‹ Clement d'Alexandrie, sa doctrine et sa polemiqueChapitre 122 sur 145 · V RK V · texte numérisé non relu

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• ton, ni à celle d’Épicurc, mais seulement au choix qui « so compose des meilleures maximes professées par cha-

• cune de ces écoles sur la justice , la science et la piété. « Quant à ce que les sophistes ont emprunté à la philo- « Sophie en l’altérant , il n’en fera jamais l’œuvre de

• Dieu *. » La vraie philosophie, dit-il ailleurs, se distingue surtout par son caractère pratique. Elle est l’accord d’une vie sans tache avec les dogmes irrépréhensibles qui appartiennent îi chaque secte particulière *.

Cet éclectisme de notre saint docteur n’est pas, comme on pourrait le croire, un syncrétisme qui mêle ensemble tous les systèmes, ni une juxtaposition arbitraire, sans lien scientifique, de quelques maximes extraites çà et là des écrits des philosophes. C’est une méthode à la fois philosophique et historique qui, en possession de la vérité, sait en retrouver partout les fragments épars et les ramener à leur unité primitive et scientilique. Ainsi compris, l’éclectisme, comme l’a remarqué M. Cousin *, comprend trois choses : un point de départ, des procédés ou instruments, et enfin un but ou résultat.

Or, quel est le point de départ de l’éclectisme de Clément? Il l’a remarqué lui-même : pour choisir, pour dis'^ cerner le vrai du faux, le bien du mal, il faut avoir un moyen infaillible de discernement. « On ne doit pas s’as- « seoir au comptoir d’un banquier quand on est incapable « d’éprouver les pièces (pii sont présentées et de discerner « la bonne d’avec la fausse monnaie *. • Où prendra-t-il la règle, la pierre de touche qu’on doit appliquer à tout système philosophique pour en séparer l’or pur de l’alliage

• Sfrom. /, 7, p. 338.

' IbiH. VI, 7, p. 768.

^ Fraijments p/»/., 4" édil. , p. 89.

* f>trom. 10, p. 780.

4ots cu:uK.\r » ali;xamjkie.

qu’il contient? Cette règle doit être la vérité, mais une vérité telle qu’elle n’ait pas elle-même Ixîsoin de contrôle, qu’elle soit au-dessus de la contestation et ne puisse jamais induire en erreur, ni être confondue avec l’erreur.

Cette règle ne peut donc être un système de philosophie particulier. Car, s’il se rencontrait un système de philosophie qui fût la vérité, rien que la vérité, toute la vérité, l’éclectisme serait sans objet.

Ce ne peut être non plus uniquement la raison humaine; car, si la raison humaine est nécessaire pour la recherche et l’acquisition de la vérité, elle ne peut, par ses seules forces, écarter tout danger d’erreur. Dans le passé, elle n’a produit que des systèmes incomplets et erronés ; rien ne lui garantit pour l’avenir plus d’infaillibilité et de puissance. Quel titre aurait la raison privée d’un philosophe pour se poser en juge des spéculations et des doctrines de Pythagore, de Socrate, de Platon, d’Aristote et de tous les plus grands génies?

Clément ne croit donc pas que celui qui ne possède pas la règle de la vérité donnée par la vérité elle-même puisse éviter de grandes cireurs en traitant de grandes questions '.

Aussi, à l'éclectisme des alexandrins, il en oppose un autre d’un caractère différent dont la base et la règle est l’enseignement du Christ, connu par l’Écriture et l’enseignement ecclésiastique. La foi est supérieure à la science et elle en est la pierre de touche *. Nous avons, ajoute Clément, pour principe de notre doctrine le .Seigneur qui, par les prophètes, par l’Évangile et par les bienheureux a|)ôtres, nous conduit de l’origine au terme de la connaissance.

' SIrom. VII, Ui, i). KW.

' U, 2, p. 43ti.

LJVKK V.

JLa parole de Dieu nous sert de critérium pour trouver la vérité

Mais il est nécessaire que la parole de Dieu soit interprétée conformément à la tradition de l’Église, au canon ecclésiastique Car, dit Clément, il a cessé d’être le disciple de Dieu et le fidèle du Seigneur, celui (jui s’est révolté contre la tradition de l’Église pour suivre les opinions des hérésies humaines

Tel est le point de départ, la base et en même temps la règle de l’éclectisme de Clément. Ce point de départ, ce principe n’est ni le platonisme , ni le stoïcisme, ni tout autre système humain ; c’est la doctrine révélée, interprétée conformément à la tradition, c’est-à-dire le symbole.

Mais il ne suffit pas d’avoir sous la main un principe, une règle propre à discerner le vrai du faux dans les systèmes philosophiques. Il faut, de plus, pour en faire l’application sans danger d’erreur, premièrement connaître parfaitement ce principe ; secondement avoir étudié à fond les divers systèmes que l’on doit juger, et par conséquent la philosophie. Aussi, selon Clément, l’éclectique doit être armé du double instrument de la science divine et humaine.

La foi simple ne suffit pas à l’éclectique. « Celui, dit-il, « qui rapporte tout à la vertu, et qui, prenant ses exemples « chez les Grecs et chez les barbares, recherche partout € avec ardeur la vérité ; celui qui possède de nombreuses « connaissances, en un mot le gnostique, est seul capable, « comme la pierre de touche de Lydie, de discerner l’or « pur du clinquant, la sophistique de la philosophie, la

I Slrom. VII, 16, p. 860.

» Ih,d. VI, 15, p. 803.

J Ihid. VII, 16, p. 8!>0.

CLKMENT U ALEXANDKIE.

• cuisine de la médecine, la rhétorique de la dialecliquE.

« et même les hérésies qui se trouvent dans la philosophi» « barbare de la pure vérité »

11 faut à l’éclectique une vaste érudition et la connissance approfondie des systèmes philosophiques. « Us n'oM t pas le droit, dit (’lément, de condamner les Grecs, («n O qui ne connaissent de leurs doctrines que les mots qii

• les expriment. Us doivent auparavant les étudier et b « comprendre par un examen détaillé et approfondi, b

• réfutation digne de confiance est celle-là seulement qœ

• découle de l’analy-se et de l’expérience ; car alors l’ff- « reur est certainement connue, et cette connaissantf « tient lieu d’une démonstration parfaite •

Cette étude, cet examen des systèmes ne se peut fairr i son tour sans l’art de raisonner, c’est-à-dire sans la dialec tique. « L’homme sage et prudent, dit notre .saint docteur. « doit l’acquérir, non pour dire ou faire ce qui se faitoo « se dit parmi le vulgaire, — ainsi que le pratiquent b « dialecticiens de ce temps , qui ne s’occupent que è « questions sophistiques, — mais afin de pouvoir dire et t faire ce qui est agréable à Dieu. C’est à être des dialec- « ticiens de ce genre que l’Écriture nous exhorte lors- « qu’elle nous dit : Soyez de bons changeurs, njelaiit le « mal et retenant le bien *. »

Clément, en elTet, ne croit pas que la spéculation * puisse passer de la pratique, ni la vérité se séparer de li vertu : la pureté de la vie et la droiture du cœur ne lai semblent pas moins nécessaires à l'éclectique que l'éniàtion et la dialectique. « Aussi, dit-il, si quelqu’un avoue

■ S(,o?n. I, 9, p. 34Î. — [htd. I, 6, p. 336. > Ib)d. l, 2, p. 327.

’ rbid. /, 28, p. 425.

UVKIi V.

« n’avoir pas le cœur droit, celui-là n’a pas la pierre de n toudie des changeurs; il n’a pas la faculté du discerne- •* iiM'iit, à savoir la droite raison »

Ce n’est qu’après s’être ainsi préparé par l’étude et par l’exercice de la vertu que l’éclectique chrétien peut enfin, rsaiis danger, juger les systèmes philosophiques, reconnaître la part de vérités qu’ils contiennent, les erreurs (jui les défigurent, rejeter celles-ci, ramener celles-là au foyer tlivin d'üii elles dérivent.

Mais ici SC présentait une objection que nous avons vu déjà se produire à propos de la philosophie en général. A quoi bon, disaient certains chrétiens, chercher avec tant de peine dans les systèmes humains quelques rayons dispersés d'une lumière que nous possédons tout entière dans la foi. Celte recherche est un danger, ou tout au moins une perte de temps, no pouvant aboutir à aucun résultat utile *. C’était, en d’autres termes et pour une meilleure cause, le fameux dilemme d’Omar, (pii devait, quatre siècles plus tard, faire livrer aux flammes la bibliothèque de cette même Alexandrie où Clément prêchait la foi aux philosophes au nom de la science.

Nous connaissons l’admirable réponse de noire saint docteur. « L’éclectisme, dit-il en substance à ses détracteurs, « n’est ni dangereux, ni inutile. Il mène au contraire à deux « résultats d’une grande importance. En réunissant tous les

• fragments de vérités répandus dans les diverses écoles, « on s’établit sur un terrain de conciliation ; on reconstruit

• un système de vérités communes aux philosophes et aux « chrétiens, en même temps que l’ensemble de ces vérités

• communes, mis en regard du symbole chrétien, fait res-

I S(rom. VI, 10, t‘. ”80.

> Ihd. I, 2, p. 327.

4Ii CLEMENT D'ÀLEXANOKIE.

■ sortir avec plus d’éclat l’identité et l’incomparable supé-

< rioritc de la foi. C’est donc un moyen puissant pour anie-

< ner les Gentils éclairés h la doctrine de l’Évangile. Car c c’est leur prouver, par une autorité qu’ils acceptent, par « la philosophie elle-même, que la philosophie ne leur suffit « pas. D’autre part, loin d’être détournés du christianisme f par la comparaison qui en est faite avec les .systèmes de

< philosophie, ceux qui croient déjà se trouvent confimié.'i € dans leur foi par la démonstration plus éclatante que « produit le raisonnement et par les armes qu’il fournit « contre l'erreur. Car, de la comparaison des dogmes « contraires, la vérité jaillit avec plus d’éclat, et la science

< en est le fruit. Le fidèle féconde ainsi le trésor des vérités « qui lui viennent de Dieu par le travail de son intelli- « gence, et sa foi, sans rien perdre de son caractère sur- « naturel, devient d’autant plus inébranlable, qu’elle s’im- ■ pose à sa volonté avec l’autorité de Dieu, et à son esprit « avec l’évidence d’une démonstration scientifique*. »

L’éclectisme de Clément a donc un caractère principalement apologétique. Le docteur alexandrin pose en fait que le genre humain n’a jamais été complètement déshérité de la vérité divine ; qu’il y a eu, dans tous les temps, dans tous les lieux, dans tous les systèmes, chez les Grecs et chez les Barbares, des fragments de vérité. Ces vérités partielles, quel qu’en soit l’objet, ont droit au respect du chrétien, parce qu'elles procèdent de la raison absolue, du Verbe, dont le christianisme est la manifestation et l’expression complète. Sans doute, la doctrine chrétienne est tout entière dans la révélation surnaturelle ; elle ne procède que de la foi et y trouve son complet développe-

* .S/rom. f, 13, p. 348-349.

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