‹ Clément d'AlexandrieChapitre 66 sur 149 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

Ce que Clément entendait par Philosophie.

Précisons encore une fois les termes du problème qui se posait devant l'Église chrétienne à la fin du IP siècle. Il s'agissait de savoir si elle s'approprierait, dans une mesure quelconque, la culture et la philosophie grecques. A l'heure oii elle devenait rapidement l'une des grandes forces morales de l'époque et où elle attirait dans son sein un nombre croissant d'hommes d'élite, il fallait qu'elle mît en quelque sorte la question à l'étude.

Le problème, dont la solution engageait l'avenir même du christianisme, était loin d'être simple. C'était peut-être le plus difficile et le plus délicat qui pût se dresser devant une société religieuse encore naissante. Pour que la solution fût heureuse et que l'Eglise chrétienne y trouvât des garanties d'avenir, deux conditions étaient également nécessaires. Il fallait, tout d'abord, se garder d'un exclusivisme qui aurait eu pour effet d'isoler le christianisme. En conséquence, on devait s'approprier ce qu'il y avait d'excellent et de durable dans la culture et dans le génie de l'ancienne civilisation. Tout n'était pas à rejeter. La raison humaine n'avait pas fait une œuvre entièrement stérile. Il fallait le reconnaître et savoir tirer profit des trésors intellectuels de l'antiquité ; on enlèverait ainsi à l'ancien monde sa meilleure part. M. G. Boissier a monlié, dans son beau livre sur la Fin du Paganisme, que, en dépit de leurs scrupules, les chrétiens ont clé obligés

d'adopter le système d'instruction en vigueur et de se mettre à l'école des littérateurs grecs et latins. Telle était la force des choses qu'un Tertullien qui écrit son fameux De Idololatria où il condamne, sans atténuation aucune, tout ce qui n'est pas strictement chrétien, sacrifie luimême aux muses de l'antiquité en écrivant ce modèle de raflinement littéraire qui s'appelle le De Pallio . Il l'eût voulu qu'il n'eût pas réussi à se défaire de la rhétorique ! Il n'en fut pas autrement dans le domaine des idées. Il était temps que le christianisme parlât un langage digne de rivaliser avec celui des écrivains et des philosophes. L'heure était venue de jeter la lave brûlante de la foi nouvelle dans les moules de la pensée antique. Enfin, raison dernière et non la moins importante, si le christianisme ne voulait pas de la culture et de la philosophie grecques, qu'avait-il à leur substituer? Ni l'hébraïsme biblique, nile judaïsme n'avaient rien qui pût se comparer à la pédagogie ou à la philosophie des Grecs. Sur ce terrain, l'infériorité d'Israël était éclatante. Or, ces belles dis.ciplinesquela Grèce avait créées, l'humanité ne pouvait plus s'en passer. Des hommes comme Clément le sentaient. Ils voyaient parfaitement que le premier devoir de l'Église était de recueillir le plus noble héritage de l'ancien monde. D'autre part, il n'était pas moins nécessaire que le christianisme ne perdît pas son originalité par suite de cette alliance partielle qu'il allait contracter avec la civilisation gréco-romaine. 11 ne devait pas se laisser purement et simplement absorber. Or, ce péril existait. Dans le gnosticisme, le christianisme en effet s'engloutissait tantôt dans des spéculations métaphysiques et tantôt dans des religions ou des superstitions venues d'Orient. La foi nouvelle devait conserver son caractère proj)re, sa vraie physionomie, son esprit et sa force, précisément à l'heure où

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elle se raj)prochait du monde qu'elle voulait conciuéiii-, et où elle consentait à lui demander des auxiliaires.

On le voit, le problème était vraiment très délicat. L'avenir même du christianisme y était engagé. On pouvait compromettre cet avenir aussi bien par excès d'étroitesse que par excès de largeur.

Quelle solution du redoutable proljlème Clément a-t-il proposée ? A quelles conditions voulait-il que le christianisme s'alliât à la philosophie ? C'est ce que nous allons maintenant lui demander.

Le premier point à éclaircir est de savoir quelle est l'idée précise que notre auteur se l'ait de la philosophie. Entendil par philosophie l'ensemble des systèmes philosophiques de la Grèce, ou bien fait-il parmi ceux-ci un triage? Y en a-t-il auxquels il refuse ce titre ?

Notre auteur est très précis sur ce point. 11 est fort éloigné d'entendre par philosophie grecque ce que nous appelons ainsi. 11 y a des systèmes qu'il rejette absolument et des philosophes auxquels il refuse ce titre. « Je ne reconnais pas et je n'accepte pas comme telle toute la philosophie '. » En d'autres endroits, il soutient que l'Ecriture elle-même nous exhorte à distinguer parmi les philosophes et à faire un choix parmi les systèmes ^

Comme Epictète ou Plutarque, Clément ne peut souffrir Epicure et son école. Il les exclut de son catalogue de philosophes. Dans un passage où il énumère les opinions des anciens, il s'écrie : « Epicure est le seul que je passerai bien volontiers sous silence \ » C'est lui (|ui a inventé

1. T, Stioni., 92: où [^.r^\/ àrXoi; nàoav çpiXoaoçîav à-oo£/o'tjLEOa.

2. I, Stroiii., 177; passage où il cite I, Thess., \\ 21 ; à notiT : yiveaOc

3. Protropt., fifi : 'linixoûpoj aiv yàp ixo'voj xat Ixwv £x),»jao[jLai.

l'athéisme '. Les épicuriens sont les bâtards de la philosophie ^. C'est à eux que songeait saint Paul lorsqu'il avertissait les Colossiens de ne pas se laisser séduire par la philosophie ^

D'où vient que Clément éprouve une aversion si profonde pour l'école d'Epicure? C'est parce qu'elle nie la Providence et érige la volupté en souverain bien *.

La raison que notre auteur donne de son sentiment est digne d'attention, car elle formule le critère qu'il applique aux philosophes et à leurs systèmes. Il les juge d'après leur théologie. Amoindrissent-ils l'idée de Dieu ou identifient-ils la divinité avec quelque principe indigne d'elle, cela suffit à Clément pour les condamner. Un excellent exemple nous est fourni par le jugement qu'il porte sur le stoïcisme. Remarquez qu'il est redevable à ce système de ses principales idées morales et qu'il semble avoir beaucoup pratiqué les écrivains de cette école. Malgré cela, quelle froideur dans son admiration pour le Portique ! Que dis-je ! dans certains endroits, il le condamne en propres termes. Les « stoïciens, dit-il, disent que Dieu, étant corporel, pénètre et se répand jusque dans la plus vile matière ^ ».

Quels sont, d'autre part, les philosophes qu'il préfère et dont il parle avec éloge ? Ce sont principalement Pytha-

1. Ibidem ; I, Strom., 1 : 'Errizoup oj àÔeoTTjxoç xaxocp/ovTt; V, Strom., 116.

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