‹ ClebsChapitre 1 sur 13 · Clebs · texte numérisé non relu

Clebs

Je sortis seul , dans l'intention de passer chez le docteur Barlow; mais je rencontrai ce digne homme , qui venoit lui-même à Stanley-Grove. Je ne pus laisser échapper une aussi belle occasion de mettre sur tapis le sujet le plus constamment présent à ma pensée , et je vis tout de suite que c'étoit un sujet sur lequel je n'avois rien à lui communiquer. Il me dit qu'il avoit vu avec bien de la satisfaction le choix que mon cœur avoit fait. Me voyant étonné de sa pénétration , il ajouta en souriant , que sa clairvoyance n'avoit pas grand mérite, et qu'il n'avoit

aperçu que ce qui étoit évident, même pour tout observateur beaucoup moins intéressé que lui à la chose.

Je lui fis mille questions au sujet de Lucilla. Sachant qu'il avoit contribué à former son entendement, je demanmandai avec un empressement qu'il qualifia de jalousie, quels étoient ses admirateurs ? « Tous les hommes qui l'ont vue , répliqua - 1 - il ; je ne connois pas d'homme qui ait plus de rivaux que vous. Je vous dirai cependant, pour faire cesser vos craintes, que, bien qu'il se soit présenté plusieurs aspirans, aucun n'a été accueilli. Il est vrai que cet été en a vu paroître un très-formidable dans la personne du jeune lord Staunton, qui a des biens considérables dans cette province , et avec lequel elle s'est trouvée en maison tierce ?» Je sentis à ces mots renaître toute mon inquiétude. Un pair du royaume , jeune , et d'une belle figure , me parut un rival si redoutable, que, pour un moment, me sou-

venant seulement qu'elle étoit femme , j'oubliai que c'était Lucilla.

— « Tranquillisez votre cœur , dit le docteur Barlow, qui vit mon émotion.

Elle savoit qu'il avoit séduit la fille d'un de ses fermiers, sous le prétexte spécieux d'intentions honorables ; cela, jointe la légèreté de ses principes religieux , la détermina à lui donner un refus positif, quoiqu'il ne manque ni de lalens, ni de qualités personnelles. »

Que j'eus honte de ma jalousie ! combien je sentis mon admiration s'accroître ! « Son père , dit le docteur Barlow, a reçu une autre proposition de la part d'un homme parfaitement convenable; mais elle le fît prier de vouloir bien borner là ses démarches, et de lui épargner la mortification de refuser un homme dont elle estimoit le caractère , ajoutant que , dans la ferme persuasion de ne pouvoir jamais sentir pour lui que de l'estime , elle refusoit de la manière la plus positive de recevoir ses assiduités :

mais elle l'assura en même temps qu'elle désiroit sincèrement conserver un ami dans la personne qu'elle se sentoit obligée de refuser pour époux. Elle est aussi éloignée de la vanité que d'autres mettent à faire des conquêtes , qu'incapable d'en mal agir envers ceux que son mérite a captivés, et que sa sagacité rejette. »

Après avoir exprimé avec sensibilité mon admiration sur la pureté et sur la noblesse de son cœur, je continuai à questionner le docteur sur sa façon de penser; je le questionnai sur les indices de ses premières années , et surtout sur la partie religieuse de son éducation , car rien de ce qui se rapportait à Lucilla ne m'était indifférent.

« Miss Stanley, répliqua-t-il , se gouverne dans toute sa conduite religieuse par un but simple et pratique; elle lit sa Bible, non pas par habitude et comme pour s'acquitter d'une tâche ordinaire, ni pour exercer son génie à réduire en allégories des passages littéraux, ou à

spiritualiser des passages tout simples , mais afin d'avancer vers la lumière et de faire des progrès dans la grâce; elle s'accoutume à la méditation , afin de pénétrer de plus en plus son esprit du sentiment des choses éternelles. Elle s'examine scrupuleusement, afin d'apprendre à être en garde contre la première impulsion d'un penchant condamnable, et pour découvrir jusqu'au moindre vice secret de son cœur. Elle vit dans l'habitude constante de la prière, non-seulement pour implorer le pardon de ses péchés, mais afin d'obtenir la force de les combattre. Un jour, étant malade, elle me dit que, si elle n'examinent pas sans cesse l'état présent de son esprit , elle prieroit d'une manière vague , sans spécifier les péchés positifs qui doivent faire l'objet de sa prière, ni ses besoins les plus urgens. Elle est très-versée dans la cOnnoissance des livres sacrés , et peu dans la controverse. Il est des doctrines qu'elle ne prétend pas définir, mais qu'elle adopte dans

la pratique ; elle n'analysera peut-être pas les mystères qui tiennent au Saint-Esprit, mais elle en implore ardemment le secours et l'instruction. Elle croit à son efficacité , et a confiance à son soutien. Elle sait que les vérités les plus évidentes par leur extrême importance , renferment bien plus l'essence de la religion et ont bien plus d'influence en pratique , que ces questions abstraites qui ont malheureusement divisé le monde religieux en tant de différentes sectes. Si j'avois à indiquer ses vertus dominantes, je dirois que ce sont la sincérité et l'humilité. Connoissant ses imperfections , elle n'excuse jamais ses fautes, et cherche rarement à les diminuer aux yeux d'autrui. Elle écoute le blâme avec douceur et les conseils avec reconnoissance. Sa propre conscience est toujours si disposée à la condamner, qu'elle ne s'étonne ni ne s'offense jamais du blâme des autres.

» Cette douceur que vous admirez en

elle n'est pas le vernis d'une bonne éducation ; ce n'est pas non plus simplement l'effet d'un bon naturel , quoique l'un et l'autre soient parfaits en elle ; mais c'est le re'sultat de son humilité. Elle se montre humble, non parce qu'un extérieur doux a de la grâce, mais parce qu'elle a le sentiment intérieur d'un démérite qui réprime jusqu'à l'apparence de la présomption. Malgré cela, son humilité n'a rien d'affecté; elle ne soulage jamais sa conscience par des comparaisons avantageuses pour elle. Son humilité ne diminue jamais sa sérénité : car le sentiment de ses besoins la porte à chercher, et sa foi lui donne le moyen de trouver la base assurée d'une espérance supérieure à celle que pourrait lui donner une confiance illusoire dans son mérite personnel.

» Un jour, continua le docteur Barlow, où je lui reprochois doucement sa répugnance à donner son opinion sur quelque point d'une nature sérieuse, elle dit : «Je me méfie toujours de moi-même

lorsqu'il est question de sujets pareils , non-seulement parce que je crains d'encourir le reproche de présomption, mais aussi de crainte véritablement de m'arroger un degré de piété qui ne m'appartienne pas. Les bienfaits que j'ai reçus font que je me méfie de moi-môme.

Mon respectable père m'a inculqué ses instructions avec tant de soin, je suis si accoutumée à l'expression de ses sentimens pieux, que j'ai souvent peur de paraître meilleure que je ne le suis , et de prétendre trouver dans mon cœur ce qui n'appartient peut-être qu'à mon esprit. Pendant la maladie de ma mère , je me surprenois souvent disant machinalement : La volonté de Dieu soit faite ! lorsque ( je le dis en rougissant ) j'étois bien éloignée de sentir au fond de mon cœur la soumission dont mes lèvres étoient si prodigues. »

J'écoutois avec délices chaque mot du docteur Barlow, et je lui dis combien je craignois qu'un pareil trésor ne fût trop au-

delà de mon atteinte , pour me permettre une espérance bien décidée. « Je fais des vœux sincères- pour votre réussite , dit-il , et malgré cela je plaindrai le jour où vous ravirez à nos champs une si belle fleur, pour la transporter dans vos jardins septentrionaux. »

Nous touchions à la barrière du parc au moment où sir John et lady Belfield nous joignirent. Comme il faisoit trèschaud , le docteur Barlow nous proposa un chemin plus court : il nous conduisit par une pépinière d'arbres fruitiers qui m'avoit échappé jusque-là quoiqu'elle tint immédiatement au parterre de la petite famille, dont il n'étoit séparé que par une rangée d'arbres à plein vent. Je témoignai ma surprise de ce que le bon goût de Lucilla eût permis un enclos aussi ordinaire à côté d'un jardin embelli par elle. « Vous voyez, reprit-il, qu'elle fait tout ce qu'elle peut pour le masquer : je vous dirai comment cela s'est fait, car heureusement je ne puis excuser

IO

le goût de ma jeune amie qu'en mettant au jour une qualité préférable en elle ; mais si je trahis son secret, au moins ne me trahissez pas.

» Si parmi les domestiques de Stanley - Grove il en est qui se marient au bout de sept années de service, pourvu que leur conduite ait été sans reproche, et qu'ils fassent un choix convenable , M. Stanley est dans l'usage de leur donner un peu de terrain dans les endroits incultes, pour s'y bâtir une chaumière.

Il leur permet pour cela de prendre de la pierre dans la carrière , et de la chaux à son four : il y ajoute un peu de terrain pour leur jardin potager. Mistriss Stanley leur fait présent de quelques ustensiles de cuisine , et leur donne un diner de noce. Le recteur leur fait cadeau de la redevance ecclésiastique. »

— « Caroline, dit sir John, ce n'est pas la première fois , depuis que nous sommes à Stanley-Grove, que j'ai été frappé de l'utilité qui résulte tout naturellement

pour les pauvres, de la re'sidence des riches dans leurs terres; leurs attenans en recueillent mille petits avantages de localité qui ne coûtent rien à celui qui donne, mais qui sont pourtant d'un grand prix pour celui qui reçoit, et auxquels les absens ne songent jamais. » (( Vous avez ouï dire, continua le docteur Barlow, que dès son enfance miss Stanley a eu la passion de cultiver un jardin. A peine eut-elle quatorze ans, qu'elle commença à s'apercevoir que la jouissance attachée à cette occupation ne faisoit de bien ni de plaisir qu'à elle seule. Elle prit de la répugnance pour nne récréation si exclusivement personnelle ; elle demanda à son père ce coin de terre inculte, et le garnit d'un bon nombre de jeunes arbres fruitiers ordinaires , tels que pommiers , poiriers , pruniers et autres. Si parmi les domestiques les plus anciens il y a une noce, ou si quelque fille recommandable , élevée à son école, se marie, elle fait cadeau

à îeor jardin nouvellement créé, d'une douzaine de jeunes pommiers, et de quelques arbrisseaux des autres espèces, sans jamais oublier d'embellir de roses et de chèvre-feuille le devant de leur chaumière. Elle prend ces plantes -ci dans les touffes séparées , d'après le soin qu'elle a de ne pas encombrer le jardin villageois ( car c'est ainsi qu'on le nomme ) de choses qui ne soient pas d'un usage réel. Elle emploie, un jour par semaine, un pauvre estropié du village à soigner ces touffes, et au moyen de rejetons et de greffes, on en élève beaucoup sur peu d'espace; cela se fait à ses frais, c'est une condition que M. Stanley a attaché au don du terrain : « sans cela, dit-il, quoique ce ne soit qu'une bagatelle, la bonne œuvre m'appartiendroit, et non à elle, et on la remercîroit d'un acte de bienfaisance qui ne lui coûteroit rien. » La petite Mathilda, qui est tout cœur, a sa part à ceci , et partage

également tons les autres actes de bienfaisance de sa sœur.

C'est ainsi qu'elle s'impose le devoir d'allier la charité à chacune de ses jouissances personnelles , et par cette association elle a acquis une vertu de plus.

« Car, me dit-elle, en souriant, je suis par fois obligée de substituer le devoir de l'économie au plaisir de la charité. » Lorsqu'elle trouve qu'elle ne peut pas accorder ce quelle se promettoit avec l'acte de charité qu'elle vouloit y attacher , elle renonce à ce qui lui auroit fait plaisir , et par ce moyen elle se trouve avoir quelque argent en main pour faire face au premier besoin , ce qui la met en état à la prochaine occasion de remplir son double objet. »

Comme il achevoit de parler, nous aperçûmes un pauvre éclopé , qui élaguoit et nettoyoit les arbres : « Eh bien ! James , dit le docteur , comment va la pépinière? » — « Mais , monsieur , dit le pauvre homme , nous manquons

un peu d'arbres d'une certaine force.

Vous savez que dans la semaiue , de Noël; nous avons eu trois noces , qui ont enlevé d'un seul coup trente-six de mes meilleurs pommiers , outre, demi-douzaine de poiriers déjà grands et autant de pruniers. Mais nous aurons bientôt réparé cela, miss Lucilla me faisant toujours planter deux arbres pour celui qu'on transplante , de sorte que nous avons toujours de quoi pourvoir à une noce , n'importe le moment. »

Ici je me souvins du plaisir avec lequel j'avois observé dans le village tant de vergers naissans , et de jardins potagers en plein rapport. J'étois bien loin de deviner la main bienfaisante qui avoit répandu en si peu d'années l'air d'une heureuse aisance autour de ces humbles demeures , et qui avoit ainsi enrichi la pauvreté même. Elle fait régulièrement, me dirent-ils, sa tournée d'inspection pour voir si la propreté et Tordre ne se relàchoient pas.

Afin de ne pas montrer d'une manière trop marquée le motif de mes questions , j'en fis quelques-unes au pauvre homme sur l'état de sa santé qui me paroissok , délabrée. « Quant à cela , monsieur , dit-il , je suis affoibli sans doute , mais , sans la famille du squire (*), il y a longtemps que je serois mort. Il me permet les secours de sa cuisine , et miss Lueilla m'accorde une demi - couronne par semaine , pour une journée de travail , qu'elle laisse à ma convenance. Mais souvent elle ne me permet pas de gagner par mon travail ce qu'elle me donne :

car elle craint toujours qu'il fasse ou trop chaud , ou trop froid , ou trop humide pour moi ; et elle m'apporte elle-même ma dose de quinquina , sous cet abri, où je tiens les outils du jardin, afin d'être assurée que je le prends , car elle dit que les domestiques et les pauvres gens, tout

(*) Ou esquire, titre qu'on donne ordinairement , en Angleterre , au propriétaire d'un doraaiue, et qui équivaut à celui de gentilhomme.

tô

en souhaitant qu'on leur fournisse les mëdicamens dont ils ont besoin , ne se soucient pas d'en faire usage. Ensuite elle me recommande de ne pas poser mon habit sur l'herbe mouillée , qui occasione , dit-elle , tant de rhumatismes aux journaliers : et croiriez-vous bien , monsieur , quelle m'a fait cette bonne veste de flanelle de ses propres mains ? A Noël elle m'a donné un habit neuf complet , de sorte qu'il ne me manque rien , si ce n'est un cœur plus reconnoissant encore , car jamais je ne saurois l'être assez envers Dieu et mes bienfaiteurs. »

Je fis quelques questions de plus , simplement pour avoir le plaisir de l'entendre parler plus long-temps de Lucilla. «Mais , monsieur, me dit -il en m'interrompant , j'apprends une mauvaise nouvelle , une bien mauvaise nouvelle. Je vous demande bien pardon. »

— uQue voulez-vousdire, James?» voyant ses yeux se mouiller de larmes. — « Mais,

monsieur , c'est que tous les domestiques de Stanley-Grove prétendent que vous êtes venu ici pour nous ôter miss Lucilla. Que le bon Dieu la bénisse où qu'elle aille ! Votre M. Edwards dit que vous êtes un des meilleurs hommes qui existent. Malgré cela, je ne sais en vérité quel est l'homme qui peut la mériter. Où qu'elle aille , elle portera avec elle la bénédiction divine. » La manche de l'habit servit au bon homme à essuyer ses larmes, et je ne cachai pas celles qui me vinrent aux yeux en entendant les expressions de son fidèle attachement.

Tandis que nous parlions , une pauvre petite fille, que je reconnus par son habillement et sa propreté pour appartenir à l'école de miss Stanley , passa devant nous, tenant en main un petit panier.

James l'appela et dit : « Dépêchez-vous, Rachel ; vous venez trop tard.» — «Comment! Est-ce aujourd'hui jour du marché, James? dit le docteur Barlow , et Rachel est-elle venue chercher les bouquets ? » II. 2

— « Oui , monsieur , dit James; j'ai oublie' de dire à ces messieurs que tous les samedis, dès que l'école est finie, les plus jeunes des demoiselles donnent permission à Rachel de venir dans leur jardin cueillir des fleurs qu'elle va vendre à la ville. Elle en retire ordinairement un sçhelling , dont elles lui font dépenser la moitié en chemin par l'achat d'un peu de thé pour sa pauvre mère qui est malade ; et l'autre moitié , elle la met en réserve pour amasser de quoi acheter des bas et des souliers pour elle-même et pour une sœur estropiée. Tout aide, monsieur, là où on n'a rien. »

Sir John ne dit rien , mais il regarda lady Belfield, qui, avec des regards pleins d'expression , dit à mi-voix : « Oh ! que les riches savent peu ce que produiroit la somme totale des schellings qu'ils prodiguent sans savoir comment , s'ils étaient employés systématiquement à soulager les malheureux ! »

James ouvrant alors une petite porte

secrète qui donnoit sur la pelouse , nous vîmes à une petite distance toutes les petites Stanley , assises en rond sur l'herbe , fraîchement fauchée , et sous un arbre, avec une corbeille de fleurs au milieu d'elles , d'où elles tiroient soigneusement de quoi former et assembler des bouquets. Nous restâmes quelque temps à admirer leurs petites physionomies animées , et leurs petits doigts déliés; et nous nous approchâmes d'elles au moment où elles mettoient leurs jolis bouquets dans la corbeille de Rachel , qui partit ainsi , expressément chargée par les enfans de ne pas s'arrêter en chemin , et de bien se souvenir de laisser chez mistriss Williams le bouquet qui avoit le myrte.

«Combien de bouquetsavez-vousdonné à Rachel aujourd'hui , ma chèreLouise? » dit le docteur Barlow, à l'aînée des quatre. — « Trois chacune seulement, monsieur , répliqua-t-elle. Nous ne croyons pas avoir fait une bonne journée quand

nous ne pouvons pas compléter notre douzaine. Ces fleurs sont toutes de notre propre jardin. Nous touchons rarement à celui de maman , et nous ne permettons jamais à James de cueillir les nôtres, parce que Mathilda dit que ce seroit l'exposer à la tentation. La petite Eugénie se plaignit de ce que Lucilla ne leur avoit rien donné aujourd'hui , excepté deux ou trois branches de son plus beau myrte que nous avons dit à Rachel de donner par-desssus le marché à une pauvre dame incommodée , qui aime les fleurs , et qui étoit accoutumée à en avoir de très-belles à elle appartenantes, mais qui à présent n'a pas d'argent de reste , et n'a pas le moyen de payer au-delà du prix commun d'un bouquet pour sa chambre où elle est malade; de sorte que nous avons toujours soin de glisser dans son petit bouquet une ou deux jolies fleurs que nous prenons dans la serre, et nous ne lui en disons mot. Lorsque nousallons nous pro-

mener du côté de sa demeure, nous y laissons souvent nous-mêmes quelques fleurs; et nous le ferions plus souvent, si nous ne craignions pas de faire tort parlà au commerce de la pauvre Rachel. »

En quittant nos jolies jaseuses, le docteur Barlow dit : « Ces petits êtres tâchent déjà d'imiter leurs sœurs, en mêlant à leurs plaisirs quelques petits traits de bonté. La chose en soi est une bagatelle; mais l'habitude est bonne , comme l'est toute habitude qui nous détache de l'égoïsme, et qui nous enseigne à substituer à nos propres jouissances le soin de pourvoir aux besoins et à la satisfaction d'autrui. »

— « J'avoue, dit lady Belfîeld en rentrant, qu'il ne m'étoit jamais venu dans l'esprit de penser qu'il y eût de la charité à élever mes enfans dans l'habitude de sacrifier leur temps et leurs plaisirs au profit des autres , quoique, soit dit à leur louange , ils soient très-compatissans et toujours prêts à donner. »

— « Ma chère Caroline , dit sir John , c'est notre argent qu'ils donnent, et non le leur; c'est là, je le crains, une générosité bien facile , car elle ne les prive de rien. Ils savent parfaitement que nous sommes si contens de Toir en eux l'amour de la charité , que nous leur rendrons d'abord, et avec intérêt, ce qu'ils donnent ; de sorte que jusqu'à présent nous ne leur avons fourni aucune occasion de montrer leur véritable penchant. Il y a plus , je commence à craindre qu'ils ne deviennent charitables par amour de l'argent , s'ils s'aperçoivent que plus ils donnent , plus on leur rend. C'est à nous à corriger cette libéralité factice , lorsque nous serons de retour. »

Page 1