LIVRE 1. il
Dans ses deux apologies, il apprécie avec beaucoup d'impartialité la philosophie grecque, ou pour mieux dire la doctrine de quelques philosophes, et se garde bien de nier les choses fort bonnes et fort instructives' que contiennent leurs ouvrages. Il fait dériver ces vérités incomplètes et mélangées de beaucoup d'erreurs que l'on trouve dans les écrivains du paganisme, philosophes, législateurs, historiens ou poètes, non-seulement des traditions juives et orientales 1, mais encore du germe de la sagesse (c-Trep^a toû loyov, lôyoç (jîrspfjtartzoç) déposé dans tous les esprits par la Sagesse absolue, par le Verbe qui, suivant la parole de saint Jean, illumine tout homme venant en ce monde 2. Ce germe a pu parfois se développer chez les païens sous une influence extérieure et produire la connaissance de Dieu, sinon complètement et sans erreur, du moins d'une manière vague et confuse. Il n'hésite pas après cela à revendiquer comme appartenant au christianisme tout ce qui a jamais été cru et enseigné de conforme à la vérité 3. Il réclame en quelque sorte comme chrétiens les hommes qui, à toutes les époques et chez tous les peuples, ont vécu conformément à la raison, et ont ainsi préludé à la religion du Verbe. « Tous ceux, dit-il, qui ont cru conformément à cette raison sont chrétiens, bien qu'ils aient été accusés d'athéisme 4 ; tels furent, parmi les Grecs, Socrate et Heraclite ; parmi les barbares, Abraham, Ananias, Mizaël, Azarias, Élie et plusieurs autres, dont il serait trop long de Taire connaître les noms et les œuvres 5. »
' I Apol., § 44.
2 II Apol., 10 et 13.
3 Otx oxj-j rcapà T.y.ni xzïûç stp^roct, yjuwv twv ypiiJiy.-.Cvj i'uTJ. — (II Apol ., 13.) ** M. de Gérando traduit : « Lors même qu'ils n'ont pas eu la connaissance du vrai Dieu. » C'est une inadvertance qui change complètement la pensée de Justin. 'Hist. comp., i. IV, p. 21.
à I Apol., § 46.
il CLÉMENT D'ALEXANDRIE.
Saini Justin reconnaissait donc après sainl l?aul deux espèces d'enseignement pour l'homme, deux sortes de manifestation de la vérité et du devoir qui avaient une lîiêrhe origine, un foyer commun : la lumière intérieure qui luit dans toute intelligence humaine et en constitue la raison, et la révélation proprement dite, l'enseignement divin arrivant à l'homme par une intervention directe et immédiate de Dieu. Cette doctrine, que nous allons voir reprise et développée par Clément d'Alexandrie, rattachait l'ancien monde au nouveau, la civilisation païenne dans ce qu'elle avait de bon, d'honnête et de vrai à l'état plus parfait que préparait le christianisme. D'un autre côté. Jésus-Chii>l étant la sagesse absolue, le Verbe de Dieu, éternel et personnel, le christianisme, expression la plus parfaite de son essence, était seul la vérité complète et la religion de la raison même 1. Ainsi s'évanouissait le dualisme funeste qui attribuait à deux principes contraires, ou au moins divers, la création et la rédemption. La révélation chrétienne ainsi comprise terminait pour toujours le scandaleux divorce entre la science et le devoir, et le funeste antagonisme etttre le sentiment religieux et la raison philosophique, qui axait fait gémir Platon et tous les esprits supérieurs de l'antiquité païenne 2. On pouvait partir de ce principe pour établit d'une manière précise ce qu'il y avait de rationnel dans le christianisme, définir les rapports qui unissent la loi
i I Apol., 8 et 10.
2 « Quant aux autres dieux, dit Platon dans le Timce. et ù leur origine, c'est là un sujet de dispute qui dépasse notre intelligence : il faut sur ces matières se borner à croire ce qu'ont enseigné nos ancêtres, parce qu'étant, comme ils le disent eux-mêmes, les descendants des dieux, ils doivent être instruits de tout ce qui a rapport à leurs pères. Loin de nous donc de ne pas croire à la parole des enfants des dienx, quoique ce qu'Un enseignent ni suit pas toujours appuyé sur des démonstrations logiques et rigoureuses ; mats lu loi nous fuit un devoir de nous y soumettre , parce qu'ils parlent de choses qui sont de leur compétence. »