DU TRADUCTEUR
Treize éditions successives de Coelebs, dans l'année de sa publication , montrent la haute opinion que TAngleterre a de son auteur.
En faire ici l'éloge , seroit non-seulement superflu, mais ce seroit s'arroger un honneur qui semble appartenir à l'Angleterre , et que ses plus respectables écrivains réclameront sans doute un jour. Alors aussi , s'élèveront en chœur les voix de cette multitude de toutes les
classes, que l'auteur de cet ouvrage a instruite, soulagée, consolée, et dont les bénédictions la suivront au séjour de sa véritable récompense.
Mais , en s'abstenant de tout ce qui auroit même l'apparence d'un éloge, on doit au lecteur d'esquisser légèrement les traits qui caractérisent cette femme justement célèbre.
Madame Hannab More touche au soir de la vie ; son père, homme éminemment pieux , et d'une grande érudition , voua de bonne heure tous ses soins à Téducation de sa fille 5 de bonne heure aussi il en avoit vu les premiers fruits.
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Appréciée dès son adolescen-* ce, elle fut recherchée par ce que l'Angleterre avoit d'illustre en hommes de lettres j elle le fut surtout par ceux qui appartenoient à la classe de la haute société, et cette société a toujours été la sienne.
Elle publia d'abord des poésies légères , des pièces fugitives pleines de goût et de sel , et toutes respirant la morale la plus pure.
A ses premiers essais, elle joignit des drames sacrés et quelques tragédies, que le fameux Garrick , appréciateur sûr et délicat du mérite , aii]Qoit à faire représenter.
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Bientôt elle s*occupa d'oiivra* ges plus sérieux et plus importansj elle fit paroître successivement sous la forme d'essais de morale^ des Remarques sur le système moderne de l'éducation des femmes; un Aperçu sur les mœurs des grands et sur la religion des gens du monde; et un ouvrage parfait sur l'Education d'une jeune princesse ; enfin , Cœlebs , ou le Choix d'une Epouse.
Trois ouvrages, dans lesquels sont réunis au plus haut degré la piété , la morale et le charme de la composition , ont paru depuis six ou sept années ; ils sont intitulés : Practlcal Pietj ,
ou la Piété Pratique ; Christian Morals, ou la Morale Chrétienne; et enfin, Essay on the life and Wriùngs of saint Paul, ou Essai sur la, vie et les écrits de saint Paul.
Vers le milieu de la carrière littéraire de madame Hannah More , c'est-à-dire à l'époque où la Révolution de France éclata , ses travaux de prédilection furent tous suspendus. Les principaux agens de cette révolution n'eurent garde d'oublier , dans leurs plans destructeurs, les classes inférieures de la société dans toutes les parties de l'Europe.
Un danger si imminent fit sen-
tir à Tàuteur de Cœlebs ce qu'exigeoient d'elle la Religion et la Patrie. Elle descendit à Tinstaritde la hauteur où l'avoient placée sa réputation et ses ouvrages, pour se mettre au niveau du bas peuple , afin de contribuer à le préserver de la contagion des principes pervers.
La route et les moyens de faire le mal étoient bien connus des révolutionnaires; ils savoient qu'en Angleterre, ainsi qu'en d'autres pays, les colporteurs qui se répandent habituellement dans la capitale et dans l'intérieur du royaume, disséminoient dans la basse classe.
dans les ateliers de travaux , dans les maisons de fermiers , et jusque dans les chaumières les plus ignorées , des ballades et des historiettes immorales , obscènes, mais amusantes. A ces écrits funestes aux bonnes mœurs, ils joignirent bientôt tout ce qui pouvoit répandre , dans le bas peuple , les germes de mécontentement et d'insurrection contre leur gouvernement.
Il s'agissoit de neutraliser ces venins , en substituant à de pernicieux écrits des compositions d'un genre opposé.
Madame Hannah More, en adoptant un langage pur , raiais
à la portée de ses nouveaux lecteurs , leur distribua , pour ainsi dire , des contrepoisons , en composant , dans le genre se rieux, des hymnes et des récits tirés de l'Ecriture Sainte ; et , dans le genre gai , des aventures , des historiettes et des ballades adaptées à tous les états de la société. Une tournure piquante , un style plein d'intérêt , firent goûter ces productions, même par les hommes les plus ignorans. L'auteur sut appliquer les principes instructifs et salutaires de la morale à la situation ou au métier des gens du peuple ; elle leur montra leurs tentations et leurs de-
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Voirs; l'historiette se terminoit toujours par la récompense de la bonne conduite ou la punition des mauvaises actions.
Pour donner à la propagation de ses idées morales et religieuses toute l'étendue et tout le succès possibles , elle y associa , en différens lieux , ceux dont les principes étoient à l'unisson des siens, et dont les moyens pouvoient la seconder. Elle prit avec eux des mesures suivies , pour faire disparoître, en les achetant , toutes les brochures dangereuses, en vente dans les boutiques de chaque village , ou portées par les colporteurs ambulans j elles furent remplacées ,
gratis , par les productions morales et religieuses que nous venons de citer, toutes de nature à inspirer aux gens du peuple , dont l'instruction est souvent trop négligée, la crainte et l'amour de leur Créateur, l'amour de leur patrie , de leur roi , de leur gouvernement , de leurs devoirs.
Il est facile d'apercevoir le bien réel qu'a dû produire, d'une part la suppression des écrits indécens ou séditieux , et de l'autre l'abondante distribution d'une instruction religieuse , morale et civile. Il s'est imprimé , réimprimé , et distribué dans l'espace de peu d'années, au-delà
de cinq millions d'exemplaires de cfes écrits de madame Hannah More 5 qui , une fois connus , Ont été avidement demandés et répandus avec profusion , nonseulement en Angleterre , en Ecosse et en Irlande , mais jusqu'en Amérique , et dans toutes les possessions anglaises.
Ce mode d'instruction pour les classes inférieures se lioit merveilleusement à Tesprit des Ecoles du Dimanche ; elles sont aujourd'hui en constante activité à peu près dans toutes les parties de l'Angleterre. L'auteur de Cœlebs en a été, de tout temps, la protectrice zélée. Diverses pa* xoisses voisines de celle de sa
xvj résidence [VFrington, près de Bristol) ont obtenu d'elle qu'elle inspectât trois mille enfans environ spécialement^ et dans le même temps, sa surveillance et sa correspondance concouroient à en diriger un bien plus grand nombre.
Dans la nomenclature des métiers et dans celle des basses classes , rien ne fut oublié ^ l'Apprenti de boutique, le Garçon cordonnier, le Charpentier, les Valets de ferme, le Gardien des troupeaux (témoin la charmante histoire du Berger des plaines de Salisburjy qui a été récemment traduite en français )j cnlin le Cocher de Fiacre , le Postillon ,.
xvij le Br aconnier ( état qui subsiste de rapine), et jusqu'au Conducteur de la brouette aux herbes, tous ont reçu l'instruction , l'exhortation , l'encouragement et les réprimandes convenables à leur état -, et l'auteur a saisi , avec une sagacité rare , toutes les circonstances particulières à chaque situation de la vie.
Tel a été , pendant plusieurs années consécutives , l'objet des travaux de madame Hannah More. Si on en calcule les résultats , on verra qu'il n'en est point peut-être de plus utile.
Pendant plusieurs années , madame Hannah More a renoncé à la composition des ou-
xviij vrages d'un genre plus élevé et plus d'accord avec ses goûts , pour se dévouer entièrement au genre d'écrits dont nous venons de rendre compte. Ce sacrifice et ces occupations forment peutêtre la partie la plus difficile et la plus méritoire d une vie consacrée toute entière à Finstruction, à l'amélioration et au bonheur de ses semblables.
Les lecteurs de Cœlebs doivent s'attendre à ne rien trouver dans cet ouvrage qui ne soit analogue à l'ensemble des vues et des scntimens de l'auteur , tels que nous venons de les exposer.
Pour lire cet ouvrage avec intérêt , il faut y porter la disposi-
tioii religieuse qui l'a inspiré, plus que la vaine avidité des situations et des faits dont les romans du jour nous font sentir la fastidieuse répétition.
La traduction de Cœlebs , qu'on présente ici au public , en réclainant son indulgence , n'a pu paroître plus tôt en France , l'original étant au nombre des ouvrages qui ont vu le jour en Angleterre pendant l'époque où Buonaparte (despote du continent) étoit parvenu à en éloigner cette même nation à laquelle il a fini par se rendre prisonnier.