‹ Clément d'AlexandrieChapitre 146 sur 226 · LIVRE IV. m · texte numérisé non relu

LIVRE IV. m

même perfection de motif. « 11 en est parmi les fidèles, « dit Clément, qui pratiquent la vertu en vue de la récom- « pense ou par erainte de Dieu. Une telle vertu est le fon- « dément de la gnose, un acheminement vers ce qui est « meilleur, une impulsion vers ce qui est parfait. Car, « est- il écrit, la crainte de Dieu est le commencement de la « sagesse. Celui qui est parfait, au contraire, souffre tout, « supporte tout par charité, non pour plaire aux hommes, « mais à Dieu 1. La parfaite vertu, dit-il encore, ne se « propose d'autre but que de plaire à Dieu, sans regard à « la récompense... 11 en est, au contraire, qui se font vio- « lence en vue des jouissances et du bonheur qui les « attendent après la vie ; ils sont heureux, sans doute, mais « ils ne sont pas encore parvenus, comme le gnostique, à « la plénitude de l'âge mûr que donne la charité envers « Dieu. Car il y a, dans l'Eglise comme dans les jeux « olympiques, clés couronnes proposées aux hommes et « aux enfants 2. »

En dernière analyse, la charité ou l'amour pur de Dieu est le caractère essentiel qui distingue, selon Clément, la vertu parfaite de la vertu moyenne. La vertu est parfaite lorsqu'elle est dépouillée de tout motif intéressé, quel que soit d'ailleurs ce motif; elle n'a qu'une perfection relative lorsque son principal motif, bien que bon en lui-même, n'est pas le motif propre à la vertu parfaite, c'est-à-dire l'amour de Dieu pour lui-même. Car, remarque notre saint docteur, pratiquer la justice par crainte de la punition ou par espoir de la récompense, ce n'est pas être juste de son propre mouvement ou par amour de la justice. L'action vertueuse perd donc de sa perfection, et, par suite, de son

» Strom. VII, 12, p. 874.

2 Ibid. VII, 11, p. 871-872.

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mérite, suivant que l'intérêt personnel de l'agent y a plus de part. Elle cesserait même d'être formellement vertueuse si, implicitement du moins, un motif plus pur ne se mêlait à celui de l'intérêt. « Dans ce cas, c'est la crainte ou l'es- « poir qui rend juste ou plutôt qui donne les apparent- « de la justice1.» Au contraire, l'action vertueuse est d'autant plus parfaite qu'elle procède d'un motif plus désintéressé, et elle n'atteint sa dernière perfection que lorsque l'agent l'accomplit, sans aucun retour sur lui-même, par amour pur de la justice ou de Dieu, source de toute justice.

Or, Clément appelle vertu gnostique celle qui est faite par amour pur de Dieu ou pour plaire uniquement à Dieu, et vertu de foi celle dont la crainte de Dieu ou l'espoir de ses récompenses est le principal mobile. Voilà pourquoi il attribue la perfection à la première et n'accorde à la seconde qu'une bonté relative. « La même action a un carac- « tère différent, suivant qu'elle est faite par un motif de « crainte ou accomplie par un motif de charité, ou, en « d'autres termes, suivant qu'elle procède de la foi ou de « la gnose 2. »

Ce n'est donc pas précisément la connaissance et encore moins la science, mais la charité qui distingue la vertu du gnostique de celle du fidèle. Si la connaissance est nécessaire pour l'accomplissement parfait du devoir, pour l'obéissance parfaite au Verbe, ce n'esl qu'autant qu'elle est une condition indispensable de la charité. Celui-là est gnostique qui connaît Dieu, sa bonté et son amabilité infinies, de façon à le préférer à tout et à faire ce qu'il veut uniquement parce que sa volonté est bonne et sainte, ou.

i Strom, IV, 22, p. 629.

i Ihiil. 71', 17, p. 615 : i - //'•' àtatpo/iôw

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en d'autres termes, de façon à l'aimer pour lui-même. Celui-là accomplit une œuvre gnostique ou parfaite, fut-il une femme, un enfant, un esclave, « qui ne considère pas « s'il en retirera quelque avantage ou quelque jouissance, « mais sert Dieu pieusement, porté à la pratique du de- « voir par l'amour de la bonté vraiment aimable *, a

Agir par amour de Dieu, c'est avoir la parfaite science du devoir, la vraie philosophie. « Nous ne pouvons tous « philosopher, dites-vous... Gomment alors avez-vous cru? « Gomment aimez-vous Dieu et le prochain, si vous n'êtes « philosophe?... Je ne sais pas lire, continuez-vous. Vous « savez du moins entendre, car l'ouïe ne s'apprend pas... « La sagesse de la foi peut se passer des lettres. Son '( livre, h la fois divin et accessible à l'ignorance (y 6 îolm- « tiyàv ày.a zal Oeïov), c'est la charité qui s'imprime dans « l'âme2. )

La distinction établie par Clément entre les œuvres de la gnose et celles de la foi n'a donc rien d'injurieux ni de contraire à cette dernière. Clément n'a fait que commenter l'admirable épître de saint Paul aux Corinthiens 3. Comme l'Apôtre des nations, il enseigne que les œuvres, même bonnes dans leur objet, n'ont de mérite dans l'ordre du salut que par la charité, et que la charité est la mesure de leur perfection formelle 4. Il y a loin de cette théorie morale à celle des stoïciens.

La charité est donc une condition essentielle au mérite des bonnes œuvres dans l'ordre du salut. Mais, d'autre part, la charité qui a sa perfection dans la gnose a son principe

1 Strom. IV, 22, p. 630.

* Pœdag. III, 11, p. 299.

I Cor. xiti.

Strom. IV, 17, p. G 14.

dans la foi. Clément en conclut que les actions des infidèles sont des péchés. « Ceux qui n'ont pas la science de la foi « (firi yvMGTixol), dit-il, produisent quelquefois des actes « bons en eux-mêmes, mais non d'une manière conforme « au Verbe (w nsttà Ao'-/&v) . . . Ils n'agissent ni pour le » même motif ni avec la même intention que le gnostique, « quand ils livreraient leur corps au martyre. Car, comme « le dit l'Apôtre , ils ri ont pas la charité qui procède de la « gnose. Ainsi toute action faite avec science (èmerfifm) est « bonne ; toute action produite sans science est mauvaise, « quels que soient le courage et la persévérance de l'agent « à l'accomplir. Car son courage n'est pas formellement « raisonnable, et son acte courageux n'a pas pour fin l'un « des moyens qui mènent à la vertu et des biens qui en « sont le fruit. 11 en est de même des autres vertus morales « et des vertus qui ont la religion pour objet1. Toute ac- « tion d'un infidèle, dit plus explicitement encore le doc- « teur alexandrin, est péché. Car les Écritures enseignent « qu'il ne suffit pas de faire le bien en soi, mais qu'il est « nécessaire de se proposer une fin de ses actions et de « les accomplir d'une manière raisonnable -. »

Quel est le sens précis de ces paroles? Faut-il les entendre d'une manière absolue et croire que le docteur alexandrin enseigne que les infidèles sont dans l'impuissance de produire un acte moralement bon? Cette interprétation ne nous paraît pas conforme à s« pensée.

Observons d'abord que les expressions employées par Clément ne lui sont pas particulières : il les ;i\ait empruntées à saint Paul, et il est remarquable que saint Augustin,

i Strom. VII, 10, p. 867,

- Ibid. 17, 18, p. 796 : n :;/-- »s i,«7r«>w r*3 Wvm - -■ •txtj .

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