LIVRE JV
caractère propre de la vertu gnostique. Cette vertu se distingue de la vertu commune en ce qu'elle n'est pas, dans le parfait chrétien, une disposition douteuse et changeante, mais une habitude, un état fixe et permanent. Est-ce à dire que cette habitude une fois acquise ne puisse plus défaillir, qu'elle rende désormais pour celui qui la possède tout péché impossible? Assurément ce n'est pas la pensée de Clément. Il suppose évidemment que le gnostique peut toujours déchoir de l'habitude de la vertu qu'il a acquise, puisqu'il doit faire des efforts continuels pour la conserver et demander à Dieu la grâce de la persévérance. « Le « gnostique, dit-il à l'endroit même où il élève plus haut « la perfection de sa vertu, le gnostique parfait (y.opvyaïoç) « demande l'accroissement et la permanence clans la con- « templation. Bien plus, il doit demander de ne jamais « déchoir de la vertu, joignant à sa prière la coopération « la plus active et les soins les plus constants, afin de se « maintenir dans une immuable persévérance K »
« Voilà donc, remarque Bossuet2, cle quelle manière le gnostique ne peut déchoir et comment sa vertu est inamissible, parce qu'il fait tout ce qu'il faut pour la rendre telle : car il prie et demande à Dieu d'être bon ■ et non content de prier et de laisser ensuite tout faire à Dieu, il s'aide lui-même, comme dit saint Clément 3 ; et les secours qu'il se donne sont ceux que ce même Père a expliqués un peu après ; c'est-à-dire la prévoyance, la précaution et le bon raisonnement, pour conserver en lui-même tout ce qui rend la vertu inamissible. »
Si l'apathie de Clément n'est pas l'impeccabilité, elle est
1 Strom. VII, 7, p. 859 : Naï fjàjv ur/h c/.~y--a-'h -o~z tvjç efyssTïjs atryjsïrac, jyva^ywv ficàirra. npb; rb xnraroi àiccys-jéadat. — Cf. Ibid. p. 853.' "2 Tradition des nouveaux mystiques, ch. vi sect. 6. 3 Strom. VII,1, p. 853.
bien moins encore cet état d'impassibilité absolue qui exclut tout désir, cette torpeur de l'âme pire tjue tous les vices, dit saint Augustin.
Il est vrai que Clément exclut le désir dé l'état de perfection gnostique. Mais exclut-il absolument toute espèce de désirs, toute espèce d'émotion de l'âme? Là est la question.
Remarquons d'abord avec Bossuét que dans la plupart des passages où Clément semble exclure le désir, il se sort du mot de concupiscence (iraQvyiy), qui ne signifie pas désir en général, mais presque toujours cupidité, convoitise, laquelle est la source des mauvais désirs, principalement de ceux qui portent aux plaisirs des sens. Or, quand bien même le gnostique serait exempt de ces sortes de désii ne pourrait en conclure qu'il fût absolument impassible et que son état fut un état d'impassibilité. La difficulté n'est donc pas dans l'interprétation des passages où Clëftienl se sert de ce mot de concupiscence, dont l'acception a été consacrée par les Écritures tant de l'Ancien que du Nouveau Testament. Mais il est d'autres endroits, et particulièrement un passage du sixième livre des Sromates, où Clément se sert d'un mot plus général (ooiiiz) , qui se prend ordinairement dans le sens d'un bon désir : de sorte cjh'en excluant ce désir de la perfection chrétienne, il semble dire que le gnostique ne désire absolument rien, qu'il est absolument impassible.
Rappelons ce passage afin qu'on en voie mieux la suite, et la difficulté qu'il soulè\e. Clémenl commence ainsi: « Le gnostique n'a de passions que celles qui sont néces- « saires pour la subsistance du corps. COlhme la faim et la « soif et les autres de même nature '. i II expose ensuite
t Strom. 17. !», p. 77;..