LIVRE IV. 31 J
« — ce qui est impossible, — il ne pourrait jamais se dé- « terminer à rien faire contre la raison, convaincu que ce « qui est vraiment honnête est absolument bon en soi, et « doit être recherché, et aimé précisément pour ce mo- « tif K »
Ici, on le voit, Clément exclut en termes très-clairs du motif de la vertu gnostique, non-seulement les biens du dehors, non-seulement les biens que Bossuet appelle étrangers à la vertu, mais les biens réservés aux bienheureux, mais le salut lui-même, c'est-à-dire la jouissance intéressée de Dieu ou la béatitude formelle. On ne peut dire, avec Le Nourry 2 que les paroles du docteur alexandrin se doivent prendre comme de pieuses exagérations, comme des hypothèses impossibles qui n'ont d'autre objet que d'exalter la pureté d'intention avec laquelle les saints servent Dieu. L'exagération consisterait à dire que le salut est en effet séparable de la parfaite charité, ou que le parfait exclut formellement et absolument le salut de son amour de Dieu. Mais ce n'est pas la pensée de Clément. Sa pensée, c'est que la perfection gnostique, c'est que la charité parfaite ne doit pas être rapportée, comme à sa fin. à la béatitude de l'homme. Et la raison qu'il en donne est précisément la raison que donne l'École pour établir que Dieu doit être aimé pour lui-même. « Il faut, dit Sylvius, « exercer l'amour et pratiquer les bonnes œuvres pour la « béatitude comme fin de ces œuvres. Mais, en passant « outre, il faut rapporter notre béatitude à Dieu, comme « à la fin simplement dernière, étant tellement disposés, « que, s'il n'y avait point de béatitude à attendre, nous
i Strom. IV, 2% p. 030-
1 Apparat., t. Ier, p. 1059,
« voudrions néanmoins l'aimer de même '. » En un mot, ajoute Fénelon à qui nous empruntons cette citation, ce n'est point pour être heureux qu'il faut glorifier Dieu, mais c'est pour glorifier Dieu qu'on doit vouloir être heu-
reux
Clément ne dit pas autre chose. Il ne veut pas que le gnostique aspire à la possession de Dieu par le motif de la jouissance inhérente à la vision béatifique, et que la vertu ait ainsi pour dernière fin quelque chose de créé, ou, en d'autres termes, que l'homme soit à lui-même sa propre tin. S'ensuit-il que le parfait ne doive pas désirer la possession de Dieu, la demander avec instance, craindre d'en être privé, faire tous ses efforts pour y parvenir? Non, assurément. Et voilà pourquoi Clément fait dire aux vierges prudentes, dont les lampes toujours allumées faisaient voir ia perfection de leur charité : « Seigneur, nous vous dési- « rons pour jouir de vous, c'est-à-dire pour vous posséder, « pour nous unir à vous 3. » Voilà pourquoi il dit qu'il faxi désirer Dieu et le désirer pour s'unir à lui, et que celui qui a la vraie crainte de Dieu « ne craint pas Dieu, mais qu'il « craint de perdre Dieu4. » Le parfait craint, espère, désire, prie ; mais s'il fait tous ces actes de vertu comme le simple fidèle, il les accomplit d'une autre manière, non parce que ces vertus lui seront utiles et lui mériteront Le bonheur éternel, mais parce que son bonheur éternel glorifiera Dieu.
Bossuet n'admettait pas que cette pureté d'amour tut possible. «En pratique, disait-il, il entre deux sortes de
1 Sylv. in 21 Quœst. 27 art. ;J.
1 Troisième lettre à Bossuet contre dii 3 Strom. VII, 12, p. 857.
'* ïbid. II, ^. p. 448.