LIVRE V
sans donner gain de cause au rationalisme, passer condamnation sur notre illustre docteur, et admettre qu’il est tombé, relativement aux rapports de la foi et de la science, dans l’erreur qu’on lui prête. Quelle que soit, en effet, l’autorité de ce Père, il n’est qu’un docteur particulier; sa doctrine ne peut être confondue avec celle de l’Église. Se fûtil tromp>é, on n’en pourrait pas conclure que l’Église a erré avec lui. Mais nous n’en sommes pas réduits à cette extrémité d’abandonner au rationalisme ou à l’hérésie le principal fondateur de la grande école chrétienne d’Alexandrie; et, malgré les doutes soulevés par la critique allemande, nous demeurons convaincu avec les hommes les plus éminents dans la science patristique, avec dom Le Nourry, Bossuet, Fénelon, Mochler, avec le célèbre Néander luimême que, sauf quelques idées singulières qui appartiennent encore plus au temps qu’ii l’auteur, la gnose de Clément, telle du moins qu’elle nous est connue par ses écrits, ne contient rien qui ne puisse être interprété dans un sens catholique '.
Pour ce qui concerne en particulier la question des rapports de la foi avec la science, la doctrine de Clément nous semble absolument conforme à celle de saint Irénée et des Pères les plus orthodoxes.
Nous avons vu, en effet, que l’un des points sur lesquels le savant prêtre d’Alexandrie insiste avec le plus de forcé, c’est que la gnose, c’est-à-dire la science chrétienne, procède de la foi et lui demeure, même lorsqu’elle parvient à sa plus haute perfection, inséparablement unie. « La foi
' Depuis que le pape Benoit XIV a refusé d’insérer le nom de Clément dans le martyrologe romain, c’est-à-dire depuis 17-18, quelques catholiques ont mis beaucoup de zèle à contester les vertus et Vorthodoxie du docteur alexandrin. Nous examinerons plus tard les raisons sur lesquelles ils se fondent, à propos des erreurs reprochées à Clément.
366 CLÉMENT D AI.EXANDRIE.
« et la gnose, dit-il, sont unies entre elles par unesortedt « lien divin*.»
En quoi consiste cette union et quelle est la nature de « lien ? Cette union a trois caractères principaux et la gnose SC rattache à la foi par trois liens indissolubles.
Le premier, c’est que la gnose est comme la foi un don divin, une grâce proprement dite. Son acquisition exige sans doute, dans l’ordre ordinaire, l’action libre de l’intelligence et de la volonté humaines, mais elle suppose aussi, comme cause efficiente, le concours de Dieu. « I.a doctrine « de la piété, dit Clément, est un don et la foi une grâce*.
« La gnose est un don de la grâce de Dieu car il esi
« écrit : à celui qui a déjà il sera donné encore, à la foi la « gnose, à la gnose la charité, à la charité l’héritage*. « L’homme spirituel, le vrai gnostique, est disciple dn « Saint-Esprit, et c’est Dieu qui lui donne de comprendre « ce que c’est que le sens du Christ*. » Ce premier caractère est un de ceux qui distinguent, selon Clément, la gnose de la science humaine [ao^ia), laquelle peut s’acquérir par l’enseignement des hommes sans autre concours de Dieu que celui qu’il prête à tous nos actes dans l’ordre de la nature*.
Considérée dans son principe, la gnose est donc comme la foi un don surnaturel de Dieu. Après tout ce que nous avons dit dans les deux livres précédents ce point de la doctrine de Clément est au-dessus de toute contestation.
Mais ce qu’il s’agit plus particulièrement d’établir, c’est que la gnose emprunte à la foi son objet, c’est-à-dire les
> Strom. II, 4, p. 436.
« Ibid. 1,7, P . 338.
* Ibid. VII, 10, p. 86.5.
» Ibid. V, 4, p. 659.
» Ibid. VII, 10. p. 864.
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UVUE V.
vérités dogmatiques, les principes dont elle cherche l’intelligence, la liaison et les conséquences, et qu’elle en reçoit en même temps la régie de son développement.
Or ces deu\ derniers rapports de la gnose avec la foi. Clément ne les définit pas d’une manière moins explicite ([ue le premier.
Il enseigne clairement d’abord que c’est à la foi objective, c’est-à-dire à la révélation surnaturelle que la gnose emprunte son propre objet, c’est-à-dire les dogmes, les vérités , les principes qu’elle cherche à comprendre et à expliquer. Il se fonde sur ce principe, que le divin auteur de la foi étant la vérité même, la révélation, qui est son expression théorique et pratique, contient ellemême toute vérité et toute vertu. C’est en ce sens qu’il s’écrie : « Depuis que Jésus-Christ est venu nous instruire, « nous n’avons plus besoin d’écoles humaines : ce docteur
• nous enseigne tout : par lui, la terre est devenue Athènes « et la Grèce '. La doctrine du Sauveur est parfaite par elle- « même ; rien ne peut y être ajouté, parce que rien n’y
• manque, puisqu’elle est lapumanceet /a «agresic de Dieu.
« La philosophie grecque, en s’unissant à la foi, ne rend « donc pas la vérité plus puissante ; mais, comme elle ôte « toute force aux raisonnements des sophistes, et déjoue « les embûches et les ruses de l’erreur, on l’a appelée à « juste titre le fossé et la haie qui protègent la vigne *. »
Par ces paroles. Clément exclut évidemment tout développement interne et réel, tout progrès substantiel dans la doctrine révélée, et par conséquent tout emprunt dogmatique fait à une source étrangère à la révélation, La gnose ne pouvait donc être à ses yeux que la révélation
' Cohorl.'ch. II, p. 86.
‘ Sirom. 1, ÎO, p. 377.
368 CLÉMKNT D'AI.EXANDKIE.
même, parfaitement connue et pratiquée. Voilà pourquoi, pour lui comme pour saint Irénée, les apôtres, sans autr? science que celle de la doctrine révélée, furent de parfait gnostiques ’ .
Ce n’est pas tout : non-seulement la gnose a le mèi&: objet que la foi, et lui demeure unie comme à sa base, comme à son principe essentiel, mais de plus elle troine dans la révélation ou dans le symbole sa règle immédiate et nécessaire. « Nous savons, dit Clément, que la meilleure « des recherches est celle qui prenant la foi pour réÿk . élève, sur le fondement de la foi, le splendide et magnif fique édifice de la gnose »
En vertu de ce principe, la vraie gnose ne professe rifli qui ne soit conforme à la foi, ou, en d’autres termes, à la révélation divine, contenue dans l’Écriture sainte et h Tradition, et interprétée par l’Église.
« Nous avons, dit notre illustre docteur, pour principe « de notre doctrine, le Seigneur lui-même, qui nous ayant « parlé en diverses rencontres et de diverses manières ’ par « les prophètes, par l’Évangile et par les bienheureux « apôtres, nous conduit de l’origine au terme de la con- « naissance. Si l’on voulait chercher ce principe ailleurs, c il cesserait d’être un principe. C’est pourquoi celui qm « est dans la foi mérite à son tour qu’on le croie lorsqu’il « SC fonde sur l’Écriture et sur la parole du Seigneur, qui • travaille par son ministère au salut du genre humain. « La foi nous sert de règle pour décider toutes les question?
I De Qtnnihns adimpleti suni (ilpostoU*), dit s&ÎDt Irénée, (liv. III, ch. l, n® 1), ri habuerunt perfectam cognitionem, — Tertullieo dit à son tour, dâiiJ un passage que nous avons cité : « Nohis curiosUatc opus non est Chnstnm Je$nm, n^que inquisUione post Evangelium : cum credimus.
ultra credere ; hoc cnim prtia credimue, quod nil uUro eredere debeamus. (De Prmseript., c. vill.)
» Stroin. K, 1, p. 646.
s Hehrs'. l, 1.