‹ Clef, ou, Explication des divers points et termes principaux /Chapitre 8 sur 23 · XXX · texte numérisé non relu

XXX

Je me rendis à cette invitation, et cette conférence chrétienne s’est si bien passée (gloire et honneur en soient rendus à Dieu), que nous sommes devenus des amis francs et loyaux, sans aucun soupçon et sans aucune arrière-pensée, dans une vraie charité chrétienne. Ce brave homme avait supporté ma fougue académique avec une amabilité étonnante, et il avait discuté avec une telle amitié, que ne pouvant plus lui résister par la crainte de Dieu, j'étais obligé de me rendre à la vérité et à l’amabilité de l’esprit de Jésus-Christ en lui; depuis ce temps je ne l’ai plus ni vu ni entendu parler.

Pour ce qui concerne son affaire de Gœærlitz, que je vous ai racontée à N., je la sais, pour certaine de mes amis. Cet antagoniste de Goœrlitz qui y fut alors premier pasteur, avait prêté au beaufrère de Jacob Bœhme, jeune boulanger, un écu, pour pouvoir acheter de la farine de froment et en faire des gâteaux de Noël. Pour lui en témoigner sa reconnaissance, ce nouveau marié|| lui porta un assez grand gâteau, et lui rendit son éeu après les fêtes, croyant que Monsieur le pasteur se contenterait du gâteau pour les intérêts de l’argent prêté, et qu'il n'avait gardé que quinze jours. Mais le Pasteur mécontent, le menaça de la colère et de la malédiction de Dieu, et il en effraya tellement ce pauvre boulanger, que celuici tomba dans une profonde mélancolie et dans le désespoir de son salut, pour avoir ofifensé le prêtre, et s'être attiré une telle malédiction, ‘ensorte qu'il ne parlait à personne pendant plu-

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sieurs jours, et ne voulait jamais ouvrir son cœur à qui que ce soit, pour dire ce qui l’affligeait tant. Il ne fit que soupirer et gémir, parlant toujours avec lui-même, jusqu’à ce qu'enfin, sur les sollicitations pressantes de sa femme, Jacob Bæœhme s’interposa, et arracha enfin à force de prières le secret du jeune homme. Après en avoir été instruit, il le consola autant que possible, et alla trouver le prédicateur irrité, pour le prier de la manière la plus honnête de ne plus être fâché contre ce jeune homme, mais de lui pardonner ; qu'il s'engageait à satisfaire le prêtre irrité touchant les intérêts de l’écu prêté, pourvu qu'il demandât ce qu'il lui fallait ; que cependant, à son avis, le jeune homme avait fait ce qu’il devait faire ; si néanmoins le pasteur n’était pas satisfait, il le satisferait avec plaisir,

Là dessus le prédicateur s’est déchaîné contre lui, en demandant ce que ce savetier avait à faire chez lui, pourquoi il venait le déranger et troubler son repos, qu’il n’avait qu'à prendre la porte et se mêler de ses affaires. Mais celuici insista beaucoup d'obtenir la grâce du jeune homme, en s’offrant de satisfaire à la demande. Mais le prédicateur honteux et confus de son injustice et de ses torts, pour ne pas en convenir et pour ne rien demander, réitéra encore une fois au suppliant ou au médiateur de prendre la porte. Et étant assis dans son fauteuil et voyant que le suppliant, doux et humble Jacob Bœhme ne se dépêchait pas de s’en aller, il prit une de ses pantoufles et la jeta après lui, lorsque celui-ci

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lui dit enfin adieu, lequel adieu irrita encore davantage le pasteur. « Qu’ai-je à faire de ton adieu, s’écria-t-il, que m'importe ton adieu ». Mais Jacob Bœhme prit, sans la moindre colère, la pantoufle, et la remit aux pieds du prédicateur, en disant : « ne vous fâchez pas, Monsieur, je ne vous fais point de mal, que Dieu vous conserve, »et il partit ensuite. Le dimanche suivant le pasteur fit pleuvoir du haut de sa chaire, les invectives nominativement sur notre brave homme, il lança des foudres terribles, et menacça toute la ville de la ruine ; il le traita de mutin, d'homme turbulent, de méchant, d’hérétique,et il excita le magistrat en présence de toute la commune à sévir contre ce rebelle à ses saintes fonctions, qui molestait les prédicateurs dans leurs maisons, et qui rédigeait des livres hérétiques, afin que Dieu ne se mit pas en colère contre eux, et n’engloutit pas la ville dans sa colère, comme il fit aux révoltés de Coré, Dathan et Abiram, qui s’opposèrent à Moïse, et qui furent engloutis dans la terre avec tout ce qui les entourait, et qui dans le fond des enfers payent leur peine. L’homme innocent, accusé injustement, se tint contre le pilier en face de la chaire, et après avoir tout écouté, se tut, jusqu’à ce que le peuple fut sorti de l’église ; il attendit le prédicateur avec son chapelain, ou vicaire, sortir de l’église, il les suivit, et demanda au pasteur au milieu du cimetière : quel mal il avait fait ? qu'il ne croyait pas lui avoir dit un seul mot offensant ; qu'il le priait de vouloir bien lui dire en présence du chapelain, (qui était avec lui), quelle insulte

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il lui avait fait, afin de pouvoir lui en demander pardon, et en faire pénitence. Le prêtre ne voulut rien lui répondre là-dessus, mais il le regarda comme s’il voulait le percer de ses yeux, il se mit à baver sa colère, à l’injurier et à le maudire, en disant : éloigne-toi, Satan, retire-toi dans le fond des enfers avec ton tourment, ne peux-tu pas me laisser tranquille, faut-il que tu me persécutes et me molestes encore ici ; ne vois-tu pas que je suis un ministre de Dieu (en lui montrant sa soutane) et que je suis dans mes fonctions ? Le pauvre Jacob Bœhme, bien affligé et outragé, lui répondit : Oui, vénérable pasteur, je vois qui vous êtes, et j'ai fort bien entendu à l’église de quel esprit vous avez parlé, je vous y ai aussi vu dans vos fonctions, et je vous regarde réellement sans aucun doute comme un ecclésiastique, c’est pourquoi je m'adresse à vous dans cette qualité, pour savoir en quoi je vous ai offensé ? Il se tourna ensuite vers le chapelain, et le pria d’intercéder pour lui auprès de M. le pasteur, afin qu'il déclarât en sa présence, en quoi il avait manqué ou péché, pour tonner contre lui du haut de la chaire, et pour exciter le Magistrat à la vengeance ; ce qui irrita encore plus le pasteur, en sorte qu'il voulait envoyer chercher par son domestique les sergens de la ville, pour le faire arrêter et jeter en prison ; mais son vicaire l’en dissuada, et excusa Jacob Bœhme qu'il engagea à se retirer.

Le lendemain, lundi matin, le Magistrat étant assemblé à l’'Hôtel-de-Ville, on fit comparaître l’accusé Jacob Bœhme, pour l'interroger et

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