VUE IV
U», Tel est le sens naturel qui résulte de ces parules de llément.
Ce désintéressement ne doit-il exclure, comme le pense lossuet, que les biens du dehors, c’est-à-dire les biens que on reçoit de Dieu, les récompenses extérieures et comme Lrangères à la vertu? Nous croyons que Clément va plus lin que Bossuet ne le suppo.se. Le désintéressement qu’il ttribue au gnostique a non-seulement pour objet les plains et les biens ou vrais ou imaginaires, distingués de lieu; mais aussi la jouissance de Dieu lui-même considéré imine bien particulier de l’àmc. En efl’et, le docteur lexandrin veut que le gnostique fasse le bien uniquement OUI- plaire à Dieu, ou par amour pur de Dieu, et sans ucuii inoUj d’ inlérèt ‘personnel. Or, s’il agissait par le lotif de la béatitude qui se trouve dans la possession de 'ieu, évidemment il ne s’attacherait pas à Dieu pour luilème, il n’aurait pas l’amour pur de Dieu, puisque dit lint Thomas, « la charité atteint Dieu pour s’arrêter en Dieu, non afin qu’il nous en revienne quelque bien. C’est par là que la charité est plus excellente que la foi et l’espérance L »
Sans doute le gnostique désire Dieu et a.spire à le poster ; il demande la grâce d’en jouir : mais jouir de Dieu î signifie, selon Clément, que s’attacher à Dieu par 4iour pour lui-même. Jouir en ce .sens ne renferme donc 4cun rapport à l’utilité propre, mais un rapport simple et 'lal de l’àme à Dieu pour l’amour de lui seul. En ce sens . jouissance est trè, s-désintéressée et la demande de la iiissance c.sl aussi très-désintéres.sée : « Voilà, dit Clément,
* du/ern ei spes attinguiU (ptidem Deunt, sêvundum i^uodr.r »p.to Doftot ve/ cu9di2io ver», vei adeplio 6oni; xed charitns nltmgit tpsnm Deum, »pso Aîifflt. non ul ex eo oliqutd provenint, et tdeo vh<irita$ es! e.rceUenttor tt ipe. (-2. 2. QuOL'st. XXIII, art. 6-^
« la demande royale par excellence, qui appitiid adem»- « der le salut des hommes sans réconi|)eiise, » c’est-à-dm sans rapport h l'intérét propret
Que telle soit la pensée de Clément, il n’y a pas mmt! d’en douter lorsqu’on lit, quelques lignes pins loin, lesd^ veloppements qu’il lui donne. « 11 ne convient pas,» « gnuslique, dit-il, de désirer la science de Dieu pour h « rapporter à quehiue autre fin ; la gnose doit lui ètr? b « cause finale de sa contemplation. J’oserais dire qu’il»
* doit même pas rapporter la gnose qu’il poursuit à sta « salut.... Si donc, par impossible, le salut éternel et h « connaissance de Dieu qui sont inst'parables pouvaief « être séparés, et si l'on donnait au gnostiqtie l'alteniati» « entre l’un et l’autre, il choisirait la connaissa nce de Diefi. « jugeant avec raison que la foi qui par la charité s’éi^’' « à la gnose est une disposition de l’clme tpii doit être rp- « cherchée pour elle-même^.
Clément tient tellement k cette doctrine ; l’amour pur est, îl ses yeux, un caractère si essentiel au gnostiqiie. qu’il revient quelques pages plus bas à la même hypothèse et l’exprime de nouveau pre.sque dans les mêmes termes. « Le gnoslique, dit-il, ne considère pas l’utile ou le délecb- « ble qui peuvent lui venir du dehors ; mais, attiré par « l’amour de celui qui est la souveraine amabilité, et tnn « par là à faire ce qu’il convient de faire, il rend à Di?!J « un culte pieux. Aussi quand, par hypothèse, il aunit ■« reçu de Dieu la permission de commettre impunénieiit « ce (jui est défendu; quand on lui promettrait, pour « l’accomplir, la félicité des bienheureux; quand il serai' « convaincu que ses actions échappent au regard de Dieu
* S/rom. IV, 22, p,626.
* Ihifi . P H2é»
UVKK I\ .
. — ce qui est impossible, — il ne pourrait jamais sc d«5- . terminer à rien faiie contre la raison, convaincu que ce
• qui est vraiment honncHe est absolument bon en soi, et « doit être recherché et aimé précisément pour ce mo-
• tif »
Ici, on le voit. Clément exclut en termes très-clairs du motif de la vertu gnostique, non-seulement les biens du dehors, non-seulement lesbiens que Bossuet appelle eVraniji'i's à la vertu, mais les biens réservés aux bienheureux, mais le salut lui-même, c’est-à-dire la jouissance intéressée de Dieu ou la béatitude formelle. On ne peut dire, avec l.e Nourry * que les paroles du docteur alexandrin .«e doivent prendre comme de pieases exagérations, comme (les hypothèses impossibles qui n’ont d’autre objet que d’exalter la pureté d’intention avec laquelle les saints servent Dieu. L’exagération consisterait à dire que le salut est en effet séparable de la parfaite charité, ou que le parfait exclut formellement et absolument le salut de son amour de Dieu. Mais ce n’est pas la pensée de Clément. Sa pensée, c’est que la perfection gnostique, c’est que la charité parfaite ne doit pas être rapportée, comme h sa fin, à la béatitude de l’homme. Et la raison qu’il en donne est précisément la raison que donne l’École pour établir que Dieu doit être aimé pour lui-même. « Il faut, dit Sylvius,
• exercer l’amour et pratiquer les bonnes œuvres pour la
• béatitude comme fin de ces œuvres. Mais, en passant
• outre, il faut rapporter notre béatitude à Dieu, comme
• à la fin simplement dernière, étant tellement disposés,
> que, s’il n’y avait point de béatitude à attendre, nous
} ‘'fiom. H', }i, (iiO.
.yprnrat., (. 1", p. lO.'iü.
Digilizi^ ; , Ci^ioÿlc
CLEMKM 1) ALLXANKKIK.
« voudrions néanmoins l’aimer de même ' . ï En un mol, ajoute Fénelon à qui nous empruntons cette citation, o; n’est point pour èlrc heureux qu’il faut glorifier Dieu, mais c’est pour glorifier Dieu qu’on doit vouloir être heureux *.
Clément ne dit pas autre chose. Il ne veut pas que k gnostique aspire à la possession de Dieu par le motif d* la jouissance inhérente à la vision béatifique, et que U vertu ait ainsi pour dernière fin quelque chose de créé, ou, en d’autres termes, que l’homme soit à lui-mème sa propre fin. S’ensuit-il que le parfait ne doive pas désirer la possession de Dieu, la demander avec instance, craindre d'en être privé, faire tous ses elforts pour y parvenir? Non, assurément. El voilà pourquoi Clément fait dire aux vierges prudentes, dont les lampes toujours allumées faisaient voir la perfection de leur charité : « Seigneur, nous vous déti- « rons pour jouir de vous, c’est-à-dire pour vous posséder, « pour nous unir à vous » Voilà pourquoi il dit qu’il fa»t désirer Dieu et le désirer pour s’ unir à lui, et que celui qui a la vraie crainte de Dieu « ne craint pas Dieu, mais qu'il « craint de perdre Dieu '. » Le parfait craint, espère, désire, prie ; mais s’il fait tous ces actes de vertu comme le simple fidèle, il les accomplit d’une autre manière, non parce que ces vertus lui seront utiles et lui mériteront le bonheur éternel, mais parce que son bonheur éternel glorifiera Dieu.
Bossuet n’admettait pas que cette pureté d’amour fût possible. « En pratique, disait-il, il entre deux sortes de
‘ ÿiv. m 3i 27 «ri. 3.
^ Troisième lettre à Bossuet contre ilica s écrits.
* Sirom. va, 12. p. 857.
• Ibid. II, H, p. 418.
Digilized by Googt
LlVlUi IV.
« motifs dans raniour quelque pur qu’il soit : l’un est
• l’excellence de la nature divine en elle-même ; et
• l’autre, en la supposant, d’y ajouter que cette parfaite t et excellente nature nous aime éternellement, ce qui
• fait qu’elle nous crée, qu’elle nous rachète et qu’elle
■ nous rend heureux ; d’où il s’ensuit que l’objet total < de l’amour, même le plus pur, est Dieu comme ex-
■ relient en lui-même et par là infiniment communicatif,
• en sorte que séparer ces deux idées autrement que par « abstraction, comme nous l’avons dit souvent, c’est une
• doctrine contraire à la piété, à toute la théologie et à « toute l’Écriture sainte *. »
Ce raisonnement ne nous semble pas décisif. Sans doute Dieu n’est pas seulement excellent en lui-même, mais encore infiniment communicatif, c’est-à-dire infiniment bon relativement à nous. Sans doute il est souverainement aimable à l’un et à l’autre titre. Mais là n’est pas la question. La question est de savoir quelle est la fin dernière que Dieu s’est proposée en nous créant, en nous rachetant, en nous rendant heureux. Évidemment cette fin n’est pas notre Iwnheur, mais sa gloire dans et par notre bonheur. Or, nous ne voyons pas ce qu’il peut y avoir de contraire à la piété, à la théologie et à toute l'Écriture sainte que le 'hrélien s’élève à cette perfection pratique de vouloir son Ixmheur éternel par le même motif que Dieu lui-même, c’est-à-dire uniquement parce que ce bonheur glorifie Dieu. Clément a cru, qu’à l’exemple et par la grâce du Rédempteur, le gnostique pouvait s’élever jusque-là, et nous ne voyons rien, ni dans la nature des choses, ni dans l’enseignement de l’Église, qui nous force d’abandonner son
* Ci/i^toème emt... y, U,
CLEMENT U'ALEXANURIE.
opinion. Bossuet lui-même, éclairé sans doute par sa diic cussion avec l’archevêque de Cambrai, a considérablement modifié ses propres idées en cette matière. « Telle est du moins, dit M. Gosselin, l’impression qui semble résulter de quelques passages de ses écrits postérieurs à la controvei’sc du Quiétisme, et en particulier de l’admirable développement qu’il donne dans ses Élévations sur les myslèra, au cantique des anges sur la naissance de Jésus-Christ:
« Gloire à Dieu au plus haut des cieucr, et paix sur la lent « aux hommes de bonne volonté!... Ne nous réjouissons ■ pas de cette paix, à cause qu’elle se fait sentir à nous « dans nos cceurs, mais à cause qu’elle glorifie Dieu dan»
« le haut trône de sa gloire. Élevons-nous aux lieux hauts.
« à la plus grande hauteur du trône de Dieu, pour le glo- • rilier en lui-même et n'aimer ce qu’il fait en nous que « par rappoii à lui *. »
Il semble résulter de ces paroles que, selon Bossuet, le motif de la béatitude formelle peut être réellement exclu de certains actes de charité.
Quoi qu’il en soit de l’opinion définitive de Bossuf'l. la doctrine de Clément d’Alexandrie sur ce i>oint n’est pas douteuse. Non-seulement il soutenait la possibilité et l’obligation des actes de pur amour, mais encore In possibilité d’un état habituel de charité parfaite dans lequel on aime habituellement Dieu pour lui-même, et on produit les actes des autres vertus, même les actes d’espérance, par le commandement et par le motif de la charité, ou de la bonté alvsolue de Dieu. Nous en avons cité de nombreux témoignage.», et il est inutile d’insister plus longtemps.
Il faut remarquer toutefois qu’en excluant de l’amour
* BlevaL «wr le» myst., 16* sein., 9’ éicvaüon)
UVKK IV.
de Dieu et de la vertu parfaite le motif du plaisir et de l’intérêt propre, Clément ne prétendait pas que cet amour désintéressé ne fût pas essentiellement une jouissance pour t’honime. Comme l’a remarqué Leibnitz, «l’amour d’au- « trui ne peut être séparé de notre véritable bien, ni « l’amour de Dieu de notre félicité ; mais il est également « certain que la considération de notre bie» particulier’, « distinguée du plaisir ([ue nous goûtons à voir la félicité « d’autrui, n’entre pas dans l’amour pur, quoiqu’on ire • doivent exclure ni rejeter cette considération »
C’est en ce sens que. Clément déclare que les vrais biens .sont les plus délectables et donnent d’eux-mèmes le fi’uit le plus désirable, c’est-;’i-dii’e la paix du cœur La douceur de l’amour de Dieu est môme, suivant lui, si vive, si l»rofonde, que celui qui l’a une fois goûtée n’épr ouve plus aucun attrait pour les mi.«érables jouissances de cette ferre ®.
Telle est la doetiine de Clément sur la charité, tei’ine suprême des vertus et de la perfection gnostique. Nous pouvons maintenant apprécier dans .son ensemble sa théorie morale et constater les dilTérenccs profondes qui la distinguent essentiellement de la moi’ale du Portique.
' Leibnitz, cité par M. (Joaselin. — Hi»(. liK. de Fénelon. — C onirov . dti Quiet., art. ill. § l", v.
» Strom. ir, 23, p. 632.
’ /tld. rr, 8, p. 777.
D^itizi