‹ ClebsChapitre 2 sur 13 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

vJuelques jours après, je fus avec sir John Belfield déjeuner chez M. Carlton.

Rien de plus sensé que la tournure de son esprit , ni de plus agréable et de plus engageant que sa conversation. Sa manière d'être avec son aimable femme, portoit l'empreinte d'une tendre attention ; et sir John, qui est observateur judicieux, remarqua que cette manière étoit naturelle, et n'avoit rien d'étudié; elle paroissoit être l'expression de l'estime et du souvenir de ses torts envers elle , et peut-être craignoit-il de ne pouvoir jamais mériter de sa part l'oubli de sa conduite passée; on aperce voit chez lui des symptômes évidens d'un esprit attaché à la recherche des vérités morales et religieuses; et, à juger de «es progrès par l'ardeur de son caractère et par la sincé-

rite de son repentir, ils devront être rapides et considérables.

A notre arrivée, la douce physionomie de mistriss Carlton s'anima d'un sourire de satisfaction : nous savions qu'elle aimoit a voir des gens bien pensans augmenter le cercle des liaisons de son mari , et que sa modestie l'empèchoit pour l'ordinaire d'entamer elle-même la conversation \ mais, lorsque d'autres personnes mettoient sur le tapis quelque sujet intéressant, elle les encourageoit par un regard plein d'intelligence et d'attention.

Après avoir effleuré divers sujets, l'entretien tomba sur les préjugés ordinaires des gens du monde contre la religion.

« Pour ce qui me regarde, dit M. Carlton , j'avouerai que jamais homme n'en eut à combattre de plus forts ni en plus grand nombre. Je n'entends pas me justifier, quand j'ajoute que l'imprudence , le manque de jugement, et surtout les mélanges et les inconséquences de beaucoup de gens qui sont censés religieux, ne

sont pas faites pour effacer les opinions désavantageuses de ceux qui pensent différemment qu'eux. Présumant bien , messieurs, que les erreurs de ma vie passée vous sont connues (et quand je dis les erreurs , c'est leur donner un nom beaucoup trop doux), je ne ferai pas dilliculté de vous avouer la source des préjugés qui retardèrent mes progrès vers le bien , même après que j'eus rougi de mes écarts. J'avois reconnu la turpitude de mes mauvais penchans longtemps avant d'avoir le courage dy renoncer, et j'y avois ensuite renoncé bien avant d'avoir le courage d'avouer combien ils m'étoient en horreur. »

Sir John et moi , nous dîmes combien nous étions touchés de la franchise de cette déclaration, et nous l'assurâmes que sa confiance étoit pour nous, nouseulement pleine d'intérêt , mais qu'elle pourroit nous être d'une grande utilité.

« Élevé comme je l'avois été, dit 3M, Carlton , daus une ignorance presque

totale de la religion, je péchois plutôt par une indifférence enracinée que par incrédulité. Quoique l'insouciance de mon genre de vie me portât à espérer que la vérité de la religion chrétienne pouvoit être mise en doute, je n'a vois pu venir à bout de me persuader que cette religion étoit fausse; et, comme on ne m'avoit pas appris à chercher la vérité à sa source (car la Bible m'étoit étrangère), je ne connoissois pas de moyen plus propre à former mon jugement, que celui d'observer (quoique superficiellement et dans l'occasion seulement ) quel effet la religion produisoit dans ceux qui faisoient profession d'en faire la règle de leur conduite. Mes préjugés s'accrurent par mes observations.

La connoissance que j'acquis de cette espèce de chrétiens , augmenta ma répugnance pour leur jactance -, toutes les inculpations mises en avant par leurs ennemis (car j'étois accoutumé à peser la valeur intrinsèque du témoignage )

n'avoient pas tant contribué à fixer mon éloignement , que la différence reconnue entre leur théorie et leur pratique. Les gens pieux devroient éviter avec d'autant plus de soin de donner prise au blâme , qu'ils savent être surveillés par ceux dont l'intérêt est plutôt de voir leurs préventions contre la religion confirmées que détruites. »

« MistrissCarlton étant sortie du salon pour un instant, son mari prit occasion de son absence pour nous dire que ce qui avoit enraciné ce dégoût chez lui, étoit l'empressement avec lequel la mère de son estimable femme (et, par parenthèse, elle mettoit dans sa religion beaucoup d'ostentation ) avoit travaillé au mariage de sa fille unique avec un homme dont elle connoissoit la conduite irrégulière , et des principes duquel elle avoit une juste, c'est-à-dire une mauvaise opinion. Voyant ainsi (je le répète ) la pieuse mère de madame Carlton désirer notre union, évidemment par des

motifs aussi mondains que ceux de mon pauvre père , qui ne prétendoit à aucune religion , je sentis diminuer beaucoup l'estime que j'aurois pu concevoir auparavant pour des personnes de cette classe. La fréquentation de M. Tyrrel n'étoit pas faite pour diminuer ma répugnance. Je l'avois connu lorsqu'il se piquoit d'être homme du monde , et je crains bien d'avoir , à cette époque-là , senti moins d'éloignement pour ses vices que pour son humeur emportée, pour ses idées rétrécies et ses manières communes.

» J'avois ouï parler de l'influence de la religion sur le cœur humain, et j'avois tourné en ridicule cette idée, suivant moi, chimérique. La conduite de M. Tyrrel dans sou nouveau rôle , servit à fortifier en moi le mépris d'une pareille supposition. Je vis qu'elle n'avoit produit en lui presque aucun changement , si ce n'est qu'elle lui avoit fourni une nouvelle matière à discussion. Je vis qu'en lui un assortiment d'opinions avoit fait place à

un autre , sans rien ajouter à ses vertus, maïs en augmentant chez lui la suffisance et l'orgueil de la dévotion ( car je ne m'arroge pas le droit de taxer qui que ce soit d'hypocrisie ). Je remarquai que Tyrrel , ainsi qu'un ou deux de ses nouveaux acolytes recherchoient l'attaque plutôt qu'ils ne l'évitoient ; ils regardoient la circonspection comme l'infirmité d'un esprit mondain , et toute espèce d'indulgence ou de conciliation comme un abandon de la foi ; ils ne manquoient pas de faire honneur à leur piété de l'éloignement qu'excitoient leurs singularités ; je les trouvois prêts à décorer du nom de persécution le blâme que ces mêmes singularités leur attiraient, et je les ai vus se réjouir, dans l'espoir que c'étoit leur religion qu'on redoutait, tandis que ce n'étoitle plus souvent que leurs bizarreries.

» Je fisconnoissance chez Tyrrel a vec M. et Mme. Ranby : vous lesconnoissez; je vous laisse à penser si la tournure de

leur esprit, et celui de madame surtout, étoit faite pour me guérir de ma prévention. J'avois appris, dans mon poète romain favori , qu'il est de règle , en fait de composition, de ne jamais faire intervenir la Divinité, que dans les occasions qui en sont dignes. J'ai eu lieu de croire, depuis lors, que cette maxime est aussi juste en théologie qu'elle est classique ; mais les Ranby ne pensoieut sûrement pas de même.

»Tout esprit bien pensant conviendra, sans hésiter, qu'ainsi que Dieu se voit dans toutes les œuvres de la création , de même son infaillible providence dirige toutes choses , tant dans le ciel que sur terre; mais il faut avouer qu'il y a quelque chose de bien choquant dans la familiarité indécente avec laquelle on associe le nom de Dieu et de sa providence aux choses les plus triviales. Déjà même, à cette époque de ma vie, je n'étois pas assez mauvais logicien pour admettre une providence générale et nier une

providence particulière. Si Tune étoit vraie, je concluois que l'autre ne pouvoit être fausse ; mais je sentois que la religion de ces deux personnes étoit bien frêle et d'un mauvais genre; j'étois rebuté par leurs petitesses dans certaines occasions , et par leurs inconséquences dans d'autres. Cependant leur absurdité ne me donnoit pas le droit de soupçonner leur sincérité.

» Toutes les fois que mistriss Ranby désiroit de satisfaire quelque fantaisie, elle ne manquoit pas de recourir à ce qu'elle appelle les impulsions de la Providence; lors même qu'il ne s'agissoit pas d'objets plus importans que de savoir si elle iroit prendre le thé chez un de ses voisins plutôt que chez un autre, elle étoit mue, ou dirigée, ou entraînée; je m'aperçus qu'elle avoit toujours soin d'interpréter ces impulsions d'une manière conforme à ses goûts, moyennant quoi elle faisoit toujours ce qui lui plaisoit le plus. Elle se piquoit d'obéir à ce

guide, même pour des choses si minutieuses, que j'étois tenté de dire que, dans sa piété , il y avoit tant soit peu d'impiété; et, quant aux dispensa lions positives de la Providence , surtout lorsqu'elles se présentoient sous la forme d'une épreuve et d'une manière contraire à ses désirs , je n'aperce vois pas en elle plus de soumission que je n'en avois vu en d'autres personnes, qu'on ne pouvoit assurément pas soupçonner de religion. Je vous avouerai aussi , qu'étant naturellement difficile , je commençai à croire qu'un langage commun, des phrases baroques et une fausse syntaxe en faisoient nécessairement partie.

Le sacrifice du goût et des formes paroissoit être indispensable , et j'étois porté à craindre que, s'il en étoit ainsi , il seroit impossible à ceux qui parlent bon anglais d'aller en paradis. »

— «Quoique je convienne, monsieur, dis-je , que vos remarques sont justes à tm certain point, vous admettrez que ;

lorsqu'on est déterminé à tout événement à décrier des réputations religieuses, on trouve toujours des objections plausibles pour justifier sa répugnance ; et , tandis qu'on se déguise à soi-même le véritable motif de son aversion , l'ardeur avec laquelle on analyse Ja pensée de gens réputés pieux , se soutient par l'espoir secret de découvrir assez de torts pour justifier ses préjugés. »

— « Généralement parlant , cela est très-vrai , dit M. Carlton; mais, à l'époque dont je parle, j'en étois venu au point de désirer, dans mes recherches, des motifs d'encouragement plutôt que de refroidissement. »

— a Vous m'accorderez cependant, disje , que l'effet ordinaire des préjugés est d'accuser la religion des fautes de l'homme religieux. Tel homme aura les manières d'un Ostrogoth, une allure gauche, une voix discordante ; ses allusions seront de mauvais goût , son style II. 3

singulier, son langage négligé : on ne compte pour rien les vertus réelles qui sont peut-être cachées sous ces ronces.

Cet homme est absurde, donc le christianisme est ridicule -, mais, quoique sa vérité puisse momentanément s'éclipser, elle ne peut s'éteindre. Semblable à son divin auteur, le christianisme est le même hier, aujourd'hui^ et à jamais. »

— « Une autre observation , répliqua M. Carlton, vint augmenter ma répugnance ; savoir, la charité de Tyrrel et de sa nouvelle secte ; charité bien inférieure à celle de mon père et de M. Flam, qui ne se piquoient pas cependant d'agir par d'autre impulsion que celle de la seule sensibilité. Le calcul de la simple raison me démontroit que l'homme religieux, qui, dans ses largesses, ne surpasse pas de beaucoup le mondain , fait moins que lui ; car, en donnant libéralement , le mondain va au-delà de ses principes ; tandis que le chrétien qui ne le surpasse pas ,

demeure au-dessous des siens -, et, quoi-* que je ne prétende nullement que la libéralité soit un indice certain de piété, j'ose affirmer cependant que le défaut de l'un n'est pas un symptôme douteux:

du manque de l'autre.

» Je résolus ensuite d'examiner attentivement la conduite d'une autre espèce de chrétiens; de ceux qui s'attachent surtout aux formes et aux bienséances. Ceux-ci étoient plus en honneur, mais je ne vis pas qu'ils en fussent plus exemplaires. Ils donnoient plus au monde et à ses opinions. Je les trouvai verbeux dans la cause de l'église , mais sans l'honorer par leurs mœurs , ou sans en embrasser la doctrine au fond de leur âme. Rigides observateurs de quelques-uns de ses rites extérieurs , mais peu guidés par ses grands principes et par son esprit de charité, ils révéroient l'institution de l'église comme une institution purement politique ; car, suivant eux , toute sa perfection consistoit

dans ses formes extérieures. Quant à son excellence et à sa supériorité spirituelles , ils paroissoient ne pas la concevoir. Je remarquai en eux moins de penchant pour ceux dont le rite extérieur étoit le leur , que d'aigreur contre ceux qui différoient d'eux en opinion, ne fût-ce que d'une légère nuance et sur des points de nulle importance. Ils haïssoient cordialement , et ils aimoient froidement ; s'ils eussent vécu dans les premiers siècles, lorsque l'église étoit divisée en différentes sectes par de misérables disputes , ils auroient attaché plus d'importance à la fixation du jour de Pâques, qu'à l'événement même que cette fête célèbre. »

— « Mon cher monsieur, dis-je , dès qu'il eut fini de parler , vous venez d'expliquer vos préjugés d'une manière toute simple. Votre grande erreur paroît avoir été dans le choix de ceux que vous prîtes pour modèles 5 tous différoient autant du vrai , qu'ils étoient peu d'ac-

cord entre eux, et il est certain que leur désir ardent de différer les uns des autres, étoit une des causes principales de leur déviation du vrai 5 mais des exemples tels que ceux que vous choisîtes ne prouvent rien contre le christianisme ; les personnages contradictoires qui vous détournèrent de la religion , et qui avoient fait leurs preuves dans leurs sectes respectives sous le nom générique de gens religieux, ne seroient, je pense, guère avoués pour tels par les gens d'une piété véritable et rassise. »

— «Dans la suite, reprit M. Carlton, ma propre expérience a bien confirmé la justesse de votre remarque. A mesure du changement, progressif que produisit sur mon esprit et sur ma conduite l'exemple muet, mais impressif de mistriss Carlton , je me sentis moins d'intérêt personnel à ce que le christianisme fût une religion fausse, et je m'appliquai à rechercher des raisons de croire à sa vérité ; mais le simple raisonnement , le

raisonnement isolé, quoique susceptible de convaincre des êtres d'une intelligence épurée , et quoique capable de donner, même à mes opinions, une impression convenable , n'auroit vraisemblablement jamais déterminé ma conduite, si je ne Pavois vu pour ainsi dire revêtu d'une substance corporelle ; j avois besoin d'exemples , qui chez moi décidassent Y action aussi-bien que de preuves qui me portassent à croire; en un mot , il me falloit quelque chose qui m'enseignât à agir aussi-bien qu'à penser. J'avois besoin de modèles autant que de préceptes. Je doutai de toute vérité purement spéculative , je voulois que la contemplation de l'effet me reportât au principe. Je demandois des argumens plus palpables et moins théoriques. Sans doute , me disois-je , en supposant que la religion soit un principe réel , il faut que ce soit un principe actif. Et j'aurois raisonnablement droit de conclure

pour la vérité du christianisme , si la pratique en étoit plus rigide.

» Je commençai à jeter furtivement les yeux sur la Bible d'Henriette, et là, j'en conviens , je trouvai que l'esprit de la religion étoit revêtu de substance comme je l'avois souhaité ; qu'il mettoit en évidence l'action aussi-bien que le sentiment 5 qu'il présentoit l'acte à côté de la doctrine ; je vis que la conduite mise en tableau étoit évidemment gouvernée par le principe inculqué , et que l'action et la doctrine étoient en rapport parfait. Mais si la Bible est vraie, pensois-je, ne peut-on pas raisonnablement exiger que les mêmes principes, qui jadis produisirent la pratique sublime dont la Bible fait mention , produisent aujourd'hui les mêmes effets ? J'attachai à cette épreuve (témérairement peut-être) la vérité du christianisme, et je cherchai une société plus épurée. Heureusement les progrès visibles de la décence extérieure de ma conduite commencèrent à rendre

mon admission parmi les gens de bien moins difficile qu'elle ne l'avoit été par le passé : car jusque-là , ejt même uniquement par égard pour ma femme , on avoit plutôt souffert qu'encouragé mes visites ; d'un autre côté j'étois peu empressé moi-même à rechercher une société qui m'évitoit; quant aux êtres d'une classe supérieure } que j'avois fréquentés dans l'occasion , je n'en avois pas approché d'assez près pour les apprécier à leur véritable valeur.

)) Le désintéressement personnel et l'uniformité de conduite étoient devenus pour moi comme une pierre de touche à laquelle j'appréciois ceux que j'avois intérêt de connoître : mon expérience réussit. Depuis quelque temps j'observois la conduite de ma femme avec un mélange d'admiration quant aux faits , et d'incrédulité quant au principe. Je l'avois vue se priver de ses jouissances personnelles, pour ajouter à celles d'un mari quelle avoit si peu de raisons d'ai^

mer ; c'étaient là les deux qualités que je demandois , jointes à un renoncement à soi-même, tacite et sans ostentation. Ce n'étoit encore là cependant qu'un exemple isolé. Lorsque, sur un examen plus attentif, je vis le docteur Barlow donner, par sa conduite exemplaire pendant toute la semaine, le plus parfait commentaire de son sermon du dimanche ; lorsque je le vis refuser un bénéfice d'un revenu presque double de celui qu'il possédoit, parce que sa translation l'auroit rendu lui-même moins utile 3 je fus ébranlé; lorsque je vis M. et Mme Stanley dévouer leur temps et leur fortune à des actes de bienfaisance aussi complètement que s'ils avoient fondé leur espoir d'un bonheur éternel sur la charité exclusivement (se gardant bien cependant de s'en faire un appui , et plaçant entièrement leur foi sur une autre base) ; quand je vis Lucilla , à l'âge de dix-huit ans, refuser un homme de qualité , riche , d'une figure et d'une

tournure prévenantes, parla seule raison de son immoralité -, quand je vis le vertueux refus de la fille approuvé par des parens dont les principes étoient à l'épreuve de l'influence du rang et de la fortune, je demeurai convaincu.

» Ces exemples , et quelques autres du même genre, étoient exactement ce que j'avois désiré ; c'étoit bien là le désintéressement prouvé ; il y avoit là concordance entre la doctrine et la pratique : avec de pareils exemples et moyennant l'adoption sincère des principesdont ils émanoient; moyennant aussi un sentiment toujours croissant de mes énormes fautes passées , j'espère être , avec le temps , moins indigne de la femme à qui je dois mon bonheur sur la terre , et mes espérances de béatitude éternelle. » Mistriss Carlton , qui étoit rentrée au salon pendant la conversation, avoit jusque-là retenu ses larmes ; mais à ces derniers mots elles coulèrent en silence le long de ses joues. Nous fumes profondé'

ment touchés , sir John et moi , de la candeur et de la franchise de ce que nous venions d'entendre ; elles firent naitre en nous, pour M. Carlton , une estime et un attachement qui depuis lors ont toujours augmenté. Je n'ai pas moins bonne opinion de son état actuel à cause des difficultés qui l'ont entravé ; et je ne crois pas son avancement moins certain pour avoir été progressif. La crainte de l'illusion a été pour lui un rempart salutaire 5 la lenteur apparente de ses progrès est venue de la crainte de se tromper, et l'ardeur de ses recherches prouve sa sincérité. »

— « Mais ne remarquâtes-vous pas, lui dis-je , que la piété de ces chrétiens-là (quoique plus stricte que celle des autres), leur attiroit presque autant de blâme et de soupçon que l'indiscrétion des enthousiastes en fait naître ? Ne voit-on pas aussi que la classe de ceux qui se piquent avant tout d'être observateurs des formes ( et qui est presque aussi éloiguée de la

vraie piété que d'un fanatisme égaré) , s'arroge tout le mérite de la religion ? »

■ — « Quant à ceux , reprit M. Carlton , qui épient sans cesse les occasions d'avilir le christianisme , toute son harmonie ne peut vaincre leur résistancesoutenue ; mais celui qui recherche la vérité de bonne foi , ne la rejette pas quand elle se présente à son esprit d'une manière évidente et convaincante. »

Quoique j'eusse pris part à la conversation , mes pensées s'étoient néanmoins portées vers Lucilla, du moment où M. Cari ton avoit nommé le lord Slaunton comme l'une des causes qui avoient fortifié sa foi encore chancelante; et, tandis que lui et sir John s'entre tenoient de leurs liaisons de jeunesse, je repris cet intéressant sujet avec mistriss Carlton à côté de laquelle j'étois assis.

« Lord Staunton , me dit - elle , est notre parent ; il se plaisoit davantage dans la société de M. Carlton , lorsqu'elle étoit moins à rechercher, qu'il ne le lait

aujourd'hui qu'elle a acquis un véritable prix. Il vient cependant nous voir assez souvent. Miss Stanley nous fait l'amitié de passer de temps en temps un ou deux jours avec nous. Pendant ces petites visites lord Staunton la vit deux ou trois fois ; il fut charmé de sa personne et de ses grâces , et mit en œuvre à son intention le talent et la faculté de plaire qu'on ne sauroit lui refuser. Quoique nous eussions été ravis de nous voir alliés à l'excellente famille de Stanley- Grove , par le moyen de cette aimable fille , je sentis qu'il étoit de mon devoir de ne pas lui cacher la conduite répréhensible de mon cousin sur un fait peu connu , non plus que la licence de ses principes religieux en général ; précaution d'autant plus nécessaire, qu'il avoit assez de tact et d'éducation , pour se comporter , lorsqu'il étoit chez nous , d'une manière généralement convenable. J'avois avec lui mon franc-parler, plus que toute autre personne; et, lors-

qu'il m'arrivoit d'en user sérieusement, il rioit parfois , me combattait toujours , mais ne se fàchoit jamais.

» Un jour, arrivant tout-à-fait à l'iraproviste , pendant que miss Stanley étoit avec moi , il nous trouva dans mon petit salon , lisant ensemble a Dissertation on the power of religion to change the heart (*). Craignant quelque légèreté de sa part , je tâchai de cacher le livre ; mais il me Iota des mains, et, ayant jeté un coup d'œil sur le titre , il dit en riant : « Voilà un sujet assez ridicule ; un bon coeur n'a pas besoin de changement, et, quant à un mauvais cœur , cela ne s'applique à aucun de nous. » Lucilla ne dit pas un mot ; toutes les légèretés qu'il se permit, comme traits d'esprit, loin d'exciter le moindre sourire , augmentèrent son sérieux. Elle nous écouta pendant quel-

(*) Une dissertation sur le pouvoir de la religion pour rége'ne'rer le cœur humain.

ques instans , quoique avec un peu d'agitation 5 elle m'entendit affirmer le pouvoir du Tout- Puissant pour rectifier l'esprit et changer le caractère; lord Staunton traita mon assertion de folle chimère , et dit qu'il étoit certain que j'avois trop de sens pour adopter une notion aussi puritaine , mais ne manqua pas de déclarer en même temps son admiration pour la vertu et la bonté. « Ces qualités, lorsqu'on a le bonheur de les posséder , ajouta-t-il , en s'inclinant vers miss Stanley , sont un don de la nature » ; il répéta qu'un bon cœur n'a pas besoin d'amélioration , et qu'un mauvais cœur n'en étoit pas susceptible , avec d'autres expressions de ce genre , toutes indiquant le peu de cas qu'il faisoit de mon opinion , ainsi que son hommage exclusif pour Lucilla.

Après le repas, Lucilla, renonçant à une conversation qui n'avoit rien d'intéressant pour elle, se détacha de la compagnie , et emporta son livre au pavil-

Ion , sachant bien que lord Staunton aimoit à faire longue séance après le dessert ; mais lui , s'apercevant du départ de celle qui étoit l'objet de sa visite , se leva bientôt de table, et, s'étant informé du chemin qu'elle avoit pris , il la suivit au pavillon ; là, après une profusion de complimens et de protestations de sa haute admiration pour elle , il lui déclara ses sentimens en termes clairs et décidés, et lui demanda la permission de faire ses propositions à son père , n'imaginant pas qu'elle pût y avoir la moindre objection.

» Elle le remercia avec toute la politesse possible de la bonne opinion qu'il avoit d'elle ; mais elle lui dit franchement , que , quoique très - sensible à l'honneur qu'il vouloit lui faire , elle n'avoit à lui offrir en retour que ses remercîmens ; elle le pria instamment de ne pas donner de suite à eette idée , et de s'épargner la peine de s'adresser à son père , qui , sur un objet de si grande

importance , lui permettait avec bonté de décider elle-même.

» Déchu de son espoir, confus et irrité d'un refus si complètement inattendu, il la pressa de lui en dire la cause. Etoit -ce sa personne, étoit -ce sa fortune , étoit - ce son esprit qui lui déplaisoient ? Elle l'assura de bonne foi que son refus ne portoit sur aucun de ces points : son rang et sa fortune étoient au-delà de son attente; et quant à ses avantages personnels, on ne pouvoit raisonnablement les nier. Et comme il continuoit à demander instamment qu'elle lui en indiquât la véritable raison , elle fut forcée de lui avouer que ses principes n'étoient pas ceux d'un homme dans la société duquel elle croiroit les siens en sûreté.

» Il soutint ce reproche plus patiemment qu'elle ne s'y étoit attendue.

Comme elle n'avoit objecté ni sa figure ni son esprit ( deux choses qu'il estimoit à une haute valeur ), il suppor- II. 4

toit d'autant plus facilement l'inculpation de ses principes , dont il ne faisoit pas un aussi grand cas. Elle avoit , il est vrai , mortifie' son amour - propre , mais non dans l'endroit le plus sensible. u Si c'est-là tout, reprit- il gaîment, il n'y a plus d'objection de votre part : votre charmante société me réformera , votre influence rectifiera mes principes, et votre exemple changera mon caractère. »

— « Comment, milord, dit-elle ( son courage augmentant avec son indignation ), ce que vous venez de dire estil bien de vous ! de vous , qui , ce matin même , avez déclaré que la tâche de changer le cœur humain étoit au-dessus même du Tout-Puissant ! et vous voudriez me persuader que cette tâche , suivant vous au-dessus de la toute-puissance , pourroit s'accomplirpar les foibles moyens d'une jeune fille ! Non, milord, je n'augmenterai jamais le nombre des femmes téméraires qui , dans ce frêle

espoir , ont risqué leur salut éternel ; il seroit trop tard de me repentir de ma folie , après que ma présomption auroit reçu sa juste punition. »

wAprèscepeude mots, elle sortit du pavillon avec une politesse pleine de dignité : ce qui, d'après l'aveu de lordStaunton , en ajoutant à sa passion pour elle , irrita son orgueil jusqu'à la démence. Voyant qu'elle refusoit de rejoindre la compagnie', il prit le parti de se retirer: mais, sans abandonner son dessein , il a depuis lors renouvelé ses sollicitations; et, quoique repoussé avec la plus grande fermeté , tant par les parens que par leur fille , il ne put se résoudre à abandonner tout espoir. C'est un malheur pour nous , en ce que Lucilla n'approche plus de la maison , à moins qu'on ne sache positivement qu'il n'est pas dans la province. Si elle eût eu , dit-il , de l'éloigné ment pour sa personne ou pour sa fortune, comme c'eût été un obstacle essentiel, il auroit pu être insurmontable ;

mais comme il ne s'agit en ceci , suivant lui , que d'une différence d'opinion , il se croit assuré que le temps et la persévérance viendront à bout d'un obstacle aussi chimérique. »

Je retournai à Stanley-Grove , nonseulement guéri de tout sentiment de jalousie, mais transporté d'une preuve aussi décisive de la supériorité et de la pureté de l'esprit de miss Stanley.

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