E. J. LAGARDE
Chanoine honoraire, secrétaire général.
in 2011 with funding from
University of Toronto
http://www.archive.org/details/clmentdalexandOOcogn
PllÉFACE
En s'imposant au monde comme une vérité divine, surnaturelle et obligatoire, l'Évangile a soulevé une question que Ton trouve mêlée à tous les événements et présente à toutes les époques de l'histoire des sociétés chrétiennes. Cette question, sous la diversité des noms qu'elle reçoit ou des formes qu'elle revêt, cache un problème unique dont la solution a préoccupé les plus grands esprits de tous les siècles. A voir la manière dont il se mêle aujourd'hui encore aux luttes des chrétiens contre les incrédules et aux débats intérieurs des catholiques entre eux, il est évident que ce problème est le nœud des choses divines et humaines, et implique des intérêts qui survivent à tous les temps et à toutes les transformations.
Ce problème consiste à déterminer les rapports de l'ordre naturel avec l'ordre surnaturel , la part et les droits respectifs
ii CLÉMENT D'ALEXANDRIK.
de la foi et de la raison, do l'autorité divine et do la liberté humaine dans lo triple domaine de la religion, do la science
et de la politique.
Il comporte trois solutions.
La première solution consiste à nier le premier terme du problème, c'est-à-dire Tordre surnaturel. Elle considère la religion, non comme un fait divin et surnaturel, mais comme un phénomène humain et naturel; non comme une institution d'origine divine, mais comme un produit de la pensée et de l'activité humaine.
La seconde réponse au problème tend à supprimer ou, au moins, à déprimer Tordre purement naturel en refusant à la raison humaine, en dehors de l'enseignement direct et surnaturel de Dieu, toute autorité comme principe et règle de croyance et de conduite.
Entre ces deux solutions extrêmes qui appartiennent au rationalisme et au fidéisme, se place une solution moyenne qui, admettant comme un fait incontestable l'existence de deux ordres de choses en ce monde, Tordre naturel et Tordre surnaturel, cherche à déterminer les différences qui les séparent, les affinités qui les rapprochent, et le lien commun qui les unit sans les confondit4.
Cette dernière solution, consacrée par les définitions de l'Église, est celle de tous les grands théologiens catholiques. Elle esl en particulier celle d<4 Clémenl <l" Uexandrie, dont la théorie a ouvert la voie et servi de guide aux docteurs
PREFACE. [il
chrétiens qui ont traité, depuis seize siècles, la question délicate et épineuse des rapports de la foi et de la raison,
Clément, disciple de saint Pantène et maître d'Origène, l'une des gloires de l'illustre école d'Alexandrie, à laquelle il semble avoir, le premier, imprimé une direction puissante, peut être considéré comme le Père de la philosophie chrétienne. Il fut en effet le premier docteur chrétien qui nonseulement fit usage de l'érudition profane et de la philosophie grecque dans l'exposition et la défense du christianisme, mais qui, de plus, insista sur la nécessité d'unir la foi avecla raison, la théologie avec la philosophie, la religion avec la science, et chercha à définir les conditions et les avantages de cette union.
Sous ce rapport, l'étude des écrits de Clément d'Alexandrie est d'un intérêt tout particulier dans les circonstances présentes. On y voit que les controverses si vives qui agitent et partagent aujourd'hui les esprits ne sont ni nouvelles ni propres à ce temps ; qu'elles se sont produites avec éclat dès le iie siècle de l'Église, et que, sous des noms différents, il est facile d'y reconnaître les mêmes hommes et les mêmes doctrines.
Notre travail n'est donc pas une œuvre de pure érudition historique. C'est pour répondre à des besoins présents, pour résoudre des questions contemporaines, que nous nous sommes proposé d'exposer la doctrine et la polémique de Clément d'Alexandrie.
i\ CLEMENT D ALEXANDRIE.
Cette doctrine, pour être bien comprise, exige que Ton n'ignore ni les causes qui Font préparée, ni les circonstan< et les besoins qui Font produite. C'est à quoi nous avons consacré le premier livre qui fait connaître Clément, ses maît' et ses adversaires. Vient ensuite, dans les quatre livres suivants, l'analyse raisonnée de ses principes sur la philosophie, sur la foi et sur l'union de la foi et de la raison, d'où la gnose. Enfin, dans une conclusion, nous avons essayé (F apprécier cette doctrine dans son ensemble, dans s * résultats historiques et clans son application pratique à l'apologie contemporaine du christianisme.
Tel est le plan sommaire de cet ouvrage. Quant à son but. il est suffisamment indiqué par le principe qui lui sert d'épigraphe, et qui est emprunté à Clément :
« C'est le fait des mêmes hommes de mépriser la philo- < sophie, et d'attaquer la foi, de louer l'injustice et de placer le bonheur dans l'asservissement aux passions. »
Voici l'indication des sources ou nous avons puisé, el des auteurs que nous avons consultés. Nos Lecteurs pourront > trouver un moyen de contrôler nos propres jugements, i pénétrer plus avanl qu'il ne nous a été donné de le faire dans Fétude de la question el, dans la doctrine de notre illustre auteur.
I' Clem candrini Opéra tant, recognita et illustrata
'"'m- Potteru joua O-voniensem. Oxonii, 1T!
PREFACE. v
2° Sancti Justini philosopha et martyris Opéra etc. Lutetiae Parisiorum, 1(315.
3° Sancti Irenei adversus hereses Libri Y... Parisiis, 1710. — Avec la savante dissertation de D. Massuet.
4° Apparatus ad Bibliothecam maximam Veterum Palrum, etc.; opéra et studio D. Nicolas Le Nourry. T. I. Parisiis, 1703.
5° Patris Gothefridi Lumper... Historia trium prim. sœcul. et virorum doctissim. Pars IV et V. Augustee Vindelicorum, 1787.
6° Histoire générale des autetvrs sacrés et ecclésiastiques... par D. Remy Ceillier. t. II. Paris, 1730.
7° La Patrologie ou Histoire littéraire des trois premiers siècles de VÉglise chrétienne... par Jean Mœhler, traduite de l'allemand par Jean Cohen, t. IL Paris, 1853.
8° Bossuet. — Œuvres complètes. Tradition des nouveaux mystiques.
9° Ce que Clément d'Alexandrie et son école entendent par gnose, où Ressources que Vâme trouve : 1° dans V ordre naturel, et 2° dans l'ordre surnaturel pour s'élever à Dieu. Par le P. Speelman. Dans la Revue dcLouvain, livraisons de juin, juillet et août 1855.
10° Histoire du dogme catholique pendant les trois premiers siècles de l'Église, et jusqu'au concile de Nicée, par M. l'abbé Ginoulhiac, 2 vol. Paris, 1852.
11° Essai sur la polémique et la philosophie de Clément d'Alexandrie par l'abbé Hébert Duperron. Paris, 1855.
12° Cours d'histoire ecclésiastique, par l'abbé P. S. Blanc. T. I. Paris, 1853.
Parmi les auteurs protestants ou rationalistes, nous avons consulté entre autres :
1° Dissertatio historica de vita et scriptis Clementis Alexandrini. Auct. Joanne et Freder. Tribbecliovio. Halee Magd., 1706.
2° De Schola que Alexandrie floruit catechetica Commentatio historica et theologica. Scripsit Henricus Ern. Ferdin. Guerike. Halis Saxonum, 1825.
3° De yvùxjsi Clementis Alexandrini et de vestigiis neoplatonice philosophie in ea obviis Commentatio historica theologica. Scripsit Aug. Ferdin. Doehne. Lipsiae, 1831.
4° Clementis Alexandrini théologie moralis capitorum selectorum particule. Commentatio academica quam scripsit Hermannus Reuter. Berolini, 1853.
5° Clementis Alexandrini de \oyou Doctrina. Scripsit Hugo Laemmer. Lipsise, 1855.
vi CLEMEN'J D'ALEXANDRIE.— PRÉFACE.
ii" Histoire de la philosophie chrétienne, par Ritter, traduction française, Paris.
7" Histoire de l'École d'Alexandrie, par M. Jules Simon. Paris, 1845.
8° Histoire critique de l'École d'Alexandrie, par M. Vacherot. Paris, 1817.
Plusieurs autres auteurs moins importants seront indiqués en leur lieu dans la suite de l'ouvrage.
Nous regrettons qu'il ne nous soit pas permis de nommer les maîtres bienveillants dont la science et les conseils nous ont rendu possible un travail au-dessus de nos forces. Nous les prions du moins de recevoir ici le témoignage public de notre profonde et religieuse gratitude.
Paris, Fête de tous les Saints, 1858.