se priver par-là de la liberté qu'ils trouveroient dans le sallon? »

H Je vous fais amende honorable, dit elle; je ne serai plus si prompte à soupçonner la piété d'une sévérité mal placée. » — « Si loin de-là, Caroline, dit sir John , que nous adopterons nousmêmes l'usage que nous avons été si promplsàblâmer , etnousle ferons autant par égard pour nos enfans, qui certainement y gagneront une augmentation de plaisir, que par égard pour nos amis. Je

vois bien que la liberté est. pour ces petits êtres un bonheur réel , supérieur à tous ceux que notre faux raffinement pourroit inventer pour eux. »

— u Allons, Charles, dit sir John aussitôt qu'il me vit seul , parlez-nous de cette Lucilla, de cette merveille , de cette personne sans pareille du docteur Barlow; dites-moi ce qu'elle est, ou plutôt ce qu'elle n'est pas. »

— u D'abord, dis-je , je vais, suivant que vous le désirez, la définir par des négatives : elle n'est pas une beauté parfaite; elle n'est pas un génie déclaré; elle ne se donne pas pour philosophe;* elle n'est pas bel-esprit; elle n'est en rien une de ces personnes qu'on cite , et par-dessus tout elle n'est pas de celles qui aspirent au titre d'artiste. « — « Bravo, Charles! à présent, voyons ce quelle est. » — « Elle est, de son naturel, repris-je,une femme douce, sensible, animée, modeste; elle est, par éducation , d'une grâce et d'un maintien dis-

tingué , instruite, éclairée; elle est, quanta la religion, pieuse, humble, sincère et charitable. »

— (f Quel plaisir ce sera , dit sir John, de voir une fille d'un sens exquis, plutôt cultivé qu'orné ; non un chef-d'œuvre en fait de musique et de danse , mais le chefd'œuvre de la nature, de l'instruction, de la bonne compagnie : si son caractère a autant d'énergie et de délicatesse que sa physionomie promet de douceur et d'intelligence , c'est une fille dangereuse, Charles î n

— «Il est certain, dis-je, qu'elle possède Je charme essentiel de la beauté , en tout ce qui est beauté chez elle , et que là où cet avantage manque , elle en a l'équivalent dans le pouvoir qu'elle possède de prévenir par son air, et par un regard plein d'intelligence, en faveur de son esprit et de son caractère. »

Je trouvai, dans la suite, qu'elle confirmait ce préjugé favorable, non-seulement par la manière dont elle prend part

à la conversation , mais aussi par l'effet que sa conversation produit sur moi : en causant avec une femme comme elie, je suis porté à me croire plus d'esprit que je n'en ai , parce que sa présence m'anime et met mon esprit en action.

Le jour suivant , après déjeuner , on vint à parler de la nécessité indispensable au bonheur, dune confiance sans homes entre gens mariés. M. Stanley témoigna son regret de ce que celte confiance , quoiqu'un des grands moyens du bonheur domestique, devenoit quelquefois absolument impossible, par une malheureuse disparité d'humeur entre les parties ; la violence, l'imprudence ou la sottise , d'un côté, obligeant l'autre , pour ainsi dire, à un degré de réserve aussi incompatible avec l'esprit du lien conjugal , qu'avec la confiance nécessaire à leur bonheur mutuel.

a Nous avons eu parmi nos amis, dit sir John, un exemple du malheur dont un parle, provenant, non d'aucun des I. i-j

défauts auxquels vous venez de faire allusion, mais d'un excès de sensibilité mal entendue chez deux personnes d'un mérite à peu près égal , et entre lesquelles l'excellente façon de penser et la trèsbonne conduite rendoient tout mystère superflu. M. et M"% Hamilton se sont mariés par affection , ayant chacun une haute opinion du mérite de l'autre , opinion qui , dans le cours d'une longue et intime union , est plutôt augmentée que diminuée ; malgré cela, ce n'est qu'au bout de sept ans qu'ils ont commencé à être heureux. Ils ont eu le talent de se mettre réciproquement aussi mal à l'aise par excès de tendresse, que d'autres maris et femmes auroient pu le faire par un sentiment contraire. Une sensibilité mal entendue a non-seulement empiété sur leur bien-être, mais sur leur bonne foi. La résolution de ne jamais se faire de la peine l'un à l'autre les a tenus dans un état perpétuel de déguisement. Us ne jouissent ni l'un ni l'au-

tre d'une très-bonne santé, et le dësir de se taire réciproquement leurs petites indispositions a établi entre eux un état de vigilance continuelle , d'un côté pour cacher le mal , et de l'autre pour le découvrir ; de sorte que cette petite escrime étoit devenue une lutte d'adresse , et que c'étoit à qui des deux rendroit l'autre le plus à plaindre. Chacun d'eux souffroit davantage , par l'effet d'une crainte non fondée , qu'ils n'auroient pu le faire par l'aveu d'une légère indisposition lorsqu'elle existoit réellement. Cet aimable couple, après sept ans de cette espèce de martyre , a trouvé enfin qu'il valoit mieux se soumettre de bonne volonté et de concert aux maux inévitables de la vie, et s'entr'aider cordialelement, que de souffrir et de s'infliger alternativement le tourment d'une dissimulation perpétuelle. Ils ont enfin découvert qu'un bonheur sans nuages n'est pas l'apanage des hommes; chacun d'eux <?st plus tranquille aujourd'hui, sachant

que l'autre est de temps en temps incommodé , qu'ils ne l'éloient lorsqu'ils se soupconnoient mutuellement de l'être sans cesse. On n'envoie plus secrètement chercher le médecin pour celui qui en a besoin , quand on sait que l'autre est absent. Il est enfin permis à l'apothicaire de monter hardiment par le grand escalier sans craindre d'être vu.

»Ces aimables personnes ont donc à la fin trouvé ce qui manquoit à leur bonheur, la faculté de se croire réciproquement en bonne santé, lorsqu'ils disent qu'ils le sont ; ils ont fini par sentir qu'une franchise sans réserve est le commerce légitime de l'afTection conjugale, et que tout mystère en est le commerce de contrebande. »

— » C'est certainement , dis- je, lorsque sir John eut cessé de parler, faire un mauvais compliment à l'objet de notre affection, que de lui épargner une inquiétude passagère aux dépens de la satisfaction à laquelle elle a droit, celle

d'adoucir nos maux en les partageant.

Toute dissimulation est une trahison faite à l'amour. Il me paroît de plus que cjla pourroit devenir l'origine de maux plus sérieux , et je craindrois pour la femme que j'aimerois , ainsi que pour moi-même , que, si une fois nous nous permettions le mystère là où le motif nous paroîtroit porter son excuse , nous n'apprissions à l'adopter dans d'autres occasions où le principe seroit plus évidemment en défaut. »

— «En outre, reprit M. Stanley, c'est faire voir une grande ignorance de la vie humaine, que de s'attendre à courir sa carrière avec une bonne santé continuelle et un bonheur sans mélange.

Lorsque de jeunes personnes se marient, même avec la plus belle perspective , elles ne devroient jamais oublier que l'infirmité est inséparablement attachée à leur nature , et qu'en s'entr'aidant à porter leurs fardeaux, ils remplissent un des principaux devoirs de leur union.

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