‹ Clebs (volume 2)Chapitre 2 sur 13 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Apres souper, bornés à notre cercle de famille , on mit la conversation sur les malheureux effets d'une folle passion.

Mistriss Stanley déplora la conséquence des romans , qui, à très-peu de brillantes exceptions près , ont fait un mal infini , en posant en fait la toute-puissance de l'amour d'une manière si décidée, qu'ils conduisent les jeunes lecteurs , presque systématiquement , à une soumission absolue à ce sentiment, attendu qu'il est ordinairement représenté comme irré" shtible.

« Les jeunes filles , dit sir John , en souriant, dans leur soumission aveugle à cette toute-puissance imaginaire, penchent vers le fatalisme. Quand elles s'abandonnent aune folle passion, elles ne sont, à les entendre, qu'obéir à leur sort; mais , lorsqu'il s'agit de résister a la pru-

dence et au devoir , elles savent héroïquement exercer leur libre arbitre; de sorte qu'il ne leur manque que la connoissance parfaite des malheurs qui suivent un attachement imprudent , pour illustrer en leurs personnes le rang que Milton assigne à une classe dHêtres auxquels il ne seroit pas galant d'assimiler de jeunes demoiselles. »

Mistriss Stanley affirma de nouveau qu'une inclination mal placée ne devenoit invincible qu'à cause de l'invincibilité supposée qui avoit été établie en principe. Elle nous fît remarquer le pouvoir de la religion pour vaincre les passions, et entre autres celle de l'amour. Je hasardai de demander à Lucilla , qui se trouva assise à côté de moi ( bonheur dont je faisois toujours en sorte de jouir de manière ou d'autre ) , quelle étoit sa façon de penser à ce sujet. Elle me répondit , non sans quelque embarras :

<( Je conçois qu'on peut triompher d'uu attachement mal placé sans avoir recours

à des motifs aussi foçts que ceux de la religion. La raison , la certitude humiliante d'avoir fait un choix blâmable (car je n'aurai pas recoui^ à un motif déplacé tel que la fierté ) , doivent aisément en Tenir à bout; mais je croirois qu'un attachement bien placé , qu'un attachement louable en soi , demande, pour être surmonté , le principe efficace d'une

piété chrétienne Et de quoi la piété

n'est elle pas capable! » Elle se tut et rougit, comme craignant d'en avoir trop dit.

Lady Belfield dit qu'elle croyoit possible de vaincre un attachement vertueux d'après le principe que miss Stanley venoit de citer ; mais qu'elle doutoit que la religion même eût le pouvoir de maîtriser le cœur au point de lui faire surmonter l'aversion , et encore moins de lui faire prendre de l'attachement pour un objet qui nous a inspiré de l'éloignement.

» Je crois, dit M. Stanley, que les

exemples en sont rares , et que l'effort est difficile ; mais ce qui est difficile pour nous, ne l'est pas pour celui qui tient dans sa main les cœurs des hommes , et je suis bien aise de pouvoir résoudre le doute de lady Belfield par un exemple qui va au fait.

» Vous ne pouvez pas, sir John , avoir oublie' Carlton , notre ancienne connoissance de Londres ?» — « Non, dit sir John , ni ce que j'ai entendu dire depuis sur la manière réuréhensible dont il en a agi envers sa charmante femme; sans doute qu'il l'a fait mourir de chagrin? »

— « Vous savez , reprit M. Stanley , qu'ils se sont maries , non-seulement sans aucune inclination l'un pour l'autre , mais que mistriss Carlton, ayant pour lui plus que de l'indifférence , et de plus ayant un goût décidé pour une autre personne , ne l'épousa que par une obéissance Implicite à la volonté de sa mère , à laquelle elle n'avoit jamais résisté; et que lui se maria, parce que son

père avoit menacé de le déshe'riter s'il epousoit toute autre femme, attendu qu'étant parens éloignés , c'étoit le seul moyen de conserver les biens dans la famille. ))

— « Quel motif pour une union si sacrée et si indissoluble! »m'écriai-je, avec un mouvement de vivacité qui fît sourire tout le monde. Je. fis des excuses de cette interruption involontaire , et M. Stanley continua :

u Elle avoit long-temps eu de la préférence pour un jeune ecclésiastique d'un grand mérite, mais fort au-dessous d'elle pour la naissance et la fortune; cependant, quoique sa haute idée du devoir filial l'eût portée à se soumettre au sacrifice de cette inclination innocente, quoiqu'elle eût résolu de ne jamais le revoir, et qu'elle l'eût même déterminé à quitter la province et à s'établir dans une partie de l'Angleterre éloignée d'elle , Carlton néanmoins fut assez peu généreux et assez inconsé-

quent pour être jaloux sans l'aimer. Il menoit une conduite très-irrégulière, tandis que mistriss Carlton se dëvouoit à l'observation de ses devoirs d'épouse , avec la patience la plus douce et la plus modeste, renfermant ses douleurs dans son sein, et ne se permettant pas même la consolation de se plaindre.

» Entre plusieurs raisons de son e'ioignement pour sa femme, Carlton mettoit en tête sa piété. Il avoit coutume de dire que la religion ne sert qu'à rendre les gens incapables des affaires de ce monde ; qu'elle leur enseigne à faire gloire de mépriser leurs devoirs et de haïr leurs parens; et que l'orgueil, la mauvaise humeur, la contradiction et le mépris pour le reste des hommes, font le souverain bien de ceux qui se piquent de religion.

» Dans le commencement , elle fut sur le point de succomber à tant de dureté. Sa santé dépérit et elle perdit courage ; dans sa détresse, elle se tourna vers l'u-

nique et sûr refuge des malheureux; elle se ranima en considérant que ses épreuves venoient de la main d'un père miséricordieux , pour la détacher d'un monde qu'elle auroit trop aimé , s'il n'eût pas été pour elle dépouillé de ses délices.

«Lorsque mistriss Stanley, son amie et la confidente de ses peines, y sympathisoit avec le plus vif intérêt, elle répondoit humblement : « Souvenez-vous de ceux qui sont revêtus de robes blanches dans le royaume de gloire ; ce sont ceux qui ont passé par de grandes tribulations: je tache de fortifier ma foi par le souvenir de tout ce qu'ont souffert les meilleurs chrétiens, et mon espérance par la contemplation de la brièveté de toute soufïiance. J'avouerai ma foiblesse , ajouta-t-elle ; de tous les motifs de patience que la Bible présente aux maux de cette vie, quoique ma raison et la religion les avoue tous, il n'en est point que je trouve aussi efiicace que

celui que présente cette sentence : le temps est court. »

)) Un autre jour, mistriss Stanley , qui avoit appris de nouveaux écarts de Carlton , fut la trouver, et craignant pour elle la solitude où elle étoit souvent abandonnée plusieurs jours de suite, elle lui conseilla d'appeler une amie à demeure auprès d'elle, afin que son esprit n'eut pas à s abreuversans relàcbe d'idées affligeantes , ce qui arrivoit quand elle étoit aussi solitaire. Mistriss Carlton la remercia d'un avis si affectueux ; mais elle dit qu'elle trouvoit plus sage et plus à propos de n'avoir pas toujours auprès d'elle d'amie confidentielle; « Car de quoi parlerionsnous , dit-elle , si ce n'est des torts de mon mari ? Dois-je m'en permettre 1 habitude ? elle me conduiroit à celle de me plaindre; au lieu que je tâche de la surmonter. La compassion d'une amie aiguiseroit une sensibilité que je souhaite d'émousser; la flamme en liberté augmente de violence ; si , cherchant à Té-

touffer , je ne puis parvenir à l'éteindre, j'aurai du moins , pour me soutenir, le sentiment d'avoir fait mon devoir. Quand nous sentons, ajouta-t-elle, que nous faisons mal, l'épancbemeut de notre cœur peut sen'ir à fortifier notre vertu : mais, quand nous souffrons des torts d'autrui , lame demande un autre fortifiant ; elle a besoin dun soutien plus élevé que celui que l'amitié peut lui donner. Sa douleur se répand en prière avec plus de confiance, sachant que celui qui voit /oz/^peut dispenser la force , et que celui qui entend donnera la récompense ; qu il nous jugera, non sur notre faiblesse , mais sur nos efforts pour la vaincre ; non sur notre succès, mais sur ce que 'nous aurons tâché de faire : à ses yeux les eflbrts sont la victoire même.

«La grâce la plus nécessaire pour moi, c'est l'humilité : une amie trop indulgente , afin de soutenir mon courage , approuveroit ma conduite; flattée de son encouragement, peut-être ne cher-

cVierois-iepasenDieu mon unique consolation; satisfaite de la louange des hommes, peirt-être m'en contenterois-je :

outre cela, ayant soutïert celte tribulation , je voudrois qu'elle n'eût pas été infligée en vain. Nous savons qui est celui qui a dit : « Si vous souffrez avec moi, vous régnerez aussi avec moi. »

Ce n'est pas néanmoins à la simple souffrance que cette promesse s'adresse, mais à ceux qui souffrent pour l'amour de lui, et dans l'esprit de sa doctrine. » Ensuite , prenant une Bible qui ëtoit devant elle, et indiquant le sublime passage de saint Paul qu'elle venoit de lire : « Notre légère afiliction du temps présent opère en nous le poids éternel d'une gloire infiniment excellente. >• — « Lisez ceci, je vous prie, dit-elle, et lisez-le avec le verset suivant , ce qui ne se fait pas toujours. Quand est-ce que l'alTliclion opère pour nous ce poids de gloire ? c'est seulement lorsque non* tournons nos regards vers les choses iu-

visibles. Admirons la beauté de cette sentence, et comment le bien se pèse contre le mal , semblable aux deux bassins d'une balance inégalement chargés ; l'aflliction est légère , sa durée est d'un moment; la gloire est d'un poids réel, et sa durée est éternelle : c'est une plume contre du plomb, un grain de sable contre l'univers, un moment contre l'éternité. Oh! qu'elle monte rapidement la partie chargée des maux insignifians de ce monde, emportée comme elle est par celle qui est chargée de la gloire à venir ! »

(( Au bout de deux ans , elle eut une pteite fille ; cet événement lui forma une nouvelle chaîne de devoirs, et fut pour elle une nouvelle source de consolation. La pureté de sa religion se mani'^ festa par l'influence qu'elle eut sur son humeur; elle la rendit encore plus douce, répandant en même temps ses heureux effets sur la totalité de son caractère, ainsi que sur sa conversation. Lors-

qu'il arrivoit à sou mari de ne rentrer chez lui que fort tard , ou même de ne pas rentrer de toute la nuit, elle ne lui faisoit jamais de reproche; lorsqu'il étoit chez lui , elle recevoit ses amis avec la même attention que s'ils eussent été de son choix. Il vit que sa maison etoit conduite avec la dernière prudence ; et, tandis que sa table étoit tenue de manière à lui faire honneur, les dépenses personnelles de sa femme se réduisoient presque à rien. Dans le fait , le sentiment personnel sembloit être anéanti en elle. Il étoit quelquefois piqué de n'avoir aucun sujet de se plaindre, et avoit de l'humeur de ce qu'il ne voyoit rien à condamner.

» Comme il a beaucoup d'esprit, il en étoit d'autant plus piqué , qu'il sentoit bien que la conduite irréprochable de sa femme le mettoit continuellement dans son tort; tout cela l'embarrassoit. Il ne soupçonnoit pas qu'il existât un principe susceptible de pareilles conséquences,

et il étoit porté à attribuer à l'insensibilité cette patience que la seule piété chrétienne pouvoit inspirer. Il s'étoit figuré la relisrion comme un système chimérique de mots et de phrases, et il avoit conclu qu'il seroit absurde d'attendre des effets pratiques d'une aussi frêle théorie.

)) D'autres fois , lorsqu'il la voyoit nourrir son enfant qu'il aimoit extrêmement , il était presque tenté d'admirer la mère, qui est d'une figure charmante ; et de temps en temps, lorsque son cœur se trouvoit ainsi momentanément attendri, il se demandoit quelle raison valable d'éloignement il pouvoit avoir pour son esprit ou pour sa personne ?

» Mistriss Cari ton sachant que ses affaires dévoient nécessairement être embarrassées à la suite des grandes dépenses qu'il avoit faites, lorsque «on homme d'affaires vint , comme à l'ordinaire , lui apporter la somme annuelle destinée à sa dépense particulière , elle refusa d'en prendre

plus de la moitié, et exigea de lui qu'il appliquât le reste à l'usage de son maître. Le fidèle vieillard eut peine à retenir ses larmes , et ne put s'empêcher de dire : «Que feriez- vous de plus, madame, pour un hon mari? En outre, c'est une goutte d'eau dans l'Océan... » — « Il est de mon devoir, dit-elle, de contribuer de cette goutte d'eau. »

» Lorsque l'homme d'affaires rendit compte de ceci à Carlton , il en fut profondément touché ; il refusa de recevoir cet argent, et fut forcé d'en revenir au principe miraculeux d'où découloient des actes si louables mais si difliciles. »

J'interrompis ici M. Stanley. « Je suis tout-à-fait de l'opinion de l'homme d'affaires , dis-je. Qu'une femme fasse cela, 'et fort au-delà, pour un mari qui l'aime et qui est aimé d'elle, c'est une chose très-facile à comprendre pour toutétre qui a un cœur; mais de le faire pour un tyran cruel et insensible , c'est ce que je ne comprends pas. Qu'en pense miss Stanley?»

— (( Dans votre hypothèse , dit-elle en rougissant, je trouve qu'une femme n'auroit pas l'ombre de mérite ; ce seroit un vrai plaisir et une jouissance pour sa sensibilité; le triomphe de l'aflection eût éié facile. Celui de mislriss Carlton fut le triomphe de la religion -, le triomphe du même principe qui lui avoit donné la force de vaincre son attachement pour un objet qui en étoit digne, et d'agir avec une générosité pareille envers un autre objet qui ne Tétoit pas.»

M. Stanley reprit ainsi : « Mistriss Carlton veilloit souvent fort tard, occupée de lectures propres à lui donner les connoissances requises pour l'éducation de son enfant ; mais elle se couchoit toujours avant l'heure à laquelle M. Carlton pouvoit être attendu , dans la crainte que l'air de l'attendre n'eût celui du reproche.

))Une nuit qu'il passa toute entière hors de chez lui, elle veilla plus tard que de coutume, et s'étoit donné la satisfaction défaire coucher son enfant avec elle. A

genoux à côté de son lit, elle offroit à Dieu ses dévotions avec une vive ardeur, et prioit pour son mari d'une manière solennelle et touchante. Son cœur étoit profondément attendri , et ses supplications pleines de ferveur ; elle prioit pour son bonheur dans ce monde et dans le monde à venir, et demandoit avec onction d'en devenir l'humble instrument ; elle eonfessoit ses propres offenses avec contrition , et elle se taisoit sur celles de son raari.

>) Se croyant bien seule , elle prioit tout haut 5 sa voix marquoit son émotion , et ses yeux étoient baignés de larmes. Elle étoit loin de penser que l'objet de ses prières étoit à portée de les entendre ; il étoit rentré chez lui sans être attendu ; et, approchant doucement de la chambre , il entendit ses pieuses invocations. Il en fut profondément touché ; il pleura et soupira amèrement. La lumière des bougies donnoit sur le visage de son enfant et sur celui de sa femme en pleurs.

C'en étoit trop pour lui : mais il n'eut pas le vertueux courage de céder à sa sensibilité , il n'eut pas la générosité de paroitre, et d'exprimer l'admiration qu'il ëprouvoit. Il se retira sans être aperçu , et passa le reste de la nuit dans la plus grande agitation. La honte , les remords, la confusion , élevèrent un tel combat dans son esprit , qu'il lui fut impossible de fermer l'œil , tandis qnelle dormit d'un sommeil tranquille , et se réveilla avec la paix de lame.

« Le jour suivant , pendant le peu de ïnomens qu'il passa auprès d'elle, il lui témoigna un intérêt qu'elle n'avoit jamais éprouvé de sa part. II n'eut pas le courage de déjeuner avec elle ; mais il lui promit , d'une manière toute affectueuse , d'être de retour pour le dîner. Le fait est qu'il ne quitta pas Penccinte de son domaine , et qu'il erra dans ses bois pour calmer et fortifier son esprit ; cet examen étoit le premier qu il eut subi; les eflets en furent saLulaires,

))Deux jours auparavant ils avoiént l'ua et l'autre dîné à Stanley -Grove. Il avoit toujours aimé la bonne chère ; il loua hautement un plat nouveau , et quand il fut de retour chez lui, il en reparla comme d'un plat fort de son goût. Le jour suivant, mistriss Carlton écrivit à Lucilla pour lui en demander la recette ; et ce jourlà , lorsqu'il revint de sa promenade solitaire et de l'examen approfondi de ses torts , le plat favori , admirablement accommodé , se trouva faire partie du dîner. Il la remercia d'une attention si obligeante ; et, se tournant vers le maître d'hùtel , il lui donna ordre de dire au cuisinier que jamais plat ne fut mieux accommodé. Mistriss Carllon rougit lorsqu'elle entendit l'honnête maître d'hùtel répondre : «Monsieur, c'est ma maîtresse qui a elle-même. dirigé le cuisinier, sachant combien le mets étoit de votre gowt. »

((Des larmes d'attendrissement remplirent les yeux de Carlton , et des larmes

de joie coulèrent le long des joues de l'ancien serviteur, lorsque son maître, se levant de table, embrassa tendrement sa femme, déclarant qu'il ëtoit indigne d'un pareil trésor. « Mes torts ont été publics , Johnson , dit-il au maître d'hôtel, et la réparation que j'en ferai sera toute aussi publique : jamais je ne pourrai être digne d'elle , mais je travaillerai toute ma vie à le devenir. »

» On apporta leur petite fille dont la présence parut cimenter le renouvellement de leur union.

«Un accroissement degaîté douce en mistriss Carlton fut suivi d'une augmentation de tendresse dans son mari. Il commença à découvrir chaque jour de nouvelles qualités dans sa femme ; il lui en fil hommage en particulier et en public. La conviction de son mérite avoit peu à peu produit l'estime ; l'estime avoit produit rafiPeclion , et son affection pour sa femme étoit confusément mêlée d'une sorte d'admiration pour cette piété

qui avoit produit de pareils effets. Il commença à trouver son chez lui le lieu le plus agréable, et sa femme la plus attrayante.

» Un léger reproche de sa part sur l'économie excessive de sa parure, mêlé d'admiration pour la pureté de son intention, fut pour elle un avis indirect d'y donner plus de soin. Il lui arriva de faire l'éloge de la robe d'une femme à laquelle ilsavoient été rendre visite : nonseulement elle fit venir de la même étoffe , mais la robe fut faite sur le même modèle. Il sentit tout ce que cette petite attention avoit de délicat.

«Non-seulement il remarqua, mais il ne fut pas long-temps sans avouer que la religion , qui produit de si admirables effets , ne pouvoit pas être un principe aussi dangereux qu'il l'avoit cru; ce ne pouvoit pas non plus être un principe inactif. Le tact de sa femme a achevé ce que sa piété avoit commencé. Attentive à l'expression de sa physionomie, elle

voyoit Jusqu'où elle pouvoit aller, et changeoit de discours lorsque les regards de son mari cessoient de l'encourager.

Elle ne le fatiguoit jamais d'argumens ; jamais elle n'introduisoit de conversation sérieuse hors de saison , ni ne la prolongeoit au-delà d'une juste mesure.

Il a repris son premier goût pour la lectere , qui , depuis quelques années, avoit fait place à des plaisirs plus bruyans. Il exige souvent que les livres qu'il lui lit soient de son choix : elle met à ce choix l'attention la plus délicate , s'attachant de prédilection à ceux qui sont susceptibles de diriger imperceptiblement son esprit vers de plus hauts objets, mais qui , en même temps , sont écrits d'un style assez attrayant pour lui plaire. Dans tout ceci , mistriss Stanley est sa confidente et son conseil.

((Tandis que mistriss Carlton augmente le goût de son mari pour les livres de piété , il forme le sien pour la littérature. Elle propose souvent elle-même une lec-

ture amusante , pour qu'il ne puisse pas la soupçonner de vouloir diminuer ses jouissances innocentes; et, par cette complaisance, elle gagne plus qu'elle ne perd, car^ pour ne pas lui céder en générosité, il a soin de proposer à son tour des ouvrages de piété : ainsi leurs sacrifices réciproques deviennent un avantage mutuel. Elle a trouvé en lui un esprit extrêmement cultivé ; et, de son côté , il a découvert que l'entendement de sa femme est très-susceptible de culture. Tl s'est peu à peu détaché de la plupart de ses anciennes liaisons, et il a absolument renoncé aux amusemens qui tenoient a ces liaisons. Il vient fréquemment ici, et il y est vu de bon œil : sa conduite est uniformément estimable , et j'ai l'espoir de le voir devenir un personnage marquant.

Il y a cependant une roideur, ou, pour mieux dire, une franchise dans son caractère qui retarde un peu sa marche. Il n'adopte jamais de principe sans une entière conviction préalable, et ne main-

tient comme vérité que ce dont il est lui-même pénétré. »

Lady Belfield, après avoir remercié M. Stanley d'un tableau si intéressant , pria vivement sir John de renouveler connoissauce avec mistriss Carlton , afin de la mettre elle-même à portée de profiter d'un exemple aussi touchant de l'influence de la vraie religion , que celui que présente mistriss Carlton, avouant qu'un exemple vivant, tel que celui-là , auroit sur son esprit plus de poids que tous les argumens du monde. Mistriss Stanley promit obligeamment de les inviter à dîner au premier jour.

Nous apprîmes de M. Stanley que sir George Aston venoit d'arriver de Cambridge pour voir sa mère et ses sœurs ; que c'étoit un jeune homme de grande espérance, qu'il désiroitnous présenter, et au bonheur duquel il prenoit un vif intérêt. Sa bonne réussite n'étoit pas chose indifférente , attendu qu'il étoit fort riche, et que l'influence de ses parens

dans le comté lui en donneroit une trèsconsidërable à lui-même. Il ëtoit donc d'une grande importance de bien diriger cette influence. Le jour suivant nous allâmes à cheval à Aston -Hall ; et je commençai avec cet aimable et jeune baronnet une liaison, qui, je n'endoutepas d'après ce que j'ai vu et entendu , se changera dans la suite en amitié.

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