‹ Clément d'AlexandrieChapitre 163 sur 226 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

« est essentiellement désintéressée, ayant pour son objet « spécifique Dieu comme bon en lui-même. Ainsi le dés- « intéressement est commun, et ce n'est point par cet ence droit-là que ces trois états diffèrent. En voici donc la « vraie différence. Au premier, qui est plus bas, on a « besoin d'être soutenu par l'état servile lorsqu'on est en- « core troublé et inquiété par les terreurs qu'inspire la « peine éternelle. Au degré qui suit, on est élevé à quelle que chose de plus noble lorsqu'on y est soutenu par les « récompenses que nous avons nommées étrangères, après « saint Clément d'Alexandrie. Le troisième et le dernier « état est tout ensemble le plus solide et le plus parfait, « puisque Dieu s'y soutient tout seul en lui-même et par « lui-même, ce qui constitue l'état parfait de la charité 1 . » Bossuet expliquait en ce sens les paroles de Clément d'Alexandrie relatives aux trois états des justes. « On appelle récompense, disait-il, ou les biens qu'on reçoit de Dieu, ou lui-même, et cette dernière récompense est celle qu'a proposée saint Clément d'Alexandrie, en disant qu'il faut désirer Dieu et le désirer pour s'unir à lui 2. Or, la vue de cette dernière récompense n'est jamais regardée par les saints docteurs comme faisant des mercenaires. Ceux qu'ils appelaient mercenaires étaient ceux qui, plus touchés des biens qu'on reçoit de Dieu que de lui-même, ne goûtaient pas assez cette vraie et substantielle récompense, qui aussi était la plus inconnue au sens humain. L'esprit de saint Clément d'Alexandrie paraît clairement dans ces paroles où il fait consister le désintéressement des gens de bien, en ce qu'ils « aiment à faire le bien à cause que cela est bon en « soi et non pour la gloire ou la bonne réputation, ou pour

1 Cinquième écrit sur les Maarimes des saints, § 9.

2 Strom. IV, 23, p. 631.

« quoique autre récompense qu'ils puissent recevoir ou « des hommes ou de Dieu1. » On voit qu'ici il regarde Dieu comme celui qui donne la récompense plutôt que comme celui qui est lui-même la récompense qu'il faut chercher. 11 est vrai qu'il répète toujours que le véritable vertueux désire le bien, non pour Futile et le délectable mais pour le bien même, et. que c'est aussi pour ce bien-là qu'il assure qu'on veut être chaste*; mais pour s'expliquer, il ajoute aussitôt après que ce beau, ce bon, cet honnête. qu'il oppose à l'utile et au délectable, c'est le royaume des deux, c'est la béatitude éternelle. Et on ne peut assez remarquer que ce plaisir et cet intérêt dont il parle distinctement est celui du dehors 3, ce qui n'exclut en tout cas que les récompenses extérieures et comme étrangères à In vertu. 11 faut donc soigneusement observer que les vertus sont perfectionnées dans leur intérieur par cette récompense qui est Dieu même, parce que, lorsqu'on le possède, on est à la source du bien, de sorte que les vertus sont consommées. La vertu, en général, est consommée quand elle est portée à la perfection qui empêche de succomber jamais au vice. La charité est consommée lorsqu'elle est immuablement unie à Dieu sans pouvoir en être séparée. Il en est de même des vertus particulières, qui toutes sont consommées, par l'immuable union qu'on a avec Dieu: cette union, qui fait la perfection de la vertu, en est en même temps la récompense. Ainsi quand saint Clément d'Alexandrie exclut d'entre les motifs de la vertu la récompense, avec cette note que la récompense qu'il exclut est seulement celle du dehors, il a pris garde à n'exclure pas

I Strom. IV, 22, p. 626.

■ r&td. III,l. p. 538.

:* ïbid IV, 22, |». Q29

TJVRE IV. 337

la récompense de la vertu qui en est la perfection, et c'est celle-là où consiste la béatitude essentielle 4. »

Bossuet interprétait dans le même sens ce que Clément dit de l'espérance et de la crainte, et en tirait la conclusion que ce Père n'exclut ni la crainte, ni l'espérance de l'état de perfection en tant qu'elles ont Dieu pour objet 2.

Fénelon n'admettait ni cette manière d'entendre les trois états des justes, ni cette interprétation de la doctrine de Clément d'Alexandrie. Après avoir remarqué avec tous les théologiens que l'amour de Dieu est habituel et dominant dans les états des justes, Fénelon faisait consister leur différence en ce que, clans le premier, l'amour est encore mélangé d'un reste de crainte et de servilité ; dans le second, d'un reste de mercenarité ou de propriété, en sorte que le désintéressement parfait ne se trouve que dans le troisième état. C'est donc, selon l'immortel archevêque de Cambrai, le désintéressement dans l'amour qui est le caractère distinctifde la perfection. Le désintéressement des parfaits exclut la mercenarité ou la propriété des imparfaits. Or, il y a deux espèces de propriété qu'il faut soigneusement distinguer.

La première est l'orgueil, c'est-à-dire un amour naturel de notre propre excellence, sans aucune subordination à notre fin essentielle, qui est la gloire de Dieu. Cette propriété est toujours un péché plus ou moins grave, suivant qu'elle est plus ou moins volontaire.

La seconde espèce de propriété n'est point un péché même véniel, mais seulement une imperfection, par comparaison à quelque chose de plus parfait ; c'est un amour naturel de notre propre excellence, avec subordination à

1 Bossuet, Cinquième écrit , %%4. 5.

- Ihid., §§ fi et 8.

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