I, Stromates
BIOGRMMIIl': l)K CLKIMENT d'aLEXANDRIE 23
Palestine eleiilln TEgyple. Clément s'exprime do manière à laisser entendre qu'il est parti de la Grèce et qu'il s'est finalement fixé en Egypte. Ceci est favorable à la tradition qui lui attribue une origine athénienne.
Dans quel but notre auteur a-t-il entrepris un si grand voyage ? Comme Plotin, un demi-siècle plus tard, il est parti en quête de science divine et humaine. Il était avide de savoir. Il avait une instruction littéraire et philososophique peu commune. Il connaissait bien ses auteurs classiques et il a dû pratiquer de bonne heure et très longtemps Platon qu'il n'a jamais cessé d'admirer. Il appartenait certainement à l'élite de la jeunesse de son temps, et plus tard il fut sans contredit un des hommes les plus instruits d'un siècle qui faisait le plus grand cas de l'érudition. II est vrai qu'une partie de sa science est de seconde main, qu'il manquait totalement de discernement critique et qu'il acceptait de bonne foi les renseignements les plus suspects. On a fort entamé sa réputation d'érudit '. Il n'en reste pas moins qu'en ce qui regarde la philosophie grecque et la littérature de son pays, il les possède autant qu'homme de son temps et qu'il est incontestablement le plus instruit des écrivains chrétiens des premiers siècles, sans en excepter Origène lui-même.
C'est au cours de ce long voyage qu'il paraît s'être converti au christianisme. Il devait même être déjà en partie gagné lorsqu'il s'embarquait à Athènes pour l'Italie. Aussi est-ce à des maîtres chrétiens (ju'il s'attache de préférence partout où il en rencontre.
Peut-on savoir comment s'est faite la conversion de Clément au christianisme? 11 n'en a fait nulle part la confession, mais les raisons (pii l'ont décidé à abandonner non
1. Voirnoli'c aperçu bibliograpluffiic à la lin de ce volume.
seulement le paganisme mais aussi la philosophie et qui l'ont jeté dans la nouvelle religion se laissent saisir sans peine dans ses écrits. Elles rappellent très vivement celles qui firent de Justin Martyr un chrétien. Celui-ci s'est trouvé à peu près dans les mêmes conditions que Clément. Tous deux appartiennent à l'élite cultivée de leur époque ; ils ont fréquenté les écoles; l'un et l'autre sont épris de Platon; ils sont hommes de leur temps; ils en ont les aspirations et l'esprit. Or, Justin Martyr a raconté sa conversion dans les premières pages de son Dialogue avec Tryphon. C'est un documentcapital puisqu'il nouspermetde voir comment se faisait dans des âmes de cette trempe le passage du paganisme au christianisme. On y voit les raisons qui décident un élève des philosophes au ii'' siècle à devenir chrétien.
Nous considérons donc ce document comme caractérisant toute une catégorie de néophytes au temps dont il s'agit et c'est à ce titre que nous en donnons ici l'analyse. Il nous révélera un peu de l'âme de Clément.
Justin se promène dans le xyste ; il a le manteau du philosophe ; un juifl'aborde. Justin s'étonne qu'un fils d'Israël cherche des lumières auprès d'un philosophe. « Comment » , dit-il, « la philosophie te serait-elle aussi utile que la Loi et les prophètes? » Tryphon de s'écrier: Mais l'affaire de la philosophie n'est-ce pas d'examiner et de rechercher ce qui se rapporte à Dieu, t^ziôX^^iv itspi toû Oelou ? Là-dessus, Justin, après avoir reconnu que c'était bien là l'objet de la philosophie, montre que les philosophes ont perdu de vue ce but suprême et n'ont pas trouvé la solution des problèmes que soulève l'idée de Dieu. La philosophie a manqué à sa mission. Il raconte ses propres expériences. Il s'est adressé successivement à un stoïcien, à un péripatéticien, à un pythagoricien. Aucun ne l'a satisfait. Aucun ne lui a procuré cette science des choses divines qui était
nn^cHAriiiE pe clément d'alexandhie 25
le plus rhor de ses vœux. A la fin, il rencontre un platonicien. C'était le philosophe qu'il cherchait. Le platonisme l'enivre, les idées incorporelles le transportent d'enthousiasme; elles lui semblent donner des ailes à sa pensée; il se sent sur d'être bientôt un sage accompli ; encore un peu et il contemplera Dieu : t.Atc.J^ov ajT-lxa xaTÔ'}£TBa'. lôv ôsôv. Plein de ces belles espérances, il cherche la solitude pour y méditer. Il croit avoir trouvé un lieu solitaire à peu de distance de la mer. Un vieillard se présente à lui. La conversation s'engage. On en vient tout de suite à parler de la philosophie. « Tu crois donc, » dit l'étranger, « que la philosophie procure le bonheur?» Là-dessus, dans un dialogue serré, Justin, par la bouche du vieillard, refait la critique de la philosophie. Elle a failli à toutes ses promesses. Elle prétend révéler Dieu ; elle n'y parvient pas. Elle affirme l'immortalité de l'àme, et elle est hors d'état de la prouver.
« Les philosophes », s'écrie le mystérieux étranger, « ne savent rien de tout cela; ils sont incapables môme de dire ce que c'est que l'âme. » Voilà le bilan de la sagesse grecque! Vaincu par cette démonstration, Justin s'écrie : « Quel maître nousrestera-t-il maintenant et d'où viendra le secours, puisque les philosophes eux-mêmes ne possèdent pas la vérité? » « Il y a des maîtres véritables, » dit à son tour le vieillard ; « ils sont plus anciens que les sages grecs, vrais amis de Dieu, dont la parole est inspirée, car elle révèle l'avenir. Ce sontles prophètes hébreux. Ils conduisent au Christ. » Justin est saisi d'un désir ardent de connaître les prophètes et les amis du Christ. C'est auprès d'eux qu'il a trouvé enfin la vraie j)hilosophie.
Contempler Dieu, xaOooàTOa'. tÔv O^ôv, voilà le tourment de ce noble cœur! Ce que Justin demande à la phil()soj)hie, c'est qu'elle lui révèle le Dieu inconnu. Tout autre objet lui
est indifférent. Le pythagoricien lui parle de géométrie et d'astronomie, sciences indispensables à qui veut être initié au pythagorisme. Mais que sont ces connaissances au prix de la connaissance de Dieu? Faut-il qu'il attende pour avoircelle-ci qu'ilpossède celles-là ? Quelle perte detemps ! et il renonce à se faire auditeur du pythagoricien. Tout ce qui préoccupait les anciens philosophes, la nature, la métaphysique, la connaissance en soi lui paraît secondaire. Au fond, l'aspiration qui le remplit est bien plus religieuse que ^philosophique. S'il se détourne des sages grecs, c'est parce ! que cette aspiration ne reçoit pas de satisfaction à leur école. C'est ainsi que s'explique chez Justin Martyr cette désaffection à l'égard de la philosophie qui précède et qui prépare sa conversion au christianisme.
Clément a fait les mêmes expériences. Nous aurons maintes fois l'occasion de montrer la force de ses aspirations religieuses. Contempler Dieu, vivre en communion avec lui, en recevoir des révélations toujours plus lumineuses, voilà son désir le plus ardent. C'est ce désir qui l'a finalement poussé au christianisme. Sans doute, il admire Platon, il est imprégné des conceptions philosophiques du II' siècle, mais sur un point capital la philosophie le laisse froid et sceptique. Aucune école ne lui a révélé Dieu. Voilà le grief qu'il nourrit contre la sagesse grecque et qu'il relève parfois avec amertume.
Clément a suivi jusqu'au bout les mêmes voies que Justin. Qu'est-ce qui inspire à l'auteur du Dialogue avec Tryphon un si grand désir de connaître « les prophètes et les amis du Christ » ? C'est la conviction qu'ils ont le pouvoir de lui révéler Dieu. Ce qui les accrédite auprès de lui, c'est que leurs prophéties se sont accomplies. C'est à ce signe qu'il reconnaît qu'ils ont été inspirés par Dieu lui-même. Clément s'est laissé convaincre pour les mêmes raisons.
BIOGRAPHIE DE CLEMENT D'ALEWNnilIR 27
Pour aller an Christ, il a suivi la même route, poussé par les mômes instincts et stimulé parle même tourment.
C'est là un point capital. Clément comme Justin, n'a pas embrassé le christianisme pour des raisons d'ordre proprement moral . 11 n'y a aucune analogie entre la conversion de ces doux hommes et celle de saint Augustin. Ce n'est pas la conscience douloureuse de leurimpuissance à triompher d'eux-mêmes et du péché qui les prosterne devant le Christ. Sans doute ils ont de fortes aspirations morales. En eflet, qu'est-ce qui éloigne Clément du paganisme populaire ? C'est l'immoralité de sa mythologie et de son culte. Ajoutons que ces aspirations toutes morales, déjà fortes avant sa conversion, s'accentuèrent sans cesse dans la suite. Le christianisme les a profondément développées. La morale et la religion, la foi et la sainteté devinrent inséparables pour lui. 11 n'en est pas moins vrai que ce n'est pas l'aspiration morale, mais l'aspiration religieuse qui a conduit cet homme au christianisme. Comme Justin, ce qu'il demande tout d'abord au Christ, ce n'est pas une grâce divine propre à faire de lui un saint, c'est une vision plus claire de Dieu, c'est une révélation que la philosophie n'avait pu lui donner, c'est surtout la faculté d'entrer en communion avec ce Dieu. Les textes nous l'ont montré, voilà ce qui a certainement poussé Justin à lire les prophètes et à se faire chrétien. L'analogie très marquée du christianisme de l'auteur du Dialogue et de celui de l'auteur des Slroniafes, sans parler de tous les autres indices que nous avons mentionnés, nous autorise à conclure que Clément s'est converti au christianisme dans les mêmes conditions et pour les mêmes raisons.
Ce qui expli(jue les grands chrétiens, c'est la crise décisive qui en a fait des chrétiens. Il y a un lien étroit entre le paulinisme et les expériences faites par Paul de Tarse
sur le chemin de Damas. Vous n'expliquerez la théologie de saint Augustin comme celle de Luther que par le drame qui se passe dans leurs âmes à l'heure où se décide leur vocation de grands chrétiens. 11 n'en a pas été autrement de Clément d'Alexandrie. Sa conception particulière du christianisme trouve son explication psychologique et historique dans les expériences qu'il a faites au moment de son passage au christianisme. Voilà pourquoi il était essentiel de tenter de les reconstituer, à tout le moins d'en faire entrevoir le caractère particulier.
Quels furent les hommes qui l'initièrent à la foi chrétienne ? Il nous en parle dans un passage des Stromates qui mérite d'être reproduit. 11 déclare qu'il n'a d'autre but en écrivant que de perpétuer l'enseignement des hommes bienheureux qu'il a eu le privilège d'entendre. « De ceuxlà, » dit-il, « l'un était en Grèce, c'est l'Ionien, un autre « en Grande-Grèce. Celui-là était originaire de la Cœlé- <( syrie; l'autre venait d'Egypte. 11 y en avait d'autres en « Orient dont l'un était natif de la Syrie; un autre habitait u la Palestine ; il avait été d'abord juif. Il en est un der- « nier, — celui-là surpassait les autres en puissance, — « que je finis par découvrir en Egypte oîi il se cachait; je « m'arrêtai alors auprès de lui. Celui-ci je l'appellerai « l'abeille de Sicile : des fleurs qu'il a cueillies chez les « prophètes et les apôtres, il a composé ce pur suc de vraie « science qu'il inoculait dans l'âme de ses auditeurs. Ces « maîtres ont gardé fidèlement la tradition de la doctrine «excellente qu'ils ont successivement reçue, comme un « héritage transmis de père en fils depuis Pierre et Jacques, « Jean et Paul, les saints apôtres. Grâce à Dieu leur lignée « est parvenue jusqu'à nous pour déposer en nous la « semence de nos ancêtres, les apôtres '. »