‹ ClebsChapitre 12 sur 13 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

Après dîner , lorsque tout le monde fut rassemblé dans le salon , la conversation tomba sur différens sujets.

M. Flam , paroissant croire qu'il avoit été trop passif pendant le repas , se mit en scène. Jamais il n'avoit tant à cœur de faire voir ce qu'il appelle son érudition , qu'en présence de miss Spartes , qu'il aimoit , disoit-il , à réduire au silence. Il manquoit rarement, dans ces cas-là, de donner à entendre que , s'il ne montroit pas de l'érudition , comme autrefois , ce n'étoit point par ignorance , mais seulement parce que d'autres objets demandoient toute son attention.

Il débuta par quelques remarques vagues sur les folies de ce monde , et sur l'absurdité des coutumes modernes, qui donnoient le plus d'importance aux choses les moins utiles.

— « Vous paroissez avoir de l'humeur contre le monde , monsieur Flam? »

dit M. Stanley. — « Je hais le monde , répliqua-t-il ? » — «C'est en effet , reprit M. Stanley, un théâtre dangereux ; car il contient beaucoup de mal. »

— (( Quant au danger, je m'en moque , reprit M. Flam ; et quant au mal , j'espère avoir acquis assez d'expérience pour en être à l'abri ; mais je hais le monde à cause de sa sottise , et je le méprise à cause de ses inconséquences. »

— «A quels égards, monsieur Flam? »

dit sir John Belfield.

— « A tous égards, répliqua-t-il. En premier lieu , n'élève-t-on pas ses filles comme pour en faire des poupées de parade ; et après cela ne s'étonne-t-on pas qu'elles soient des êtres inutiles ? INe leur recommande-t-on pas la modestie , et ne fait-on pas ensuite tout ce qu'il faut pour les rendre hardies ? INe trouvons-nous pas mauvais qu'elles ne s'occupent pas de choses importan-

tes , après leur avoir enseigné à s'occuper essentiellement de bagatelles ? Je vous citerai ma Fanny. On m'assure qu'elle danse aussi bien qu'une maîtresse à danser ; mais , en marchant , elle se tient comme une laitière. Or , comme elle danse rarement , et qu'elle marche sans cesse , ne seroit-il pas plus raisonnable de lui enseigner à faire le mieux possible ce qu'elle lait le plus souvent? Elle chante comme une sirène 5 mais ce n'est que pour les étrangers; moi, qui ai payé ses maîtres, je n'entends jamais sa voix. Elle fredonne sans cesse dans quelque appartement éloigné , ou partout où il y a du monde 5 mais si j'ai la goutte , et que je souhaite de l'amusement , elle est aussi muette qu'une marmotte. »

— «Voilà quant aux erreurs sur l'éducation des filles , dit sir John ; venonsen aux garçons. »

— k«Quant à nos fils, répliqua M. Flam, ne les élevons -nous pas décidément

dans une religion , et ne nous attendonsnous pas à ce qu'ils en suivent une autre? C'est-à-dire , ne les farcissons-nous pas de philosophie païenne , pour leur recommander ensuite d'être bons chrétiens ?

Ne leur enseignons-nous pas à admirer les héros et les dieux des anciens poètes , tandis qu'il n'est pas un de ces héros , et certainement pas un seul de leurs dieux , auquel dans ce pays-ci on n'eût fait son procès au tribunal criminel du Old-Bailey , si ce n'est même exécuté à Tyburn ? Quant à leurs déesses , si on les amenoit devant notre tribunal , mon cher collègue Stanley , il en est à peine une qu'en notre qualité de juges-de-paix nous ne fissions mettre à la discipline 5 et pour ce qui regarde la reine de ces déesses , j'aurois fait plonger la mégère dans le grand étang.

» Ensuite, lorsquenos fils sonthommes faits , ne leur disons-nous pas qu'il est de leur devoir d'admirer le gouverne- Il. 12

ment monarchique , après avoir fait l'impossible pendant qu'ils étoient au collège pour leur faire admirer les anciennes républiques ? »

— * a Mais , monsieur Flam , dit sir John, il est sans doute utile d'étudier les anciennes formes des gouvernemens, ne fût-ce que pour mettre en évidence , par la comparaison , la supériorité du nôtre. »

— « Nous pourrions , dit missSparkes d'un ton de reproche , apprendre d'eux certaines choses dont nous aurions grand besoin. Vous parliez tout à l'heure d'économie : M. Flam conviendra que ces républicains , qu'il lui plaît de traiter avec tant de mépris, avoient des moyens assez bons et assez adroits pour prévenir l'augmentation des impôts , et nous ne ferions pas mal de les imiter.

» Leurs victoires leur coûtoient moins cher qu'à nous : quelques feuilles de laurier et une petite branche de chêne ,

n'étoient pas tout-à-fait aussi chers qu'une pension. »

— « Mais vous conviendrez aussi, madame , dit sir John en souriant , qu'un triomphe étoit une récompense plus dispendieuse qu'un titre honorifique. »

Avant qu'elle eût le temps de répondre , M. Flam s'écria! ci Observez- bien, miss Sparkes , que nous ne récompensons pas nos héros, comme vos anciens récômpensoient les leurs. Nous ne les bannissons pas , nous ne les mettons pas à mort pour avoir sauvé leur patrie , comme faisoient les Athéniens-, nous ne les payons pas en chétives couronnes comme vos Romains. Nous autres Anglais , nous ne payons pas nos guerriers en feuillages ; nous leur donnons le fruit de l'arbre , et cela d'aussi grand cœur qu'eux ont mis de bravoure à le gagner. Je réduirois ma table à un seul plat, ma maison à un seul domestique , mon écurie à un seul cheval de selle, et mon chenil à un seul chien , plutôt que de rien ra-

battre de ce qui est dû aux défenseurs de Old England (*). »

— a Des exploits signalés , dit sir John, lorsqu'ils sont au profit de la nation , méritent des récompenses solides ; et je suis d'avis que les honneurs publics sont précieux, non - seulement comme récompense, mais comme encouragement. Ils sont aussi politiques qu'ils sont justes. Quand Miltiade et ses illustres dix mille eurent remporté leur victoire immortelle, un Bleinheim , élevé sur les plaines de Marathon , n'auroitil pas donné plus d'émulation aux soldats de la génération suivante, que ces petites colonnes peu durables, qui à peine retraçoient les noms des vainqueurs?»

En réponse à quelques autres observations de miss Sparkes, sur la supériorité du patriotisme des anciens , M. Flam dont l'indignation le poussoit enfin à déployer tout son fonds d'érudition , s'écria

(*) L'autique Angleterre."

vivement : « Appelez-vous patriotisme dans vos chers Athéniens leur fureur pour les spectacles , qui alloit au point non-seulement de prodiguer à leurs théâtres l'argent de l'état, mais même de qualifier de crime l'acte d'en détourner une petite portion au profit des braves soldats qui se battoient pour eux? Je ne puis souffrir d'entendre donner le titre de patriotes à des marauds qui préféroient leurs plaisirs à leur patrie. »

M. Flam se redressant alors , comme si sa qualité d'Anglais eût ajouté à sa stature , il reprit ainsi : « Qu'auroient dit vos Grecs, dame Sparkes , s'ils avoient pu voir un fonds patriotique, s'élevant à un demi-million sterling, et formé de contributions individuelles et bénévoles , pour le soulagement des orphelins, des veuves, et des mères de leurs braves compatriotes tués en défendant la patrie; contribution recueillie malgré le poids d'impôts onéreux, mais nécessaires pendantle cours d'une guerre

en apparence interminable? Reconnuton avec la même munificence les services des braves soldats qui combattirent sous vos Cimon, et sous d'antres de vos généraux grecs dont j'ai oublié le nom? Tâchez de me faire voir qu'on en fit autant pour eux, et demain je me fais républicain. »

Miss Sparkes ayant répondu par quelques observations qu'elle croyait de nature à relever l'honneur des anciens, aux dépens de la Grande-Bretagne, M. Flam indigné repartit : k Dites-moi , dame grecque, si votre Athènes, votre Sparte, î)u votre Rome, ont jamais donné asile à des milliers de prêtres mourant de faim, chassés de leur pays par des fanatiques révolutionnaires , pendant qu'il étoit en guerre avec les Grecs 5 d'un pays que Ceux-ci pouvoient avoir des raisons de ne pas aimer, et qui professoit une religion différente de la leur? je vous demande si jamais ils ouvrirent leurs bras à un clergé ainsi persécuté? Reçurent- ils comme

amis, nourrirent-ils comme leurs frères; ces prêtres dune croyance différente de la leur? Donnez-m'en un seul exemple, et je renonce à la bonne Angleterre , pour me faire Grec, Romain, quoi que ce soit en un mot , excepté Corse. »

— «Je croirois pouvoir attribuer un acte aussi louable, dit M. Stanley, à ï esprit de notre religion, au moins autant qu'à la géuérosité britannique. »

— « Dans un certain sens , reprit miss Sparkes, M. Flam ne ressemble pas mal à l'usurpateur du trône de France auquel il paroît tant en vouloir; je le crois trèsdisposé à s'arroger l'honneur du triomphe là où il n'a cependant pas remporté de victoire. Lorsqu'il rend compte d'une défaite , vous croiriez , à l'entendre , qu'il parle d'une conquête. Il est néanmoins , ajouta-t-elle, dans d'autres pays aussi bien que dans le nôtre, des hommes illustres dont on doit admirer les brillans exploits. Quant à moi, je suis citoyenne du monde entier, et j'honore les héros où

qu'ils soient , dans la Macédoine , en Suède, en France, ou ailleurs.»

— «■ Je conviens , reprit M. Flam , qu'il est des pays soumis momentanément par la force ou par la trahison, dont les chefs (aventuriers révolutionnaires) ont couru le monde mettant tout à feu et à sang , pour rompre, disoient-ils , les chaînes de divers peuples. Nous avons de notre côté aussi brisé des fers. Mais il y a cette petite différence entré l'objet que nous avions en vue et celui de ces chefs éphémères , c'est que, pour parvenir à leur but, ils ont chassé des souverains légitimes de leurs propres états , et ont ensuite prétendu en absoudre les sujets de leurs liens de fidélité, pour en faire leurs propres esclaves ; nous , nous avons remis en liberté ces états et ces peuples; mais sans les prendre pour nous , ni pour les donner à nos frères , nos beaux-frères , nos cousins , nos Joseph , nos Jérôme , et nos affranchis. Nous relevons le foible et l'opprimé; eux (lorsqu'ils le peuvent)

abattent le puissant. Quand nous brisons les chaînes de quelques peuples, c'est pour les rendre à leurs légitimes souverains; si nous assistons telle nation , c'est pour lui aider à retirer son souverain de son exil; si nous combattons avec et pour telle autre , c'est pour délivrer de captivité son monarque légitime, témoin entre autres le roi d'Espagne. »

— « Quel tableau pour l'Espagne ! dit sir John ; quel tableau pour l'Espagne ï qui voit se réaliser en nous, d'une manière aussi exemplaire que sage , son brillant donquichotisme national , et convertir en réalité la vaillante théorie de son romanesque chevalier errant ; théorie que nous mettons en action.

Elle voit dans les magnanimes efforts que fait la Grande-Bretagne ( pour l'arracher à l'oppression d'un tyran révolutionnaire ), le zèle sans démence, le principe de la saine justice sans le délire de l'imagination ; elle voit ses maux réparés et ses droits rétablis sur

les plus nobles bases. Elle voit la délivrance non pas de princesses imaginaires ( comme la princesse Micomicon ) , mais celle de son monarque déposé et emprisonné. Elle voit des injures expiées, non pas les injures prétendues de quelques absurdes individus , mais les injures faites à l'Espagne spoliée et dévastée. Elle éprouve enfin l'effet salutaire du baume que l'Angleterre par des sacrifices sans bornes n'a cessé déverser sur ses plaies. » Ici M. Flam, interrompant sir John avec une sorte d'impatience, dit : <c Quoique je ne sois pas amateur de métaphore , cependant , puisque vous avez nommé la princesse Micomicon , il n'est pas mal à propos de rappeler aujourd'hui ce qu'on ne sauroit trop savoir , et ce que Y Espagne surtout ne devroit jamais oublier : c'est que cette princesse , assaillie à l'improviste comme elle le fut , dut sa délivrance au vaillant Don Quichotte ; c'est que sans lui elle devenoit la proie des brigands;

c'est que, loin d'attribuer ensuite son salut à peu près à sa seule résistance ( assertion qui eût été absurde autant que fausse , et qui n aurait trompé aucun des spectateurs du combat), loin de vouloir par l'effet d'un faux orgueil déprécier le service émi nent du héros de la Manche, elle mit sa gloire à lui en faire justement , hautement et constamment hommage :

or, d'après ce noble aveu , je suis porté à croire qu'elle descendoit en droite ligne de ces anciens et généreux Espagnols , qui chassèrent les Maures hors d'Espagne , et dont les arrière-neveux ( malheureusement réduits à un trop petit nombre ) ne peuvent être que les héros qui dans cette guerre ont défendu Sarragosse contre le féroce envahisseur: défense splendide que l'Angleterre admire avec l'Europe entière, comme un des plus nobles exploits du patriotisme et du dévouement, et qu'on pe citera jamais qu'avec vénération. »

Après cette explosion de ses sentie

mens, M.FIamse tut; mais, sir John, qui samusoit de ses singularités, ne le tint pas quitte du combat ( il est vrai qu'il n'étoit pas difficile de l'y provoquer lorsqu. il trouvoit l'occasion de contrarier miss Sparkes ). Il lui dit donc : « Mais, monsieur Flam , on vous a interrompu, lorsque vous commenciez à e'numérer les inconséquences qui , d'après vos propres paroles , vous ont donné de l'humeur contre tout le monde. »

— «N'ya-t-il pas de quoi devenir fou, répondit-il , de voir ceux qui exagèrent le plus les dangers de l'état , farcir leurs maisons de gouvernantes étrangères , de cuisiniers étrangers et de valets de chambre étrangers ? n'est-ce pas là mettre de l'huile sur le feu ? Ensuite je perds patience , quand je vois ceux qui vantent leur zèle pour l'église , se réjouir de ce qu'un chanteur italien se fait un plus gros revenu que le premier de nos évêques. Des patriotes de cette espèce n'auroient pas été déplacés

à Athènes , ajouta-t-il , en regardant miss Sparkes d'un air triomphant ; niais ils font de pauvres Anglais. Après cela je déteste les fanfarons , qui , tout en payant le moins de taxes, se plaignent le plus de leur poids ; et ceux qui , déplorant le plus la rigueur des temps , dépensent leur argent en inutilités extravagantes , et augmentent de luxe à mesure que leurs moyens diminuent,

» Ensuite , la sottise de nos jeunes gens des deux sexes me fait mal au cœur. N'admirez-vous pas comment leur raison devient le jouet de leur vanité , et comment chez eux les noms déguisent les choses ? Mon fils feroit un haut-le-corps si je le priois d'aller à Londres par ie carrosse public , mais il se mettra sans hésiter dans la carriole du courrier. Si je voulois engager Fanuy à demeurer dans une maison de moyenne grandeur , elle ne m'écouteroit seulement pas , mais elle raffole d'une chaumière. La mode est tout. »

— « Je ne suis pas tout à fait d'accord avec vous, monsieur Flam, dit sir John en souriant , sur les inconséquences de ce monde. Je déplorerois plutôt sa triste uniformité; s'il faut en croire la chronique vivante ( les journaux publics ) , la totalité du tableau présente celui d'une perfection monotone. S'il en étoit autrement , je pense que ces apprentis érudits nauroient pas par-devers eux une provision de phrases toutes prêtes qu'ils appliquent universellement , et dans tous les cas. »

Avant le départ de la compagnie, je remarquai que madame Carlton regarda Lucilla d'un air significatif, et qu'elles sortirent ensemble. En dépit de ma parfaite persuasion sur l'injustice et l'absurdité de mes premiers soupçons, mon cœur se serra momentanément à la seule idée que lord Staunton pourroit bien être le sujet de cette conférence secrète. J'étois bien sûre que miss Stanley ne l'accepteroit jamais, tant que sa façon

de penser seroit la même. Mais il pouvoit en changer. Elle l'a voit refusé à cause de ses principes ; mais , s'ils changeoient , il ne restoit plus de raison valable de refus. On pouvoit enfin le réformer ; oserai-je avouer que je tremblois d'apprendre sa conversion ? Je me voulois du mal de cette pensée; « Je tâcherai , me dis-je foiblement, de m'en réjouir si elle a lieu; » mais j'éprouvai , entre mes principes et mon inclination , une lutte qui m'affligea; mon intégrité n'avoit jamais eu à soutenir un pareil assaut

Mrae.Carlton et Lucilla rentrèrent enfin: j'examinai attentivement leur physionomie ; elles paroissoient toutes deux satisfaites et même animées ; mais il étoit évident , par la rougeur de leurs yeux, qu'elles avoient pleuré l'une et l'autre. La compagnie prenant congé, et la soirée étant belle , ceux qui étoient de la maison proposèrent d'accompagner les dames à leurs voitures. Miss Stanley s'en dispensa , et se contenta de presser la

main de madame Carlton , en souriant , et , comme si elle n'eût osé lui parler seule ; elle fut ensuite se placer dans le balcon d'où elle pouvoit voir le départ ; et je restai dans le salon.

Tandis qu'elle essuyoit ses yeux et tâchoit d'en ôter la rougeur, ce qui étoit néanmoins le moyen de l'augmenter , je hasardai d'approcher d'elle, et je lui demandai , du ton de l'intérêt le plus évident , ce qui lui étoit arrivé d'affligeant. — « Ce ne sont pas des larmes de chagrin, dit-elle en souriant avec douceur : je suis tout à-fait honteuse d'avoir si peu d'empire sur moi-même; mais madame Carlton m'a fait un si grand plaisir ! sa propre joie m'a gagnée , quoique la mienne ait bien plutôt l'air de l'affliction. » — «Vraiment, me dis-je à moi-même avec un mouvement de vivacité involontaire, elle n'ira pas jusqu'à m'avouer son amour pour Staunton. »

Tout en connoissant la candeur et l'ingénuité de miss Stanley, j'eus peur

de la presser là-dessus. Je n'eus pas le courage de demander ce que je désirois si fort savoir. Quoique le renouvellement des soins de lord Staunton pût ne pas lui faire un bien grand plaisir, je savois que sa réformation lui en feroit. Mes regards exprimoient une curiosité si ardente, que Lucilla me dit : «Oh ! il est enfin tout ce que nous pourrions désirer; c'est un homme entièrement converti. »

L'indignation et l'étonnement m'ôtèrent la parole. « Est-celà la modeste Lucilla ? me demandai-j e ? Tout est dit; elle l'aime avec passion. «Comme je ne songeois pas à parler, elle dit : «Ma pauvre amie est enfin complètement heureuse; je sais que vous vous en réjouirez avec nous.

Depuis quelque temps M. Carlton lit régulièrement la Bible avec elle ; il veut bien écouter et même provoquer ses remarques ; il dit que, s'il a plus d'érudition qu'elle, elle est meilleure chrétienne que lui, et qu'ils devroient s'assister mutuellement chacun dans ce qui est le II. i3

ig4

plus de son ressort : s'il l'instruit en littérature profane , il veut qu'elle l'instruise dans la connoissance des Écritures 5 il s'est appliqué très-sérieusement à en imprégner son esprit. » Quelle fut ma joie en l'entendant parler ! Comme je continuois à garder le silence , elle poursuivit ainsi : « Samedi dernier il dit à sa femme: «Henriette, je n'ai à me plaindre de vous que sur une seule chose , et c'est d'une faute que je n'aurois jamais cru avoir à vous reprocher : c'est l'égoïsme. » Madame Carlton fut un peu troublée de cette apostrophe, quoique son air tendre y mît le correctif. « Henriette , reprit-il , voudriez-vous aller en paradis sans votre mari ? Je sais que vous vous retirez régulièrement dans votre cabinet, non-seulement pour vos dévotions particulières, mais que vous y lisez des prières à vos femmes. Qu'ont donc fait vos domestiques mâles? Qu'a fait votre mari pour en être exclus ?

N'est-ce pas être un peu égoïste, mon

Henriette , ajouta-t-il en souriant , de borner votre zèle au salut de votre sexe ? Voulez-vous me permettre, ainsi qu'à vos domestiques , de vous joindre? C'est demain dimanche ; nous prendrons ce jour-là , si vous y consentez, pour faire participer les gens de l'antichambre à cet acte de dévotion ; vous préparerez la prière que vous croirez la plus convenable , et je serai votre chapelain ; chapelain , sans doute, bien au-dessous de son œuvre , mais ce sera celui que vous avez formé en commençant par le rendre chrétien. Oui , femme angélique , je suis chrétien , et je le suis d'après la conviction la plus vraie , la plus profonde. »

» Non, ma chère Lucilla, continua mistriss Garlton , jusqu'à ce moment-là je n'avois pas connu le vrai bonheur.

Mon mari , au milieu de toutes ses fautes, a toujours été parfaitement sincère. C'est même par son aversion pour l'hypocrisie qu'il avoit gardé par devers lui

ses nouvelles opinions et sa manière de sentir, jusqu'à ce qu'il fût bien assuré qu'elles eussent pris racine dans son esprit. Depuis quelque temps il a été trèsexact au culte public ; acte , suivant lui, trop généralement considéré comme une affaire de forme pour mériter attention, et qui par conséquent n'entraînoit pas de suites nécessaires. Mais les prières de famille, dont on adopte la pratique, parce qu'on y reconnoit un devoir , engagent l'homme à l'observation uniforme de sa religion. Jamais, je l'espère , jamais je n'oublierai la joie que j'éprouvai , ni ma recoimoissance envers l'Etre

From ivlom ail holj desires proced ,

lorsqu'cntouré de sa famille à genoux, solennellement recueillie , j'entendis mon mari, jadis si malheureux, commencer la prière avec zèle et onction , par ces paroles :

» To the lord our God belong mercies andforgivenessesy though u>e hâve rebel-

led against him , neither hâve we obeyed the voice ofthe lord our God , to u>:dk in his laws which he set bejbre us (*). »

» Son émotion étoit grande , mais la fermeté de son esprit le soutint jusqu'au bout avec un mélange admirable de force et de sensibilité. Il fut, le reste de la soirée, d'une sérénité si douce, que je sentis qu'il avoit remporté sur luimême une grande victoire, et que son cœur étoit en paix. Chez lui, la prière n'étoitpas l'adhésion à une simple affaire de forme , c'étoit l'accomplissement d'un grand but. »

En me donnant des détails si intéressans, cette charmante fille ne put s'empêcher de verser de nouvelles larmes. Il me sembla n'avoir commencé à l'aimer que de ce moment-là; il étoit délicieux pour moi de la voir aussi remplie de sensibilité sans la moindre teinte romanesque , si émue et cependant se possé-

(*) Daniel , chap. ix, v. 9 et 10.

dant si bien. Je pouvois enfin faire avec sincérité des vœux pour la réforme du lord Staunton , attendu qu'elle ne traverseront plus mes espérances ; et , le danger étant passé, je fus jusqu'à tâcher de me persuader que j'eusse souhaité à tout événement le voir converti. Ceux qui étudient les mouvemens du cœur humain , retrouveront là sa duplicité , et c'est faute de les observer ces mouvemens du cœur, que la plupart des hommes sont si peu instruits des vices qui s'y cachent.

La compagnie rentra avant que j'eusse eu le temps de témoigner à cette aimable narratrice la moitié de ce que j'éprouvois. Ils parurent aussi embarrassés de la situation dans laquelle ils nous trouvèrent (Lucilla essuyant ses larmes, et moi debout devant elle en admiration) , que je l'avois été moi-même de son têteà-tête mystérieux avec mistriss Carlton, Les Belfield ne savoient qu'en penser; les regards de la mère expi imoient de

i99 l'ëtonnement et de l'inquiétude; les yeux du père demandoient une explication :

toute cette éloquence muette fut l'affaire d'un instant. Miss Stanley ne leur donna pas le temps de faire des questions; elle vola vers sa mère , et lui répéta avec effusion ce petit exposé , qui, pendant le reste de la soirée , fournit matière à une douce reconnoissance et à une conversation édifiante.

M. Stanley témoigna son entière confiance dans la bonne foi de Carlton. « Il eut toujours , continua-t-il , même dans les plus mauvaises époques de sa vie, horreur de la fausseté, et un tel éloignement pour ceux qui veulent paroître meilleurs qu'ils ne le sont , qu'il alloit jusqu'à louer l'absurde coutume du doyen Swift , lequel , comme vous le savez, faisoit la prière de famille dans un grenier, de peur d'être pris sur le fait par quelque intrus. Carlton voyoit dans cette précaution une preuve louable de léloignement de Swift pour toute ostentation dans ses devoirs religieux. Je la blâmai,

comme indiquant bien plutôt une sorte de honte de les avouer ; car en admettant (ce que pourtant on ne devroit jamais admettre ) qu'un homme ordinaire pût se justifier par la crainte d'être cité comme voulant passer pour juste outre mesure, il n'en est pas moins vrai que, dans un homme d'église , dans un ecclésiastique parvenu aux dignités de son état, on compte sur la prière de famille, au moins comme sur une coutume de bienséance, et comme sur un devoir attaché indispensablement à son état; et, lors même qu'on s'en acquitteroit sans dévotion , ce devoir ne pourroit être supprimé sans blâme. Quand l'infidèle lui-même voudroit ne le considérer que comme devoir de profession , il ne pourroit avec bon sens le présenter comme un usage

» More honoured in the breach than the observance (*).»

(*) Pour lequel on montre plus de respect en s'en abstenant qu'en le pratiquant.

Page 1