C.V. gl E CLKMENT ENTENDAIT PAR PHILOSOPHIE
gore cl Platon. Il a pour Tiin et pour l'autro iino vént^rntion profonde. Naturellement le Pythagore qu'il connaît n'est pas ( elui de Phistoire, mais celui de la légende. On sait que c'est à une époque où les doctrines de Pythagore et les traditions des confréries de ses disciples s'étaient presque complètement perdues, qu'on ressuscita le pythagorisme. Toute une littérature pseudépigraphe, éclose à Alexandrie dans le siècle qui précède l'ère chrétienne, met à la mode une sorte de néopythagorisme. Pythagore lui-même devient le saint de la secte. C'est le type idéal du parfait philosophe. C'est à cette figure légendaire, que Clément croyait très historique, qu'allait sa vénération. Platon lui inspire eucore plus de respect. Il ne lui adresse jamais de critique. « Platon, dit-il, est Pami de la Vérité ; « il est inspiré par Dieu lui-même » *. On le voit. Clément n'est inféodé à aucune école ; il n'a pas la superstition de la philosophie ; il se réserve une entière liberté d'appréciation ; il se croit le droit d'avoir des préférences et de les afiicher. D'ailleurs, il a pris soin de marquer lui-même très nettement son attitude vis-à-vis des philosophes et des écoles. « Je n'entends par philosophie ni la stoïcienne, ni « la platonicienne, ni celle d'Epicure, ni celle d'Aristote; « j'appelle philosophie l'ensemble des doctrines qui ensei- (( gnent la justice et la piété., dont chaque école fournit sa « part. ^ »
Ainsi Clément est un indépendant; c'est un véritable éclectique; le mot se trouve dans le passage c|u'on vient de lire. Il est éclectique comme tous les philosophes de
1. T, Stroni., 42 : ô (piXaXrîOriç nXocT'ov oîov 9eo5popoJ[i.£vo?
2. I, Stroiii., 'Al : ... àXX' oaa eiprjta'. nap' IxaaTTj xcôv atpéiEf.iv toû-wv xaXiT); SixaioaûvTjv jjLExà eÙgeCouç è7ît(jTTi|XT)ç ÈxBiSctuxovxa, toûto aûjATcav -ô èxXextixÔv çtXoaospîav çriu!. Voyez encore 1, Strom.y 92; surtout VI, Strom., 55 : sVrj 8' ôlv çp iXoaoçta, etc.
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son temps et de la même manière. On sait que, dès le I"" siècle avant l'ère chrétienne, il se fait une remarquable fusion parmi les doctrines des diverses écoles. Chaque système se désagrège en quelque sorte ; la dissolution est générale; chacun choisit, parmi ces disjecta membra, les matériaux dont il a besoin pour construire l'édifice de ses rêves. Sénèque citait de préférence les sentences d'Epi- 'cure! On a vu, en général, dans ce fait curieux, un symptôme de déclin. C'est la décomposition, disait-on. On se trompait. Cette dissolution des systèmes a été admirablement féconde. Elle s'est faite, non pas simplement parce qu'on ne comprenait plus les anciennes doctrines, et qu'on ne saisissait plus l'ensemble et la logique interne de chaque système, mais surtout parce que de fortes préoccupations d'un ordre nouveau se faisaient jour et exigeaient, pour s'exprimer, qu'on empruntât aux diverses écoles les formules dont on avait besoin et qu'aucun système ne pouvait fournir à lui seul. C'est donc sous l'empire de ces aspirations nouvelles que se faisait l'éclectisme des philosophes de ce temps. C'est aux mêmes tendances qu'obéit Clément. Son éclectisme reflète les aspirations de sa pensée. Son critère, c'est la mesure de satisfaction qu'il retire de chaque école, à la fois au point de vue moral et au point de vue religieux.
Clément n'aime ni les athées ni les sceptiques. 11 n'aime pas davantage les sophistes. 11 a une vive aversion pour l'art qui consiste à jongler avec les idées, à soutenir à la fois le pour et le contre, 11 blâme avec force ce jeu brillant des paradoxes, ces querelles de mots, cette forfanterie de dialectique qui passionnaient les Grecs à un si haut point. En cela, il est de l'école de Platon. Les traditions de l'auteur du Gorgias s'unissaient chez lui au sérieux des convictions chrétiennes dans la même haine de toute
CK QUK CLKMKNT KNTKNDAIT PAU IMIILOSOPHIK 1G7
sopliislifUH». Voici le poi-lrnit (juMl lait des beaux parleurs et sophistes de sou teuips : « (^.e sont gens qui se troni- « peut eu\-inèni(^s et cpii dupent ceux cpii les prennent « au sérieux. Grand est leur nombre. Les uns, esclaves « des plaisirs, incrédules de i)ropos délibéré, raillent la « \'érité qui est, cependant, digne de tous les respects; « ils s'en gaussent parce qu'elle vient des Barbares ! « D'autres, enflés de leur propre importance, s'efforcent « d'alVaiblir et de discréditer les mots eux-mêmes en souci levant à leur sujet des discussions querelleuses. Vrais «chasseurs de paroles; ardents à de petits artifices et, « comme le dit Démocrite, disputeurs et tordeurs de « mots !.. .Misérables sophistes, bavards et hâbleurs, ils « usent toute une vie à imaginer des distinctions verbales « ou des combinaisons et des associations particulières de « j)aroles ; ils ont plus de faconde que des tourterelles. « Passant leur temps, — ce qui est indigne d'un homme à « mon avis, — à chatouiller les oreilles de ceux qui aiment « ce plaisir, vrais torrents de paroles absurdes et minces « filets de raison, ils ressemblent aux vieilles chaussures, « ils sont malades, troués, percés partout ; il n'y a d'intact « que la langue ' . »
Ainsi la philosophie ne doit jamais dégénérer en querelle de mots. Les dialecticiens ne doivent pas en faire leur proie. D'une manière générale, on ne doit pas mettre les autres disciplines sur le même niveau que la philosophie. Fidèle en cela à Platon, Clément veut qu'elle soit, pour ses adeptes, la science souveraine ; elle doit être la «maîlresse » ; la géométrie, la muslcjuc, Tasli'onomie, la
1. I, Slroiii., <^'l\ cl 22. Voyez aussi VF, Sliuiii., 151, où il dit sans auciiiu' restriction (|uc la philosophie grecque ne s'occupe que de mots :
xà Tzpâyj^a'a 5J -ap T)[i.îv Èait roi; [iapSâpotç.
dialectique ne doivent être que les humbles servantes de la philosophie; elles préparent Tesprit à la comprendre. 11 est honteux pour un philosophe de s'absorber dans Tétude de Tune de ces disciplines et de ne pas s'élever jusqu'à la vraie philosophie '.
Les textes que nous avons cités ou analysés nous permettent maintenant de caractériser l'attitude de Clément à l'égard de la philosophie. Les réserves qu'il formule constituent une véritable critique. L'admiration et la sympathie qu'il éprouve pour la sagesse des Grecs ne l'empêchent pas de la juger. Quand on rassemble tout ce qu'il en a dit en tant d'endroits de ses écrits, on s'étonne de la liberté de ses appréciations. Yeut-on en mesurer toute la portée? Que l'on compare Justin Martyr à notre auteur. Justin admire naïvement la philosophie grecque. Sans doute, il laisse percer, dans le récit de sa conversion au christianisme, un sentiment assez net de l'insuffisance de la philosophie. C'est ce sentiment qui l'a poussé vers la foi nouvelle. ISIais c'est plutôt un instinct qu'une conviction réfléchie. Sans doute encore, il est loin d'admirer la philosophie en bloc; il a ses préférences marquées. Mais ici aussi on dirait qu'il n'a pas nettement conscience de ses préférences ; il ne semble pas se rendre compte qu'elles constituent une critique de la philosophie ; il ne voit pas que, s'il était conséquent, il devrait exprimer son admiration même des plus grands philosophes avec une plus grande réserve. Au fond, Justin et Clément ont le même sentiment sur la philosophie; toute la différence qu'il y a entre eux est que notre catéchète a parfaitement conscience de ce qui lui plaît comme de ce qui lui déplaît dans
1. I, Strojn., 93; I, Strom., 29 : /jorj vâp --.vs; toi; çîXtpoi; twv ÔEoa-at-
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la sagesse des Grées, el (|iril sail le dire avec la ])liis grande netteté ' .
Nous l'avons déjà entre\Mi, le jugement que notre autour porte sur la philosophie n'est pas simplement motivé par des raisons de goût personnel; il dérive d'un principe supérieur et d'une conception arrêtée de la philosophie . Clément critique avec vivacité le goût des philosophes grecs pour ce qu'il appelle des querelles de mots. La peinture si vivante et si spirituelle qu'il a faite de ce travers fait tout de suite penser à ces sophistes que Socrate et Platon se plaisaient à confondre. Les hâbleurs qui s'afl\iblaient du manteau de philosophe ne manquaient pas du temps de Clément. 11 y en avait probablement un bien plus grand nombre à Alexandrie que dans l'Athènes de Périclès.
^Lais est-ce uniquement à ces « bavards », plus rhéteurs que philosophes, que songeait Clément? Le portrait qu'il en a tracé devait peut-être dans sa pensée, s'appliquer à d'autres aussi bien qu'aux sophistes de son temps. Qui sait si Clément ne traitait pas de querelles de mots ces discussions passionnées sur le problème de la connaissance qui remplissaient les leçons d'un Antiochus et l'enseignement d'un Carnéade ? Ce qui est certain, c'est qu'il y a toute une partie de la philosophie grecque, et non la moins forte et la moins considérable, qui semble n'avoir aucun intérêt pour notre auteur et ne pas même exister. Cette partie, c'est la logique qui embrassait tout ce qui se rapporte à la connaissance, c'est aussi jusqu'à un ceitain point la métaphysique, et c'est enfin la physique en tant c|u'explicalion rationnelle du monde : en un mot, c'est
I. Voir iioli'c ('•( ikIc sur .Iiislin Marlyr i-l le /'iincf ilt' l'hilon dans les Études (le ('rili//iif' ol d I/isloire, publiées par la Sorlion des sciences religieuses de l'I"]cole des Hautes-Études, 2" série, 1896.
toute la partie théorique et scientifique de l'ancienne philosophie. Ce qui, clans cette philosophie, ne s'adressait qu'à l'intelligence ou à l'esprit spéculatif n'intéressait pas Clément. Sur ce chapitre, il ne goûtait plus les anciens maîtres et ne les comprenait plus. La seule chose qui Tattire sérieusement chez les philosophes, c'est leur morale et leur théolofjie. Voilà ce qui ressort avec évidence des textes que Ton a eus sous les yeux. Clément estime les philosophes d'après la valeur de leurs préceptes de conduite et de leurs idées sur Dieu. En effet, pourquoi a-t-il une admiration si vive pourPythagore et pour Platon? C'est parce que personne n'a mieux parlé de Dieu. Pourquoi est il si sévère pour le stoïcisme ? C'est parce que les stoïciens ont matérialisé Dieu. Et pourquoi, d'autre part, en fait-il le plus grand cas ? Il le dit expressément, c'est parce que leur morale était digne des plus grands éloges. Pourquoi enfin est-il éclectique ? N'est-ce pas pour conserver sa liherté et pouvoir choisir, dans les doctrines et dans chaque école, ce qui pouvait servira la morale et à la religion ? Voilà donc le point de vue auquel Clément se place toujours pour juger la philosophie. C'est ce qu'il importe de ne pas ouhlier lorsqu'il s'agit de déterminer la mesure d'influence que la philosophie a eue sur sa pensée.
Notre auteur n'est pas le seul qui, de son temps, conçoive la philosophie de cette manière. Sénèque la réduit à la morale. Epictète, par l'insistance qu'il met à défendre la doctrine de la Providence, en fait presque une religion. Plutarque et plus tard Philostrate font du philosophe un ami des dieux et une sorte de prêtre. Depuis deux siècles la philosophie était emportée par les puissantes aspirations morales et religieuses qui travaillaient de plus en plus les âmes et qui éclataient sous tant de formes diverses. Le