LIVRE IV
pose évidemment l'usage du raisonnement. Aussi Clément dit-il ailleurs : « Legnostique use très-bien de la science ; » et après avoir montré l'utilité qu'il peut tirer de l'étude de la musique, de l'arithmétique, de la géométrie, de l'astronomie, de la dialectique, il conclut qu'il faut obéir au prophète qui parle ainsi : « Cherchez Dieu et affermissez- « vous dans la vérité ; cherchez sa face en toutes manières ; « car Dieu ayant parlé en tant de sortes, on ne le connaît « pas par une seule voie. Le gnostique ne regarde donc « pas les sciences comme des vertus et ce n'est pas pour « cela qu'il en apprend plusieurs; mais, s'en servant « comme de secours pour faire la distinction des choses « communes et des propres, il les emploie à la connaissance « de la vérité l. »
En général, le docteur alexandrin ne sépare jamais la contemplation des efforts et de l'exercice actif de l'intelligence et en particulier de la méditation (^hrav) , et du raisonnement (Xoyi/.ov). Ces efforts sont nécessaires même au gnostique qui est arrivé à l'état habituel de la contemplation. «Celui, dit Clément, qui, de bon et fidèle « serviteur, est parvenu à être ami par la charité à cause « de la perfection de l'habitude qu'il a acquise par la disci- « pline et par un grand exercice, fait de grands efforts pour « parvenir à la souveraine perfection de la connaissance, « orné dans ses mœurs, établi dans l'habitude, ayant toutes « les richesses du véritable gnostique2.» Comment legnostique peut s'appliquer à posséder ce qu'il a, il est facile de l'entendre. C'est d'abord qu'il n'est jamais si absolument possesseur de l'état de contemplation qu'il n'ait toujours besoin de s'y affermir de plus en plus; c'est en second lieu
i Strom. VI. 10, p. 779-782. - CL Psalm. CV, 3,4, 2 Tbid. VII, 11, p. 8G8, 8G9.
que sa perfection n'est jamais absolue en cette vie, et que le progrès pour lui est toujours possible.
C'est avec cette restriction qu'il faut entendre les passages ou Clément attribue au gnostique parfait, la connaissance de toutes choses et le don de prophétie. La gnose, prise largement et en général, comprend toute connaissance des choses divines et même la connaissance prophétique, car, ainsi que le remarque notre docteur *, rien n'étant incompréhensible au Fils de Dieu, il n'est rien dont il ne puisse donner la compréhension à son disciple. Le gnostique peut donc, si telîe est la volonté de son maître divin, en recevoir toute connaissance prophétique, évangélique et toute autre. Mais il ne suit pas que dès qu'il est parfait, il la reçoive nécessairement, de tels dons dépendant des économies de la Providence et de ses desseins particuliers. Ce qu'il reçoit infailliblement dans cet état, c'est la compréhension de toutes les vérités nécessaires au salut. Ainsi, quand il affirme que le Gnostique a la compréhension de toute vérité, qu'il entend ce qui est incompréhensible aux autres, Clément ne veut pas dire autre chose si ce n'est que la gnose, étant la connaissance des choses divines, peut signifier génériquement toutes les <onnaissanecs.
Il en faut dire autant du don d'infaillibilité dont notre docteur semble faire l'apanage de la gnose. Par la fermeté de son principe qui est l'enseignement et la grâce du Fils de Dieu, par la rectitude et la pénétration d'esprit que produit sa possession, par les dispositions due son habitude suppose, la gnose préserve de l'erreur, principalement en ce qui concerne les choses du salut. Mais elle n'établit pas le gnostique dans un ('Mat d'infaillibilité (l'on
1 Strom . r IL 7, p. s-»: R69
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il ne puisse déchoir. Voilà pourquoi Clément veut qu'il fasse des efforts continuels, soit pour l'augmenter, soit pour la conserver, et qu'à ses efforts personnels il joigne la prière 1 .
Enfin, ce n'est pas seulement par les caractères différents qu'il leur attribue, c'est encore par une définition formelle et positive que Clément distingue la gnose de la vision béatifique, qui n'appartient qu'à la vie future. Au premier livre des Stromates, nous lisons ces propres paroles : « Nous voyons maintenant comme par un miroir, « lorsque, nous connaissant nous-mêmes par réflexion sur « ce qu'il y a de divin en nous, nous contemplons tout « ensemble la cause efficiente autant qu'il est possible. Car, « est-il dit, vous avez vu votre frère, vous avez vu votre k Dieu, ce qui s'entend du Sauveur pour le temps pré- « sent. Mais après être sortis de la chair (ffaoxès àizôQzGiz), « nous verrons face à face d'une vue claire, définitive et « compréhensive quand notre cœur sera pur 2. » Commentant le même texte de saint Paul au premier livre du Pédagogue, Clément en donne la même explication : « Quand l'Apôtre, dit-il, parle de nourriture solide, ce « mot peut s'interpréter dans le sens de la manifestation « évidente, de la vue face à face qui nous attend dans la « vie future. Car, enseigne le même saint Paul, nous « voyons maintenant comme dans un miroir, mais alors <( nous verrons face à face a. » Evidemment le docteur alexandrin donne au texte de
i Slrom. VI, 10, p. T75.
2 Ibid. I, 19, p. 374. « Il ne faut plus mystagogiser sur ce mot ù.-kôQîzn axpxôs, la déposition delà chair, ditBossuet; car, par cette phrase, saint Clément, comme tous les autres, n'a entendu autre chose que la mort, comme on le pourrait montrer par plusieurs exemples, si la chose était douteuse. »
H'esdag. 1, G, p. 120.
salut Paul le seul sens littéral qui lui convienne, H Hiiwml
la doctrine de l'Apôtre il regarde la vue face à face comme
uniquement propre à la vie future. Ailleurs encore, faisant
allusion à un endroit de Platon, où, parlant des âmes
pieuses quand elles sont séparées, il les range dans les
demeures des dieux, Clément fait voir que c'est à la vision
perpétuelle et interminable, et à ce banquet éternellement
éternel qu'il est réservé de ne voir plus par un ?nimir.
mais de la manière la plus claire et la plus parfaitement
simple (ày.piocùç eih*piv?i). Voici en quels termes il explique
l'effet bienheureux de cette connaissance parfaite : « Les
« âmes qui en sont ornées, et qui par la magnificence de
« leur contemplation se mettent au-dessus de tous les de-
« grés et de toutes les saintes manières de vivre, quand
« elles seront rangées, à cause de leur sainteté, dans les
« saints lieux où sont établies les demeures des dieux, et
« qu'elles seront totalement transportées dans les lieux
« qui, de tous les lieux, sont les plus excellents, elles
« n'embrasseront plus la divine contemplation par des
« miroirs ou dans des miroirs, mais avec toute la clarté
« possible et la plus parfaite simplicité; elles seront nour-
« ries éternellement dans le festin éternel de la vue, dont
« les âmes transportées d'amour ne sont jamais rassa-
« siées, jouissant d'une joie insatiable pour tous les siècles
« sans fin et demeurant honorées de l'identité (de l'intime
« possession) de toute excellence \ »
Il résulte manifestement de ces passages que Clément a réservé pour l'autre vie une connaissance de Dieu qu'il distingue de la gnose proprement dite, et que cette connaissance est ce que les théologiens appellent, après saint
i Strom. VII, 3, p. 835.