LIVRE IV
plus que d'un amour surnaturel et ne souhaite son bonheur que par pure conformité à la volonté de Dieu \.
Fénelon prétendait, contre Bossuet, que cette explication de la mercenarité et des états de perfection était non-seulement établie sur la notion de la charité, mais conforme à la doctrine des Pères. 11 invoquait en particulier l'autorité de Clément d'Alexandrie : « Saint Clément d'Alexandrie, « disait-il, le premier qui ait parlé des trois états des justes, « appelle mercenaires , non-seulement ceux qui servent « Dieu par un attachement vicieux aux récompenses « étrangères à la béatitude surnaturelle, mais ceux même « qui le servent par Y espérance des biens de l'incorrupti- « bilité ?. »
Sur ce point de fait il nous paraît certain que l'archevêque de Cambrai a mieux compris et interprété le docteur alexandrin que son grand adversaire. Malgré l'autorité de Bossuet, nous pensons que Clément exclut en effet l'intérêt, au sens de Fénelon, de la perfection gnostique. Il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler ici quelques-uns des passages où le savant prêtre d'Alexandrie parle du motif de la vertu consommée. Nous avons vu dans un texte cité plus haut que, d'après Clément, ce qui distinguait le gnostique du fidèle ou le parfait de l'imparfait, c'était le motif de leurs vertus, intéressé dans l'un , désintéressé dans l'autre. « Les parfaits, dit-il, ne se proposent d'autre fin « de la vertu qu'ils pratiquent que de plaire à Dieu. ... Les « enfants dans la foi ou les imparfaits se proposent, au c contraire, dans les souffrances qu'ils supportent , cer-
1 Hist. litt. de Fénelon. — Analyse delà controverse du Quiétisme, art. IV,
2 Strom. IV, 6, p. 576 : O? vï oiv. tvjs tôjv pQxpTotv c)o<??wî otop.s-jot ù.vtv/.v.tzlly.çîaQcu zv. tvjs Afdxpaixç, èv t/j tS>v âvsïv à$$\fW ~7.py.oo\7i, (j.iéQioi jtsfxXïjv- T«{t — cf. tnstruct. past. de Fénelon} du Ib sept, 1697.
■Mo CLÉMENT D'ALEXANDRIE.
« taines joies et certains plaisirs qu'ils attendent après « cette vie.... Mais la charité ne doit avoir d'autre fin « quelle-même.... Voilà pourquoi la charité est la plu « sainte et la première de toutes les sciences *. » Et quelques lignes plus loin : « Il est des fidèles qui pratiquent « la continence ou en vue des promesses ou par crainte
« de Dieu Mais celui qui est parfait souffre tout, sup-
« porte tout par charité, non pour plaire aux hommes. « mais à Dieu 2. »
Au quatrième livre des Stromates nous retrouvons la même doctrine : « La plus haute perfection de l'homme de « bien consiste à faire le bien sans aucun motif d'intérêt « personnel; uniquement parce que cela est bon en soi, « et non pour la gloire ou la bonne réputation, ou pour « quelque autre récompense qu'on puisse recevoir des « hommes ou de Dieu 3. »
Ainsi les parfaits n'agissent que pour plaire à Dieu; ils aiment Dieu parce qu'il est bon de l'aimer ; ils font le bien, ils s'abstiennent du plaisir, ils se mortifient, uniquement parce que cela est bon en soi. — Les imparfaits, au contraire, pratiquent les mêmes vertus ou par crainte ou par espérance ; ils redoutent les châtiments et aspirent aux récompenses qui attendent le vice et la vertu. Ils obéissent à Dieu non plus seulement parce qu'il est souverainement aimable, mais parce qu'il peut les récompenser ou les punir en ce monde ou en l'autre.
En un mot, le désintéressement dans l'amour est le caractère distinctif des parfaits d'avec ceux qui ne le sont
» Strom. VU, 11, p. 871-87-2-
- Tbid. p. 87:j-S7 I
s Ibid. IV, 22, p. 626.