CHAPITRE XXVIII
JJans le courant de la soirée, au moment où nous reprenions une conversation aussi agréable qu'utile, nous fûmes interrompus par l'arrivée de M. Tyrrel et de son neveu.
« Savez - vous bien , Stanley , dit M. Tyrrel, que vous avez eutièrement perverti mon neveu par la discussion qui eut lieu chez vous l'autre jour en faveur de la lecture. Il n'a cessé, depuis lors, de visiter ma bibliothèque, pour y chercher des livres amusans. »
— (( Je serois très-fàché , répliqua M. Stanley , d'avoir dit la moindre chose qui eût pu détourner M. Edouard de lectures préférables à celle-là , et surtout d'une application sérieuse à l'étude de la religion. »
— « C'est lui rendre justice, ainsi qu'à TOUS, reprit M. Tyrrel, de dire que.
49^ depuis cette conversation , il a commencé à dédier toutes ses matinées à des lectures sérieuses ; et le temps qu'il donne à une lecture d'un genre différent, est l'heure de la soirée qu'il passoit ordinairement à ne rien faire ; mais j'aimerois mieux qu'illaissàt là ses nouveaux livres; les meilleurs de ce genre ne servent qu'à remplir le cœur d'une froide morale, et la tête, de romans et de fictions. Je ne voudrois pas permettre à l'homme d'un esprit religieux de jeter les yeux sur des fadaises telles que les belles-lettres; et , s'il s'adonne de bonne foi à la dévotion, il fera un feu de joie de tous les poètes. »
— « Cette sentence-là, dit M. Stanley, feroit maison nette d'une manière un peu trop décidée. Je vous accorde qu'il seroit heureux pour le genre humain que la totalité des œuvres de quelques poètes célèbres, ainsi qu'une partie considérable des œuvres de plusieurs autres , qui sont un peu moins dangereux , cou-
tribuassent au feu de votre Lûcher. »
— « Et si le combustible manquoit , dit sir John Belfîeld , non-seulement nous pourrions dépouiller l'autel de Belinde de ses twelve tomes of German romances neatly gilt (*) ; mais nous pourrions nourrir la flamme d'innombrables in-octavos couverts de papier marbre' , le produit de t Ecole moderne. Cependant, en vous accordant tout cela , permettez-moi d'observer que, parce qu'il a existé un voluptueux Pétrone , un profane Lucrèce et un licencieux Ovide (sans parler de quantité de poètes modernes , ou plutôt de poèmes détachés aussi immoraux que dépravés), nous ne devons pas, pour cela, exclure de la bibliothèque d'un jeune homme tous les ouvrages d'imagination. Nous ne devrions véritablement pas bannir indistinctement les muses comme étant nécessairement
(*, Douze volumes de romans allemande dore's sur tranche.
corruptrices d'un esprit dans son printemps. Je serois plutôt porté à considérer un poète irrépréhensible comme l'auxiliaire de la vertu. Quel que soit le talent qui donne à un auteur le moyen de s'emparer du cœur et de gouverner à son gré les passions , ce talent le met à même d'être essentiellement utile au genre humain. Ce n'est pas faire une remarque nouvelle de dire que l'abus de ce qui est bon en soi , ne doit pas en empêcher l'usage légitime. On ne peut pas opposer l'ivresse à l'usage du vin , ni la prodigalité à la possession des richesses. Quant au cas en question, j'en conclurois plutôt qu'un talent capable de faire tant de mal , est susceptible de faire beaucoup de bien. L'abus qu'on en a fait si souvent par un faux emploi, est un des exemples les plus révoltans de l'ingratitude humaine , en retour de l'un des plus précieux dons de Dieu.»
— « Je ne saurois penser, dis-je, que le Tout-Puissant nous ait doués d'une
faculté pour nous en interdire l'exercice. Il est bien des pays où les productions de l'esprit ont fort accéléré les progrès de la civilisation. Non -seulement la poésie a précédé la science dans les progrès humains , mais elle a même précédé dans plusieurs pays la connoissance des arts mécaniques 5 et j'ai lu quelque part qu'en Ecosse on savoit écrire élégamment en vers latins avant de construire une brouette. Quant à moi , la dernière fois que j'ai été à Londres, j'ai tiré un mauvais augure du déclin de la poésie. »
— (( Je me réjouis d'apprendre qu'elle est sur le déclin, ditTyrrel : j'espère que ce qui s'affoiblil aujourd'hui, pourra être extirpé avec le temps. »
— « Ce qui m'y a déplu , auroit donc fait grand plaisir à M. Tyrrel, répliquai-je. J'y ai vu des philosophes qui ne ressembloient à Platon que par sa haine pour les muses; des politiques qui ne ressembloient à Burleigh que par son
antipathie pour Spencer; et des guerriers qui , tout en aspirant à la gloire d'Alexandre en fait de conquêtes , n'eussent jamais comme lui épargné la maison de Pindare. »
— (( L'art de la poésie , dit M. Stanley, est d'émouvoir les passions, et son devoir, de les diriger vers la vertu, d'enno- Llir et purifier les délassemens du genre humain, de multiplier et exalter des plaisirs qui, étant purement intellectuels, peuvent servir à exclure les plaisirs grossiers des êtres adonnés à la sensualité ; c'est là , sans doute , non-seulement ajouter aux véritables jouissances, mais c'est rendre aux hommes un service essentiel.
Il est permis de s'emparer de toutes les avenues du cœur d'un être aussi enclin au mal, pour le délivrer par tous les moyens licites, non-seulement de la dégradation du vice, mais aussi de l'empire de l'oisivelé. Je ne parle pas de ceux qui appartiennent à l'état sacré auquel M. Edouard Tyrrel aspire, mais de cflux
qui, n'ayant aucune vocation, n'ont point d'occupation fixe , et qui , ayant plus de loisir que d'autres, courent risque de dépasser les bornes convenables en fait d'amusemens. Tâchons d'offrir à nos jeunes gens de famille des jouissances qtii puissent les détourner de plaisirs crapuleux et de la société de gens sans mœurs ; tâchons de les arracher non-seulement aux dangers du jeu , mais aussi aux excès de la table, en les invitant aux plaisirs sûrs de la bonne compagnie , et surtout en agrandissant le champ des jouissances purement intellectuelles.
)) Afin d'y parvenir, faisons l'impossible pour cultiver leur goût et pour plaire à leur imagination par des voies innocentes. Entrons en lice avec ces écri ( vains impurs, ces mortels ennemis de l'esprit de la jeunesse , en leur opposant, dans la lecture d'auteurs chastes , des images plus attrayantes , plus de sel , et des connoissances plus variées. Or, dans toutes ces qualités , les poètes du premier
rang surpassent, sans aucun doute , leurs vicieux compétiteurs. ))
— u Seriez- vous d'avis, monsieur Tyrrel , dit sir John , de jeter dans le camp ennemi toutes les armes légères qui servent souvent à harasser , avec le plus grand succès , l'endroit où la grosse artillerie ne peut atteindre? »
— « Enlevons aux mains des profanes et des impurs, reprit M. Stanley, ce privilège exclusif de Y esprit qu'ils se van tent de posséder, et qu'ils possèderoient en effet , si des hommes honnêtes ne s'ètoient distingués par leurs ouvrageâ en belles-lettres, et si la totalité des hommes estimables méprisoient de pareils ouvrages. »
— « Quantàmoi,ditM.Tyrrel, je crois que l'homme vertueux ( dans le sens que j'attache à ce mot), n'écrira ni ne lira des ouvrages d'imagination. »
— {( A votre âge et au mien, dit M. Stanley , étant d'ailleurs mieux occupés, nous n'avons pas besoin de ces ressourr
cesj mol-même, quoique j'en aie conservé le goût , j'ai peu de loisir à donner à cette jouissance , que j'accorderois ne'anmoins , quoiqu'avec la précaution nécessaire , aux jeunes gens et aux gens désœuvrés. Qu'est-ce qui aiguisera le génie des défenseurs de la vertu , de manière à les mettre en état de combattre avec succès les champions du vice et de l'infidélité, si nous ne leur laissons prendre , de temps en temps , le fîl et le poli qui s'acquièrent par cette étude? Le modèle de nos écrivains les plus brillans ( l'évêque Jéremy Taylor) pensoit ainsi, lorsqu'il disoit : « Quel que soit l'instrument qui favorise la piété , serst-en , dusses-tu préparer tes javelots et tes flèches aux forges des Philistins, ri
)) Je sais, continua M. Stanley , qu'un chrétien n'a pas besoin d'emprunter de l'arsenal classique ses armes d'attaque et de défense; mais , laissant là toute métaphore, supposons que ce chrétien soit appelé à défendre la cause de la vérité
et (le la vertu , contre ceux dont les écrivains en question ont orné l'esprit par la fleur des belles-lettres , qu'ils ont fortifié de tout ce qui est énergique , et enrichi de tous les moyens de persuasion ; est-il probable que ce combattant entre en lice avec une force suflisante , si ses facultés sont dénuées de tous les charmes dont ses adversaires abondent ?
Et tandis que l'esprit et l'imagination sont les instrumens favoris de l'ennemi , regarderons-nous le secours de ces armes comme inutile , je dirai plus , comme criminel dans ceux qui le corn-' battent ?
» Aussi long-temps que les jeunesgens auront besoin d'amusemens , il sera important de leur en procurer qui soient sûrs ; nous ne devrions donc pas souhaiter de détruire, dans certains auteurs, les facultés de l'esprit et de l'imagination , ni en éteindre le goût dans ceux qui les lisent. »
— « iMontrez-moi un seul exemple du
f)OT
bien qu'ait produit un poëte quelconque, dit M. Tyrrel , et je passerai condamnation ; tandis que', d'un autre côte' , on pourroit certainement en fournir mille du mal qu'ils ont fait. »
— (( Je crains, monsieur , dis-je , que la dernière partie de votre assertion ne soit que trop vraie ; mais à quel mal la grandeur de l'imagination a-t-elle conduit Milton ou ses lecteurs ? Jusques où a-t-elle rendu coupables Spencer ou Co"vvley ? Thomson ou Young ont -ils ajouté aux crimes ou aux maux du genre humain? A quelle immoralité at-elle conduit Gay ou Goldsmith ? A-telle souillé la pureté de Beattie dans son Mlnstrel , ou celle du Minslrel of ihe Lay? Quel est le lecteur que Mason ait corrompu, ou que Cowper n'ait pas rendu meilleur ? î\nlton fut un er.thousiaste en religion comme en politique.
Parmi les enthousiastes qu'il frequentoit, plusieurs sans doute condamnèrent comme un crimje le feu de son imagi-
nation dans son poème immortel ; mais son ge'nie étoit trop puissant pour se laisser contraindre par les obstacles , et son imagination trop vaste et trop énergique pour être euchaîne'e par l'esprit de parti. S'il s'étoit borné à ses ouvrages en prose , quel que soit leur mérite , à peine eùt-il laissé des traces d'utilité, à peine eût-il été lu , et surtout cité. De son vivant , des intérêts politiques purent aveugler ses ennemis, et le fanatisme ses amis ; mais aujourd'hui , comparativement parlant , où sont ceux qui lisent les Iconoclastes, et, par contre, qui est-ce qui ne lit pas Comus ? »
— « Ainsi, dit M. Tyrrel , vous voudriez que nos jeunes gens passassent leur vie à lire des vers inutiles, et nos filles , sans doute, à lire des romans scabreux?»
— M C'est pour les garantir , sans distinction, des maux que je redoute , dit M. Stanley, que je voudrois remettre aux écrivains les plus habiles les sujets les plus attrayans , et améliorer le goût de
notre jeunesse, en accordant à de pareils amusemens une partie de leur loisir ; mais bien entendu , une partie seulement , et cela , essentiellement pour les détacher de récréations plus dangereuses. Ce ne sont pas les romans, c'est \ indolence ; ce n'est pas la poésie , c'est la sensualité , qui sont les maux dominans du moment actuel ; maux bien plus fâcheux en eux-mêmes , bien plus durables dans leurs effets , que la lecture d'ouvrages d'esprit et de génie. L'imagination se refroidit d'elle-même ; l'effervescence de la pensée s'amortit bien vite ; mais la dissipation qui s'empare des hommes, l'oisivelé qui les rend nuls, l'égoïsme qui les dégrade ,
» Grows wiih their growlh , and slrengthens wîiJi iheir strength ».
— « Le réformateur judicieux, dit sir John, adaptera son remède au mal réel , et non pas à un mal imaginaire. Quand les anciens romans : les Grand-Cyrus ,
les Clélie , les Cassaadre , les Pharamond et les Amadis , eurent tourné toutes les jeunes têtes de l'Europe, ou lorsque la fureur de la chevalerie errante exigea, pour la réprimer, le frein efficace de Cervantes , c'étoit un devoir d'essayer de calmer le délire public :
loi'sque , de nos jours , et dans notre pays, Sterne, d'une plume corrompue , composa des ouvrages inférieurs à ceuxlà , mais trop goûtés , il devint le fondateur malfaisant de l'école sentimentale. Cent écrivains communiquèrent la contagion , et cent mille lecteurs en furent atteints. La sentimentalité àevint alors la maladie à extirper. Aujourd'hui , le règne de Sterne est passé ; la sensibilité a été congédiée , mais avec elle a disparu cette douceur qui , à dire le vrai, lui appartenoit. Les romans ne sont plus ; mais leur disparition a entraîné celle d'un certain degré d'héroïsme, qui, quoiqu'un peu hoi's de la nature, leur étoit attaché. Cette double
perte nous laisse peu à regretter -, mais nous n'avons pas à nous vanter non plus de ce que nous avons acquis en échange. Cet ëgoïsme décidé et universel, qui caractérise d "une manière si marquée le temps actuel , ne remplace pas avantageusement la folie des anciens romans^ ni l'insipidité larmoyante de l'école sentimentale. »
— (f Au moins, dis-je (l'Almanacli des Gourmands se présentant par hasard à mon idée) , au moins, est-il aussi honorable pour un homme comme il faut d'exceller en critique , que d'exceller en gastronomie. Il est tout aussi beau de cultiver le goût intellectuel que le goût du palais, et il est au moins aussi digne de louange de savoir discuter le mérite comparatif de Sophocle et de Shakespeare, que les ingrédiens qui composent une soupe ou une sauce ; j'irai même jusqu'à soutenir que de rompre une lance en faveur de Virgile ou du Tasse avec leurs adversaires , est un exercice
aussi distingué que celui de conduire une barouche à l'envi de vingt barouches rivales ; et tout en avançant que dans le pays des Houghnnhyms de Gulliver , le plus haut degré de patriotisme étoit d'entretenir la race des chevaux , je dirai en même temps que, jusqu'ici , la science et le soin d'entretenir en Angleterre la race des gens de goût n'y sont pas tombés dans le mépris.