LIVRE IV
s' appuyant, trois siècles après, sur l'autorité du grand Apôtre, tenait aux Pélagiens le même langage. « Qu'on exalte « autant que l'on voudra, disait le Docteur de la grâce, les « œuvres des infidèles, nous savons que la parole de l'Apô- « tre est vraie et invincible : Tout ce qui ne vient pas de la k foi est péché1. » Traitant le même sujet dans sa réfutation de Julien, l'évêque d'Hippone dit encore : « Les « bonnes œuvres que font les infidèles ne leur appartien- « nent pas, mais à celui qui tire le bien du mal. Ils n'ont « en propre que les péchés qu'ils commettent en faisant « mal ce qui est bien, parce qu'ils le font non avec foi « mais avec infidélité, c'est-à-dire avec une folle et perni- « cieuse volonté : volonté telle, que, suivant le témoi- « gnage formel du Christ, elle est cet arbre mauvais qui « ne peut produire que de mauvais fruits, c'est-à-dire des « péchés. Car, bon gré mal gré, tout ce qui ne vient pas « de la foi est péché 2. »
On le voit, nous retrouvons dans saint Augustin les expressions mêmes de Clément d'Alexandrie, et l'un et l'autre ne font que répéter et interpréter les paroles de saint Paul. Or, le sens de ces paroles n est pas que les infidèles ne puissent faire des œuvres naturellement bonnes et que sans la foi l'homme soit nécessairement condamné à commettre le mal ; mais, pour nous servir des termes de saint Thomas, l'Apôtre et ses commentateurs veulent dire « que les
1 Aug., De Gestis Pelag., c xvi, § 34 : Quantumlibet opéra infidelium praedicentur, Apostoli sententiam veram novimus et invictam : Omne quod non est ex fide, peccatum est.
2 Ibid., lib. IV, Cont. Jul. Pelag., c. ni, § 32 : Ex quo colhgitur etiam ipsa opéra qux facient infidèles, non ipsorum essesed iltius qui bene utitur malis. Ipsorv.m autem esse peccata quibus et bona malefaclunt; quia ea non fideli, sed infideli, hoc est, stulta et noxia faciunt voluntate : qualis voluntas, nullo Christo dulitante, arbor est mala, qux facere non potest, nisi fructus maloSj id est, sola peccata. Omne enirn, velis, nolis, quod non est ex fide, peccatvm est.
« infidèles ne peuvent faire des actions bonnes dans Tordre « de la grâce, c'est-à-dire des œuvres méritoires l* »
Que ce soit là en effet la doctrine de Clément, plusieurs
passages de ses écrits ne permettent pas d'en douter. Nous
n'en citerons qu'un seul. Au premier livre de ses Stro-
mates, voulant prouver la nécessité de la foi pour le salut.
le docteur alexandrin suppose que ceux qui en manquent
peuvent quelquefois pratiquer le bien. «Mais, ajoute-t-il
« après saint Paul, ce n'est pas par ses œuvres, c'est par
« sa foi qu'Abraham a été justifié. Donc les bonnes œuvres
« qu'ils peuvent faire maintenant (fcav éutpyâc otai vît») ne
« leur serviront de rien après cette vie s'ils n'ont pas la
« foi°2. » Évidemment ce n'est pas la bonté morale mais le
mérite dans l'ordre du salut qui est refusé ici aux œuvres
des infidèles. Nous avons vu ailleurs que Clément accorde
à la philosophie grecque une inlluence salutaire sur l< ■>
mœurs, qu'il parle avec éloge des vertus de plusieurs sages
païens, preuve incontestable qu'il ne supposait pas que
tout, doctrine et œuvres, fût nécessairement marnais en
dehors de la foi 3.
La vraie pensée de Clément sur ce point n'est donc pas douteuse. ITfaut reconnaître néanmoins qu'elle n'est pas nettement formulée. Cette obscurité provient de la confusion qui se rencontre assez fréquemment dans ses paroles beaucoup plus que dans sa doctrine, de l'ordre naturel avec l'ordre surnaturel. Ainsi, par exemple, comme nous l'avons déjà remarqué, le mot ï6yoç a. dans Clément, des significations très-différentes. Il exprime à la fois le Verbe qui éclaire tout homme venant en ce monde, et
1 D. Th-, 22, 9, 10. ar. 4. Non passe operûri loua opéra, qu» $unt ex gratia, scilicet opéra meritoria; lumen bona, ad qus sufficit bouum natur*, mqualiter operan posse.
I Slrum. I, 7, p. 338.
i li.nl. \L 17. |». 824.