PRÉFACE
Clément d'Alexandrie appartient à un temps qui n'est pas sans analogie avec le nôtre. L'histoire morale et religieuse du 11^ siècle rappelle par plus d'un trait celle des vingt-cinq dernières années du xix^ siècle.
C'était une époque où la raison humaine n'avait plus en elle-même et dans son pouvoir de découvrir la vérité cette confiance robuste qui caractérisait Tàge classique de la philosophie grecque. Les efforts qu'elle avait faits pour déchiffrer l'énigme de l'univers l'avaient épuisée. Elle avait perdu, avec la foi en elle-même, son allégresse première. On se défiait alors de la métaphysique et de la dialectique, comme on se défie maintenant de la science et de ses méthodes.
En même temps, des aspirations d'un caractère mystique, que les âges classiques n'avaient guère connues, se faisaient sentir avec une intensité extraordinaire. Elles devaient aboutir chez les uns au néo-plalonisme, tandis que chez la masse elles produisirent pendant tout le II® siècle une recrudescence très marquée de superstition. Jamais le goût des mystères et des cultes exotiques ne fut [)lus prononcé. Voilà encore un trait qui n'est pas sans analogie avec certaines tendances qui entraînent actuellement les âmes.
Ce qui rend le siècle de Clément d'Alexandrie si intéressant, c'est qu'il est, comme le nôtre, une époque de
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transition où fermentent les germes féconds de Tavenir. C'est une heure indécise et trouble où se préparent les croyances et les institutions des siècles suivants.
Clément lui-môme et son œuvre ne sauraient nous laisser indifférents. Il a été essentiellement un homme de transition. Avant lui, le christianisme a encore quelque chose de primitif; à bien des égards la foi nouvelle n'avait pas dépassé Tétat embryonnaire. Après lui c'est une religion constituée. 11 se fait, vers la fin du ii* siècle, une prodigieuse transformation au sein de l'Eglise. Clément en fut l'un des plus puissants ouvriers. Il est le véritable créateur de la théologie ecclésiastique. Quel chemin parcouru par la pensée chrétienne depuis les Pères apostoliques jusqu'à Origène! C'est Clément qui est l'auteur responsable de cette étonnante évolution. C'est pour cela qu'il occupe dans l'histoire des idées chrétiennes une place de premier ordre.
Malheureusement l'étude de Clément d'Alexandrie est extrêmement ardue. Ses écrits sont d'une lecture pénible, souvent fastidieuse. Des longueurs et des digressions interminables obscurcissent sa pensée. Ajoutez que son style est en général lourd et diffus. Ce qui complique encore l'étude des livres de Clément, c'est que le texte même en est très incertain. Aucune des éditions que nous en possédons n'est satisfaisante. Ce qui achève enfin de rendre notre auteur d'un accès difficile, c'est l'incertitude qui règne sur le plan même des Stromates, son ouvrage le plus important. On se demande encore quelle a été sa pensée maîtresse en l'écrivant et quelle était l'économie générale que devait avoir ce livre.
INIalgré ces difïicidtés, l'étude de notre auteur s'impose. C'est du reste le sentiment qui se fait de plus en plus jour parmi ceux ([ui font de la palristique l'objet de leurs re-
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fhorclios. Dans les dernières années, cette étude a été enli(^prise en Alloiuagnc et en Angleterre par déjeunes érudils de mérite. Plusieurs des travaux qu'ils ont publiés sont remarquables. Ce qui est plus significatif encore, c'est qu'une grande édition critique des œuvres de Clément se prépare sous les auspices de l'Académie de Berlin '.
Le livre que nous présentons au public n'a aucunement la prétention d'être une étude complète de Clément d'Alexandrie. Le moment, d'ailleurs, n'est pas encore venu de faire celte étude. Notre travail n'est qu'une simple introduction à l'étude de Clément. Notre seul but a été d'éclaircir dans la mesure du possible, quelques-unes des diflicultés qui sont inhérentes au sujet. Il nous suffirait d'avoir orienté le lecteur dans la bonne direction.
La première dilliculté que nous ayons essayé de dissiper est celle qu'offre la composition littéraire des Stromates. Tant que l'on ne sera pas au clair sur le plan que l'auteur a voulu donner à son livre et sur les raisons qui l'ont déterminé à choisir un titre si déconcertant, on ignorera sa vraie pensée et môme on risquera de se tromper entièrement sur le caractère du christianisme qu'il enseigne. Avant toute étude des doctrines de Clément, il faut que le problème littéraire (|ue soulève le plus important de ses écrits reçoive une solution. Notre première partie est consacrée à la chercher.
11 importe également è\ l'intelligence de notre auteur que l'on se rende bien compte de la position exacte que lui faisaient ses opinions parmi les chrétiens de son temps. Il y a là une question Jdstorique qui est loin d'avoir été suf-
1, Le premier volume de ecUe édition vient do paraître. Il contient le Protroptricus et le Pédagogue, 1905.
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fisamineiit cliicidcc, mais dont rimi)oi-lancc n'échappera à personne. C'est le sujet de notre deuxième partie.
Parmi les questions d'ordre préliminaire, dont l'étude s'impose aux futurs historiens de Clément et de son temps est celle que traite notre troisième et dernière partie. C'est une question plutôt dogmatique . 11 s'agit de savoir dans quelle mesure notre auteur a subi l'influence de la philosophie grecque. Des trois questions que nous étudions dans ce livre, c'est la })lus importante. C'est à elle que doivent aboutir les deux autres. C'est en elle que se rencontre tout l'intérêt qu'offre pour nous l'étude de Clément d'Alexandrie. En chercher la solution, c'est déjà sonder le problème des origines de la théologie chrétienne .
Notre travail n'a d'autre ambition que d'apporter un peu de lumière sur ces trois points. Nous n'avons voulu que déblayer le terrain et faciliter la tâche à ceux qui entreprendront l'étude vraiment historique de la morale et de la théologie de notre auteur.
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