‹ Clement 14. et les jesuitesChapitre 17 sur 22 · CI^KT XIV · texte numérisé non relu

CI^KT XIV

ville éteruelle traînent inévitablement au tribunal de leurs sarcasmes le Pape que le trépas vient de soustraire à leur respectueuse familiarité. Ils se vengent de leur adoration en poursuivant sa mémoire. Celle de Clément XIV fut insultée sans pitié ; et tandis que le cri de la malédiction romaine se confondait avec les louanges intéressées que la secte philosophique faisait entendre sur ce tombeau entr’ouvert, un Jésuite, le P. Jules de Cordara, traçait cette page de ses Commentaires sur la suppression de la Compagnie. « Ainsi (Uément XIV finit sa vie, ainsi il termina son court pontificat. Pape, s’il est permis de s’exprimer ainsi, plus malheureux que méchant, Pape qui aurait été admirable s’il eût vécu dans des temps meilleurs. Car il était recommandable par plusieurs qualités insignes de l’esprit. Il avait du savoir et des vertus. On trouvait en lui une sagacité profonde, principal mérite d’un Prince, à mon avis. Quoique au faîte des honneurs, il était doué d’une sagesse vraie, d’une rare modération. Doux, affable, bon, d’un caractère toujours égal, jamais précipité dans ses conseils, ne se laissant jamais aller aux excès de zèle. De la dignité dont 11 était revêtu, la plus grande sur la terre, il ne paraissait prendre qu’à l’extérieur le luxe qui l’entourp et les soins du gouvernement qui y sont attachés.

« Voyant les Princes imbus des opinions de Fébronius et remplis de préjugés sur l’autorité du Souverain Pontife, il crut airéter leurs projets en se faisant à luimême ainsi qu’à l’Église deux graves blessures. La première fut la destruction de notre Institut; la seconde, plus profonde encore, plus difficile à guérir, fut la sup- ' pression en quelque sorte de cette Constitution à la fois si ancienne et si vénérable que l’on appelait la bulle in cœm Domini. A elle seule, elle faisait la force du Saint- Siège, elle Iç soutenait debout en face de l’uni; ers catholique. Ces deux mesures perpétueront le souvenir du

pontificat cle Ganganelli, mais ce souveoU' sera toujours accompagné de larmes et de douleur. Un autre Pape, quel qu'il fût, et vivant comme Ganganelli dans ces temps mauvais, aurait-il agi autrement? Qui le sait? Sans doute le Pape, comme Pasteur suprême, a un pouvoir souverain et légitime sur tout le troupeau et sur les Rois eiu-niëmes qui sont les fils de l’Église ; mais peut-il exercer ce pouvoir alors même que les Princes le combattent et lui déclarent la guerre? Eu ces temps malheureux, la puissance des Rois l'emportait de beaircoup sur celle du Pape. En un mot, si Ganganelli ht mal, du moins faut-il penser qu’une intention mauvaise ne présida point à son œuvre. «

Ln autre Jésuite, le P, Louis Mozzi, dans un ouvrage qui, vers celte époque, obtint une grande vogue eu Italie, n’est pas moins respectueux envers la mémoire de Ganganelli. a Ou sait, dit-il (1) , que Clément était disposé à renoncer même au pontificat plutôt que d’en venir à cette extrémité; il le déclara bien souvent, et toutefois il y est venu. Mais chacun en counalt-il bien le moment, la manière, la cause? O mes enfants! chers amis de la Compagnie qui n’est plus, honorez le souvenir d’un Pontife qui est moins indigne de votre estime qu’il ne mérite toute votre compassion. Ayez encore un peu de patience ; tout se voit, mais on ne peut tout dire. Le temps propice n’est pas encore arrivé pour vous ; il viendra, et il passera pour les autres. .Vyons confiance en Dieu, et soyons-lui toujours fidèles. Dieu seul doit nous justifier. Réfléchissez aux conséquepees de notre sqppression, aux événements qui se succèdent chaque jour, et jugez s’il pouvait commencer à le faire d’une manière plus éclatante. »

Voilà le dernier mol des Jésuites sur Clément XIV.

(4) i pfojcUi iUgi' incr9duli a danno iUUa Iteiigiofie diittlhii nttle optre éi Frtderico il grandef p, 103. (Amîsî, 1991.)

Il résume les actes de sa vie, il les apprécie au point de vue de la charité sacerdotale et j>eut-être à celui de l’estime personnelle. C’est à la postéritéàdires’il lui est permis de ratifier un pareil jugement. Elle commence aujourd’hui seulement pour Canganelli, car les éloges intéressés dont on a souillé sa mémoire, les soupçons qui s'élevèrent contre lui, tout maintenant est expliqué. Et l’on voit que si son nom a été respecté et protégé jusqu’ici, c’est à des Jésuites qu’il doit ces derniers honneurs de l’histoire. Les adversaires de la Compagnie se gardent bien de rendre le même témoignage. « La personne du Souverain Pontife, ainsi s’exprime Gioberti (1), cesse d’être inviolable pour ces humbles moines aussitôt qu’elle leur devient quelque peu hostile, et Luther parle des Papes de son temps d’une manière moins blâmable que ne le firent certains écrivains de la secte au sujet de C intemerato ClemetUe, pareeque ce grand Pontife osa préférer le repos des États, le bien de la Religion, la tranquillité, la sûreté, la gloire de l’Église à 1’ .avantage de la Compagnie. i>

Nous avons prouvé que ce quintuple but ne fut jamais atteint. On l’avait proposé â Canganelli comme un mirage trompeui'; il s’y laissa prendre. Ses souffrances morales sur le trône, les anxiétés de sa vie de Pape, les désespoirs de sa mort, tout révèle que l’intemerato Clémente n’est grand aux yeux des ennemis de l’Église que pareequ’il fut faible devant le Seigneur.

Six jours après ce trépas, le cardinal de Bemis, qui avait à prémunir le jeune roi Louis XVI contre les Jésuites, écrivait au ministre des affaires étrangères ; « Le genre de maladie du Pape et surtout les circonstances de la mort font croire communément qu’elle n’a pas été naturelle... Les médecins qui ont assisté à l’ouverture du cadavre s’expriment avec prudence, et les chirurgiens

(I) ProUg, del primato, p. 192.

DigtTîrod IrrW

avec moins de circonspection. Il vaut mieux croire à la relation des premiers que de chercher à éclaircir une vérité trop affligeante, et qu’il serait peut-être fâcheux de découvrir. »

Le 26 octobre, les soupçons qu'il a laissé entrevoir se confirment dans son esprit, il veut les faire passer dans celui du Roi. Il mande ^u ministre : « Quand on sera instruit autant que je le suis, d’après les documents certains que le feu Pape m’a communiqués, on trouvera la suppression bien juste et bien nécessaire. Les circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi la mort du dernier Pape excitent également l’horreur et la compassion.... Je rassemble actuellement les vraies circonstances de la maladie et de la mort de Clément XIV, qui, vicaire de Jésus-Christ, a prié, comme le Rédempteur, pour ses plus implacables ennemis, et qui a poussé la délicatesse de conscience au point de ne laisser échapper qu’à peine les cruels soupçons dont il était dévoré depuis la semaine sainte, époque de sa maladie. On ne peut pas dissimuler au Roi des vérités, quelque tristes qu’ elles soient, qui seront consacrées dans l'histoire. »

Les Philosophes connaissaient la correspondance de Remis, ils savaient les inquiétudes qu’elle recèle; il était de leur avantage de les propager. l'’Alenibert essaie de faire peur à Frédéric II de la terrible milice qui, ajirès avoir enseigné la doctrine du régicide, ose évoquer des Locustes jusque sous les lambris du Vatican. Le lâ novembre 1774, le roi de Prusse rassure en ces termes le sophiste français (1) : « Je vous prie de ne pas ajouter foi légèrement aux calomnies qu’on répand contre nos bons Pères. Rien n’est plus faux que le bruit qui a couru de l’empoisonnement du Pape. U s’est fort chagriné de ce qu’en annonçant aux Cardinaux la restitution d’Avignon, personne ne l’en a félicité, et de ce qu’une non-

(1) Œuvres phihsopftiqucs ât (C.Mnnhert, Correspondanrt», I. .wiii.

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telle aujisi atantagerise au Saint-Siège a été reftte avér autant de froideur, l'ne petite fille a prophétisé qtfon 1 empoisonnerait tel jour; mais oroyett-vous cette petite fille inspirée? Le Pape ii est point mort en conséquence de cette prophétie, mais d’un dessèchement total des sucs. 11 a été ouvert, et on n’a point trouvé le moindre indice de poison. Mais il #’eSt souvent feproéhé la falhlesse qu’il a eue de sacrifier un Ordre tel que celui des Jésuites a la fantaisie de ses enfants rebellés. 11 a été d’nne humeur chagrine et bni.sque les dentiers temps de sa vie, ce qui a contribué à raccourcir ses jours. » Remis invoque laconscience future de l’histoire; l’histoire (1) a parlé comme Frédéric 11. Les Protestants eux-mêmes l’ont écrite sous la dictée de leurs préjugés antijésilitiqnes, et elle disculpe les Pères de la Compagnie du crime dont Remis tente de les charger. Il s elforçait de s appuyer sur le témoignage plus ou moins circonspect des hommes de l’art ; ce témoignage lui fit défaut. Les docteurs Noël Salicetti et .\dinolfi, l’un médecin du palais apostolique, l’autre médecin ordinaire

(i) lin écrlTain iUIien, Beocatini, rapports, dans son Hiêloin ât Pie VJ, las dirm bniils qui coururent i Rome et dans le monde lors du trépas de Clément XIV ; puis U ajoute : ■ Maintenant personne ne soutient cette hypothèse, et le Cardinal de Bernis, après avoir pris parti pour l'empoisonnement, a avoué souvent qu’il n’en croyait pins rien. . (Sloria di Pio VJ h >, p. S4.)

Canccllieri, l’on des lavanls les pins distingués de l’ilnlle, et qnl moomt en 18J6, confirme, aux pages 40» et St 6 de sa Sloria di lolenni posseaat dei eummi Ponlifici, le récit de la mort naturelle de Clémeul XIV, et il dit :

• Qu'4 cause de rftereté et de la corruption des humeurs dans le corps du Pape défunt, il ne put être exposé, selon la coutume, les trois premiers jotirsp les pieds décourerls. »

Lecomte Joseph deGoranl.cel écrivain milanais qui embrassa avec tant d’ardeur la cause de la Révolution française et qui fut nn advevsaire si prononcé de I Eglise et des Jésuites, nie l’empoisonnement de Clément XIV. Dan. res ilfrmoires eecret, et critique, de, cour, et de, soueeruemeni, de I Italie, il rejette avec dédain celte fable.

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fit! Pape, décrivirent dans iln rapport circonstancié les causes et les elTets de la maladie de Clément XIV. Ils le remirent entre les mains du prélat Archinto, majordome de Canganelli, et ce Mémoire, daté du 11 décembre 1774, Conclut dans toutes ses parties en faveur d’une mort naturelle. 11 se termine ainsi : « 11 n’y aurait rien d’étrange qu’ après vingt-huit ou trente heures les chairs se fussent trouvées dans une grande putréfaction. On sait qu’alors la chaleur était excessive et qu’il souillait un vent brûlant, bien capable de produire et d’augmeuter la corruption en peu de temps. Si, parmi le tumulte que causa daus la multitude ce fâcheux événement, on eût fait attention à l’impression que fait le venUdu midi sur les cadavres, même embaumés, comme le sont d’ordinaire ceux des Souverains Pontifes, à l’ouverture et à la dissection de toutes les parties examinées h loisir et remises ensuite à leur place naturelle, il ne se fût pas répandu dans le public tant de faux bruits, la populace étant naturellement portée à adopter le merveilleux des opinions extraordinaires.

« Voilà mon sentiment au sujet de cette pnaladie mortelle, qui a commencé lentement, duré longtemps, dont nous avons reconnu les symptômes non équivoques, mais clairs et palpables, dans l’ouverture qui s’est faite du corps en présence de presque tout ün public ) et ceux qui y ont assisté, pour peu qu’ils soient clairvoyants, exempts de prévention et dégagés de tout esprit de parti, ont dû reconn.altre que l’altération des parties nobles ne doit légitimement s’attribuer qu’à des causes purement naturelles. Je me croirais coupable d’un grand crime si, dans une affaire d’une aussi majeure importance, je ne rendais pas à là vérité toute la justice qu’on est en droit d’attendre d’un homme de probité, tel que je me flatté de l’étre. »

L’honneur et la science donnaient un démenti officiel

aux suppositions que la calomnie était intéressée à répandre. Battue sur un point, elle se replia sur un autre. Le P. Marzoni, Général des Conventuels de Saint-Françnis, était l’ami, l’ancien confesseur de Clément XIV. Le Souverain Pontife avait appartenu à cet Institut, et Marzoni, qui ne s’était pas séparé de lui pendant cette longue agouie, n’avait jamais été suspect de partialité à l’égard des Jésuites. On profita de ces circonstances ; on fit courir le bruit en Europe que le Pape avait confié à Marzoni qu’il croyait mourir empoisonné. Les enfants de saint Ignace étaient épars sur le globe, leurs adversaires de France et d’Espagne jouissaient à Rome d’un crédit sqiis bornes ; le Général des Cordeliers ne recula pas néanmoins devant l’accomplissement d'un devoir. Le tribunal de l’Inquisition l’inteiTogeait ; il répondit par la déclaration suivante :

« Moi , soussigné. Ministre général de l’Ordre des Conventuels de Saint-François, sachant bien que par le serment on prend à témoin de ce qu’on jure le Dieu souverain et infiniment vrai; moi, certain de ce que j’assure, sans aucune contrainte, en présence du Dieu, qui sait que je ne mens pas, par ces paroles pleines de vérité, écrites et tracées de ma propre main, je jure et atteste à tout l’univers que, dans aucune circonstance quelconque. Clément XIV ne m’a jamais dit, ou avoir été empoisonné, ou avoir éprouvé les moindres atteintes du poi.son. Je jure aussi que jamais je n’ai dit, à qui que ce soit, que le même Clément XIV m’ait fait la confidence, ou qu’il avait été empoisonné, ou qu’il avait éprouvé les moindres atteintes du poison. Dieu m’est témoin.

n Donné dans le couvent des Douze- Apôtres de Rome, ce 27 juillet 1775.

« Moi, Frère Louis-Marie Marzoni,

'( Ministre général de l’Ordre. »

ET IfS JÉSl'lTES. 385

Clément \IV ne mourut pas He la main des Jésuites : le fait est attesté par les Protestants, par ses médecins, par "ses amis, et Surtout par l’évidence; mais les Jésuites sont morts sous le bref qu’il a porté. Ganfçanelli a signé leur ruine sans le vouloir. Un secret désir de monter sur la Chaire apostolique avait flatté son rouir; pour satisfaire ce désir, le C.ardiiial cxniventuel se résigna à l’injustice. Pape, il se laissa entraîner audelà de ses prévisions. On le poussa vers l’abîme en flattant son besoin de popularité ; on le tua pour escalader le .Saint-Siège et arriver plus vite à la révolution que préparaient mille turbulences dans les esprits. Les Jésuites n’existent plus ; mais les Rois catholiques ont pris des engagements contre eux. Les passions de Charles 111. l’avidité tracassière de Joseph II, la jeunesse de Ixmis XVI rendent impossible la réhabilitation de l’Institut de .saint Ignace. Kn 17(50, les Ministres des (’.ours et les Encyclopédistes sont parvenus à dominer une fraction du Conclave; ils y ont introduit la simonie, la peur et l’obéissance passive. Un scandale inoui est sorti de cette intrigtie; il faut que ce scandale porte ses fruits en se perpétuant (1). Une partie du Sacré Collège a été faible une fois, elle a sacrifié la Compagnie de Jésus et l’honneur du Siège apostolique à de coupables manouivres, .à

(l)Uit fsit qui ne manque pan dMuiérôt constate la singulière posilimi dnn5 laquelle le bref Dominua ao Uetlempior a placé la cour de Rome. La bénlificalion du P. Pignalelli se poursuit arec activité, et tans la ponVro ntprninfrodHciione causa (p. 6, n* 7 et 8. Romæ, 1842) nous lisons que le promoteur de la foi, dans les objections faites au sujet de Tintroduction de In cause du vénérable Joseph-Marie Pignatelli émet l'objection suivante ; • On doit eiaminer si le serrilcnr de Dieu n'a jamais désapprouvé de vive foii ou par écrit le bref de suppression de la Compagnie de Jésns e( s'il nes'y*cst jomais opposé. D'autant plus que, lorsqu'il était professeur 4 Perrare, on entendit le serviteur de Dieu dire à ses Frères : t Quels molift axonvnous de nous affliger, puisque nous somiues innocents du malheur qui lions frappe ? TIs sont bien plus raalbenrenx cent qui ont donné orea-

CLÉHJiNT XIV

des tendances plus coupables encore ; la maison de Bourbon se ligue de nouveau pour éterniser son ascendant sur les Cardinaux.

Les Rois redoutent de voir l’Église briser l’œuvre d’iniquité qu’un Pape a été forcé de consommer. Clément XIV, l’instrument de leur colère, est descendu dans la tombe ; ils accusent sa mémoire, et ils prennent des précautions pour que son successeur soit mis dans l’impossibilité d’être équitable. Le 24 octobre 1774, l/)uis XVI, à peine sur le trône, signe les instructions suivantes, que le comte Gravier de Vergennes, son Ministre des allaires étrangères, a rédigées pour les cardinaux de Luynes et de Demis, entrés au Conclave. Ces instructions secrètes sont une amère censure du pontificat de Ganganelli ; elles révèlent les véritables pensées de la Cour romaine à l’égard de la Société de Jésus.

<( L’Église, ainsi parle le comte de Vergennes, vient d’ètre privée d’un chef qui l’a gouvernée avec sagesse et prudence, et qui l’a édifiée par sa piété et par ses vertus. Le choix do son successeur présente d’autant plus de dilficultés et d’emlparras, qu'indépendamment du petit nombre de sujets doués des qualité éminentes

sion ou qui ont contiibui à la desiniction de noire Ordre. Les larmes doivent couler de leurs yeux bien plulAt qne des ndtres. »

L'nrocat des Rites répond aux pages 33, 34, eic., ■ que le serrilcur de Dieu ne dit jamais un seul root contre le bref; qu'il l'acccplo et s'y soumit arec résignatkitl. s A la c'talion. il répond en disant t que le serviteur de Dieu avoit bien pu pronoccer ces paroles, corome élont convaincu que les vrais ennemis de l'Eglise niaient été ceux qui employèrent toute sorte de coupables intrigues pour obtenir du Pape la suppression... a Et il apporte comme preuve les lémuignages de Voltaire, de d'Alembert et des antres Philosophes.

Maintenant que l'histoire a déchiré le voile, il est à espérer que le promoteur de la foi croira devoir renoncer 4 une objection qui trouve la plus concluante des réponses dans les documents émanés de toutes les chancellcrlcs, et que nous publions pour la plus grande gloire de la jnslke.

X* ET lES JÉSUITES. 387

qu« requiert le suprême sacerdoce, U rùgue parmi l&s Cardinaux une fermentation sourde qui annonce un Conclave des plus orageux.

« ün trouve la source de cette fermentation dans l’administration du feu Pape. La méthode qu'il a constamment suivie de ne jamais consulter les Cardinaux sur aucun objet qui intéressât, soit le gouvernement de l’Église, soit le gouvernement temporel de ses États, et surtout le projet qu’il avait concerté avec les Souverains de la maison de Bourbon pour abolir l'Institut des Jésuites, et qu’il consomma sans le concours et .sans la participation du Sacré Collège, ont excité tout le ressentiment des Cardinaux italiens, ou au moins de la plupart d’entre eux, et leur ont in.spiré une haine indélébile pour sa personne et pour sou administration. On doit juger de là que les Cardinaux improuvent au fond de leur cœur toutes les opérations de Clément XIV, et qu’ils ne demandent que les moyens et l'occasion de les renverser. Cette opinion -est justifiée par tous les détails qu’on a reçus concernant leurs dispositions et leurs affections, que le plus grand nombre d’entre eux n’a pas même cherché à déguiser, et l’on peut en conclure avec une sorte de certitude que tous les Cardinaux, ceuji surtout qui sont reconnus pour être encore attachés à la Société éteinte, sont peu affectionnés aux princes de la maison de Bourbon, et qu’on doit s’attendre aux plus grands efforts de leur part pour contrecarrer le chofx d’un Pape qui réunirait les suffrages des Couronnes.

n C’est dans cet état de choses que Messeigneurs les Cardinaux de Bernis et de Luynes vont entrer au Conclave et prendre part à l’élection d’un nouveau Pontife,

« Ijl parfaite intelligence qui règne entre le Roi et le Roi d’Espagne a déterminé Sa Majesté à consulter ce Prince sur le parti qu’il convient aux deux Couronnes de prendre, et de concerter avec lui les démarches coin-

innnes qu’il sera nécessaire de faire dans une conjoncture aussi Intéressante et aussi délicate. rVuaui

« Par la réponse que Sa Majesté catholiqtie a donnée, elle annonce que les instructions qui seront adressées de sa part à son Ministre à Rome porteront en substance « que le Roi catholique ne pense pa^ que les (I deux Cours doivent donner à leurs Ministres .des ins- II triictions précises et positives relativement aux sujets (I capables ou non ; que ces instructions ne pouvant être « rédigées que d’après les informations de ces mêmes Il Ministres, il sera plus naturel de confier à leur discer- II nement cl îi leur conduite la totalité de la négociation. Il et de leur laisser le soin de nourrir les bonnes disposi- II lions des Cardinaux en qui ils reconnaîtront des idées Il conformes à nos vues, d’éloigner ceux en qui ces dis- II positions ne seront pas au.ssi satisfaisantes que nous le Il désirerions, et de s’opposer absolnmént S’il le faut à Il l’exaltation des autres, particulièrement des partisans Il des Jésuites, qui fondent sur eux toutes leurs espé- <1 rances.

(1 Comme le Roi n’est pas moins animé qùé le Roi' son oncle du zèle le plus pur pour le bien de la Religion, et du désir le plus vif pour le maintien de la paix dans l’Église, Sa Majesté est résolue de se conformer en tous points aux dispositions de Sa Majesté catholique, et d’agir avec, elle dans une parfaite uniformité de principes, de .sentiments et de vues pour l'élection dont le Sacré Collège va s’occuper. En conséquence l'intention de Sa Majesté est que Messcigneurs les Cardinaux de llcrnis et de T.uynes concertent leur conduite et toutes leurs démarches avec le comte de La Floride-Rlanche, qu'ils agissent dans tous les cas dans le plus parfait accord avec ce Ministre, et qu’ils réunissent leurs efforts Pt leurs moyens aux siens pour que le Sacré (îollége élève sur la Chaire de saint Pierre un Pape qui apporte dans

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lo gouvemeiiieiil de l’Église l’esprit de diarité, de coii- (U>rde et de paix, qui préfère constamment aux moyens violents les voies de la douceur et de la modération, et qui saclie concilier les j)rérogative3 et les i)rélentions du Saint-Siège avec les égards dus aux droits légitimes des (.lüurounes. Peut-être ne serait-il pas moins important de veiller à ce qu’on n’élève sur la Chaire de saint Pierre un Paj)e de vues trop bornées et d’un caractère faible et auscei)tible de se laisser dominer, pour prévenir qu’avec de bonnes et pieuses intentions il ne puisse devenir l’agent des passions des esprits turbulents qui pourraient surprendre sa religion et sa conliance, et par ce moyeu renouveler les troubles qu’on a eu tant de peine à apaiser.

a Tel est le vœu commun des deux Monarques. It n'ont aucune sorte de prédilection personnelle pour aucun Cardinal en particulier, et ils s’en rapportent entièrement à leurs .Ministres respectifs, tant pour le eboix à faire d’un Souverain Pontife que pour l’exclusion à donner aux candidats qu’ils jugeront indignes d’être revêtus de ce sublime caractère.

U Cette exclusion a paru au Uoi d’Espagne digne de toute sou attention, et le Prince, d’après les rapports du comte de La Floridc-blauche, a indiqué exactement les diiïérents sujets qui méi itent les suilragesdes Courounes, et ceux i|ui ne sauraient leur convenir à cause de leur ténacité dans les principes ultramontqins ou parcequ’ils sont par tisans déclarés des Jésuites. Les premiers (indépendamment du Cardinal Seisale) -sont les Cardinaux Negroni, Simone, Casali, Marefosebi, Malvezzi, Zelada, Corsini et C.onti ; et parmi les seconds Sa .Majesté Caürolique distingue ceux qu’il ne faut qu’éviter, tels que les Cardinaux Bosebi, Colonna, Calraccioli, Fantirzzi, et peut-être Visconti, d’avec ceux à l’électron desquels il faut s'opposer absolument, tels que les Cardinaux Cas-

CLÉMENT XIT

telli, Rossi, Buffalini, PamfiU, Paracciani, Borromeo, Spinola, Calini, Torregiani, Buonacorsi, Giraud et des T^inzes.

« L’intention du Roi est que raesseigneurs les Cardinaux de Bernis et de Luynes suivent cette distinction en tous ses points, à moins que des circonstances particulièi es et des connaissances mieux approfondies que celles du comte de La Floride-Blanche ne leur aient donné une opinion différente de la sienne sim l’un des Cardinaux qui viennent d’être nommés: auquel cas ils la communiqueront à ce Ministre, et tâcheront de l’y ramener, afin que son langage à l’égard de cés mêmes sujets soit entièrement conforme au leur. Cependant où il ne céderait pas ils devront lui faire le sacrifice de leur opinion particulière. i>

Ainsi la France senait pleinement les vengeances du Roi d’Espagne, vengeances dont elle ignorait le motif. Louis XVI et Vergennes s’associaient aux iniquités passées; et pni.sque la Société de Jésus avait été frappée, malgré le Sacré Collège, malgré le vœu delà presque unanimité de l’épiscopat et des Catholiques, on voulait éterniser la proscription en donnant à l’Église un Pape selon le cœur des puissances et des Encyclopédistes. A quelques noms près, le Conclave était composé des mêmes éléments que celui de 1769. Les dernières années du pontificat de Ganganelli, la lutte intérieure qu’il avait .soutenue, le.s outrages qu’il avait subis, sa démence, sa mort si pleine d’enseignements, tout cela était présent au souvenir des Cardinaux. \u fond' de leurs cellules du Vatican, ils entendaient les insultes et les moqueries dont le peuple de Rome chargeait la mémoire de Clément XIV. Us avaient été témoins des scandales qui précédèrent et suivirent s-on'éleelion ; ils en rougissaient. Personne n’osait les recommencer, et le 15 février 1775 le Cardinal Ange Braschi fut nommé Pape. ' ' ‘ ‘

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ET LES J&SITTES.

'Élève des Jésuites, U avait toujours aHectionné l'Institut et ses premiers maîtres ; il ne taisait pas ses regrets de disciple et de Pontife; il n’en fut pas moins élu à l'unanimité. U vénérait la mémoire de son prédécesseur, et, quoique avec un caractère tout opposé, il avait en lui assez de vertus, de courage, de grandeur et de majesté pour le faire oublier, ou pour réparer son erreur.

Pie VI, dont le peuple romain saluait avec amour l'avéuement, dont il aimait le faste et la charité, comprit, en montant sur le trône, l’inextricable position dans laquelle Gangauelli s’était engagé. Clément XIV avait, à son insu, jeté un long ferment de discorde dans l’Église : en dissolvant l’ürdre de saint Ignace de Loyola, sans le juger, sans le condamner, il avait mis en doute l’œuvre de tous les Pontifes, depuis Paul III jusqu’à Clément XIII. Pai’ un sentiment de convenance sacerdotale et politique. Pie VI respecta ce que Gangauelli [avait fait. Il ne lui était pas possible de ressusciter un Institut que son prédécesseur avait, selon lui, si fatalement tué; il ne pouvait qu’adoucir le sort des Jésuites. Par un ingénieux artifice d’humanité, il décida que leur procès sérail continué et mené à sa fm, puis pour flétrir les injustices commises, tout en épargnant l'honneur du Pputificat, il relégua dans l'oubb Alfani et Macedonio. L’oubb, à Rome, c’est le châtiment le plus grave qui puisse être infligé aux ambitieux.

En face de ce Roi de l’Église, beau de sérénité et brillant sous l’auréole populmre, Florida-Blanca sentait que son âpreté et ses menaces seraient inutiles. 11 exigeait néanmoins que le Général et les Supérieurs des Jésuites subissent le jugement de la cour de Rome; c’était une satisfaction qu’il s’accordait à lui-mfime. Pie VI ne la lui refusa pas. Sûr de l’innocence des Pères, il voulut que la commission formée par Clément XIV sous rbiQueuce de l’Espagne fût condamnée à jugér la Société de saint

Ignace. Celte comiiiisaiou savait qu’il lui était désoriuais interdit de Irouiper la vigilance du Pa|>e : elle agissait sous ses yeux, elle avait entre les mains tous les documents pour rendre sa sentence, .et Pie VI la pressait de se prononcer. Elle dill'éra autant quelle put; elle fut enfin contrainte d’ètre juste, et elle acquitta ces hommes qu’elle avait si cruellement punis d’avance. (1).

. (1) Nous avons sous les yeux les pièces et documents qui seniienl à cdifler cet étrange procès. Les charges de l'accusation, les inteirogatoirca des prévenus ont èté..compulsés par nous arec une curiosité tout historique, car nous espérions foire surgir de ce dossier oublié quelque indice révélateur. Nous devons avouer que tes charges se réduisent h des rutilités, qui, dans l'état ordinaire des choses, n'auraient pas même besoin de l'intervention d'un juge de paix. Ces incriminations se résument ainsi : les Jésuites ont fait ou dû foire quelques démarches auprès de l'impératrice Marie-Thérèse pour l'engager h user en leur Faveur de son crédit aupiès de Clément XIV. Ils ponvaient avoir conseillé h l'im|iératrice de pousser jnsqn'ii la menaee. Ils ont obtenu la protection de Catherine de Russie et de Frédéric II de Prusse. Ils ont dû encore tenter de soulever les évêques contre le Saint-Siège.

Cette triple accusation ne prouve )ias la culpabilité aolérieure des Jésuites. On se coalise pour les détruire sans moliFs, ils cherchent les moyens d'erapécher leur suppression ; on les attaque, ils se dèrendent. C'est le seul crime qui leur soit reproché. Le rapport sc termine ainsi : s Ce sont, en abrégé, les principales raisons de continuer la procédure contre les prisonniers, le Général et Assistants, lesquels, dans les premiers jours de leur emprisonnement, et avant que l'on eût Oni l'examen des papiers que l'ou rassemblait, n'ont été presque interrogés que sur des points généraux, s

A Rome, on n'impute aux Jésuites que d'avoir essayé de conjurer l'orage que les rois de la maison de Bourbon amassaient sur leur tète, et, pour étayer cette accusation, voici les lettres 1rs plus compromettantes que la commission judiciaire évoqua.

Le 30 janvier 1773, Laurent Rkci écrivait au P. Ignace Pintus, h Johauiiisberg : « Votre lettre m’a graudenicnt surpris et a ajouté une extrême afliietion ù toutes celles qui m'accablent. Il courait déjû dans Rome une lettre de Sa Majesté le roi de Prusse h M. d'Alembert, dans laquelle il est dit que je lui ai envoyé un ambassadeur pour le prier de se déclarer ouvertement proteeleur de la Compagaie. Je niais d'avoir donné celle commission, mais peut-être quèlqu’un, profitant de l’occasion de foire sa cour

ET LES JÉSUiTBÜ.

Ricci, captif, était une proie dévolue à l'Ëspague. A peine Clément XIV eutril fermé les yeux, que Florida- Blanca accourut au palais du caidinal Albani, doyen du Sacré Collège, et qu’il lui dit : « Le Roi, mon maître, entend que vous lui répondiez des Jésuites prisonniers au château Saint-Ange ; il ne veut pas qu’on les rende à la liberté. » Pie VI connaissait la persévérance des inimitiés de Charles 111, il s’ingénia à soulager les victimes

à Sa Majesté, lui avait rccommaoüé en mon nom la Compaguie. Si la chose était arrivée ainsi, je Taurais approuvée ; mais jamais un simple particulier, sans cofumisaton du supérieur, ne devait aller eu son nom, à cette fin et avec Péclat que porte un tel fiiit. J'eicuse celui qui, là-bas, vous a conseillé; le trouble empêche de pouvoir bleu réfléchir. Le Père du Collège roinaiu n'a uuUe autorité de suggérer de faire des commissions en mou nom, ui les autres de s*en acquitter sans mon conscniement. Pour deux |)crsoDues que Votre Aévérence me cite, je lui en citerai plu^curs qui sont an fait de la cour de Rome, et qui ne sc lassent pas d'étre surprises d'uu fait qui nous expose à la division et qui lëmotgtie h tout le monde riniUiTéreiice de Sa Majesié, qu'on ne croyait paA aiiparavaul, et qui peut déplaire à d'autres princes, toutes choses qui faciiilcnt notre ruine. Je sais que quelques-uns root des démarches de leur propre mouvcmcnl, pareequ'ils discut: « Les supérieurs ne font rien. * Je loue ce zèle, cl tant qu'ils ne font que des démarches innocentes et qu'ils u'cmploient pas le nom du sujiérieur, je loue de même leurs opérations. Au reste, ils sont dans l'erreur, car les supé* rieurs éeouteiit des gens très sages du dedans et du dehors, et c'est pour> quoi ils ne font pas des démarches imprudentes: ils ont fait tout ce qu'il était possible de faire prudemment, et ils ne doiveut pas dire tout ce qu'ils fout. »

Le même Général avait, le 31 octobre 1772, adressé au P. Cordara les conseils suivants: « A mon avis, ou ne doit pas s'arrêter aux uiolils de crainte que donnent les bruits qui courent sur nos affaires ; non que je puisse rien assurer, car on agit dans un si grand secret qu'il dérobe tout dessein h la connaissance des personnes les plus respectables, mais pareeque je pense que les bruits et les craintes ne doivent pas nous servir de règle, s

Le P. \a\icT de Punigai mandait de Havenne, le 4 juillet 1773, au P. Gorgo, Assi^lunl de la Cum|>agine : « ^lon très révérend Père, les uouvellt» qui nous sont parvenues ici, dernièrement de ià-bas et de persunncs digues de toute foi, soûl que la bulle contre la Compagnie est déjà faite, et, qui plusést, qu'elle est diflumoloire; que l'on a déjà immmé une Cougré-

CLÉMENT XIT

que le Bourbon se réserN ait. Le monarque catholique se montrait sans pitié, le vicaire de Jésus-Christ osa être équitable. Ricci ne pouvait pas être jugé, car il aurait été acquitté. Pie VI entoura sa prison de toutes les faveurs compatibles avec la privation de la liberté; il le plaignit, il accorda à ses vertus des témoignages publics d’estime. 11 nourrissait même la pensée de sa délivrance, lorsqu’au mois de novembre 1775 le Général des Jé-

galion, composée de cinq Cardinaux, qui sont : Corsini, Marefoschi, Eciada, Simoni et CaraCTa di Trajcilo, et deux Prélats, Alfani et Pallolta, pour disposer premièrement les choses à l’exécution de la bulle et pour veiller, après sa publication, à son entier accomplissement. Cette Congrégation, ou s'assemblant ou devant s’assembler dans le lieu où se tient la Rote pendant les vacances, a tait naître, ù plusieurs personnes graves qui nous sont affcclionnées, l'idée que chaque Recteur, pour ses religieux, présente à son évéqne respectif une requête contenant les noms de chacun d'eux, par laquelle, après avoir énuméré les circonstances actuelles, rincertilnde de pouvoir aller en avant et la crainte d'étre obligés de s’expatrier, on supplie le prélat de vouloir bien accorder i chacun un certificat en bonne forme qui atteste de leur bonne vie et moeurs et sainte doctrine, afin que, dans ie cds supposé, ils puissent, avec ce certificat, se présenter aux évêques de leurs villes et être emploj^és par eux. Votre Révérence comprend de quelle utilité peuvent être un jour, pour tout le corps de la Compagnie, tant ces requéles que ces attestations, et combien il est essentiel que âiaqoe individu en soit pourvu dans tous les cas. récris ce soir, sur le même sujet, à notre révérend Père Provincial. Si Votre Révérence le juge à propos, elle peut communiquer celte idée ù notre Général et au Père Provincial de ta province romaine, et en faire part h tous les chefs des autres provinces ; mais il ne faut pas perdre de temps, car le coup est fart près. •

C’est à obtenir un certificat de bonne vie et moeurs que se réduit tout ce complot, pour lequel on a jeté dans les fers le Général des Jésuites et ses Assistants. Pombal, Remis, Toda, Grimaldi et TanuccI ont entre les mains les archives de la Compagnie ; & Rome, Clément XIV a sons les yeux la coi^ respondance de tous les Généraux, depuis saint Ignace jusqu'à Rioci. Les magistrats instructeurs peuvent, dans ces lettres intimes, dans les papiers de l'Ordre, saisir la trace de quelque fait accusateur. Tout' est en leur pqiivoir, et ils n'appnrteni, comme les plus forles preuves de culpabilité des Jésuites, que ces pièces, dont PinsignHInnce est presque dérisoire, en fhee des imputations.

ET tes JÉStlTES. 395

snlles n’eut plus la force de supporter les douleurs qui le consumaient. Le mal fit des progrès rapides. Ricci ne se cacha point que la mort approchait ; il demanda le saint Viatique. Lorsque le malade se trouva en présence de son Dieu, des ofliciers, des soldats et dej prisonniers du château Saint-Ange, ce père de famille, dont la postérité encore jeune était condamnée à une dispersion stérile, ne voulut pas mourir sans dire adieu à ses enfants, sans pardonner à leurs ennemis.

(I L’incertitude du temps auquel il plaira à Dieu de m’appeler à lui, dit-il devant ces témoins, et la certitude que ce temps est proche, attendu mon âge avancé, et la multitude, la longue durée et la grandeur de mes souffrances trop supérieures â ma faiblesse, m’avertissent de remplir d’avance mes devoirs, pouvant facilement arriver que la nature de ma dernière maladie m’empêche de les remplir à l’article de la mort. Partant, me considérant sur le point de comparaître au tribunal de l’infaillible vérité et justice, qui est le seul tribunal de Dieu, après une longue et mûre délibération, après avoir prié humblement mon très miséricordieux Rédempteur et terrible Juge qu’il ne permette pas que je me laisse conduire par la passion, spécialement dans une 4es dernières actions de ma vie, ni par aucune amertume de cœur, ni par aucune autre affection ou fin vicieuse, mais seulement pareeque je juge que c’est mon devoir de rendre témoignage à la vérité et à l’innocence, je fais les deux suivantes déclarations et protestations :

« Premièrement : Je déclare et proteste que la Compagnie de Jésus éteinte n’a donné aucun sujet à sa suppression. Je le déclare et proteste avec cette certitude que peut avoir moralement un Supérieur bien infonné de ce qui se passe dans son Ordre.

« Secondement : Je déclare et proteste que je n’ai donné aucun sujet, même le plu* léger, k mon empri-

souueuieut. Je le déclarent proteste avec cette souveraine certitude et évidence que chacun a de ses propres actions. Je fais cette seconde protestation seulenieut parcequ’elle est nécessaire à la réputation de la Compagnie de Jésus éteinte, dont j’étais le Supérieur général.

« Je ne pfétends pas, du reste, qu’en conséquence de ces miennes protestations on puisse juger coupable devant Dieu aucun de ceux qui ont porté dommage à la Compagnie de Jésus ou à moi, comme, aussi je m’abstiens d’un semblable jugement. Les pensées de l’homme sont connues de Dieu seul : lui seul voit les eiTcurs de l’entendement humain, et discerne si elles sont telles <iu’ elles excusent le péché ; lui seul pénètre les motifs (jui font agir, l’esprit dans lequel on agit, les alTect’ious et les mouvements du cœur qui accompagnent l’action ; et, puisque de tout cela dépend l’innocence ou la malice d’une action extérieure, j’en laisse tout le jugement à celui qui interrogera les œuvres et sondera les pensées.

« Lt pour satisfaire au devoir de Chrétien, je i)roteste qu'avec le secours de Dieu j’ai toujours pardonné et ((ue je pardonne sincèrement à ceux qui m’ont tourmenté et lésé : i)remièremeut, par tous les maux dont on a qppahlé la Compagnie de Jésus, et par les rigueu(S dont on a usé env ers les Religieux qui la compo.saient ; ensuite |Kir l'extinction de la même Compagnie et par les circouslances qui ont accompagné cette extinction ; enfin par mon emprisonnement et par les duretés qui y ont étÿ ajoutées, et par le préjudice que cela a porté à ma réputation; faits qui sont publics et notoires dans tout l’ univers. Je prie le Seigneur de [laidonner d’abord à moi par sa pure bonté et miséricorde, et par les méiites de Jésus-Christ, mes tiès nombreux pécliés; et ensuite* de pardonner à tous les auteurs et coopérateurs des susdits maux et torts ; et je veux mourir avec ce sentiment et cette prière dans le cœur.

*^Tgiiized by

ET Ua JÉSITTES.

« Finalement, je prie et conjure quiconque verra cc'î miennes déclarations et protestations de les rendre publiques dans tout l’univers autant qu’il le pourra ; je l’en prie et conjure par tous les titres d’humanité, de justice, de charité chrétienne qui peuvent persuader à chacun l’accomplissement de ce mien désir et volonté.

« Laurent Ricci, de ma propre main. »

C’était le 19 novembre 1775 que le Général de l’Institut lisait au fond de son cachot ce testament de douleur, d’innocence et de charité ; cinq jours après il expira sans songer, sans espérer peut-être que la vérité parviendrait à avoir son heure. En mourant, il pouvait s’écrier comme l’Ecclésiaste (1) : « J’ai vu sous le .soleil l’impiété à la place du jugement et l’iniquité à la place de la justice, et j’ai dit dans mon cœur : Dieu jugera le juste et l’impie, et alors arrivera le temps de toute chose.»

Ce temps est arrivé. Le successeur de Clément XIV sur la chaire apostolique le devança néanmoins. Il n’avait pu encore manifester son respect pour ce vieillard eu lui ouvrant les portes du château Saint-Ange ; il voulut du moins que de magnifiques obsèques témoignassent de ses regrets et de son équité. Dans la pensée de Pie VI, ce.fut une preuve de ses sentiments à l’égard des Jésuites, ei une solennelle quoique imparfaite réparation (2), I.e

()} Ecctesmste, cap. v. IC et 17.

(3) Le cardinal Calint, vieillard Agé de qiiaire-vingt-qnatre an^ el qui ai ait passt! Imite .sa vie ù Rome dans les emplois les plus élevés, a luiscé un document plein d’imporlancc sur ce sujet. Le 31 mars 1780, il eut pour !a dernière fois son audience du souverain Pontife. Avant de prendre confié du Pape pour aller finir scs jours à Rrescia, sa patrie, il exprime ainsi ses sentiments; c'est dans un acte, pour ainsi dire testamentaire, écrit de su main et signé de son nom que le 1*' avril 1780 le cardinal a consigné ses paroles et celles de Pic VI.

« ... Je dis ceci à Votre Sainteté pour loi faire Toir combien quelques* uns sont loin de lui dire la vérité quand il s'agU des Jésuites. Pour les

398 (XÊUENT XIV

corps de Ricci fut porté k l'Église du Gesù par ordre du Souverain Pontife. On l’inlmma à côté des chefs qui l'avaient précédé dans la Compagnie.

Taudis que la mort enlevait à quelques mois d'inter-

allaqnrr cl les inculper, l’on foule aux pieds tontes les lois. H est certain que cet Ordre a été détruit sans être cité devant aucun tribunal, et par conséquent sans être défendu, et les faits du Cardinal Maireizi à Bologne, et ceux d'autres Cardinaux Ici et i Borne et à Krascati pour préluder b son abolition, comme ceux qui l'accompagnèrent et qui la suivitenl, font le déshonneur du Saint-Siège, cl même, je le dirai librement, font le déshonneur de l'humanité.— Votre Sainteté connaît l'innocence du chef, du corps et des membres. Vous avei eu sous les yeux Ie4 procès (bits dans les temps de rigueur. Le P. Bicci était un homme vénérable bien connu de Votre Sainteté. Toutes ces choses réunies doivent être un dur éperon pnur stimuler Votre Sainteté et l'engager b faire toutes les tentatives possibles pour arraclier du Siège apostolique ce masque d'infamies, en restituant b l'inoncetsce l'honneur qu'on lui a dérobé, en rendant b l'F.glise et b l'éducation un Ordre tant estimé de l'une et de l'autre.

• Voilb en substance ce que le Cardinal Calini dit au Pape dans cette audience. En celte circonstance, le Pape montra son grand amour pour la vérité et pour la justice. Il dit que la deslruction des Jésuites avait été un vrai mystère d'iniq'sité ; que tout ce qui s'était fait avait été fait injustement et en dehors des Kgles voulues; qu'il connaissait le mal causé b rCglisc en abolissant l’Ordre des Jésuites ; que pour ce qui le regarde II était prêt b le rétablir; que la chose n'était pas impossible ; qu’il serait même le premier b entrer dans celle voie, et qu’il le ferait de grand cœur si le moindre passage pour y pénétrer se présentait ; que Clément XIV était devenu fou non seulement a|irés celte sup;iression, mais encore avant. A nous, il convient, ajouta-t-il, d’agir avec ménagement. Les ambassadeurs nous fout passer auprès de leurs cours pour un des partisans de la Compagnie. 11 convient que nous concédions certaines choses peu favorables aux Jésuites pour ne pus attirer sur eux de plus grands maux. Prions Dieu qu'il nous fasse connaître le chemin pour arriver b ce que nous désirons. Ce rétablissement u'est pas impossible, pareeque la destruction a été faite iqjiislement et sans règles.

■ Moi, soussigné, atteste que tout ce que contient celte feuille est la substance de la longue conversation que j’ai eue avec Sa Sainteté Pie VI dans la matinée du samedi la atbii 1780 quand je fus admis b l'audience du Saint-Père, afin de prendre congé de lui avant mon départ pour Brescia, ma patrie, s

ET LES JESLIT^. 399

valle Laurent Ganganelli et Laurent Ricci, le Pape qui anéantit la Société de Jésus et le dernier chef de cette Société, le Bref d’extinction tiaversait les mers; il portait le deuil et le désespoir au sein de toutes les Chrétientés nouvelles. Les PP. Castiglione et Goggeils, héritiers à la Chine de la savante génération des Verbiest, des Parennin et des Gaubil, avaient échappé à ce dernier malheur. Joseph Castiglione expirait à soixante-dix ans, comblé des témoignages de l'affection impériale, et, faveur inouïe ! ce Jésuite vit'même l'Empereur composer ei écrire son éloge, que le prince lui adressait accompagné de riches présents. Goggeils, moins bien traité, fut plus utile aux Chinois. Avant de mourir, il fit dresser une sorte de cadran qui simplifiait les observations astronomiques. En 1773, deux jeunes Pères partaient d’Europe pour les remplacer; cinq autres arrivaient eu même temps au ïonquin. .\u mois de novembre 1773, un v£Ûsseau français déposait au rivage de Canton quatre Jésuites, un peintre, un médecin et deux mathématiciens. Sur le point de quitter Paris, l’archevêque Christophe de Beaumont leur annonça le coup de foudre qui allait frapper la Compagnie. Ils ne crurent pa.s que ces craintes, quoique fondées, fussent un motif .suffisant pour enfreindre le commandement de leur Général, et ils se mirent en route, afin de glorifier jusqu’au bout l’obéissance volontaire. Ces Jésuites étaient étrangers à la France ; mais déjà le gouvernemént de Louis XV lui-même, sentant le poids du reproche que l’feurope savante était en droit de lui adresser, cherchait par tous les moyens possibles à ménager aux sciences et aux lettres de dignes correspondants en Asie. Il avait proscrit les Jésuites ; depuis neuf ans il sollicitait du Saint-Siège leur anéantissement, et, par une inconséquence au moins singulière, il honorait ces Missionnaires en se chargeant de les transporter à ses frais sur le territoire de.la Chine. Les officiers du

■CLÉIIENT XIV

AOO

Roi (le Portugal s’olTraient à C.anton pour les présenter au chef du Céleste Empire. Quatre navires impériaux arrivent au port; ils doivent conduire les .lésnites é la cour; mais alors le Bref leur est notifié ]>ar l’évéque de Macao. C’était la cré.ature de Pombal ; une pitié dérisoire se joignit à la calomnie. Dans l'alternative où les plongeaient le décret du Pape supprimant la Société de Jésus et l’appel de l’Empereur de Chine qui leur ouvrait ses États, les Jésuites hésitèrent. Christophe de Murr, dans son Journal (1), a conservé des preuves authentiques de cette hésitation. Un Missionnaire, Tyrolien d’origine, écrivait :

« .\près trois jours passés au milieu des angoisses et des larmes, nous balancions les inconvénients contradictoires de toute détermination possible. L’Empereur nous commandait de nous rendre à Péking ; et refuser une grâce impériale, c’est en Chine un crime de lèse-majesté. D’autre part, le Bref du Souverain Pontife nous défendait d’y entrer comme Religieux. Le moindre atermoiement dans l’accomplissement de ses volontés eût été condamné en Europe. Nous primes la résolution de mourir plutôt que de souiller la Compagnie par une opposition au Pape en des circonstances aussi critiques. Permettez-moi de vous rappeler ici cette calomnie depuis longtemps répandue, que les Jésuites se font ouvrir les portes de la C.hine plutôt pour y devenir mandarins que pour y être apôtres. Nous, les derniers de tous, nous étions désignés pour le mandarinat aussitôt après notre arrivée à Péking, mais il ne nous était pas possible d’y prêcher en même temps l’Évangile : nous avons pris le parti de regagner l’Europe. »

Ces quatre Jésuites obéissaient au-delà des mers avec le l'esiiect cpie montrèrent leurs frères d’Europe ; mais

(I) JonrtfM Ckrinlopkf de t. iv, p. 55| el ^iranto^. \

HOl

cette obéissance compromettait aux yeux de l’Empereur <le la Chine l’Évéque et le Gouverneur de Macao. C.es derniers songent à se débarrasser des Jésuites en les envoyant à Pombàl, qui avait toujours pour eux des chaînes et des souffrances. Les Chinois furent plus humains que ces Catholiques ; ils obtinrent la liberté des quatre Missionnaires, et ils les abandonnèrent d.ans l’ile de Vam-Ln. « Nous n’eûmes qu’une nuit, ajoute la lettre déj.*! citée du Jésuite tyrolien, pour profiter d’une dernière r&ssource ; c’était la générosité de quelques capitaines de vaisseaux français qui faisaient voile pour l’Europe. Ils furent sensibles à nos prières ; ils ne voulurent pas nous laisser exposés sans aucun secours humain au fond des Indes. Que n’ai-je des paroles assez éloquente.s pour louer dignement la nation française 1 Elle s’est acquis des droits à l’éternelle reconnaissance de quatre pauvres Missionnaires ; par le plus grand des bienfaits, elle les a tirés de la plus profonde des misères. Distribués dans quatre bâtiments, nous commençâmes un exil de trois mois sur mer ; et nous, dont les yeux étaient restés secs en quittant l’Europe, nous versions des larmes amères en disant un dernier adieu à ce rivage où nous avions cru trouver une autre patrie. »

L’histoire de ces quatre Jésuites, recueillie par un Protestant, c’est l’histoire de tous leurs frères dans l’apostolat. La même plainte, aussi touchante, mais aussi résignée, retentit au fond de l’^Unérique et sur les continents indiens. Clément XIV a d’un trait de plume brisé leur passé et leur avenir ; ils se soumettent sans murmure. Le Bref Dominus ne Hedanplor les réduit â l’indigence; cette indigence n’altère pas leur foi, elle n’amortit point leur charité. Quand la première nouvelle de la de.struction de l’Ordre parvint en Chine, le P. de Hallerstein, président du tribunal des m<athéraatiques, et deux autres Jésuites, expirèrent de douleur sous le coup

CLÊMEHT XIV

même (1). (Vêtait le vieux soldat qui ne veut pas se séparer de son drapeau. D’autres eurent le courage de leur position; ce courage apparaissait pour nous dans tout son éclat lorsque, d'un œil avide, nous parcourions les lettres autographes et inédites adressées en Europe par les îdissionnaires de la (iompagnie de Jésus. 11 y en a d’admirables de pensée et de style ; toutes sont aussi ])lcines d’éloquente émotion que celle du P. Bourgeois, Supérieur des Jésuites fiauçais à Péking. Le 15 mai 1775, il mandait au 1\ Duprez : « Cher ami, je n’ose aujourd’hui vous épancher mon cœur. Je crains d’augmenter la sensil/ilité du vôtre. Je me contente de gémir devant Dieu. Ce tendre |)èro ne s’ollensera pas de mes larmes, il sait qu’elles coulent de mes yeux malgré moi ; la résignation la plus entière ne peut en tarir la source. Ah I si le monde savait ce que nous perdons, ce que la Ueligion perd en |>erdant la Compagnie, lui-mëme partagerait notre douleur. Je ne veux, cher ami, ni me plaindre ni être plaint. (Jue la terre fasse ce qu’elle voudra. J’attends l'Éternité, je l’appelle, elle n’est pas loin. Ces climats et la douleur abrègent des jours qui n'out déjà r|ue trop duré. Heureux ceux des nôtres qui se sont réunis aux Ignace, aux Xavier, aux Louis de Gonzague et à cette troupe innombrable de saints qui marchent avec eux à la suite de l’Agneau, sous l’étendard du glorieux nom de Jésu.s.

U Votre très humble serviteur et ami, « Fr. Bourgeois, Jésuite. »

A cette lettre est joint le postscript uni suivant :

« Cher ami, c’est pour la dernière fois qu’il m’est permis de signer ainsi ; le' Bref est en chemin, il arrivera

{t; Hiiloirt des malkémniiquet, par Monluda, ti* paît.. Ht. ir, p. 471,

ET LE8 jtSlUTES.

bientôt; Dominiu est. C’est quelque chose d'avoir ôlô Jésuite une ou deux années de plus.

<i A Pékiiig, le 35 mai 1775. >»

Dix-huit mois après, lorsque tout est consommé, une lettre du Frère coadjuteur Joseph Panzi révèle les résolutions que les Jésuites ont prises et le genre de vie qu’ils ont adopté. Ce Frère, qui est peintre, écrit le 6 et le 11 novembre 1770 :

(( Nous sommes encore réunis dans cette Mission : la Bulle de suppression a été notifiée aux Missionnaires, qui néanmoins n’ont qu’une seule maison, un même toit et une table commune. Ils prêchent, ils confessent, ils baptisent ; ill ont l’administration de leurs biens, et ils remplissent tous les devoirs comme auparavant, aucun d’eux n’ityant été interdit, parcequ’on ne pouvait faire autrement dans un pays tel que celui-ci ; et cependant il ne s’est rien fait sans la permission de Monseigneur notre Évêque, qui est celui de Nankin. Si on se fût conduit comme dans quelques endroits de l’Europe, C’en était fait de notre Mission, de notre lleligion, et c’eût été un grand scandale pour les Chrétiens de la Chine, aux besoins desquels on n’avait pas pourvu, et qui auraient peut-être abandonné la Foi catholique.

« Notre sainte Mission, grâce à Dieu, va assez bien et est actuellement fort' trancpiille. Le nombre des Chrétiens augmente tous les jours. Les PP. Dollières et Cibot ont la réputation de saints, et le sont en effet. Le premier est celui qui maintient la dévotion du Sacré-Cœur de Jésus dans l’état le plus florissant et le plus édifiant. Ce même Missionnaire a converti presque toute une nation qui habite les montagnes h deux journées de Péking. Je m’y suis trouvé toutes les fois que ces bons Chinois sortaient d’auprès de ce Père, à qui ils avaient demandé le baptême. J’ai remarqué dans eux les mêmes attitudes et

CLÉMENT XIT

les mêmes expressions de tête que nos meilleurs peintres ont su donner ou saisir si bien dans les tableaux de la prédication de notre sainte Foi par saint François-Xavier. C’est ici qu’on peut mieux connaître combien est grande la grâce que Dieu nous a faite en nous faisant naître dans un pays chrétien.

« Autant que l’on peut humainement juger de notre digne Empereur, il paraît qu’il est encore bien éloigné d’embrasser notre sainte Religion catholique; il n’y a même aucune raison de l’espérer, quoiqu’il la protège dans ses États, et c’est ce qui peut se dire pareillement de tous les autres grands de l’empire. Hélas! qu’il y a de vastes contrées dans cet univers où le nom de Dieu n’est pas encore parvenu! Je fais toujours mon emploi de peintre, et je suis le peintre ou le serviteur de la Mission française pour l’amour de Dieu. Je me glorifie de l’être pour son pur amour, et je suis bien résolu de mourir dans cette sainte Mission quand Dieu le voudra. »

11 n’avait pas été possible de proscrire les Jésuites de la Chine, on les sécularisa. Ils acceptèrent la dure loi qui leur était imposée, mais ils n’en continuèrent pas moins leurs travaux apostoliques ou scientifiques. Le P. Amiot, au dire de Langlès, savant académicien français (1), jetait une vive lumière sur la littérature des Chinois et des Tatars Mantchoux. Le P. Jo.seph d’Espinha exerçait au nom de l’Empereur les fonctions de prési-

(4) LangU'S suivit lord Macarlney dans sa célvbre ambassade^ et il traduisit le Voyagr en Chine de Holmes. Il dédia, en 1805, cclotiTrage nu Jésnile mort en 17D4. La dédicace est conçue en ces termes : « Hommage de vénémiion, de regrets et de reconnaissance ofTcrt & la mémoire du Révérend Père Amiot, Missionnaire apostolique ^ Pékin, correspondant de l'Académie des inscriptions et belles-leltres, savant inratignblo, profondément versé dans l'bistoire des sciences, des arts et la langue des Chinois, ardent promoteur de la tangue et de la littérature tatare-manteboue. «

£T L£S JtSUlTES.

dent du tribunal d’astronomie, et l’ évêque de Macao le nommait administrateur de l’évêché de Péking. Félix de Rocha présidait le tribunal des mathématiques avec André Rodriguez. Le P. Sichelbarth remplaçait Castiglione dans la charge de premier peintre de l’Empei'eur. D’autres Jésuites étaient répandus dans les provinces; ils évangélisaient les peuples sous l’autorité de l’Ordinaire. '

Cet état de choses subsista ainsi assez longtemps, et, le 15 novembre 1788, le P. Bourgeois écrivait au P. Duprez : « On a donné notre Mission à Messieurs de Saint- Lazai'e. Ils devaient venir l’an passé, viendront-ils cette année? Dieu le veuille; nous n’en savons encore rien. Ce sont de braves gens; ils peuvent s’assurer que je ferai tout mon possible pour les aider et les mettre en bon train. Nous avons un évêque portugais, il s’appelle Alexandre de Govea. ("est un religieux de Saint-François dont on dit beaucoup de bien. Il ne tiendra pas à moi certainement qu’il ne pacifie la Mission. »

Cinq ans plus tard, le 7 novembre 1788, Bourgeois écrit au P. Beauregard, l’orateur chrétien de la fin du dix-huitième siècle. Dans sa lettre, le supérieur des Jésuites en Chine rend hommage aux Lazaristes, qui ont pris leur place au nom du gouvernement. Cette abnégation pei'sounelle, en présence des vertus d’un rival, a quelque chose de vraiment religieux.

« Très cher et très ancien confrère, ainsi s’exprime Bourgeois, continuez toujours à faire connaître et aimer notre bon Maître, et à vous montrer toujours digne enfant de saint Ignace.

« Messieurs nos Missionnaires et successeurs sont des gens de mérite, pleins de vertus et de talents, de zèle et d’une très bonne société. Nous vivons en frères ; le Seigneur a voulu nous consoler de la perte de notre bonne mère ; et nous le serions entièrement si un enfant

(XÉMBNT XIV

de la Compagnie pouvait oublier sa sainte et aimable mère. C'est un de ces traits qu’on ne peut arracher du cœur, et qui demande à tout moment des- actes de résignation. »

Dans une autre lettre, Bourgeois parle du Missionnaire qui le remplace, et, en faisant l’éloge de ses vertus, il ajoute : « On ne sait pas si c’est lui qui vit en Jésuite ou nous qui vivons en Lazaristes. »

Ce n'est pas seulement la correspondance intime des Pères qui garde les traces de cette obéissance jusqu’à la mort ; on en recueille partout des preuves, et lorsqu’ em 1777 le Saint-Siège envoie d’autres Missionnaires pour prendre possession, chez les Hindoux, de l’tEuvie des Jésuites, le même exemple se renouvelle. Les enfants de Loyola déposent en d’autres mains l’héritage de François -Xavier, multiplié par deux siècles de travaux et de martyres. « Ils avaient, dit un de ces nouveaux Missionnaires (1), pour supérieur le P. Mozac, vieillard octogénaire, qui avait blanchi sous le faix du ministère apostolique, qu’il avait exercé pendant quarante ans. Il abdiqua sa place avec la simplicité d’nn enfant »

Le 15 novembre 1774, il se passa à Fribourg un trait plus étrange 'encore. Les Jésuites, proscrits par Clément XIV, voulurent prier pour lui. Ils réunirent dans l’église collégiale de Saint-Nicolas les habitants de la cité, et le P. Mattzell, en prononçant l’oraison funèbre du Souverain Pontife, s’écria, au milieu de l’émotion générale : « Amis, chers amis de notre ancienne Compagnie, qui que vous soyez, et où que vous puissiez être, si jamais nous avons été assez heureux pour rendre des services dans les royaumes et dans les villes, si nous avons contribué en quelque chose au bien de la Cliré-

(l) Voyngt dan* ClndoBtany par M. Pcrrirt, ii* part., chap. rr, p. 174.

üenté, soit en prtohant fat parole de Dieu, soit en catéchisant oa en instraiMiÉt la jeunesse, en -visitant les malades ou les prisonniers,' on en composant des livres édifiants (quoique dans notre situation actuelle nou.s ayons beaucoup d’autres grâces à demander) , nous vous prions, avec les plus vives instances, d’arrêter toutes plaintes amères et peu respectueuses pour la mémoire de Clément XIV, chef souverain de l'^tise. »

Ainsi, sur tous les points du globe et par tous les témoignages, les Jésuites n’ont pas résisté â l’arbitraire qui les bannissait de leurs Missions, qui les dépouillait de leurs biens ; ils ne maudirent pas le Saint-Siège les sacrifiant à une paix' impossible. Ils ne luttèrent point contre le pouvoir temporel, ils se soumirent avec une douloureuse résignation au Bref de Clément XIV. On ne les entendit protester ni par un doute, ni par un murmure, ni par un outrage. LTlistoire doit constater cette obéissance qui honore tout à la fois la Chaire apostolique et la Compagnie de Jésus.

Nous avons raconté comment et par qui l’Institut de saint Ignace de Loyola fut détruit. Cette grande question si longtemps controversée est enfin éclaircie, et éclaircie par les documents émanés de ceux même qui conspirèrent pour la résoudre. Nous avions pris à tâche d’étudier la destruction des Jésuites et de scruter le règne de Clément XIV. Le voilà tel qu'il apparaît avec ses concessions arrachées par la terreur ou par la llaiterie, tel qu’il ne se représentera plus dans les unnalcs de l'Église, cai- ce ne serait point seulement la chute d’un Ordre religieux qu’un pareil pontificat amènerait, mais la perturbation dans la Foi, dans les choses et dans les idées.

L’Europe peut avoir encore à redouter l’aveuglenient de quelques princes, la corruption de leurs ministres et les passions des multitudes que l’on s’efforce d’enivrer du

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vin de la colère et de l’égoïsme. Fasse le ciel que le monde catholique n'ait plus à gémir sur les funestes condescendances d'un Pape ! Puissions-nous ne jamais voir sur le trône apostolique des Pontifes qui auraient encore le cmur plus grand que la tète, et qui se croiraient destinés à faire triompher Injustice et la paix, parceque les ennemis du Siège romain les pousseraient de flatterie en flatterie vers un abîme couvert de fleurs !

Ronc, 16 afril 1847.

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