‹ Clément d'AlexandrieChapitre 65 sur 149 · LES « SIMPLICIOHES » ET CLEMENT · texte numérisé non relu

LES « SIMPLICIOHES » ET CLEMENT

sont Texpression fidèle. Or, quelle intelligence un homme, dont ces documents expriment les idées et les croyances, pouvait-il avoir de la culture grecque ? A quelles aspirations aurait-elle répondu? Quel attrait pouvait-elle exercer sur lui ? Qu'y a-t-il, par exemple, de commun entre un Clément Romain et un littérateur de son temps ? Ils appartiennent à deux mondes différents. Un « simplicior » ne pouvait avoir ni goût, ni admiration pour ces poètes que notre auteur connaissait si bien et qu'il aimait tant à citer. Qu'était-ce alors lorsqu'il s'agissait de philosophie ? Comment de tels chrétiens pouvaient-ils en comprendre l'utilité, reconnaître qu'elle avait rendu des services dans le passé, qu'elle pouvait encore peut-être devenir l'auxiliaire de la foi nouvelle ? Rien ne les avait préparés à accepter de telles vues ni à entrer dans de telles idées. Aussi les préventions que rencontrait Clément et qui s'affirmèrent peut-être à l'occasion de ses premiers écrits ou de son enseignement étaient fort naturelles. Elles traduisaient l'espèce de malaise et de méfiance qu'excite parfois chez l'homme inculte le prestige de la parole et de la science. Les chrétiens sentaient chez ces frères venus des écoles et qui défendaient la foi commune avec des armes nouvelles et éblouissantes un je ne sais quoi d'étranger qui les inquiétait.

Nous l'avons déjà dit, ce qui donnait à ces préventions une acuité particulière, c'était la peur qu'inspiraient les excès du gnosticisme. Clément sait qu'il en aurait facilement raison s'il n'y avait que des préventions à combattre. Aussi tout son effort consiste, en quelque sorte, à désarmer la philosophie de ses terreurs. Toute sa théorie du rôle qu'elle a eu dans le passé, comme de celui qu'elle doit avoir dans le présent, est conçue dans ce but. Dans tout ce qu'il dit des rapports de la sagesse grecque et du chris-

tianisme, perce l'arrière-pensée de convaincre les fidèles que l'alliance qu'il propose n'offre aucun danger. Voilà pourquoi il s'applique sans cesse à éloigner le spectre du gnosticisme.

Telle nous semble avoir été la situation à Alexandrie pendant que Clément écrivait son premier Stromate. On ne comprendrait pas notre auteur si l'on ne tenait compte ni des gnostiques, ni de la philosophie grecque. Ce sont deux facteurs qui, de manière différente, ont concouru à former et à déterminer sa pensée. Mais ce ne sont pas les seuls éléments dont il faille se préoccuper. On ne comprendra jamais, croyons-nous, les deux premiers Stromates ni le sixième, si l'on ne se représente exactement l'état d'esprit qui régnait alors au sein de la majorité des chrétiens, si l'on ne se fait pas une idée juste de la nature des objections que soulevait l'entreprise de Clément, et enfin si l'on ignore que notre auteur qui ne ménage jamais les gnostiques, est plein d'égards pour les fidèles et qu'il est bien décidé à ne pas s'en séparer. Voilà ce qu'il faut toujours apercevoir à l'arrière-plan des Stromates. Dès qu'on se place à ce point de vue, ce livre parfois si obscur et si aride s'éclaire d'une vive lumière et semble s'animer. Ce n'est plus je ne sais quel ossuaire où sont entassées les idées mortes du passé. C'est un sanctuaire où siège l'une des grandes pensées qui ont façonné les siècles. Les Stromates deviennent en quelque sorte un personnage historique.

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