‹ Clebs (volume 2)Chapitre 12 sur 13 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

(Quoique M. Stanley , lorsque je hasardai de lui déclarer mes sentimeiis pour sa fille , eût reprimé mon trop de liàte , et qu'il n'eût pas autorisé mes assiduités auprès d'elle au point que je l'eusse désiré; cependant, comme, malgré ma retenue , l'état de mon cœur ne pouvoit échapper ni à sa propre pénétration , ni à celle de son admirable femme, ils commencèrent l'un et l'autre à diminuer un peu de la persévérance avec laquelle ils avoient jusque-là évité de parler de Lucilla : ils n'en faisoient pas à la vérité naître le sujet ; mais ce sujet ne manquoit jamais de s'introduire, de manière ou d'autre , dans tous les entretiens auxquels j'avois part.

Assis un jour avec mistriss Stanlej sous le berceau de Lucilla , et parlant de l'objet le plus cher à mon cœur, avec

une sensibilité et une admiration aussi vraies qu'animées , je fis mention de quelques faits dont je devois à Edwards laconnoissance récente, comme de son attention charitable pour les malades nécessiteux , et de son zèle à les visiter fréquemment, sans égard au temps , et souvent à pied.

« Je vous assure, dit mistriss Stanley , que vous vous exagérez son mérite. Lucilla n'est point un prodige tombé des nues. Il est dix mille jeunes filles qui , douées de bon sens et d'un bon naturel, et moyennant la même éducation , moyennant le même soin à éviter ce qui est inutile, et la même attention aux choses nécessaires, peuvent acquérir les mêmes qualités , d'après les mêmes principes:

mais c'est peut - être parce qu'elle n'est pas un prodige , que son exemple , dans l'étendue d'un petit cercle , peut acquérir de rimportance. Elle peut être plus utile, en ce qu elle n'annonce pas cette supériorité décourageante que d'autres per-

sonnes de son âge, désespe'rant de l'atteindre n'essaieroient pas d'imiter; mais si elle n'est pas un de ces phénomènes que d'autres croiroient ne pouvoir égaler, c'est une chj'étienne f au mérite de laquelle peut atteindre toute jeune personne douée d'une saine intelligence et d'une bonne disposition , et que plusieurs d'entre elles ( j'aime au moins à l'espérer et à le croire ) peuvent surpasser. »

Je demandai à mistriss Stanley la permission d'accompagner ses filles dans une de leurs tournées de bienfaisance.

« Quand j'aurai le loisir d'être de la partie , répondit-elle en souriant, vous viendrez avec nous. Je ne sais comment me fier à votre extrême sensibilité. Votre bon naturel vous porteroit peut-être à louer comme méritoire ce qui dans le fait ne mérite aucune louange , là où le devoir est aussi évident qu'indispensable. J'ai souvent entendu regretter que les femmes n'aient ni argent , ni emploi fijce, ni profession : c'est une erreur. La I. 3x

charité est la vocation d'une femme : le soin des pauvres est sa profession. Les hommes ont peu de temps ou de goût pour les détails : les femmes riches ont une abondance de loisir qui ne sauroit être rempli d'une manière plus convenable, ni plus agréable, qu'en leur procurant le moyen de connoître la situation intrinsèque et les besoins de tous ceux qui sont à leur portée ; de leurs besoinsi, parce qu'il est de leur devoir absolu d'y pourvoir ; de leur situation , parce que sans cette connoissance elles ne peuvent pas y pourvoir avec prudence et dans uiie juste mesure, n

Je témoignai à mistriss Stanley l'extrême satisfaction avec laquelle j'avois ouï parler des règlemens admirables de sa famille dans la distribution de ses bienfaits envers la classe nécessiteuse ; et combien leur pouvoir de fiaire du bien, avoit , disoit-on, acquis de l'étendue, par le jugement et les sages distinctions qui le dirigeoient.

« Nous sommes loin de penser, répliqua-t-elle , que notre charité doive se borner à notre voisinage immédiat; nous croyons quelle ne doit être en défaut nulle part , mais qu'ici elle est indispensable. Nous regardons notre propre paroisse comme le cercle qui réclame le plus spécialement nos bonnes œuvres, et dans lequel la Providence, en fixant les bornes de nos possessions , semble nous avoir rendu particulièrement responsables du bien-être de ceux qu'elle a sans doute placés autour de nous a cet effet. C'est ainsi que le Tout-Puissant manifeste sa justice, ou plutôt c'est ainsi qu'il nous appelle à lui rendre gloire; c'est ainsi qu'il nous montre pourquoi il permet dans le monde le mal physique , en soumettant les besoins d'une partie du genre humain à la compassion active de l'autre.

» Rien n'est plus évident , ajouta mistriss Stanley, que la raison pour laquelle la libéralité des riches est appelée d'une

rnanière, si ce n'est exclusive, au moins plusparliculière, vers le lieu d'où ils tirent leur revenu; celaparoît même être doublementmotivé. Lemémeacte renferme un devoir envers Dieu et envers l'homme. La plus grande largesse faite sur nos terres à ceux qui sont à Tëtroit , est plutôt une justice qu'une charité; c'est une sorte de redevance au souverain Maître , au Propriétaire universel dont nous les tenons. Les secours donnés à des journaliers dans le besoin, sont une espèce de dette naturelle que les propriétaires de terres doivent à ceux qui, à la sueur de leur front , leur procurent les jouissances de la vie et même les richesses ; c'est un échange dans lequel , l'avantage étant considérablement de notre côté, il est de notre devoir de rétablir l'équilibre, en mesurant nos bienfaits sur ceux dont nous sommes nous-mêmes redevables à l'Etre suprême. »

Je priai de nouveau qu'il me fut permis de prendre en ceci une leçon prati-

que dans la première visite périodique qu'on feroit sous le chaume des iadigens.

Mistriss Stanley me dit : u Quant à mes filles , les plus âge'es sont tellement faites à leur ouvrage, que votre approbation ne peut leur faire aucun mal. Elle ne leur est pas non plus nécessaire à titre d'encouragement; mais si les plus jeunes apercevoient que leur charité leur vaut des éloges , il se pourroit qu'elles fussent dans la suite charitables yiar Tamour de la louange ; leur bienfaisance pourroit devenir l'eflét de la vanité; et elles pourroient faire afin d'être applaudies, ce qui ne peut être agréable à Dieu qu'en partant d'un principe pur. L'iniquité de nos saintes œui^res ^ mon cher ami , demande beaucoup de vigilance chrétienne; la plus grande faute, après celle de ne pas donner du tout , est de donner par ostentation. La lutte est entre deux péchés. Le motif ôte à l'action jusques au nom de vertu, tandis que l'œuvre pie qui se

paie en louanges perd tout droit à l'espoir d'une plus haute rétribution.

Ayant assuré mistriss Stanley que , dans la disposition où j'étois, la grâce que je lui demandois d'être initié à leurs travaux systématiques de charité , serviroit à m'instruire , et à améliorer mes idées en ce genre , elle y consentit. Depuis lors , aussi , ayant été fréquemment témoin de leur excellente méthode, j'ai médité des plans qui vont au bien de Tàmeetducorps. Oh ! si jamais j'ai lebonheur de posséder une coadjutrice ou plutôt une directrice formée sous de pareils auspices, avec quels délices je transplanterai au prieuré les principes et les œuvres de Stanley-Grove. Le dirai-je? jamais je ne me marierois, si je n'avois la vive espérance de voir le génie tutélaire que j'y placerai pour y présider , non- seulement m'améliorer moi-même, mais améliorer tout ce qui m'entoure , et ajouter ainsi au bonheur de tous. »

Pendant cette conversation , sir John

Belfield nous avoit joints. J'avois remarqué plus d'une fois que, quoique trèsferme sur le principe ge'néral de la bienfaisance ( qu'il regardoit comme un devoir absolu , ou , suivant sa manière énergique de s'exprimer , comme un plaisir si vif qu'il douteroit presque que ce soit un devoir), j'avois, dis-je, aperçu à regret qu'avec tout son bon esprit , il n'avoit pas considéré ce vaste sujet sous tous ses rapports. Il l'avoit envisagé jusqu'alors comme un objet qui n'exigeoit que de l'argent. Quant au temps , aux recherches , aux diverses nuances , et même quant au système que cet objet exige , il avouoit qu'il avoit passé légèrement sur tout cela. Il faisoit beaucoup de bien ; mais il ne donnoit ni le temps ni l'attention nécessaires au choix du meilleur moyen de le faire. Il pratiquoit avec chaleur cette charité qui est simplement l'opposé de la dureté de cœur et de l'avarice ; maïs, après y avoir pourvu d'une main libérale , et après s'être mis par là

à l'abri de tout soupçon sur ces vices de'testables, il se montroit trop indifférent sur l'emploi convenable de son argent , et quelquefois même insouciant quant au choix des objets de sa libéralité. Il n'avoit pas considéré non pluà ( ce que tout homme devroit faire, attendu que nos moyens sont plus ou moins limités ) comment on pourroit avec une somme fixe quelconque faire le plus de bien possible.

Mais le pire de tout , c'est qu'il s'étoit laissé aller à certains préjugés populaires sur les charités religieuses proprement dites , préjugés tout-à-fait indignes d'un esprit aussi éclairé. Il bornoit trop littéralement aux besoins du corps ses idées de bienfaisance: cette distinction n'étoit pas chez lui ce qu'elle est chez beaucoup d'autres, un argument ingénieux pour la conservation de sa bourse , car elle étoit toujours ouverte pour fournir aux nécessiteux la nourriture et le vêtement; mais il avouoit qu'il n'avoit pas

encore d'idées fixes sur la convenance de leur procurer une instruction religieuse. Il mettoit en doute que ce fût un devoir; il doutoit encore plus de l'utilité de la chose, ajoutant qu'il se mettroit à examiner le sujet plus attentivement qu'il ne l'a voit fait jusqu'alors.

En rëponseà tout cela, mistriss Stanley lui dit : « Je ne suis qu'une pauvre casuiste, sir John, et je vous renvoie à M. Stanley pour de plus forts argumens que les miens; je hasarderai de dire cependant que, même d'après vos propres bases, cela me paroît un devoir pressant : si le péché est la cause d'une si grande portion des maux de la vie humaine , la charité qui en indique le remède, ou celle qui diminue ou qui prévient le péché , n'est-elle pas la plus belle des charités? et, pour ne parler que du corps humain , ceux-là n'en sont-ils pas les vrais bienfaiteurs , qui , prévenant la corruption du vice par leurs efforts religieux, préviennent jusqu'à un certain

point la pauvreté et la maladie , qui acconipagnent le vice ? Si, en tâchant d'améliorer les hommes par l'infusion d'un principe religieux qui réprime la fainéantise , l'ivrognerie et la prodigalité , nous leur donnons les moyens d'être mieux portans, plus à leur aise et plus heureux , ce sera vous présenter un argument pratique, qui, j'en suis sure, plaira à votre cœur bienfaisant. »

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