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CHAPITRE XXXVII

JV1. Tyrrel, se trouvant un jour à Stanley-Grove à la prière du soir , dit à M. Stanley, qui en avoit fait les fonctions : « Je n'aime pas trop la prière que vous venez de lire, mon cher Stanley.

En appuyant , comme elle le fait , sur la sanctification , elle semble vouloir donner à entendre qu'à cet égard l'homme peut quelque chose. Vous avez, il est vrai, parlé de la nécessité de la foi, et du pouvoir de la grâce ; mais vous en avez trop dit sur la nécessité de sanctifier notre vie, comme si c'étoit là la quintessence de tout; vous insistez tant sur nos efforts, que vous ne laissez rien à faire à notre Sauveur. »

— « Comme je ne suis pas grand théologien , reprit M. Stanley , je souhaiterois que vous eussiez élevé cette question avant le départ du docteur Barlow ; car

je ne connois pas d'homme plus propre ni plus disposé que lui à traiter des sujets sérieux, m

— « Non, répliqua Tyrrel : je vois clairement par certaines choses qui lui sont échappées en conversation , ainsi que par la teneur de tous ses sermons, que Barlow et moi nous ne serions jamais d'accord. Ses intentions sont bonnes , mais ses lumières sont bornées. Il a des aperçus , mais il ne sent rien ; plus d'argument que d'onction , trop de raisonnement et trop peu de religion , un peu de flamme, mais nulle chaleur. Il me semble qu'il surcharge tellement la nacelle de devoirs , qu'elle menaceroit de couler bas , par les moyens mêmes qu'il indique pour la tenir à flot. Je rends grâces à Dieu de ce que mes yeux sont ouverts. Mon esprit du moins est tranquille. »

— « Le repos d'esprit fondé sur la religion , dit M. Stanley, est d'un grand prix ; seulement il est du devoirde tout chrétien

de s'assurer que sa tranquillité repose sur de bonnes bases. »

— «C'est là mon cas, reprit M. Tyrrel. Après avoir abjure' mon train de vie licencieux , je fréquentai de temps en temps, pendant quelques années, le service divin ; mais je n'y trouvai nulle douceur, j'y vis la nécessité des sacrifiées; au lieu que la grande doctrine de la foi, telle qu'elle m'est présentée par M. H...n, me laisse en paix, et me rend ma liberté. Je me repose sans inquiétude sur la miséricorde que l'Evangile nous offre si gratuitement. Ni péchés, ni erreurs ne peuvent me ravir la faveur divine.»

— «Voyons néanmoins, reprit M. Stanley, ce que nous dit la Bible; car, comme elle est la seule règle d'après laquelle nous serons jugés, il peut être prudent de la prendre pour guide ici-bas. Dieu nous dit par la voix de son prophète : / willput my spirit within y ou (*). Mais

(*) Je mettrai mon esprit en vous.

t il îe fait dans quelque but, car voici les paroles qui suivent immédiatement : I will cause y ou to walk in my statutes. Et, de peur que cela ne soit pas suffisant pour inculquer la nécessité de la sanctification, il va plus loin : And ye shall iee-p mv judgemenls and do them. Montrez-moi , si vous le pouvez, une seule promesse qui s'adresse à l'impie impénitent.»

Tyrrel : « Comment! la miséricorde divine n'est-elle pas promise aux médians par toute la Bible ? »

Stanley : « Cela est sûr; mais à quelle condition? à condition que le méchant abandonne ses voies. »

Tyrrel: <c Celte prédilection pour les œuvres ne va pas à moins, dans mon opinion, qu'à se passer de la grâce libre de Dieu. »

Stanley : « Loin d'en ôter la nécessité, c'est, au contraire, le moyen de lui rendre gloire; car c'est par la grâce seulement que nous sommes mis en état de

faire des bonnes œuvres. Quant à moi, je trouve toujours qu'il est difficile de repondre à ceux qui , en adoptant l'un des deux moyens, croient ne pouvoir assez rabaisser l'autre. Si nous accordons à la foi la prépondérance , îe pur moraliste rejette nos principes, comme si nous cherchions par-là à déprécier les œuvres. Si nous exaltons le prix de la sanctification , les partisans de la foi exclusive nous accusent d'en être les ennemis. »

Tyrrel : « Quant à moi, je suis persuadé que la confiance absolue est la seule vraie base de la tranquillité. »

Stanley :» Celui qui ne sauroit mentir, nous l'a dit, à la vérité; mais la confiance en Dieu est une humble espérance, et non pas une sécurité présomptueuse. La Bible ne dit pas : « Gonuetoi au Seigneur, et continue à pécher; m mais, « Confie-toi au Seigneur, et fais le bien. » Nous voyons ailleurs que Dieu met en nous la volonté et le pouvoir

d'agir. Il n'y a pas moyen de se débarrasser de ce petit mot agir. Je suppose que vous admettez la nécessité de la prière? »

Tyrrel : « Certainement. »

Stanley: «Mais la prière comporteégament des conditions. « Si l'iniquité est dans mon cœur, ie Seigneur ne m'écoutera pas. »

Tyrrel: «Les Ecritures nous apprennent que nous devons vivre de promesses. »

Stanley : « Elles sont bien véritablement l'aliment de la vie du chrétien \ mais quelles sont ces promesses? »

Tyrrel: « Le pardon gratuit et la vie éternelle à ceux qui croient en Jésus- Christ. »

Stanley : « D'accord. Mais quels sont ceux qui croient en Jésus-Christ? L'apôtre nous le dit : « Ceux qui ne marchent pas suivant la chair, mais d'après l'esprit! » De plus, la sanctification n'estelle pas promise aussi bien que le par-

don ? « Je vous donnerai un cœur nouveau , et je mettrai en vous un esprit nouveau. »

Tyrrel : « Mais , vraiment, Stanley, c'est manquer à la grâce de l'Evangile , de prétendre que l'homme peut être sauvé par son seul mérite. »

Stanley : « Non, non, mon cher Tyrrel; c'est vous qui manquez à la grâce, lorsque vous prétendez que la miséricorde de Dieu dispense l'homme de ses devoirs. Permettez-moi de vous faire observer que celui qui exagère la grâce divine , afin de pécher en toute sécurité , ne trompe que soi ; et celui qui place sa confiance en Jésus-Christ , afin de s'épargner la nécessité de la vigilance , de l'humilité, du renoncement à soi-même, attend de notre Sauveur beaucoup plus qu'il n'a promis.»

TYRREL:«Cela étant,monsieur Stanley, j'en conclus que vous désireriez arranger une religion commode et de convenance , où le Christ entreroit pour

quelque chose , et où l'homme seroit obligé de faire le reste; une espèce d'association pour le salut , dans laquelle l'homme auroit la plus forte part. »

Stanley: « C'est là , je le crains , le symbole de bien des chrétiens de ce monde. IN on : on peut dire que Dieu fait toutes choses, parce qu'il donne la faculté, la force et la grâce pour tout; mais cette grâce est un principe , une énergie vitale, un esprit de vie qui nous anime et nous fait abonder en sanctification. Il ne fait pas abonder sa grâce pour que nous demeurions dans le péché, mais pour que nous le mettions sous le joug , pour que nous y renoncions, pour que nous le surmontions. »

Tyrrel : » Pendant que notre Sauveur a vécu sur la terre , il n'est nulle vertu qu'il ait aussi constamment recommandé à ceux qui venoient lui demander leur guérison, que la foi.»

Stanley : « Cela est parfaitement vrai. Mais nous ne voyons en aucun d'eux

cette foi présomptueuse qui les fît aller au-devant des maladies , afin de montrer leur confiance en son pouvoir. Nous ne devons pas non plus continuer à pécher, afin que sa grâce abonde. Ne remarquezvous pas que la foi de ceux dont il s'agit, étoit toujours accompagnée d'un vrai désir d'être guéri de leurs maux , et il est digne de remarque qu'à ces paroles : <( Ta foi t'a sauvé, » il étoit ajouté, «Va, et ne pèche plus, crainte que pis ne t'arrive. » Tyrrel: « Vous ne me persuaderez pas que ni mes omissions , ni mes péchés puissent invalider la promesse de Dieu.» Stanley : «Rien ne peut invalider la promesse de Dieu ; car, sa promesse est fidèle et certaine; mais, quant à celui qui vit ouvertement dans le péché, elle ne le regarde en aucune manière. Il est clair qu'il n'est pas au nombre de ceux que Dieu a compris dans sa promesse.

Dieu la tiendra assurément ; mais celui qui vit dans le péché, ne paroît pas être de ceux à qui la promesse est adressée.

Dieu a entendu aussi décide'ment que vous vous serviez des facultés, du pouvoir, et de la volonté' qu'il a mis en vous, pour travailler à votre sanctification , qu'il a entendu, en vous donnant des pieds, des mains , des yeux, que vous vous en serviez pour marcher , pour travailler et pour voir. Le but de sa grâce n'est pas d'interdire l'usage de ses dons , mais de les perfectionner , de les exalter et de les ennoblir. »

Tyrrel : « Je pourrois citer une infinité de textes qui prouvent que le Christ a tout fait , et que , par conséquent , il ne m'a laissé autre chose à faire qu'à lui obéir. »

Stanley : «Examinons la teneurgénérale et l'esprit des Écritures , sans rassembler des textes isolés, en les détachant des parties auxquelles ils appartiennent , et sans être assez déraisonnables pour vouloir trouver toute la doctrine du christianisme dans chaque sentence séparée , lorsque cette sentence

n'etoit peut-être destinée qu'à inculquer un seul principe individuel. Avec quelle sagesse les grandes doctrines de la foi et de la sanctification ne sont-elles pas mises en harmonie dans toutes les parties de la Bible ! Si jamais je suis en danger de m'appuyer uniquement sur la foi morte , d'après l'un de ces textes sur lesquels vous établissez exclusivement votre édifice , la sentence qui suit, peutêtre , va me porter à une vertu active par quelque exemple saillant , ou par quelque commandement absolu. En outre, si je cours risque, comme vous le dites, de submerger le vaisseau en le surchargeant de devoirs positifs, le passage qui suit me rappelle à moi-même, par quelque exhortation sérieuse, d'abjurer toute sécurité fondée sur mes frêles vertus, et de mettre toute ma confiance en Jésus - Christ. En plaçant ainsi le symbole de la foi à côté des commandemens, la Bible devient son propre interprète , et il en résulte un accord par-

fait. Permettez-moi de vous faire observer aussi que cette règle invariable de présenter les dogmes de l'Ecriture Sainte dans leur juste proportion , à leur place , et dans leurs vrais rapports , est une des grandes perfections du service de l'église anglicane. Sans négliger ni déprécier nul de ses dogmes, elle n'en exalte aucun aux dépens des autres. On n'y voit ni omission, ni empiétement déplacé , ni exagération; il y a symétrie complète et proportion exacte. »

Tyrrel : «Je maintiens que nous sommes absous par l'Évangile de la condamnation de la loi. »

Stanley : « Mais où trouvez-vous que nous soyons affranchis de l'obligation de lui obéir? Quant à moi, je n'allie la doctrine de la grâce, à laquelle je souscris entièrement, à aucune autre doctrine qui nie le libre arbitre de l'homme dans la pratique ; et , en adoptant la croyance du libre arbitre , je suis tout

aussi éloigné de retrancher présomptueusement de la souveraineté de Dieu. Je n'adopte aucune des subtilités métaphysiques, je rejette les raffinemens abstraits de tous les partis, et je n'en imite aucuns dans leur condamnation de leurs adversaires , très-persuadé quele nombre des bienheureux dans le ciel comprend les humbles et les consciencieux de toutes les classes de vrais chrétiens. »

Tyrrel: « Je n'en persiste pas moins à croire que, si Jésus-Christ m'a racheté , le péché ne peut avoir prise sur moi. »

Stanley : «Mon cher Tyrrel, si votre souverain avait, par des faits militaires, délivré votre pays d'un ennemi puissant, seroit-ce faire preuve de votre reconnoissance ou de votre fidélité , comme sujet, que de joindre l'ennemi vaincu ? Par une action pareille , malgré la délivrance du pays , vous seriez personnellement perdu. Loin de nous donc toute alliance avec le péché , dont à la vérité notre Rédempteur a triomphé , mais sans lui

2l4 ôter son pouvoir sur l'homme , ni à l'homme la liberté de s'en rendre coupable. »

Tyrrel : «Stanley, il me souvient du temps où, suivant vous , il n'y avoit rien de supérieur à l'Evangile. »

Stanley : «Je pense toujours de même; mais, à présent , comme alors, je parle d'un Evangile considéré dans son ensemble, et en accord dans toutes ses parties , d'un christianisme qui se fasse connoître par ses fruits. Les premières paroles de l'apôtre, après sa conversion , furent : « Seigneur, que veux-tu que je fasse?» Lorsqu'il nous dit : « So run that y ou mayobtain(*), » il n'a sûrement pas entendu que nous puissions l'obtenir sans efforts, et il n'auroit pas parlé d'un vrai travail, s'il avoit entendu que nous ne dussions pas travailler. Oserions - nous continuer à faire le mal , ou négliger de faire le bien , dans la fausse pensée que

(*) Marchez de mauière à remporter le prix,

nos droits en Jësus-Christ sont tels, qu'ils peuvent nous absoudre du mal, ainsi que de l'oubli de nos devoirs.»

Tyrrel: « Vous me paroissez croire que le salut d'un homme dépend de la quantité de bonnes œuvres qu'il aura à présenter ? »

Stanley : « Non ; il est de l'essence du christianisme de ne pas fonder nos espérances sur telles ou telles de nos œuvres, mais de faire des efforts continuels pour arriver à l'esprit et aux dispositions qui sont le germe de toutes les vertus ; et lorsque le cœur s'efforce d'atteindre à cet état, et qu'il est l'objet de ses prières , quand même un homme se trouveroit placé de manière à ne pouvoir coopérer que peu , suivant le monde , au bonheur du genre humain , ce seul but permanent , et cette disposition de l'esprit , accompagnée d'une humble douleur de son peu de progrès, constitueroit, suivant moi, un degré réel d'obéissance. »

Tyrrel : c< Vous conviendrez néanmoins que l'Écriture Sainte affirme que Jésus-Christ est non- seulement un ^sacrifice, mais qu'il est à la fois notre refuge , notre consolation, notre repos. »

Stanley: « Loué soit Dieu de ce que notre Sauveur réunit bien véritablement tous ces attributs ! Mais il n'est consolation que pour ceux qui sont travaillés et chargés ; il n'offre de refuge qu'à ceux qui renoncent au péché. Le repos qu'il promet , est la cessation du mal , et non la cessation denosceuvres ; c'est le repos aux travaux de ce monde , et non la cessation du service de Dieu ; ce n'est pas le repos de l'inertie , mais -le repos d'esprit; ce n'est pas l'indolence , c'est la paix. Il conduit les hommes de l'esclavage à la liberté , mais non pas à la liberté de faire le mal , ou à celle de l'inaction ; il rend son service aisé , mais ce n'est pas en rétrécissant la règle de nos devoirs , ni en proportionnant ses commandemens aux

penchans corrompus de notre nature. Il communique sa grâce , en donnant à l'obéissance des motifs nouveaux et plus éleve's ; et il donne la paix et le bonheur, non pas en rabattant de ce qu'il exige , mais par l'infusion de sa grâce , et par la communication de son esprit. »

Tyrrel:«Vous êtes un homme bien étrange ! Suivant vous , nous ne pouvons être sauvés ni par les bonnes œuvres , ni sans elles. »

Stanley : « Allons, monsieur Tyrrel , vous êtes plus près de la vérité que vous ne comptiez l'être. Nous ne pourrions être sauvés par le mérite de nos œuvres , sans nous passer du mérite de la mort du Christ ; et nous ne pourrions être sauvés sans elle , à moins de révoquer en doute la sainteté de Dieu , et sans le rendre le protecteur du péché.

» La doctrine de la propitiation , bien entendue , rejette complètement cette idée, Direque cette doctrine estfavorable

au péché , c'est une de ces fausses imputations par lesquelles les gens de ce monde attaquent l'essence vitale du christianisme , parce qu'ils ne comprennent pas le principe , et qu'ils ne s'enquièrentpas des bases de son adoption. » Tyrrel : « Je n'en pense pas moins que vous prescrivez des bornes à la grâce de Dieu , comme si , pour la mériter , on devoit commencer par être vertueux, et comme si Dieu devoit ajouter ensuite sa grâce à nos vertus ; au lieu que la grâce n'a jamais été plus en évidence que dans les plus insignes pécheurs. »

Staisley : u J'admets que la grâce de Dieu ne s'est jamais manifestée d'une manière plus éclatante que dans la conversion des grands pécheurs; mais il est bon d'observer que ceux de cette dénomination , à commencer par saint Paul, ont eu depuis lors bien plus peur que les autres hommes de retomber dans le péché. Ils ont prié avec la plus grande ferveur d'être délivrés de son empire ,

et ils ont continué à déplorer profondément la corruption qu'ils sentoient vivre encore dans leurs cœurs. »

Dans le cours de la conversation , M. Tyrrel dit qu'il seroit porté à douter de la vocation d'un homme , qui ne pourroit pas rendre un compte exact du moment et de la manière où il reçut la première impression de la grâce divine , et qui n'en auroit pas éprouvé de manifestation sensible.

» Je crois , reprit M. Stanley , que nos idées sur la manifestation évidente de la faveur de Dieu , diffèrent essentiellement. Si un homme éprouve au-dedans de lui la haine de tout péché, sans en excepter son péché de prédilection ; s'il attend son salut des seules promesses de l'Evangile ; si son esprit est assez pénétré de l'approche et de l'importance des choses éternelles pour user des choses temporelles avec modération , et en attendre la fin sans effroi ; s'il fait ses délices du culte divin ; s'il est zélé pour

le service de Dieu ; si sa gloire est le terme et l'objet de toutes ses actions ; s'il fait tous ses efforts pour remplir consciencieusement la tâche qui lui est prescrite ; s'il aime ses semblables , comme les enfans d'un père commun , et qui participent à la même espérance ; s'il éprouve le même sentiment pour les intérêts immortels des affligés que pour leurs maux temporels , et qu'il pardonne aux autres comme il espère son propre pardon;si,suivantsesmoyens et de tout son pouvoir , il fait ses efforts pour diminuer le vice et les maux de ce monde ; cet homme, dis-je , aura une base solide de paix et d'espérance , lors même qu'il seroit privé de ces manifestations sensibles, source de triomphe et de transports; tandis que l'homme d'une imagination exaltée qui se vante d'éprouver intérieurement des communications mystiques , donnera peut-être au-dehors des marques fâcheuses de son véritable état , et par une conduite répréhensible

excitera autour de lui une défiance et un découragement contraires à cette même religion dont il fait profession d'être le disciple exemplaire. Le chrétien qui sait s'arrêter aux bornes de l'Evangile, est tout aussi convaincu que l'enthousiaste qui les dépasse, que celui qui a fait le cœur humain peut seul le régénérer. Il est tout aussi persuadé que le fanatique peut l'être , que sa disposition naturelle ne peut être changée, ni ses penchans purifiés , sans l'intervention de l'esprit divin ; et, sans prétendre astreindre la toute-puissance à opérer un changement soudain ni progressif, il ne croit pas qu'il soit nécessaire d'en constater le jour , l'heure et le moment; heureux d'être assuré que d'aveugle qu'il étoit , il est rendu à la lumière. Quoique , sur ce qui le concerne personnellement, il n'ait pas la présomption de fixer la chronologie de sa conversion , les effets n'en sont pas moins certains. S'il ne peut faire le dénombrement des

dates , ni récapituler ses sensations diverses, il pourra produire, et il produit en effet , des preuves de son avancement , telles que les habitudes vertueuses , le goût de la dévotion , un esprit humble et charitable , la repentance envers Dieu : et la foi en Notre Seigneur Jésus-Christ , et ce sont là des preuves d'une Tiature moins équivoque ; car elles émanent du cœurplusquedes livres, elles sont le résultat des actions plus que des paroles. Lorsqu'on voit une plante fleurir , lorsque les branches en sont vertes et que le fruit en est beau et abondant ; on peut, à coup sûr, voir en cela des indices de santé et de vigueur , sans qu'on puisse constater le moment où la graine a été semée , ni la manière dont elle a germé. »

Sir John , qui , sans proférer une seule parole, avoit écouté très-attentivement, se mit à dire en souriant : « Monsieur Stanley, vous tenez un milieu admirable entre les deux extrêmes. Ce besoin absolu

delagrâce, dans l'un des partis religieux, qui pousse l'autre à une contradiction tout aussi déraisonnable , me fait souvenir de la reine de France , épouse de Louis XIV. Lorsque les jésuites , qui étoient du parti de la cour , jetèrent de si hauts cris contre les jansénistes , uniquement parce que ceux-ci avoient plus de piété qu'eux , sa majesté eut si peur de passer pour soutenir le côté opprimé, que, dans l'excès de son zèle pour le parti des jésuites, elle s'écria vivement : « Oh! fi de la grâce ! fi de la grâce î »

M. Stanley : «L'aigreur de parti porte à croire qu'on ne peut jamais s'éloigner à une trop grande distance du parti an-

tagoniste. »

Tyrrel : « Mais comment faire connoître notre religion , si ce n'est en déclarant des vérités que les gens irréligieux ignorent ou qu'ils combattent ? »

Stanley : « Il est une pierre de touche plus sûre , ainsi que je l'ai déjà fait observer; elle sera bien mieux connue par

les effets qu'elle produit sur le cœur et sur l'esprit. La religion qui ne consisterait qu'en opinions ne hâleroit pas nos progrès vers le ciel. Elle est trop portée à bouffir l'esprit de l'orgueil , de la dispute ; et, généralement parlant, la victoire est tellement l'objet du débat, que nous perdons de vue l'éternité. Les deux points cardinaux de notre religion, savoir , la justification et la sanctification , sont correctifs , si je puis me servir de ce terme ; ils impliquent un rapport réciproque , et je n'appelle pas christianisme une situation quelconque dans laquelle l'un ou l'autre seroit soutenu séparément et exclusivement. Leur union manifeste l'empire de la religion sur le cœur , en augmentant son humilité , eu purifiant ses affections , en le plaçant hors d'atteinte de la contagion des maximes et des usages du monde , en le détachant, en un mot, des vanités d'ici-bas , et en le faisant aspirer aux richesses de l'éternité. »

Tïrrel : « Toutes les exhortations à nos devoirs , dont tant de sermons abondent , ne sont qu'une empiétement sur la liberté du chrétien. Un vrai croyant ne connoît de devoir que la foi , et n'a d'autre règle que l'amour divin.»

Stanley : « C'est bien là véritablement la source et le principe de toute vertu pratique ; mais ce sentiment même demande à être réglé dans ses effets ; il a besoin d'être guidé dans son cours. H lui faut une sorte de règle pour empêcher qu'il ne ségare , et quelque surveillance afin que la force ne dégénère pas en délire. Cette règle , cette loi , cette surveillance, la divine morale de l'Evangile nous les a fournies. La parole de Dieu est autant notre règle que son esprit est notre guide, ou que son fils est pour nous le chemin et la vie. Cette règle infaillible garantit seule la liberté chrétienne de désordre , de danger , d'irrégularité, d'excès. L'observation des préceptes de notre Rédempteur, est la preuve II. i5

la plus sûre que nous avons part au fruit de son sacrifice. »

Insensiblement nous passâmes à d'autres sujets ; mais Tyrrel , semblable à un combattant qui avoit la victoire de son côté ., paroissoit enclin à revenir à la charge. Sir John ayant parlé avec force contre l'amour de l'argent , M. Tyrrel parut n'y voir qu'un péché véniel, et dit que l'avarice, comme la charité, pourroit bien n'être qu'une affaire de tempérament.

(( Cela peut être, dit M. Stanley ; mais le christianisme ; monsieur , a aussi son tempérament. Un vrai chrétien n'entre pas en conseil avec la chair et le sang , ni avec sa disposition naturelle , pour savoir s'il donnera ou s'il ne donnera pas , lorsque donner est un devoir positif, et que la volonté de Dieu l'exige. Si nous croyons aux principes , nous devons adopter les conséquences. La religion n'est pas une théorie stérile ; la charité n'est pas non plus une conséquence ca-

suelle , ni une chose arbitraire , laissée à notre choix. Vous avez fait vos études, monsieur Tyrrel, et vous ne sauriez avoir oublié que , dans vos poètes mythologiques, les trois grâces des païens sont toujours représentées se tenant par la main. Les trois grâces chrétiennes sont également inséparables , et la première des trois est la Charité , ce grand principe de l'amour divin, dont l'aumône ne fait qu'une branche. »

M. Tyrrel tâcha d'éluder le sujet , et sembla vouloir donner à entendre que , pour connoitre le vrai christianisme , il n'étoit pas besoin des signes que M. Stanley jugeoit nécessaires ; ce qui conduisit le dernier à insister vivement sur l'importance que toutes les parties de l'Ecriture Sainte attachent au devoir de la charité. « Sa doctrine, dit-il, ses préceptes , ses promesses et ses exemples , tous l'inculquent : le nouveau comman~ dément de saint Jean ; la religion pure et sans tache de saint Jacques ; les pa-

rôles de saint Luc -.«Vous aurez votre récompense à la résurrection des justes-, la pratique constante de celui , qui nonseulement enseignoit à faire le bien , mais qui faisoit le bien lui-même ; ces paroles de saint Paul: «Amassez de quoi vous faire un trésor pour l'avenir; » et même dans le seul tableau , grand, solennel et positif que nous pre'sente l'Ecriture Sainte du jugement dernier , non-seulement la charité forme l'un des principaux traits positifs des justes , mais de plus une récompense particulière semble lui être réservée, là où elle s'est exercée sur ce principe véritablement chrétien ; et ce n'est pas une chose peu remarquable , que la seule citation des préceptes de notre divin Sauveur , rappelée dans l'Ecriture Sainte , soit Y encouragement à la charité. Souvenezvous des paroles de Notre Seigneur, quand il dit : «Il est plus doux de donner que de

recevoir

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