LIVRE I
trouvé dans le langage et la polémique de quelques écri- \ains ecclésiastiques un prétexte pour accuser l'Église de condamner la raison et de proscrire la science. Les monuments qui nous restent de cette époque prouvent en effet que dans la lutte si vive qu'ils eurent à soutenir contre les hérétiques et les philosophes, les apologistes de la foi chrétienne ne portèrent pas le même jugement sur la science en général et sur la philosophie grecque en particulier. Ils accordèrent tous, il est vrai, à la raison humaine une certaine puissance dans la recherche et clans la démonstration de la vérité-, car tous, sans exception, firent usage de la raison et de la dialectique pour réfuter les objections de leurs savants adversaires, et pour établir la supériorité de la révélation chrétienne sur les systèmes religieux qui lui disputaient l'empire des âmes. Saint Irénée, si connu par son ferme attachement au principe de l'autorité et de la tradition, emploie fréquemment la méthode rationnelle et scientifique, soit pour réfuter les Gnostiques, soit pour exposer le dogme catholique *. Tertullien, qui se déclare avec tant de rigueur contre la science grecque et hérétique, s'appuie sur la spéculation et sur la dialectique dans sa polémique contre Marcion, contre Hermogène et contre Praxéas. Et s'il emploie cette méthode, ce n'est point au hasard et sans dessein ; car il déclare plusieurs fois de la manière la plus formelle qu'il veut procéder par raisonnements et par preuves pour ceux qui n'ont pas l'intelligence (propter non intelligentes) 2. Le terrain de la raison était même le seul, comme nous l'avons remarqué, sur lequel pussent se rencontrer et s'entendre les apologistes et les païens. Aussi
1 Adv. Hœr., lib. I, 1-12, lib. II, 6-31 .
2 Adv. Prax., n; Adv. Hcrmog., ni. — Cf. Tatian., Contr. grojc. urat., i. — Henri Klee, Manuel de l'histoire des dogmes chrétiens, trad. Mabire, t. I, c. ni, p. 109 seq.
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les sectes sceptiques inspiraient-elles la même horreur aux docteurs chrétiens que celles qui n'admettaient pas le dogme "de la Providence. Réduite à ces termes, la question de l'autorité de la raison ne soulevait aucun dissentiment entre les catholiques. Aucun d'entre eux ne prétendait, comme l'ont fait de nos jours les traditionalistes après Baïus, que la raison humaine fût naturellement dans l'impossibilité absolue de parvenir par ses propres forces à la connaissance certaine d'aucune vérité morale ou religieuse. Ils s'accordaient aussi unanimement à déclarer que non-seulement la science profane ou philosophique devait être soumise à l'autorité de la foi et de la révélation, mais encore que telle qu'elle existait en dehors du christianisme, elle ne pouvait par elle-même donner à l'homme, dans son état actuel, une connaissance suffisante de la nature de son auteur, ni le conduire à ses destinées. En un mot, tous reconnaissaient, les Pères alexandrins comme les autres, la nécessité de la foi et de la révélation. Mais quand, à partir de ces deux points, il s'agissait d'apprécier la valeur intrinsèque et l'utilité pratique des sciences humaines et de la philosophie, le dissentiment commençait; les Pères et les apologistes se partageaient en deux camps.
Les uns, tels qu'Aristide d'Athènes, saint Justin, marl\ r, Athénagore, apologiste, saint Pantène, el en général les philosophes grecs convertis à la foi, considérèrent la philosophie comme étant conforme en partie et sur quelques vérités avec la révélation chrétienne. Saint Justin, en particulier, et ce n'est pas une des moindres preuves do r élévation de son esprit, eut le mérite de reconnaître et de déclarer l'un des premiers que tout n'était pas mauvais et condamnable dans ces doctrines païennes, au nom desquelles le philosophe c\ nique Crcscent le faisait traîner au supplice